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2 juin 2015

Mad Max : Fury Road

Difficile d’aller voir un tel film sans craindre que l'incroyable ramdam qu’il a suscité n’influence, en bien ou en mal, l’opinion qu’on en aura. La louange unanime crée des attentes parfois cruelles pour celui qui la reçoit. On a lu et relu, en boucle, les mêmes superlatifs, à propos de ce Mad Max : Fury Road, que beaucoup n’ont pas hésité à ériger en « film du siècle » ou ont affublé de tant d'autres titres honorifiques plus ou moins débiles. Mais au final, sans donner raison à ceux qui en font l’œuvre la plus importante de l’histoire récente du cinéma (ce serait tout de même à pleurer), le film s’avère résister à la pluie de compliments démesurés qui s'est abattue sur lui, et parvient même à en mériter pleinement quelques uns, les plus raisonnables, qui vantent ses grands mérites de strict film d’action. 




Mad Max : Fury Road est (sans véritable difficulté, concédons-le) le meilleur épisode de la saga de George Miller (et, au tout début du film, on peut encore en douter, craignant par exemple que Miller, poussant d’un cran sa vieille lubie de filmer des catcheurs hystériques, réalise le film de beauf absolu que semblait annoncer la présence du guitar hero metalleux au sein du convoi de routards menés par Immortan Joe, le méchant de l’affaire). Pourquoi cet épisode 4 ratatine-t-il les trois autres ? Pour une raison simple, qui est que le cinéaste australien s’était placé, avec son premier Mad Max, sous l'égide du dieu Vitesse, et avec le second, Mad Max : le défi, sous le patronage de sainte-Action (nous ne reparlerons pas du troisième, Mad Max : Au-delà du dôme du tonnerre, placé sous le sceau de l’infamie), et que sur ces deux terrains, fers de lance de son cinéma (Miller n’a, au fond, peut-être jamais visé que ces deux objectifs : filmer courses-poursuites, fusillades et explosions à toute vitesse, au point de délaisser tout le reste), le père de Mad Max vient d’atteindre des sommets. Les siens, au moins, mais sans doute plus que ça car, disons-le après d’autres, ce film semble avoir passé une vitesse, voire un petit paquet de vitesses en termes de cinéma d'action, et a mis une dizaine de longueurs dans la vue à l'immense majorité de ses concurrents passés et présents.




Mad Max : Fury Road va très, très vite, tout en restant parfaitement lisible et assez solidement construit, mieux, sans jamais filer mal au crâne ni donner envie de sauter du train en marche, contrairement à la grande majorité des blockbusters contemporains qui essaient péniblement de fuser et sont pourtant des escargots par rapport à celui-ci. Miller, dans le programmatique premier volet de sa série chérie, misait beaucoup sur les effets d’accélération du défilement de la bande, notamment dans ces plans filmés en caméra embarquée à ras du bitume et à toute allure. Ses tentatives d’accélérer l’image, dans le deuxième épisode pourtant supérieur, ne furent pas du meilleur goût (rappelons, entre autres, ces scènes dignes des premiers films du cinématographe où les figurants semblaient courir en marchant). Il renoue d’ailleurs avec ces effets dans le prologue de son nouveau bébé, de manière un poil plus habile visuellement, mais guère plus heureuse. Mais dès que le titre du film est apparu, après la capture de Max et après sa vaine tentative d’évasion dans les coursives du bastion d'Immortan Joe, Miller abandonne cette avance rapide artificielle au profit d’une véritable accélération, de celles qui passent par le montage (même s'il joue encore de ses vieux effets ponctuellement, qui, couplés à des zooms furieux, ne constituent pas les plus beaux moments du film mais contribuent, périodiquement, à pousser son rythme). Et le résultat est assez fascinant.




