19 février 2011

The Messenger

The Messenger est un énième film américain sur la guerre en Irak, cette fois-ci vécue depuis l'intérieur, par deux soldats chargés d'aller informer les familles de la mort de leur proche. Ces deux soldats sont incarnés par Ben Foster, un acteur à gueule de rat que l'on voit de plus en plus dans des premiers rôles alors que son faciès repoussant l'avait jusque-là cantonné aux personnages de traîtres et de méchants en tout genre, et Woody Harrelson, qui nous sort donc un grand numéro d'acteur, dans son rôle de vieux soldat sans cœur qui en a vu d'autres mais qui se découvre de nouvelles sensibilités aux côtés de son jeune loup moins aguerri. Ben Foster est le fils illégitime de Jodie Foster et de Splinter le maître-rat des tortues ninja. Il arrive à s'envoyer les pires salopes parce qu'il a acquis, grâce à son père et à ses frères de lait Leonardo, Raphael, Michelangelo et Donatello une parfaite connaissance du monde underground. A son tableau de chasse, Kirsten Dunst, Kristen Stewart et Ellen Page, ce qui lui a valu un "Limite !" de la part de son père quand il a été mis au courant, vu la juvénilité de ces deux dernières conquêtes, imaginez un rat de taille humaine vous tancer car vous franchissez la ligne jaune du détournement de mineur...




Pour en revenir au film, il paraît bien long, mais il se laisse tout de même regarder. Ce qu'il y a de plus captivant, ce sont les histoires que l'on devine à peine lorsque nos deux personnages vont annoncer les sales nouvelles chez les familles qui viennent de perdre l'un des leurs. Toutes ces scènes où l'on rentre à peine chez elles, dans leur intimité, pour en ressortir aussitôt. Hélas, ces moments sont quasi systématiquement filmés caméra au poing, avec petits mouvements parfois assez disgracieux pour capter la tristesse de ces familles endeuillées, et c'est assez dommage... A part ça, ce que vit le jeune soldat campé par Ben Foster, tiraillé entre une première meuf dont il était amoureux qui va se marier avec un autre et une seconde meuf moche dont il a annoncé la mort de son gars et qui voit en lui une source de réconfort, on s'en cogne pas mal. Du coup je l'ai maté d'un oeil en vitesse lente parce que je matais Les Petits mouchoirs de l'autre œil en vitesse rapide sur mon netbook premier cri ! Et pourtant, j'en viens à dire que c'est pas trop mal. Je l'ai pas vu en vitesse réelle, et je dis que c'est pas mal ! C'est dire où en est mon indulgence envers les gros mélos hollywoodiens...


The Messenger d'Oren Moverman avec Ben Foster, Woody Harrelson et Jena Malone (2009)

18 février 2011

L'Arnacoeur

Votre fille sort avec un sale type ? Votre sœur s'est enlisée dans une relation passionnelle destructrice avec un acteur porno ? Votre tante est mariée depuis 50 ans à votre Tonton Scefo qui est un vrai connard ? Votre mère s'est entichée d'un fan d'O.J. Simpson ? Aujourd'hui, il existe une solution radicale, elle s'appelle Alex. Son métier : briseur de couple professionnel. Sa méthode : un dentier d'Orang-outan à faire craquer tous les zlips du monde. Sa filmographie : tous les films de Cédric Klapisch et tous ceux de Tony Gatlif. En effet le séducteur en question n'est autre que Romain Duris, et Vanessa Paradis est celle que Duris doit délivrer de son époux idéal, lourdement payé pour ce faire par le père de la dame (que tous les personnages du film n'arrêtent pas d'appeler "la belle", avec parfois la variante "bonne"), grassement payé donc, le Duris, par le père de cette beauté divine qui veut se débarrasser de son futur gendre pour des raisons dont, croyez-moi, tout le monde se fout à mort.


La scène qui m'a fait rêver d'être un énorme gros coiffé d'un bonnet en plein été et pendu à son nokia.

