21 octobre 2016

La Nuit des maléfices

Découvert grâce au cycle "Rencontre avec le diable" d'Arte, le très méconnu La Nuit des maléfices pourrait faire un programme original pour la prochaine soirée d'Halloween. Film de 1971, sorti par un mini-studio que l'on pourrait qualifier de petit cousin de la Hammer, The Blood on Satan's Claw (en anglais) est un film de genre intéressant dont l'action se situe au XVIIIème siècle, dans un paysage rural d'Angleterre. En labourant son champ, un jeune homme, Ralph (Barry Andrews), déterre l'étrange cadavre d'une créature non-identifiable. Il en fait immédiatement part au juge du Comté (Patrick Wymark) mais ce dernier n'y prête pas attention. Peu à peu, les événements sordides se multiplient dans la petite bourgade, notamment chez les jeunes gens du coin : les jeunes filles se retrouvent couvertes de morceaux de peau brune poilue, une dame disparaît, une chasse aux sorcières anarchique se déploie et des groupes de jeunes gens se mettent à en massacrer d'autres, dirigés par l'une d'entre eux, la blonde Angel Blake (Linda Hayden), dont les sourcils se sont étrangement développés et qui n'est pas sans évoquer la diabolique Emmanuelle Seigner de Polanski (celle de Lune de fiel, de La Neuvième porte ou aussi bien de La Vénue à la fourrure) depuis qu'elle a trouvé une griffe dans le sillon d'un champ.




Le film n'est pas parfait, il faut le dire sous peine de l'envoyer au casse-pipe. Avec ses rites sacrificiels ordonnés par toute une communauté de sorcières et de sorciers en l'honneur du Diable, La Nuit des maléfices peut évoquer The Wicker Man, autre film de genre anglais signé Robin Hardy et sorti deux ans plus tard, et les deux œuvres ont ceci en commun, me semble-t-il, qu'elles bénéficient d'un charme discret qui peut facilement s'évanouir ou échapper si le spectateur s'en est laissé dire monts et merveilles avant de les découvrir. Parmi les petits défauts de La Nuit des maléfices, on peut regretter l'absence de personnages forts. Les plus marquants sont au final Angel, la sorcière blonde séductrice aux gigantesques sourcils noirs, qui doit trop au charme de son interprète, et le juge, qui peut vaguement agacer en tant que citadin nanti et érudit venu éradiquer l'épidémie sévissant chez les petits paysans dévorés par le culte. Il y a aussi le prédicateur (Anthony Ainley), qui résiste non sans mal aux avances libidineuses de la très jeune et ensorcelante Angel, mais il ne joue qu'un rôle secondaire.


Photo de tournage d'une séquence de rite satanique.

Ceci étant dit, parlons plutôt des qualités du film. A commencer par la simplicité avec laquelle il égraine les éléments du récit et nous plonge sans heurt dans une ambiance gothique finement élaborée. Mais aussi et surtout la mise en scène de Piers Haggard, envoûtante dans les séquences violentes ou érotiques de rites sataniques. Le plus bizarre étant que ces cérémonies laissent apparaître parmi les enfants ou adolescents quelques vieillards isolés... La dernière est particulièrement réussie, avec la danse lascive d'une sorcière face à la dernière victime avant le réveil du Diable et, à l'autre bout de la scène, ces étonnants ralentis et arrêts sur image. Le film est par ailleurs ponctué de beaux effets de profondeur de champ, qui peuvent rappeler le travail d'un autre anglais, Jack Clayton, sur un autre film d'épouvante, Les Innocents, sorti en 61. 