Il faut en revanche, c’est admis, s'en tenir à la vitesse et à l'action, qui constituent 95% du film au bas mot, et fermer les yeux sur le reste. Dès que Miller coupe le moteur, on se rend compte, une fois de plus, qu'il est incapable de filmer autre chose (les scènes plus calmes, les pauses dans la course, où Max, interprété par un Tom Hardy fort limité, discute avec sa partenaire, Furiosa, beaucoup mieux servie par Charlize Theron, sur une tonalité mélodramatique, sans parler de la scène où Furiosa s’en va hurler, à genoux, dans le désert, la mort des siennes, ces scènes relèvent soit du grotesque soit… du grotesque). Mais ce ne sont bien que 5% du film, en comptant large. Et pour la plus grosse part du gâteau, il n’y a pas à dire, George Miller sait y faire. C'est probablement son seul talent mais il le tient, ou plutôt le tient enfin. Le film fout effectivement un gros coup de pression au tout Hollywood en parvenant à atteindre un rythme de croisière fulgurant sans se crasher en cours de route.




Mais je me trouve presque dur. Car en réalité, et quitte à me trouver presque doux, je dois dire que Miller réussit un peu plus que cela, et que ses réussites supplémentaires pourraient passer pour dérisoires mais sont capitales quand on connaît un peu l'oiseau pour s'être tapé et retapé les trois premiers films de sa franchise. D’abord, Mad Max : Fury Road compte deux scènes particulièrement réussies et dont la réussite ne tient pas qu’à la création et au maintient improbable d’un rythme hallucinant. D'une part, la séquence de la tempête de sable, où Miller joue sur une altération des couleurs et sur une invasion du noir et blanc assez frappante, donnant l’impression que le film lui-même subit, dans son tissu, les assauts cataclysmiques d’un cyclone sorti de nulle part. Et c'est bien l'effet que nous fait ce nouveau Mad Max, film émergé d'on ne sait où, qui déboule en trombes, foutraque, puissant et, pour ses rivaux, assez destructeur. D'autre part, la séquence étonnante des marécages, cette étendue spongieuse parcourue d’étranges échassiers humains, où, une nouvelle fois, Miller change soudain de teinte, et de registre, plongeant le film dans une nuit bleue assez somptueuse, tandis que le convoi des fuyards s’attache à un arbre solitaire et que retentit le Dies Irae du Requiem de Verdi.




Et puis, pour la première fois dans sa série, le cinéaste façonne un personnage principal assez consistant. Je ne parle pas de Max, qui n’a, faut-il croire, jamais intéressé Miller. Tom Hardy lui donne encore moins de poids que Mel Gibson en son temps, qui n’avait déjà pratiquement rien à jouer mais le faisait somme toute mieux (et pourtant...). Je parle évidemment de Furiosa. Miller met clairement (et assez lourdement) en scène la passation de pouvoir, laissant son (soit-disant Mad) Max sur le bas-côté, au sol, littéralement largué, au profit du personnage féminin de son film (on ne fera pas tout un fromage sur Mad Max 4 grand film féministe… féministe, le film l’est un peu, et l’est pas mal comparé à quelques grosses machines Marvel, mais si ce film est un grand film féministe, le féminisme a de beaux jours devant lui). Et la transmission de témoin s’organise jusque dans le titre, si l’on se permet d’entendre « Fury Road » comme « La route de Furiosa ». Assez solidement interprétée par Charlize Theron, la susnommée Furiosa en impose davantage que son covoitureur mâle, et c’est rien de le dire. C’est une première pour la saga, qui avait connu quelques personnages secondaires sympathiques (notre critique du deuxième opus leur faisait la part belle) mais finalement peu présents (au contraire ici, d'ailleurs, d'un personnage secondaire assez intéressant en la personne de Nux, interprété par Nicholas Hoult, un war boy d’Immortan Joe pris à parti dans l’équipée sauvage de Furiosa), et dont le héros masculin éponyme n’avait jamais su nous gagner à sa cause (laquelle au juste ?).