Notre séducteur à la manque s'y refuse d'abord, son éthique lui dictant de ne briser que les couples malheureux afin de libérer les femmes de leur carcan conjugal et de maris minables. Apparemment seules les femmes souffrent de mauvais mariages, c'est bon à savoir. Or il se trouve que Vanessa Paradis a la chance hors-du-commun de vivre le grand amour avec un bellâtre bourré aux as, très appréciable puisque rasé de près et souvent absent, qui l'aime profondément. Duris finit néanmoins par accepter le gros chèque signé du père de Vanessa Paradis pour briser ce couple idyllique car il a besoin d'argent rapport à une ridicule histoire parallèle de malfrats, qui sert de macguffin ultra dispensable à cette triste comédie. Donc tout le scénario va consister à nous faire suivre les péripéties de Romain Duris, enfoncé jusqu'au cou dans sa mission visant à foutre la merde dans un couple de rêve qui n'a rien demandé. Ceci dit on sent bien, assez rapidement, que Paradis n'est pas complètement heureuse dans ce ménage. Pas d'exception à la règle, la femme est triste en couple si elle ne vit pas avec Romain Duris, c'est la leçon du film et du cinéma français depuis 10 ans. Pendant tout le "métrage" on croit deviner que le futur époux de Paradis est en réalité un bel enfoiré, un type louche, une plaie qui cache son jeu sous le fric, un sourire bright et des costars. Eh bien en fait non, c'est simplement qu'il est trop parfait, trop lisse, trop amoureux, que sais-je... Et Paradis finira par tout plaquer pour s'en aller coincer les chicots désordonnés de Duris entre ses propres dents du bonheur, même si ce dernier lui a menti à chaque instant, même s'il arbore d'un bout à l'autre du film des cheveux huileux ou dégoulinants, y compris par temps sec, et même si son personnage a tout l'air d'un vrai débile, histoire de s'éclater dans la vie avec un marsupial hystérique. Encore un film, donc, qui donne de la figure du mari une image obligatoirement désastreuse.


L'actrice préférée des français à côté de Vanessa Paradis.

N'empêche que c'est Noguerra qui donne lieu à la seule scène à peu près marrante du film. Duris engrange toutes les infos qu'il trouve sur Paradis pour tâcher de les mettre à profit histoire de la séduire : elle aime honteusement Georges Michael, elle kiffe Dirty Dancing (LE film préféré de toute femme), et elle n'a plus de sensibilité dans l'épaule gauche depuis un accident de skate (!). Du coup lors d'un repas au restaurant où il hésite sur le menu entre l'âne (Paradis) et le cochon (Noguerra), Duris fait exprès de se renverser de la soupe brûlante sur une guibole qu'il a préalablement protégée pour ensuite déblatérer qu'il n'a rien ressenti car il n'a plus de sensibilité dans cette jambe depuis une chute en rollers (?), ce à quoi Paradis s'empresse de répondre : "Ça alors coïncidence ! Il se trouve que justement j'ai moi-même l'épaule à blanc depuis que je me suis galtée avec mon skateboard". Trivias, correspondances, rapprochement, coup de foudre à Nothing Hill. Mais Noguerra, qui a décidé d'intervenir dans ce dialogue, demande alors à Duris : "Si je te plante un coutelas dans le muscle tu ne sentiras rien ?" Duris acquiesce et l'autre lui plante alors de toutes ses forces 5cm de fourchette dans la mauvaise cuisse. Duris hurle de douleur en la traitant de connasse, et c'est bien la seule fois qu'il prononce une parole à laquelle on adhère. Aussitôt Noguerra réitère l'expérience dans la bonne jambe. Normal. Quoi de plus logique que d'embrocher la première personne rencontrée qui se trouve être paraplégique et donc insensible, ou de déboîter le caisson à quelqu'un qui affirme avoir perdu sa sensibilité dans la joue à cause d'une sieste prolongée avec la tête calée contre l'angle d'une table. Forcément si quelqu'un me dit avoir perdu sa sensibilité dans le bras je vais m'empresser de le lui coincer dans un broyeur à ordures avant de lui trancher carrément la patte, pour voir si c'est vrai. Chouette scène donc. Mais le reste...


Duris qui ne peut pas s'empêcher de se faire remarquer en déféquant sur le dress code.

