21 mai 2015

Mad Max : Au-delà du dôme du tonnerre

En 1985, George Miller, épaulé par le mystérieux George Ogilvie, donne un troisième volet à la saga qui l’a rendu célèbre. Contre toute attente, il décide de prendre à contrepied les fans de bagnole et de vitesse qu’il avait su se mettre dans la poche avec le premier volet de sa série, public que le second opus pouvait déjà choper à rebrousse poil avec son gros poids-lourd et son hélicoptère à pédales. Pas de véhicule-star dans le numéro 3, ou presque pas. La tire de Mad Max, sauf erreur (il s’agit d’une scène presque entièrement tournée dans le noir complet), explose assez tôt dans le film, quand Max travaille, le temps d’une journée, dans une fosse à porcs. On lui a piqué sa carriole au début du film (un coup de son vieil ami Gyro Captain, qui n'a pas reconnu ce cher Max enveloppé dans sa djellaba, quinze ans après leurs aventures du deuxième film), et pour la récupérer, notre héros accepte de se mettre au service de l’Entité (Tina Turner, qui pousse d’un cran l’habitude de mal jouer quand on joue dans un Mad Max, a fortiori quand on interprète un(e) méchant(e)), ce qui implique, croyez-le ou non, de ramasser de la fiente de cochon. Mairesse de Trocopolis, petite ville du désert, l’Entité demande à Max d’aller tripoter de la merde de porc (combustible de demain) dans les bas-fonds de sa ville, et d’y tuer pour elle Master/Blaster, le maître des sous-sols pestilentiels de la cité, qui lui en dispute la main-mise. L’ennemi en question est un de ces fameux méchants à deux têtes comme on en a croisé ailleurs : un gros tas de muscle décérébré servant de jambes à un nain (soi-disant) très brillant, juché sur son dos.


Match de touffes.

Mais, ne renonçant pas à tous ses fétichismes, Miller, dans la première partie du film, assouvit tout de même son vieux fantasme de filmer du catch. Les méchants de Mad Max 2 avaient de vrais airs de catcheurs en cuir et à crêtes ; ici, on aura droit à notre combat de mecs. Mad Max (un Mel Gibson plus proche que jamais du look de William Wallace et toujours pas mad pour un sou), et Blaster, la fameuse montagne de muscles qui sert de gambas à Master (le « cerveau » du sous-terrain merdeux de Trocopolis), se retrouvent suspendus en l’air par des sangles, sous le dôme qui donne son triste titre au film, tels des nourrissons dans un parc, et ils se filent des coups jusqu’à ce que le héros gagne. Quand deux types entrent dans l'arène, un seul doit en ressortir vivant, c'est la règle, répétée environ trois cent fois. Mais Max est humain et quand il découvre que Blaster, sous son casque intégral, est un trisomique bodybuildé, il refuse de l'achever. Il comprendra d'ailleurs bientôt que Master n'est pas vilain non plus. Comme vous le voyez, tout cela est profondément intéressant.

Et puis on change brutalement de film. Quand Max, exilé dans le désert, est recueilli par une troupe d’enfants ébouriffés et un peu perchés, on passe tout d’un coup dans une sorte de manège Lucasfilm, une production Spielberg-Lucas, ou Disney (George Miller, auteur, producteur et réalisateur, avant Mad Max Fury Road, de Babe 2, le cochon dans la ville - on ne le rappelle jamais assez - lorgne sans détour vers Peter Pan). Le film prend les airs inquiétants d’un mélange (en partie anticipé) de Hook (les enfants perdus attifés comme des clodos bigarrés, qui rêvent d’un tomorrow-morrow-land et prennent Mad Max pour le messie), de Willow (avec le nain du duo de gérants de la porcherie et leurs cochons !), et de Star Wars (le gag où Mad Max poursuit un type dans un couloir et, après avoir disparu deux secondes au tournant, revient vers nous en courant encore plus vite, poursuivi à son tour par une meute d’ennemis, tel Harrison Ford dans La Guerre des étoiles). Le combat final, sur un train rappelant Indiana Jones et la dernière croisade, est un combat à coups de poêle à frire dans la face, qui nous signale, au cas où on ne l’aurait pas remarqué, qu’on est loin des dégénérés de Mad Max 1 ou de la décharge de violence de Mad Max 2, et que bientôt George Miller se consacrera aux films pour gosses, avec, outre la suite des aventures du cochon devenu berger, la réalisation de Happy Feet 1 et 2. Autant dire que le basculement sans transition entre un combat de catcheurs dans une fosse à purin et un conte pour enfants avec cascade d'eau claire et cerf-volant en papier a de quoi déconcerter, voire laisser sur le carreau n'importe quel fan de Mad Max. Le film est bien une sorte de double entité, à l'image de Master/Blaster, mais là où on pouvait espérer une première partie blaster-musclée et une autre master-intelligente, en réalité la seconde est simplement destinée aux tout petits...