Ces plans permettent au cinéaste de clôturer l'espace, par exemple dans une forme géométrique qui rappelle une disposition triangulaire rituelle de cérémonie occulte (cf. le 1er photogramme ci-dessus, tiré de la scène où Angel, à gauche, découvre la griffe du diable). Le procédé intervient également pour distribuer les personnages dans la profondeur afin de mieux séparer les contaminés des innocents, qui ne voient pas ce qui se joue face à eux (2ème photogramme). La profondeur de champ sert aussi à mettre en valeur certains membres du corps de tous ces jeunes gens qui, rongés par une maladie de peau diabolique ou directement amputés, s'apprêtent à donner (leur) corps au Malin. Surgissant du cadre, les pieds ou les mains des victimes sont comme détachés du reste de leur corps et attirés par celui qui ne demande qu'à s'incarner. Par exemple dans ce plan où Ralph cherche le cadavre qu'il a découvert au début du film, debout dans un champ : au premier plan se détachent les bottes de Ralph (qui bientôt se blessera précisément au tibia sous l'influence d'un corbeau de mauvais augure), tandis que derrière lui apparaît le juge circonspect. Ou encore ces nombreux plans qui nous montrent la jambe et le pied d'une jeune fille envoûtée que le médecin du village tente de libérer de sa peau infernale. Autant d'élégances de mise en scène qui font aussi la saveur de ce petit film fantastique à découvrir.


La Nuit des maléfices de Piers Haggard avec Patrick Wymark, Linda Hayden, Barry Andrews, Wendy Padbury et Anthony Ainley (1971)

19 octobre 2016

Free State of Jones

Les affiches, celle ci-à gauche ou d'autres, sont à l'image du film : une belle fellation prodiguée à un Matthew McConaughey consentant, qui s'en donne à cœur joie avec son accent sudiste à couper à la hallebarde. Le début du film, pourtant, n'est pas trop mal : je parle des 4 minutes où l'on voit une bataille opposant nordistes et sudistes, et où les soldats sont pâles comme des morts, semblent se chier littéralement dessus en marchant vers les balles ennemies. Il y a quelque chose de frappant dans ces visages livides, dans l'attitude hébétée des hommes aux corps sans force, ce n'est peut-être pas grand chose mais c'est déjà quelque chose. Puis, après ça, on comprend vite qu'en réalité le film prendra le contrepied parfait de ces images : nous auront simplement droit à un festival McConaughey, dans un rôle de super-héros sans peur et sans reproche prêt à tous les sacrifices pour sauver la veuve et l'orphelin, le genre de personnage dont on se demande comment on peut encore les écrire et les interpréter sérieusement.




Attention : tiré d'une histoire vraie. McConaughey prête sa belle gueule au chevalier blanc Newton Knight, le sublime et gentil infermier blancas de peau et humaniste qui fit sécession parmi les sécessionnistes et monta une armée dissidente campée dans les marais pour affronter le camp confédéré que Knight et ses hommes venaient de déserter, avec l'aide de quelques anciens esclaves (qui tomberont forcément tous amoureux de lui, et de l'un de ces mille coïts Homme-mecs-meuf dans l'eau saumâtre du Mississippi naîtra un enfant métisse, pratique pour remplacer le premier fils de Knight, dont il n'a plus rien eu à foutre un beau jour, sans raison). C'est triste parce que le récit est, à de rares moments, coupé pour laisser place à un tribunal de 1985 mettant en cause le descendant de notre saint homme (le fameux métisse, accusé de n'être pas blanc), et le contraste, sans transition, entre les deux époques a quelque chose de vaguement original, en tout cas la première fois qu'il a lieu, surgissant sans crier gare, mais là aussi, la première bonne impression s'estompe, et le film est en définitive très plat. Il est même parfois plus plat que plat, quand il ne va pas pile poil là où on l'attendait : alors que la plus grande ville prise par l'armée des déserteurs est sur le point d'être attaquée par un général sudiste et 1000 hommes, et tandis que l'on s'attend au moment de bravoure du film (la grande bataille sacrificielle et héroïque finale, façon Glory), il s'avère qu'elle n'est pas filmée. Grande ellipse et on retrouve nos glandus quelques mois plus tard, qui disent qu'ils ont gagné (on se demande bien comment) et doivent affronter une Amérique réunifiée mais toujours aussi raciste. C'est le grand sujet du film, traité bon an mal an par une équipe trop obnubilée par sa vedette (ce problème n'est pas sans rappeler la triste apparition de Brad Pitt dans 12 years a slave, mais le phénomène est ici généralisé à tout un film), au point de reléguer les actrices et acteurs noirs ainsi que l'ambition de réaliser un film pas trop naze au second plan.