Pour le reste on ne se marre jamais devant cette comédie d'outre-tombe. Le plus tragique c'est qu'ils ont réuni François Damiens et Julie Ferrier, un duo "comique", pour ça... duo qui tombe à l'eau comme c'est pas permis et qui, acteurs comme personnages, se contente de servir la soupe au duo de stars en faisant un peu peine à voir. Quant à l'aspect romance du bordel... Comment ne pas avoir envie de gerber devant les facéties de Romain "Jigsaw Puzzle" Duris pour séduire cette duchesse interprétée par Vanessa "Far from heaven" Paradis ? Il faut voir Duris interpréter le type fan de musique classique qui va au concert dans un costume blanc trouvé à la Foir'Fouille du coin et qui passe une heure et demi à écouter un morceau de Chopin en mimant très sérieusement (bien que très mal) tous les gestes du pianiste dans le vide, giflant quasiment ses voisins de fauteuils quand les notes partent dans les graves ou dans les aigus. Il faut voir ça. Mais pour assister à ça, à ce génie dramatique, à cette saloperie, il faut aussi endurer le pire couple du cinéma français s'efforçant d'imiter - et ô combien mochement - la scène de danse finale de Dirty Dancing dans une comédie romantique qui s'inspire en tous points des pires films américains actuels et qui pour ce faire cite et pompe douloureusement et directement de drôles de classiques d'outre-atlantique pour un résultat purement macabre. Quel spectacle... Et les critiques et journalistes de tous horizons qui se félicitent qu'une comédie romantique française contemporaine parvienne enfin à ressembler à une comédie romantique américaine contemporaine... comme si on n'en voyait pas déjà assez, et comme si c'était un modèle à suivre.


L'Arnacoeur de Pascal Chaumeil avec Romain Duris, Vanessa Paradis, François Damiens, Helena Noguerra et Julie Ferrier (2010)

17 février 2011

Captifs

Il y a une idée dans ce film. Une petite idée, certes, mais c'est déjà ça. Vous êtes-vous déjà allongé sur la banquette arrière d'une bagnole, pour vous reposer tout en vous laissant bercer par le bruit du moteur et par un soleil venant régulièrement caresser vos paupières au rythme de ses apparitions aléatoires ? Sans doute. Tout le monde a dû faire ça, surtout quand on est gosse, j'imagine. Cette situation offre un réel réconfort, c'est un moment où l'on se sent en général fort bien et où on en vient parfois jusqu’à espérer que le voyage ne se termine pas de si tôt. Sauf si on a facilement mal au cœur en bagnole parce que là, c'est pas la position la plus stable, bien entendu. Eh bien dans Captifs, le dénommé Yann Gozlan met très platement en image cette situation, qui évidemment précède ici le drame, l'horreur. Zoé Félix est une infirmière au sein (qu'elle a tout petits mais très fermes) d'une équipe humanitaire en mission dans les Balkans. Elle traîne en compagnie de deux tocards-trimards-queutards qui, entre eux, échangent quelques dialogues assez fous. Parmi eux, Arié Elmaleh, le frère des comiques Gad et Fid. Lui aussi est comique, puisqu'il demande à son collègue "T'étais au Darfour toi ? C'était chaud là-bas, pas faux ?". Si c'est une improvisation, on ne lui en veut pas. Mais si l'auteur de ce film a réellement écrit ça dans son scénario, c'est assez osé. Faut l'écrire, une saloperie pareille. Et faut surtout oser la dire. Mais bien évidemment, dans la bouche d'un acteur de la trempe d'Arié Elmaleh, vous vous doutez bien que ça passe comme une lettre à la poste... Quelques minutes plus tard, nous nous retrouvons donc en compagnie de notre trio de zigotos en bagnole, et c'est là que déboule sans qu'on s'y attende une idée.