Belle tentative, mais ça ne suffira pas à réinventer le cinéma (ni à sauver le film).

Reste une idée pas inintéressante, dans la scène où les enfants paumés racontent à Max les épisodes successifs de leur mythologie de l’apocalypse, et usent pour ce faire d’un grand cadre rectangulaire fait de branchages qu’ils dirigent, du bout d’une perche, vers des images peintes dans le fond de leur grotte et sur lesquelles dansent les lueurs d’un feu, réinventant le cinéma sans le savoir, avant de scander le mot "vidéo" comme s'il s'agissait d'un Dieu inconnu. C’est la seule belle idée à sauver dans ce film de sinistre mémoire qui aura su plonger la saga dans l’oubli pendant trente ans.


Mad Max : Au-delà du dôme du tonnerre de George Miller et George Ogilvie, avec Mel Gibson, Tina Turner et Bruce Spence (1985)

20 commentaires:

  1. Qui de George Ogilvie ? Mentionné comme co-réalisateur et dont le blaze me plaît...

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  2. Vous pouvez pas vous arrêter en si bon chemin, Fury Road vous tend les bras !

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  3. Ce troisième 'Mad Max' est contemporain du troisième 'Star Wars', et on y trouve en effet ce même mélange de Lucasfilm puéril (peuplé de figures infantiles, malheureusement peu régressives : les Ewoks) et de saga censée faire se dresser les cheveux sur la tête. Moi qui suis à fond pour les mélanges de registres incongrus, je trouve ça en l'occurrence très pénible — une façon assez déprimante de vouloir gagner sur tous les tableaux.

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  4. (Car, oui, j'avais vu ce troisième épisode à sa sortie, et je n'ai jamais vu les deux premiers, fortement déconseillés aux jeunes enfants, à l'époque !)

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  5. Absolument. Ceci dit si George Miller espérait gagner sur tous les tableaux avec ça...

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  6. Ben tu vois, du coup, on m'avait laissé voir celui-ci, mais pas les deux autres...

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  7. Certes, mais Miller n'a pas gagné un spectateur...

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  8. Joli blaze oui. Je ne me suis pas renseigné à son sujet. George Miller, George Ogilvie, si tu mates bien c'est les mêmes lettres. Je pense que Miller s'est inventé un co-réalisateur pour lui balancer la faute sur la gueule si jamais le film faisait un flop.

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  9. Ça me rappelle qu'à la même époque, un autre cinéaste australien du nom de George Miller avait tourné une sorte de western local, 'L'Homme de la rivière d'argent', avec un Kirk Douglas vieillissant mais encore d'attaque... Film aimé en son temps (entre autres pour une impressionnante scène de chevauchée en pente *, crois-je me souvenir), mais pas revu depuis.


    * : rien de sexuel en l'occurrence, s'il faut le préciser.

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  10. Démarche assez "lucasienne" aussi, non ?

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  11. L'auteur de "L'histoire sans fin 2". Sacré Trumbull !

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  12. Attention, Han Solo revenant poursuivi dans le couloir, c'est bien dans "Un nouvel espoir", dans l'Etoile Noire, à la fin.

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  13. Ce n´est pas George Miller uniquement le réalisateur. Vous ne le saviez pas? Ca fait peut-etre une bonne raison pour laquelle ce film est si médiocre?

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  14. Du tout, j'ai pas pu répondre plus tôt.
    Tu as totalement raison, j'ai mélangé ça avec la scène de L'Empire contre-attaque où ils cavalent dans les couloirs de Bespin. Je vais corriger.

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  15. Si, mais j'ai oublié d'en parler et même de le préciser en bas de l'article (je vais corriger ça aussi !). C'est peut-être une excuse pour Miller effectivement. Je ne sais pas quel a été le rôle d'Ogilvie dans cette histoire.

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  16. Je pense pas que ça le dédouane des masses...

    Selon Wiki :
    Miller ended up co-directing the film with George Ogilvie, with whom he had worked on the 1983 miniseries The Dismissal.
    "I had a lot on my plate," said Miller. "I asked my friend George
    Ogilvie, who was working on the mini-series, 'Could you come and help
    me?' But I don't remember the experience because I was doing it to
    just... You know, I was grieving." Together, Miller and Ogilvie used a group workshopping rehearsal technique that they had developed

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