Free State of Jones de Gary Ross avec Mathew McConaughey, Keri Russell, Gugu Mbatha-Raw et Mahershala Ali (2016)

13 octobre 2016

The Lost Skeleton of Cadavra

Amateurs de films Grindhouse, passez votre chemin. Réalisé en 2001, The Lost Skeleton of Cadavra est une parodie respectueuse du cinéma de science-fiction et d'horreur des années 50, un pastiche sans prétention de films tels que Planète Interdite, Le Jour où la Terre s'arrêta, Les Soucoupes volantes attaquent et La Nuit de tous les mystères. On est ici beaucoup plus proche, dans l'esprit, de films comme OSS 117 ou Tucker & Dale vs Evil que des daubes sans âme estampillées Grindhouse encouragées par le sinistre duo Robert Rodriguez - Quentin Tarantino. The Lost Skeleton of Cadavra est écrit, produit, interprété et réalisé par Larry Blamire, un amoureux du cinéma bis et de ces classiques de la SF, qui, peut-être par trop grand respect pour le genre, ne pousse pas toujours la caricature assez loin. Son film, qui nous raconte l'histoire assez farfelue de quelques personnages ahuris à la recherche d'une météorite aux pouvoirs magiques, se suit sans déplaisir mais aurait gagné à être plus insolent, plus drôle encore.




Les personnages en présence sont autant de caricatures de ceux que l'on croise généralement dans ces vieux films de genre : du pseudo-scientifique éclairé, campé par Blamire himself, désireux de faire la plus grande découverte de l'histoire de l'humanité, au couple d'extraterrestres pacifiste et perché, aux mœurs étranges et finalement très humaines, sans oublier un ridicule bonhomme obnubilé par l'idée de dominer le monde, ce qui passe par la résurrection d'un vieux squelette assez loquace perdu dans une grotte. Larry Blamire se moque gentiment et adroitement de l'inertie terrible des héros de ces films, il reproduit leurs dialogues absurdes et les situations parfois grotesques qu'ils mettent en scène, tout en brocardant intelligemment le rôle proéminent systématiquement accordé aux hommes et la triste place faite aux femmes.




En tant qu'acteur, Larry Blamire sait faire preuve d'un vrai talent comique qui rappelle un peu par moments celui d'un Will Ferrell, en moins exubérant, dans sa façon de débiter très sérieusement des conneries plus grosses que lui. Il prouve également qu'il n'a pas peur du ridicule, lors des scènes les plus réussies de son film, où toute la petite bande s'en donne véritablement à cœur joie. Lors de ces moments en particulier, on a un peu l'impression de voir le film qu'une bande de potes auraient tourné rapidement pendant les vacances, une petite chose sympathique faite avec trois sous mais beaucoup de cœur. Parfois marrant, la plupart du temps agréable, The Lost Skeleton of Cadavra est un tout petit film attachant, un hommage sincère et modeste au cinéma de genre des années 50. Une œuvre que je conseillerai seulement à un public peu exigent et amoureux, comme son auteur, de ces vieilles séries b au charme suranné.


The Lost Skeleton of Cadavra de Larry Blamire avec Larry Blamire, Fray Masterson, Brian Howe, Susan McConnell et Jennifer Blaire (2001)

7 octobre 2016

Café Society

Le énième passager de la filmographie Allen... Bon ça se regarde, mais ce n'est vraiment pas intéressant. Il s'agit d'un vaudeville à la noix : Kristen Stewart, guère à l'honneur, trouve un rôle très mal écrit sur lequel il est bien difficile de projeter quoi que ce soit : Vonnie, de son prénom, la jeune secrétaire d'un grand producteur de cinéma hollywoodien, est tiraillée entre ledit producteur (Steve Carell, totalement éteint), et un jeune juif new-yorkais, neveu dudit producteur (Jesse Eisenberg, qui n'a pas à se forcer beaucoup pour parvenir à parler aussi vite que Woody himself), fraîchement débarqué sur la côte ouest pour obtenir de son tonton Scefo quelques faveurs : un job de grouillot. Le problème, c'est que si l'on cerne assez rapidement les deux hommes de l'histoire, le producteur fou amoureux de sa secrétaire mais incapable de quitter sa femme et son neveu fou amoureux itou de la jolie Vonnie, il est plus difficile en revanche de bien comprendre le personnage féminin : ni vraiment vénale, ni vraiment sentimentale... Elle n'est finalement rien, sans intérêt, comme le film.