La fine équipe traverse des paysages que je situerai plutôt dans les Vosges du Nord et certainement pas dans les Balkans, bien que certaines parties des Vosges du Nord fassent effectivement penser sans forcer au Kosovo. Zoé Félix est à l'arrière accoudée aux sièges avants, tandis que nos deux compères aux dialogues terribles débattent sur le fameux thème "Zidane ou Platini, lequel est le meilleur joueur de foot français de l'Histoire ?". Les deux acteurs ont réellement l'air très impliqué, le jeune Arié Elmaleh défendant Zidane becs et ongles, tandis que son plus âgé interlocuteur rappelle les statistiques enviables de Platoche, véritable serial buteur que le natif de la Castellane n'était pas. En fait, je précise qu’ils n'évoluaient pas exactement au même poste. On pourrait dire que Zizou était presque un 8 et demi alors que Platoche, c'était plus du 9 et demi. Le mec de la génération Zidane qu'on peut comparer à Platini, c'est Djorkaeff, et là y a pas photo : Youri est au-dessus. Bref, tout ça pour dire qu’on compare pas les torchons et les serviettes. Moi j'avais 12 ans en 1998, donc vous imaginez bien vers qui se porte ma préférence, c'est à dire son pote Duga, trop sous-estimé, technicien hors-pair et actuellement commentateur de génie à la manque sur Canal+. A voir échanger nos deux personnages avec virulence et animosité, on se dit que les deux individus, certainement animés d'une passion bien réelle pour le ballon rond, pourraient continuer pendant des heures, et que peut-être le script n'en révélait pas tant. Car ensuite, le débat s’oriente sur les gardiens de but de l’EdF avec la grande question que tout le monde s'est posée : fallait-il maintenir Fabulous Fab dans les cages en 2006 ? Question à laquelle l’Histoire s’est chargée de répondre positivement à deux reprises en nous amenant d'abord jusqu’en finale de la Coupe du Monde, une compétition où le divin chauve nous a sauvé une ou deux fois, et en nous ridiculisant ensuite lors de l’Euro 2008, où son successeur et concurrent d’hier Greg Coupet s’est contenté de mater les ballons filer dans ses filets, tout en gardant sur son visage de pornstar son légendaire sourire. Greg' Coupet est un fameux goal de merde, mais je le trouve "à craquer", j'avoue. Bref.




C'est donc à ce moment-là que, las et abattue, Zoé Félix décide d’enfiler ses boules quiès et de s'allonger à l'arrière, pour passer le reste du trajet au calme. Yann Gozlan, au sommet de son art, nous gratifie alors d'une série de champ-contrechamp d'une efficacité redoutable. Plan serré sur la tronche détendue de Zoé Félix, dont les paupières sont mi-closes. Plan sur ce qu'elle regarde avec insouciance : le feuillage défilant et le soleil apparaissant puis disparaissant derrière les arbres en bordure de la route. Champ-contrechamp, champ-contrechamp, champ-contrechamp, on n’en peut plus, champ-contrechamp, quand est-ce que ça s’arrête ta race, champ-contrechamp. CONTRECHAMP ! Le soleil a disparu, le feuillage se fige : la bagnole n’avance plus, et alors que nous sommes encore plongés dans le silence imparfait vécu par Zoé Félix, un point rouge vient naviguer sur sa tronche pour menacer de lui faire un troisième œil. C’est le tournant du film, l’élément perturbateur de cette histoire à la con : Zoé Félix et ses deux collègues sont pris d’assaut par une bande organisée de yougoslaves de mauvais poil et armés jusqu’aux dents. La scène pourrait être plus réussie si le personnage de Zoé Félix, enfin sorti de sa léthargie, ne se mettait pas à commenter en détails ses moindre faits et gestes. Alors qu’elle est priée de bien vouloir sortir de la bagnole par un yougo cagoulé à l’accent vosgien mal dissimulé, Zoé Félix commente ainsi la situation : « Je me fige, soyez rassurés, je ne suis pas armée, je lève les mains en l’air, je suis tenue captive, ça y’est, vous m’avez capturée, c’est le début du film, nous sommes captifs ». De mon côté, j'ai choisi de m'arrêter là, et je ne suis pas allé plus loin. Y’avait du foot à la télé : Arsenal-Barça, sur Canal+, présenté par Zizou. C’était fameux. Même en crypté j’ai pris mon pied.


