23 septembre 2018

La Nuit a dévoré le monde

Une affiche clinquante, un titre qui ne l'est pas moins : il y avait des raisons de craindre que l'emballage aguicheur de La Nuit a dévoré le monde ne dissimule un film décevant. Heureusement, il n'en est rien. Ce premier long métrage de Dominique Rocher, adaptation du roman fantastique français éponyme de Pit Agarmen, constitue même une très belle promesse quant à l'avenir de ce jeune réalisateur et, avec lui, du cinéma de genre hexagonal tout entier. Dominique Rocher met ici en scène Sam (joué par Anders Danielsen Lie, l'éternel camé d'Oslo 31 Août), un jeune homme qui se réveille dans un appartement sens dessus dessous le lendemain d'une fête dont il s'est soigneusement tenu à l'écart. Quittant enfin la pièce où il avait trouvé refuge loin de la cacophonie ambiante, il découvre au petit matin des murs maculés de sang, un immeuble saccagé, des rues dévastées, et toute une ville, Paris, infestée de zombies. Désespérément seul et isolé, Sam va essayer de survivre tant bien que mal...





A partir d'un pitch aussi minimaliste, le danger principal était de finir par ennuyer le spectateur, par perdre son attention, avec ce point de départ somme toute assez banal où il est question de survie en solitaire dans un décor restreint, un grand appartement parisien, avec la menace permanente des sempiternels zombies qui rôdent tout autour. C'est sans compter sur le talent évident d'un jeune cinéaste qui ne tombe jamais dans la facilité, refusant tout spectaculaire gratuit (pas de plan carte postale attendu sur un Paris désert et post-apocalyptique), ou la complaisance (les effets gores sont en arrière-plan, encore plus dérangeant ainsi). Il adopte une mise en scène limpide et sans chichis, où tout passe par le découpage et le cadrage, et peut aussi s'appuyer sur une très belle photographie. Dominique Rocher dit s'être inspiré de la méthode du grand Sidney Lumet, axée sur un thème et un personnage principal, décrite dans son fameux Making Movies, une référence de choix qui prouve que le réalisateur français a été à bonne école. Il suit donc au plus près son personnage, campé par un excellent acteur à la présence singulière et dont la transformation physique est subtile et bien pensée, tout au long du film.





C'est d'ailleurs ce personnage un peu étrange et lunaire qui devient rapidement le grand centre d'intérêt du film : plus que nous demander ce que l'on ferait en pareilles circonstances, on en vient à s'interroger sur ce qui lui passe par la tête, éprouvant une sorte de fascination pour ses faits et gestes. Parfaitement introduit dès les premières minutes comme un homme taiseux, observateur, cérébral, Sam évolue dans un univers silencieux et coupé du monde qui lui siée finalement assez bien. Il souffre évidemment du manque de compagnie et se réfugie régulièrement dans des enregistrements audio qui sont la raison de sa présence initiale dans cet appartement puisqu'il venait les récupérer chez son ex. De vieilles cassettes à bande magnétique où nous entendons des gazouillis d'enfant, des sons de jouets électroniques, et qui deviennent progressivement la bande musicale d'un film à l'ambiance sonore particulière et très travaillée. Nous assisterons aussi à d'autres scènes étonnantes, des moments suspendus dans le temps, où l'imaginatif Sam invente de la musique à partir d'objets du quotidien devenus instruments et d'installations minutieuses confectionnées par ses soins qu'il anime en une danse fragile.





Sam ne cherche qu'à se protéger, qu'à mener sa petite vie. Habitué par les films de zombies bas de plafond et plus bourrins, on en vient à s'étonner de le voir, pourtant armé d'un fusil à pompe, claquer la porte aux nez de quelques assaillants agressifs plutôt que de leur tirer une balle dans la tête. Par son attitude plus peureuse et réfléchie, le personnage n'en devient que plus humain et crédible. C'est un détail mais cela compte énormément pour un tel film, et ce n'est qu'un des multiples éléments qui lui permettent de ressortir du lot et de se montrer nettement plus intelligent que la moyenne. Quand une survivante (Golshifteh Farahani) finit par rejoindre Sam, ce sont d'autres questions qui se posent à nous, mettant encore une fois en avant la profondeur psychologique que Dominique Rocher réussit à atteindre. Le réalisateur parvient également à créer une figure intéressante de zombie avec celui, pitoyable et impuissant, qu'incarne un Denis Lavant au regard si expressif, triste prisonnier de la cage d'ascenseur de l'immeuble et auditeur silencieux des pensées à voix haute de Sam. Alors certes, le film s'essouffle peut-être un peu dans sa deuxième moitié, mais il réussit toujours à intriguer et à étonner régulièrement. A n'en pas douter, La Nuit a dévoré le monde est une fort belle réussite pour le cinéma fantastique français et Dominique Rocher un cinéaste à suivre de très près. 


La Nuit a dévoré le monde de Dominique Rocher avec Anders Danielsen Lie, Golshifteh Farahani et Denis Lavant (2018)

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