Sans intérêt mais suffisamment prenant pour qu'on aille au bout, car Woody, à défaut de livrer une mise en scène digne de ce nom ou d'éviter les gros clichetons et les lumières ultra artificielles fort à propos mais bien balourdes, a encore un vague sens du rythme. Sauf que c'est là que survient l'autre grand problème du projet : le cinéaste mélomane bien bigleux se fait un plaisir de rythmer son long métrage en foutant de la musique partout. Et quand je dis partout, c'est partout. Il n'est pas une seconde de ce film qui ne laisse entendre en fond un morceau de jazz endiablé avec clarinette de jobastre et clavecin survolté de rigueur. C'est constant, et franchement épuisant. Pourtant Dieu sait que je suis un grand fan de jazz (mot qu'il faut prononcer "yazz", et surtout pas "djazz", contrairement à une idée reçue, et contrairement au nom de famille de Michel Jonasz, grand yazziste devant l'éternel, qu'il faut quant à lui prononcer "Djonass", ou à la rigueur "Yonaz").


Café Society de Woody Allen avec Jesse Eisenberg, Kristen Stewart et Steve Carell (2016)

28 septembre 2016

Dirty Pretty Things

J'ai annulé mes vacances aux Texas suite à la vision de Massacre à la tronçonneuse. Traumatisé ! Je n'ai plus jamais mis un pied dans l'eau après avoir vu Les Dents de la Mer. Et je sens fort des panards ! J'ai refusé une sacrée opportunité professionnelle en Antarctique à cause de The Thing. La chance d'une vie ! Je refuse de prendre des gens en auto-stop depuis Hitcher. Pas bête ! J'ai refusé un week-end tout frais payés dans un chalet à la montagne en compagnie de tonton Scefo, en repensant à Shining. Faut dire que Scefo est schizo... J'ai posé un lapin à des potes partis en roadtrip en Europe de l'Est à cause de cette saloperie de Hostel. J'en veux encore à ce zonard d'Eli Roth. Et j'ai décommandé mes billets EasyJet pour un petit séjour à Londres après avoir subi le thriller social de Stephen Frears, Dirty Pretty Things. Une vraie épreuve pour tout cinéphile. L'équivalent d'un épisode bien trash de l'émission Strip-Tease, en à peine mieux filmé, la déontologie journalistique en moins. Un éternuement à l'odeur putride et riche en microbes, reçu en pleine gueule.




Bon, la plupart des décisions évoquées ci-dessus sont aussi liées à de gros problèmes d'argent, mais quand même... J'en veux particulièrement à Stephen Frears, qui m'a pris en traître. Quelle horreur ce film ! Plus glauque, tu meurs. C'était l'un des premiers rôles post-Amélie Poulain pour Audrey Tautou. On a pratiquement tous fini devant, espérant qu'elle retire enfin le haut pour que sa carrière prenne son envol à l'étranger. A l'époque, on avait tous un cousin ou un grand frère fana de la dame pour nous traîner devant son nouveau film odieux. Internet et ses forums de fins limiers n'étaient pas encore accessibles dans nos chaumières reculées pour nous proposer l'essentiel, il fallait donc se taper le film. Son titre, aussi menteur qu'accrocheur, nous laissait imaginer le meilleur. On ne savait pas que c'était en réalité un billet sans retour vers l'enfer !




Audrey Tautou joue une immigrante turque déterminée à rester en Angleterre pour sortir de la misère. Elle passe tout le film à essayer de refiler son rein en loucedé en échange d'un passeport. C'est déprimant ! Et puis il pleut en continu et il ne fait jamais vraiment jour là-bas. Chaque image du film pourrait faire douter de l'existence du Christ à un chrétien convaincu. Les cheveux gras et des cernes morbides sous les yeux, Audrey Tautou n'est pas à son avantage. Capuches et cols roulés lui collent à la tronche. Stephen Frears nous fait douter de sa sexualité et de la notre. Cet homme-là n'est pas seulement laid physiquement, ses films le sont aussi. Il manque un rein et deux testicules à Dirty Pretty Things.