Captifs de Yann Gozlan avec Zoé Félix et Arié Elmaleh (2010)

16 février 2011

Copie conforme

Au sommet de mon classement des meilleurs films de 2010 je n'ai eu aucune difficulté à placer le film d'Abbas Kiarostami. Beaucoup ont cherché à déceler la vérité dans ce récit, ou leur propre vérité. Si ceux-là ont trouvé quelque satisfaction dans une tentative de résolution personnelle de l'énigme posée par le film, très bien. Mais la seule vérité qui compte à mes yeux c'est celle du pouvoir de l'art cinématographique qui est au principe même de l'œuvre. Je me fiche personnellement de savoir si le couple filmé en est un vrai qui fait d'abord semblant de se rencontrer ou si c'en est un faux qui feint de s'être aimé. Je l'ignore et je ne me pose pas vraiment la question. Je me la suis posée en découvrant le film, surtout au moment fascinant du basculement dans le café de la mamma italienne, mais très vite et à jamais la question s'est effacée au bénéfice d'une sidération.




Sidération devant une actrice d'abord, Juliette Binoche, au faîte de son talent, car il faut bien en parler et dire combien la comédienne impressionne par son travail, son aisance, sa vitalité. Devant la mise en scène de Kiarostami surtout, au service d'une idée remarquablement simple, pour un art du récit pas si répandu. Excusez la dithyrambe mais un film pareil m'y contraint. C'est un film si enthousiasmant et si riche à la fois, qui procède d'une liberté totale et qui en laisse autant au spectateur. C'est aussi un film sur l'art, sur la question de la copie et de la reprise, qui s'inscrit sans détour dans l'héritage du Voyage en Italie de Rossellini, à la suite du Mépris de Godard et d'Un Couple parfait de Nobuhiro Suwa. Le renversement au cœur du film rappelle aussi celui qui ouvre mystérieusement Pierrot le fou, quand Pierrot-Ferdinand (Jean-Paul Belmondo) et Marianne (Anna Karina) passent subitement du statut de parfaits inconnus l'un pour l'autre à celui d'anciens amants réunis par hasard après cinq ans de séparation, sans que l'on soit sûr de la véritable nature de leur relation, la rencontre ouvrant le film pouvant tout aussi bien réunir des partenaires de toujours que de nouveaux amants partis à l'aventure au hasard d'un jeu de rôle aussi sincère qu'éprouvant, totalement engageant pour les protagonistes comme pour le spectateur. Les personnages de Godard changeaient de relation et de vie au détour d'une conversation poétique dans une voiture dont le pare-brise reflétait des lumières rouges et bleues (image tant et tant reprise et imitée), comme se reflètent le ciel et les bâtiments de Florence sur le pare-brise hypnotique de la voiture dans laquelle Juliette Binoche emmène William Shimell au début de Copie Conforme. Le film s'élève d'autant plus facilement qu'il prend appui sur un héritage.




De la première séquence dans la salle de conférence, jusqu'à la dernière dans le petit hôtel marital, en passant par le trajet en voiture, inévitable chez Kiarostami, la visite au musée, la fameuse séquence centrale dans le petit café, le dialogue avec Jean-Claude Carrière autour de la statue, mais encore la dispute lors du repas au restaurant, mitoyen d'un mariage, d'un bout à l'autre le film est comme porté par une grâce un peu miraculeuse. Point d'hermétisme ou de lourdeur du dispositif méta-discursif, aucune entrave aux enthousiasmes conjugués du cinéaste, des comédiens et du spectateur. Car non content d'être intelligent, le film se veut léger et touchant, comme lors de cette scène où, alors qu'un homme providentiel (Jean-Claude Carrière donc) rencontré par hasard vient de conseiller au personnage principal du film de poser délicatement sa main sur l'épaule de sa femme au détour d'une promenade, l'évocation de cette représentation se réalise soudain et subrepticement à l'image au moment où les protagonistes passent derrière un arbre. C'est un film qui ne donne pas de réponses, se laissant plutôt porter par son propre mouvement qui fait rejaillir la beauté essentielle, la puissance d'un art du cinéma dont on aurait failli oublier à quel point il est aussi simple que précieux.