Je suis peut-être injuste aussi quand je précise que l’on peut apprécier le spectacle (on y est en plein, Miller lance même des feux d'artifice à intervalles réguliers !) à condition de fermer les yeux sur tout ce qui n’est pas action et vitesse pure. Il faut, je ne le redis pas, faire le mort devant les quelques scènes voulues émouvantes de l’affaire. Mais en termes d'idées de scénario, le film n'est peut-être pas si plat et commun qu’il n’y paraît. Mettons le mot « idées » au singulier, pour ne pas avoir l’air d’en faire des tonnes. Je retiens celle (et mieux vaut avoir vu le film avant de lire ce qui suit, pas que la révélation soit capitale mais on pourrait m'en vouloir à mort et attenter à ma vie, donc je me couvre un max) qu'ont les personnages (le mérite en est attribué à Max, que Miller ne pouvait pas laisser dans le caniveau sans lui avoir offert de penser au moins une fois dans sa vie) de retourner sur leurs pas, d'arrêter la fuite en avant vers probablement rien et de revenir dans la citadelle initiale, celle que gouvernait jusqu’ici le despote Immortan Joe (Hugh Keays-Byrne, méchant du 1er volet, mais peu importe... ici dans le rôle du tyran putanier et doctrinaire pratiquant une politique d’austérité à l’égard de la nouvelle denrée rare - après le fuel, l’eau, plus banal, certes… - du monde post-apocalyptique de Miller), pour essayer de la dérober à son leader et de la révolutionner de l'intérieur, de la rendre meilleure (parabole de ce que Miller fait avec sa propre saga, bien sûr, qu’il reboote et hausse effectivement d’un ou de plusieurs tons, chose assez rare pour être soulignée), bref cette idée somme toute assez simple qui veut que l'herbe ne sera que très peu vraisemblablement plus verte ailleurs (encore qu'elle le sera forcément vu que d'herbe il n'y a point dans le désert où se déroule le film), et qu'il serait temps d'essayer d’agir là où l'on crèche plutôt que de foncer vers un éden illusoire (ou aussi imbitable que celui de Mad Max troisième du nom). (Phrase un peu longue non ?). Voilà une assez belle idée au fond, qui me donnerait presque envie de rapprocher le film, dans sa tentative d’appréhender les angoisses eschatologiques contemporaines et d’y répondre, de se coltiner le sujet de la responsabilité du guide et de l'engagement personnel, de ces films qui, ces dernières années, l’ont fait d’une toute autre manière. En vrac, La Dernière piste, Habemus Papam, Take Shelter ou 4h44 dernier jour sur terre. Mais j’ai bien peur, là, après avoir peut-être injustement limité le film à sa grande qualité « dynamique », de le hisser à des considérations auxquelles lui-même ne prétend pas férocement.


Mad Max : Fury Road de George Miller avec Tom Hardy, Charlize Theron, Nicholas Hoult et Hugh Keays-Byrne (2015)

17 mai 2015

Mad Max

L’engouement frénétique absolument généralisé autour de Mad Max Fury Road donne envie, avant d’aller découvrir le film, de se replonger dans les opus précédents, de retourner aux origines du mythe. Et force est de constater que le bon souvenir laissé par le premier épisode de la franchise a du mal à tenir le choc de la redécouverte. Sympathique par moments, tout à fait tranquille à suivre sur la durée, Mad Max premier du nom est tout de même un film relativement faible dans son ensemble. Et peut-être en premier lieu à cause de son personnage. Ce Max supposé Mad qui donne son titre au film n’existe pratiquement pas (peu aidé par un Mel Gibson sorti du berceau et assez mauvais acteur). Max Rockatansky est un flic, il a bonne réputation (sans qu'on sache trop pourquoi, mais il conduit un "Interceptor" et on nous le présente par petits bouts : ses bottes, ses gants, ses lunettes, ce qui en fait un sacré type), il aime sa femme (la jolie Joanne Samuel, une Karen Allen du pauvre qui n'a pas fait carrière, réduite dans ce film à un joli minois, une grosse permanente et deux répliques à tout casser), il aime aussi ses potes, enfin son pote, car il n'en a qu'un, et il a un peu peur de péter un câble à force de traquer des malades.