Quelques années plus tard, le bonhomme était nommé Président du Jury du 60ème Festival de Cannes. Je cherche encore à comprendre.


Dirty Pretty Things de Stephen Frears avec Audrey Tautou, Chiwetel Ejiofor et Sergi Lopez (2003)

14 septembre 2016

État second

Il mériterait d'être mieux connu, ce Peter Weir-là, ne serait-ce que pour la performance outstanding de Jeff Bridges. Il faut dire qu'il a le défaut d'être situé à un moment charnière de la carrière du cinéaste australien. Peter Weir l'a sorti juste après ce qu'on a appelé sa "période verte", pas sa plus inspirée, durant laquelle il a simplement réalisé Green Card, et juste avant l'incontournable Truman Show, succès planétaire avec Jim Carrey. Cette situation inconfortable a fait d’État second (aka Fearless) un film obscur, oublié, difficile d'accès. Il s'agit pourtant d'un bon Peter Weir et nous en sommes convaincus dès les premières minutes. La scène d'ouverture est peut-être la plus réussie du film. On se retrouve d'abord plongé dans le brouillard, puis nous devinons progressivement un champ de maïs, duquel nous voyons sortir Jeff Bridges, portant un bébé dans les bras, suivi de quelques personnes mal en point. Tout ça accompagné par une musique terrible, principalement des violons, semble-t-il, s'insultant les uns les autres, dans une ambiance qui scotche littéralement au fauteuil.




Puis la caméra nous révèle petit à petit que nous sommes sur les lieux d'un terrible accident d'avion, nous découvrons les décombres, les restes fumants de la carlingue, les secours en alerte, les corps calcinés, et les quelques rescapés qui assistent à cela, sous le choc, comme nous. Mais Peter Weir est si habile que nous découvrons tout cela sans jamais avoir l'impression d'abandonner Jeff Bridges une seconde. Celui-ci, avec seulement quelques éraflures et un complet gris quasiment impeccable, trimballe une classe pas croyable et a l'air de déjà flotter au milieu des événements, l'air ahuri, comme s'il n'était pas concerné par la tragédie. On suivra ensuite le lent retour à la réalité de son personnage.




Suite au crash aérien dont il ressort parfaitement indemne, Jeff Bridges perd la boule. Il devient littéralement fearless. Il se met d'abord à conduire comme Ace Ventura, la tronche par la fenêtre pour apprécier l'effet de l'air dans ses cheveux, tout en fermant les yeux. Heureusement pour lui, il roule à ce moment-là sur la fameuse route 66, droite comme la justice, aucun risque. Jeff Bridges s'arrête ensuite dans un diner pour se goinfrer de fraises, alors qu'il était allergique avant l'accident et ne pouvait pas les voir en peinture ! Plus incompréhensible encore, il abandonne sa femme, incarnée par une Isabella Rossellini encore au faîte de sa beauté, pour une chicanos rescapée du crash qui ne se remet pas d'avoir perdu son gamin (dont le petit corps brûlé vif a été retrouvé à plus de 10 kilomètres de la carlingue !).




Avouons-le, ce personnage-là, joué par Rosie Perez, est véritablement la plaie du film, son boulet. On en a très vite ras-le-bol de l'entendre gémir et chialer son gosse, très souvent hystérique, toujours inconsolable. Lors d'une scène assez osée, Jeff Brdiges la fait asseoir sur la banquette arrière de sa bagnole et fonce à toute berzingue contre un mur. Il accomplit alors le souhait le plus cher du spectateur, bien qu'en ce qui me concerne, je n'aurais pas pris le soin d'attacher sa ceinture de sécurité. Si elle se tire de ce crash test en pleine forme, elle ressort de cette expérience calmée, apaisée, on s'en contente donc largement. On n'est pas du tout étonné d'apprendre que Rosie Perez n'a rien fait de notable par la suite. On remarquera aussi que le mari de cette triste femme n'est autre que Benicio Del Toro, dans l'un de ses premiers rôles filmés (il était jusque là abonné aux apparitions coupées au montage). Aux côtés d'un Jeff Bridges qui éclipse un peu tout le monde, on peut aussi entrevoir le nez aquilin de John Turturo, dans le rôle d'un psychiatre tout à fait inutile, mais conscient de l'être, alors tout va bien.