Copie conforme d'Abbas Kiarostami avec Juliette Binoche, William Shimell et Jean-Claude Carrière (2010)

14 février 2011

Dogfight

San Francisco, 1963. Le jeune Eddie Birdlace (River Phoenix) s’apprête à vivre sa dernière nuit avant son départ pour le Vietnam. Le groupe de marines auquel il est rattaché organise une soirée où se tiendra un drôle de concours nommé « Dogfight » qui consiste à récompenser celui qui aura amené la fille jugée comme étant la plus moche. C’est comme ça qu’Eddie est amené à rencontrer Rose (Lili Taylor), une jeune fille timide et solitaire, aspirant à devenir une chanteuse folk, dont le physique peu facile correspond effectivement au profil recherché pour la soirée. Ce film réalisé en 1991 par Nancy Savoca se présente d’abord comme une simple romance rendue particulièrement agréable à suivre grâce au charme assez rare de l'ensemble des personnages en présence. Le regretté River Phoenix campe avec brio un jeune garçon de 18 ans au caractère bien trempé, mais un peu buté et englué dans son petit univers très masculin. Sa rencontre avec Rose, une jeune fille idéaliste et un peu naïve, enfermée dans des rêves entretenues par ses idoles (Joan Baez, Bob Dylan, Woody Guthrie, etc), le confronte à une autre vision des choses qui ne le laissera pas insensible. Lili Taylor est également parfaite dans son rôle, elle qui n’a clairement pas un visage correspondant aux critères habituels de beauté, mais qui ne manque pas pour autant de dégager un certain charme et qui parvient même à nous séduire lorsqu’elle se met à pousser la chansonnette, avec sa voix si douce simplement accompagnée par un timide jeu de guitare ou de piano. On suit donc avec un réel plaisir la petite aventure de ce couple d’une nuit, filmée très simplement mais avec une application sincère par Nancy Savoca, qui n’a visiblement pas tourné grand chose depuis. Les passages inévitables du scénario, comme le moment où Rose se rendra compte de la raison pour laquelle elle a initialement été abordée par Eddie puis les excuses et explications qui s’en suivent, parviennent miraculeusement à éviter une lourdeur que l’on pouvait légitimement redouter et tout fonctionne étonnamment bien. Alors que le temps semble se dilater et cette nuit devoir ne jamais finir, le film donne l’impression de passer à toute vitesse. Tandis que nous nous attachons encore davantage à notre couple vedette se promenant et échangeant dans un San Fancisco au look encore très fifties, l’accent est mis sur leur manque d’expérience et leur innocence commune. Nous suivons également via de brèves scènes souvent amusantes les divagations de la bande de potes qu’Eddie a temporairement abandonnée. Eux aussi constituent trois personnages très joliment dépeints, qui ne manquent pas de nous faire décrocher quelques sourires et même un vrai éclat de rire lors d’une scène de tatouage particulièrement savoureuse.




Mais c’est grâce à sa dernière partie, contenue dans son quart d’heure final, que Dogfight prend une toute autre envergure. Cette nuit où tout semblait figé dans le temps finit par s’achever, et dès l’aube, Eddie doit quitter Rose, puis nous le voyons prendre ses jambes à son cou pour ne pas manquer le départ des troupes pour le Vietnam. Je croyais alors qu’il s’agissait du dernier plan du film, en me disant qu’il pouvait très bien nous quitter là, nous laissant imaginer la suite. Mais ça n’est pas le cas, et Dogfight choisit d’aller plus loin. Le film, très léger jusque-là, s’alourdit brusquement et prend alors tout son sens. Le temps du film est soudainement haché, accéléré. La guerre du Vietnam, que l’on traverse comme un éclair lors d’une scène aussi brève qu’efficace et brutale, apparaît comme un cauchemar à oublier au plus vite. Notre héros se réveille d'ailleurs transfiguré puis découvre la ville de San Francisco métamorphosée et l’accueil très divers qui lui est réservé. On devine que ses trois amis n'ont pas survécu à la guerre et qu'ils y sont tombés comme des mouches, bien triste sort pour ceux qui se faisaient surnommer les « bees » (abeilles) en raison de leurs patronymes se commençant tous par la lettre B et qui en avaient donc chacun une tatouée sur le bras. Eddie n'a plus qu'à rejoindre Rose pour retrouver une petite source de réconfort et peut-être tenter de renouer avec une époque définitivement abolie dont elle est la dernière relique. Dans cette dernière partie, Nancy Savoca réussit le plus difficile et fait de son œuvre modeste beaucoup plus que la petite romance qu'elle prétend longtemps être. On sait que plus rien ne sera comme avant, et pas seulement pour notre personnage principal. Le générique de fin défile sur les notes de Sunflower river blues de John Fahey, une mélodie qui nous conforte dans la drôle d'impression empreinte de douce nostalgie laissée par ce très beau film que je vous invite vivement à redécouvrir.