 
Mon nom est Mad Maximus, père d'un fils assassiné, époux d'une femme assassinée... et j'aurai ma vengeance, dans cette vie ou dans l'autre.

C’est tout. Et ça s’arrêtera là. Si ce n’est qu’à la fin de l’histoire il deviendra, comme il le craignait plus ou moins, vaguement fou, fou de colère, pendant cinq minutes. Parce qu’on a foutu le feu au froc de son copain blond, "Mother" Goose, et parce qu'on a roulé sur sa femme et son gamin. Sa femme est d'ailleurs encore vivante (alors que le gamin est allé ad patres), mais on ne la reverra jamais car Max s'en branle, il a des salopards à trucider (et c'est bien légitime, faut croire), en usant de cruauté si possible. On peut supposer que sa femme, désormais en très mauvais état, ne lui sert tout simplement plus à rien, qu'elle n'existe plus. De la même manière, plus tôt dans le film, en quittant la chambre d'hôpital de son ami brûlé au dernier degré quoique toujours vivant lui aussi, Max s'est écrié : "Ce n'est pas Goose, ça ce n'est pas Goose", rayant aussi sec son méga pote de la carte.


La Famille Bélier.

L’histoire aussi est donc assez plate. Les flics crâneurs d’un côté, les motards tarés de l’autre, et ils se rendent coup pour coup jusqu’à ce que, quelques morts plus tard, le héros l’emporte. Il faut tout de même se faire violence pour trouver ça passionnant. Certes, en bon western post-moderne, le film tient sur sa ligne claire de strict récit de vengeance, mais ledit récit est si cousu de fil blanc, si anodin, et sa résolution si paresseuse, que les bagnoles fusent au final dans le vent. D'autant que l'idée d'un western d'anticipation ne déboule sur rien, et que la pseudo-post-apocalypse passe limite inaperçue. Dans le deuxième épisode, avec sa fin du pétrole et son essence précieuse, son fortin pris d'assaut, et son clébard sidekick malin comme un singe, personnage ô combien plus fascinant que l'épouse et le bambin de Max réunis, le récit prendra une autre dimension.


Philippe Katerine post-nuke.

Mais en attendant il faut se contenter de bien peu, à tel point que le film ressemble à une sorte de prologue du vrai film : Mad Max II (dont le prologue est par ailleurs affreux). C'est un genre de prequel étalé sur une heure et demi, et tout au long duquel il est contre-indiqué d’être allergique aux musiques lourdingues (le saxo cher aux années 80 fait ici des ravages) ou aux grands méchants grotesques (loins des tarés d’Orange Mécanique, les motards penchent plus vers ceux des tristes premiers films de Luc Besson - nul doute que Hugh Keays-Byrne, interprète de Toecutter, le chef de la bande sur deux roues, aura eu plus de chance dans le quatrième et nouvel épisode, où l'acteur reprend du service après avoir explosé contre un camion, mort aussi bête et expédiée que son personnage, à la fin du premier Mad Max qui nous intéresse ici). Reste une qualité qu’on ne peut pas enlever à George Miller (et qu’il n'a apparemment pas perdue, si l'on prête foi aux innombrables admirateurs de Fury Road), qui est que l’homme s’y entend pour filmer des scènes de course poursuite. Mais ça ne suffit pas toujours, et ça ne suffit pas vraiment dans ce premier jalon boiteux d’une saga qui commence vraiment au numéro 2 et qui vient peut-être, on ira vite vérifier, de trouver, 36 ans après, son acmé.


Mad Max de George Miller avec Mel Gibson, Steve Bisley, Joanne Samuel et Hugh Keays-Byrne (1979)