En découvrant ce film aujourd'hui, on se dit que Shyamalan a dû tomber dessus avant de réaliser Incassable. Pas de super-héros ici, bien sûr, mais Peter Weir s'attache comme le natif de Pondichéry à décrire les conséquences de la survie à un tel accident sur la personnalité de son héros. Il nous raconte l'histoire d'un inadapté se croyant invincible, immortel et perdant progressivement pied. Au delà de ça, on retrouve un peu une même ambiance, langoureuse et embrumée. La première scène pourrait d'ailleurs tout à fait avoir été signée par un Shyamalan en pleine possession de ses moyens. On suit avec un réel intérêt les élucubrations de Jeff Brdiges dans son entreprise de réadaptation. La très belle scène finale nous prouve qu'il est bien de retour parmi nous, qu'il revient à la raison et donc vers Isabella Rossellini. Le film nous quitte ainsi sur une bonne impression. La scène du crash aérien, que Jeff Brdiges revit en souvenirs lors de cette ultime séquence, est franchement efficace. Peter Weir nous démontre alors qu'il n'est pas n'importe qui. Un bon Peter Weir, j'vous dis !


État second (Fearless) de Peter Weir avec Jeff Bridges, Isabella Rossellini, Rosie Perez, John Turturo et Benicio Del Toro (1993)

1 septembre 2016

The Way, la route ensemble

C'est joli puisque ça se passe, je dirais même que ça déambule, dans les Pyrénées, le Pays Basque puis le nord-ouest de l'Espagne jusqu'à Saint-Jacques de Compostelle. Ensuite, n'importe qui suivrait Martin Sheen n'importe où, avec ses cheveux virevoltants, sa dégaine de vétéran du Viet-Nam et ses yeux constamment exorbités, même dans un Lidl au milieu des clodos en train de charger à ras bord leurs cagettes de Finkbräu.

Martin Sheen est ophtalmo en Californie lorsqu'il apprend au milieu de son parcours de golf que son con de fils unique Emilio, avec lequel il est légèrement en froid, vient de mourir victime du mauvais temps pyrénéen. En effet, Emilio avait décidé, sans en référer à son père, de se taper le chemin de Saint-Jacques de Compostelle. D'où l'étonnement compréhensif de Martin Sheen quand Tcheky Karyo, se faisant passer pour le capitaine de la gendarmerie de Saint-Jean-Pied-de-Port, lui apprend le tragique mais banal accident dont a été victime son fils après seulement un jour de marche. Éploré, Martin Sheen file dans ce petit village bucolique des Pyrénées et débarque d'un TER, ce qui a dû l'éplorer un peu plus encore. Tcheky Karyo joue parfaitement le gendarme lambda français, tout en douceur et retenue, parlant sans effort un anglais châtié en faisant bien attention d'aspirer les h, ce que tout Français fait de manière naturelle, on le sait tous.


Après avoir tergiversé quelques heures, Martin Sheen décide de faire cramer son fils et d'aller répartir ses cendres le long du chemin de pèlerinage jusqu'à Saint Jacques de Compostelle, d'où le titre du film! Durant son voyage, il est rapidement harcelé par un gros hollandais fumeur de weed qui fait le pèlerinage pour perdre du poids afin de pouvoir remettre un de ses vieux costards pour le troisième mariage de son frangin. Il rencontre ensuite une canadienne jouée par Deborah Kara Hunger qui est ici tellement maigre qu'elle n'a jamais aussi bien porté son nom, et qui ressemble maintenant à un transsexuel toxicomane, canadien donc. Un peu plus tard, il rencontre un écrivain irlandais colérique et en panne d'inspiration qui a eu juste le temps de faire le pèlerinage avec toute l'équipe du film avant de s'envoler pour la Nouvelle-Zélande jouer un nain. Les rapports entre les personnages passent de cordiaux à tendus, puis de tendus à cordiaux au fur et à mesure des beignes, des insultes ou des mots d'amour qu'ils se balancent.