Dogfight de Nancy Savoca avec River Phoenix et Lili Taylor (1991)

12 février 2011

Oncle Boonmee (celui qui se souvient de ses vies antérieures)

C'est pour sa faculté d'enchantement que le film d'Apichatpong Weerasethakul a atterri à la deuxième place de mon classement des meilleurs films de 2010. La fascination est immédiate quand, dès la scène d'introduction, le film nous saisit miraculeusement avec une séquence de douce poursuite nocturne dans la jungle, impliquant une vache qui s'est libérée de ses liens et son maître qui la rejoint pour ramener la bête résignée à son attache. On ne sait guère pourquoi mais l'on est d'emblée sidéré par ce qui se déroule sous nos yeux. Au point que ce qui suit immédiatement cette toute première séquence perd légèrement en intensité, car nous sommes bel et bien restés dans ce pré-générique qui nous a filé entre les doigts et nous a laissés ébaubis, envoûtés sans que l'on sache décidément les raisons de cet envoûtement. Il faut dire aussi qu'à un certain moment ce film onirique pousserait presque au rêve - et donc au sommeil - un spectateur bercé par la pluralité de ses récits et de ses régimes narratifs d'une part, qui font la luxuriance de l'œuvre, et par sa durée et son rythme très lent d'autre part, que certains nomment "style contemplatif" et que d'autres appellent malheureusement torpeur.




Le cinéaste donne tellement de place au spectateur que ce dernier est tenté d'exploiter cet espace d'imagination et de pensées et de s'abandonner à ses propres rêveries devant un film d'une richesse inouïe qui, bien que d'un rythme engourdi, semble s'écouler sans qu'on n'ait le temps de le retenir. Et pourtant les images se fixent. Le film ne m'a pas quitté depuis que je l'ai vu au cinéma, il s'est imprimé en moi et me reviennent très régulièrement toutes sortes de moments, comme à la faveur d'un sortilège inconscient. De sorte que je suis impatient de le revoir pour retrouver ces instants subjuguants et pour mieux m'en imprégner encore.




Un peu avant la fin du film, une séquence s'avère tout aussi saisissante que l'ouverture, lorsque les personnages progressent dans la grotte étoilée : c'est si facile sur le papier, et c'est pourtant magnifique une fois filmé. Ce miracle-là est forcément mystérieux. Il naît peut-être d'une croyance absolue dans les puissances du cinéma, d'une poésie des images et du montage, du foisonnement d'influences conjuguées qui touchent autant au folklore Thaïlandais qu'aux croyances ancestrales de cette culture étonnante ; il procède en tout cas d'une grande liberté, doublée d'audace et de pure et simple virtuosité.




Pour encadrer la séquence centrale de la princesse et du poisson-chat, séquence costumée, onirique, fabulaire, érotique, qui atteint au sublime, l'ouverture et la clôture du film revendiquent a contrario une veine plus réaliste, ou disons plus intimiste, qui achève de faire la nique au règne actuel d'un cinéma de la rapidité et du sensationnel qui à force de le quêter sans finesse a semble-t-il fini par définitivement déserter le champ de l'illusion. Au début, par un effet minimal, le cinéaste fait lentement apparaître un fantôme à la table de ses personnages, que le spectateur comme les protagonistes eux-mêmes met un certain temps à discerner et dont la découverte provoque chez lui la même réaction de recul et d'incrédulité. A la fin, un moine qui vient de quitter sa toge pour prendre une douche observe en s'habillant la télé que ses amies regardent allongées sur un lit. Au détour d'un champ-contrechamp et sans le moindre effet spécial - si tant est que le faux-raccord n'en soit pas un - le moine s'est dédoublé et s'observe désormais lui-même en train de regarder cette même télé, son double étant soudainement présent lui aussi sur le lit aux côtés des deux femmes. Le cinéaste exerce alors ce don qu'il possède pour rendre leur puissance et leur prix aux choses les plus convenues. L'effet naît d'une transition simplissime et c'est ainsi, par exemple, en bouleversant le spectateur par l'usage d'un banal faux-raccord, que Weerasethakul nous rappelle modestement et ouvertement tous les possibles d'un art dont les plus élémentaires techniques sont une ressource de renouveau et de ravissement inépuisable.


