22 décembre 2016

Personal Shopper

Heureux lauréat du prix de la mise en scène à Cannes cette année (notre édito cannois du 26 mai était peut-être plus juste qu'on ne croyait), Olivier Assayas poursuit de front l'échafaudage d'une filmographie cohérente et l'exploration de nouveaux territoires cinématographiques. La première scène du film, où Kristen Stewart entre seule dans une vieille maison de famille abandonnée, commence par nous rappeler L'Heure d'été ou L'Eau Froide (comme, plus loin, les déambulations de l'héroïne en scooter dans Paris évoquent celles de Maggie Cheung dans Irma Vep ou Clean), mais le cinéaste s'ouvre dans le même temps à autre chose, à travers ce long travelling de suivi, en plan-séquence, dans les couloirs sombres de la demeure : via et au-delà du clin d'oeil à Shining, il entre dans le genre fantastique.




Et Assayas se frotte au genre sans fausse pudeur, osant à tout va en flirtant avec les limites, toujours sur le fil. Personal Shopper est un film de fantômes. De façon littérale mais aussi sur un mode plus métaphorique. Maureen (Kristen Stewart), le personnage principal, est chargée de vivre à la place de Kyra, la célébrité pour laquelle elle fait des achats idiots toute la journée, choisissant des tenues à sa place, parlant pour elle et servant occasionnellement de doublure corps, d'incarnation, pour essayer les futures robes de la star fantomatique, pour ainsi dire invisible, inaccessible. Autre fantôme (hormis Maureen elle-même, qui n'a guère de contact avec les autres et hante, passagère et discrète, son propre appartement), l'ami vivant à l'étranger, qui n'apparaît que par écrans interposés, dont le corps et la voix sont dilués dans un amas de pixels fluctuants et d'interférences.




La beauté du film tient dans sa manière de confronter le fantastique le plus éternel (Assayas convoque Hugo faisant tourner les tables à Jersey et n'hésite pas à user d'effets spéciaux assez prosaïques, mais qui n'en sont que plus réussis) à notre monde ultra contemporain, quitte à également marier deux genres (le thriller se taillant une bonne place dans l'intrigue). Assayas rejoue les interrogations obsessionnelles d'un Maupassant, maître français du genre qui, dans ses contes fantastiques (Lettre d'un fou, Le Horla, Un fou ?, etc.), dont les personnages étaient en proie à l'inexplicable, marquait régulièrement une pause, plus ou moins longue (Lettre d'un fou y est presque toute entière consacrée), vouée à disserter sur la pauvreté et l'insuffisance des cinq sens et des connaissances humaines dans l'appréhension des phénomènes qui nous entourent.




Mais évidemment ces questionnements sont redoublés depuis que l'humain est augmenté de facultés nouvelles et de sens artificiels, principalement grâce aux nouvelles technologies : le savoir quasi-infini à portée de clic, la vision et la communication à distance, le don d'ubiquité, la capacité à se situer dans l'espace, etc. C'est cet être humain-là que le film met face au surnaturel, au mystère, requestionnant le genre fantastique un peu comme Pascale Ferran, il y a deux ans, avec la même audace, la même prise de risque, le fit avec le merveilleux dans Bird People. D'un côté, l'oiseau perché sur l'escalier roulant de l'aéroport, de l'autre, un ascenseur et des portes automatiques qui réagissent à l'invisible, et de part et d'autre l'omniprésence des écrans (d'ordinateur et de téléphone ; et là aussi Assayas tire sur la corde, sans la rompre). En travaillant les procédés de mise en scène les plus simples et les plus inépuisables, la profondeur de champ (dans la scène du verre brisé par exemple, où apparaît brièvement Anders Danielsen Lie) ou le hors-champ (dans l'ultime séquence, la plus glissante du film, qui montre bien que le cinéaste joue jusqu'au bout à se faire peur), Olivier Assayas signe un très beau film fantastique aux prises avec son époque.


Personal Shopper d'Olivier Assayas avec Kristen Stewart, Anders Danielsen Lie et Nora von Waldstätten (2016)

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