Le tout est illustrée par une musique survoltée choisie personnellement par Emilio Estevez! Pour notre plus grand désarroi, Emilio ne peut pas s'empêcher de nous mettre sa playlist idéale de ballade cheminantes tout au long de cette randonnée que l'on suit les yeux rougis par l'effort, cette playlist qu'il a effectivement mise sur son iPod Touch personnel et qu'il a fait subir à toute l'équipe du film le long des 800 bornes jusqu'à Santiago. Et malheureusement, entre les classiques instrumentales à la guitare, les solos violon enflammés et les ersatz de Bob Dylan gémissant des insanités nombrilistes, on a droit à l'habituel New Slang des Shins, qui est toujours ressorti par les réalisateurs à l'esprit étroit à chaque fois qu'un être humain chemine avec émotion d'un point A à un point B, que ce soit à pied, à cheval ou en voiture. Nick Drake est aussi de la partie, ce qui me fait soupçonner une certaine accointance, voire une amitié avec le démoniaque Zack Braff.


Pendant leur grande rando de plus de deux heures, nos quatre compères rencontrent des Français, des Basques et des Espagnols, tous joués par autochtones placides qui ont la particularité de parler anglais avec la facilité et la délicatesse du premier Wayne Rooney venu, ce qui leur facilite pas mal la route. On apprend aussi que l'Espagnol est voleur puisqu'à peine Martin Sheen a posé son sac devant la cathédrale de Burgos qu'il se le fait chaparder par un gamin présenté comme un Gitan. Sympa les préjugés Émilio. Il essaie de se rattraper ensuite en faisant ramener le gamin par le colbac par son père rouge de honte qui parle, lui aussi, un anglais d'Oxford sans effort. Tout ça nous raconte une bien jolie histoire, remplie de vignettes gastronomiques et de paysages montagneux et tourmentés, probablement comme l'esprit d'Emilio Estevez, qui se plait à apparaître tout le long du film, juste pour nous rappeler qu'il a une sacrée tête de con. L'arrivée sous les violons et solos guitares à Santiago de Compostela se fait par un jour gris et fade typique de la Province de La Corogne. Chacun des quatre personnages est ému, parfois jusqu'aux larmes comme notre Irlandais nain, et se fait tourner autour en contre-plongée par une caméra survoltée. C'est un film très chrétien.


TélécableSat nous dit candidement que ce film est plein d'humanité et qu'il nous permet de jouir de beaux paysages. Je ne peux pas être plus d'accord, mais j'y vois surtout la déclaration d'amour d'un fils à son père, un fils qui se rêve en cadavre et qui force son propre père dans la vraie vie à répartir ses cendres tout le long du chemin jusqu'à Saint Jacques de Compostelle ! Assez bizarre quand on y pense, et je ne sais pas comment Martin Sheen l'a pris quand son fils lui a présenté les grandes lignes de son grand projet cinématographique après son film sur la mort de Bobby Kennedy. Encore la mort, qui semble hanter Emilio Estevez, alors qu'il pourrait, comme tout le monde rêver qu'il décide de changer d'orientation professionnelle et devenir couvreur sous les ordres de Youri Djorkaeff qui serait l'un des 14 artisans couvreurs restants en France. Quatorze personnes pour plusieurs millions de toits! Au départ j'avais cru que ce film était une autre adaptation du livre On the Road de Jack Kerouac, car ça parle de route mais il n'y a pas Kristen Stewart qui dévoile sa poitrine dedans. Mais non c'est l'adaptation du livre Off the Road: A Modern-Day Walk Down the Pilgrim's Route Into Spain de Jack Hitt ! Un bon film d'ambiance, un bon film pour les fans des yeux fous de Martin Sheen. Pour les autres, je sais pas.


The Way, la route ensemble d'Emilio Estevez avec Martin Sheen, Deborah Kara Hunger, Yorick van Wageningen, James Nesbitt et Emilio Estevez (2010, sorti en France en 2013)