Oncle Boonmee (celui qui se souvient de ses vies antérieures) d'Apichatpong Weerasethakul, avec Thanapat Saisaymar, Jenjira Pongpas et Sakda Kaewbuadee (2010)

10 février 2011

Runaway Train

Deux hommes fraichement échappés d’une prison haute sécurité perdue au fin fond de l’Alaska se retrouvent coincés dans un train fou, lancé à pleine vitesse, sans personne au volant. Voici le pitch assez minimaliste de Runaway Train, sorti en 1985, qui se présente d’abord comme un film aux trivias (aka "anecdotes de tournage") particulièrement savoureuses. Il devait en effet s’agir du premier long-métrage américain du cinéaste japonais Akira Kurosawa, qui en a signé le scénario initial et qui, pour des raisons financières, ne réussit point à le tourner. Quelques années après, le projet tomba finalement entre les mains d’Andreï Konchalovsky, un cinéaste russe à la carrière étrange, fidèle collaborateur d'Andreï Tarkovski à ses débuts et auteur de nombreux films historiques sur sa terre natale, qui s’est également exilé un temps aux États-Unis où il s’est essayé à des genres variés avec parfois beaucoup de talent (comme nous le verrons ici). En outre, Runaway Train prétend au statut forcément très convoitée de « film contenant le plus de fois le mot fuck dans ses dialogues », des dialogues qui, dans leurs versions françaises, sont d’un comique involontaire parait-il irrésistible mais rendant peu hommage à la qualité réelle d'un film qui ne mérite vraiment pas d'être pris de haut.


Si Angelina Jolie portait le bouc, elle ressemblerait à ça

Fait rare pour un long-métrage de ce genre, Runaway Train reçut trois nominations aux Oscars, et non des moindres, puisque deux d’entre elles étaient destinées à ses deux acteurs principaux : Eric Roberts et Jon Voight. Ce dernier s’est d’ailleurs tellement investi dans son rôle qu’il aurait passé deux ans emprisonné, dans les conditions réelles d’une détention lambda, ceci afin de mieux se plonger dans son personnage et parfaire ses talents de comédien, fort d'un véritable vécu auprès de taulards de la pire espèce. L’expérience n’a pas été vaine puisque l’acteur est littéralement habité par son rôle et livre une performance incroyable, en nous offrant même quelques moments d’anthologie. Son personnage nous est présenté comme venant de passer trois ans enchaîné, et nous n’en doutons pas une seule seconde grâce à sa prestation impressionnante. L’acteur apparaît ici dans un rôle également intéressant dans le sens où il doit être l'exact opposé de celui qu'il campe dans Délivrance où il est, au commencement du film en tout cas, l'homme civilisé par excellence, doté d’un charme et une allure presque féminines. Jon Voight incarne ici une véritable bête sauvage, assez éloignée de l’humain, d'une laideur rappelant celle de sa fille transsexuelle Angelina Jolie. Eric Roberts s’en tire très bien aussi, dans le rôle assez difficile d’un benêt aussi costaud que naïf, mais brave et courageux, un rôle qui semble avoir été écrit pour lui et sa vieille gueule cassée, d'une laideur rappelant celle de sa sœur Julia Roberts.




L’autre vedette du film est bien entendu le train fou, véritable personnage à part entière, autrement plus impressionnant et cinégénique que celui pourtant plus long et plus gros (bref, plus américain) du triste film de Tony Scott. Andrei Konchalovsky sait brillamment filmer son engin et le rendre spectaculaire, notamment lors de sa première véritable apparition, accompagnée d’une musique grandiloquente, mais aussi dès le générique, qui rappelle étrangement celui de Das Boot, sauf que la forme sombre d'un sous-marin envahissant progressivement une immensité verdâtre est ici remplacée par un train rouge écarlate fendant la nuit en deux avec fracas. Le train est aussi métamorphosé suite au premier accident qu’il provoque, qui lui donne une apparence encore plus monstrueuse, comme si des tentacules s’échappaient de sa locomotive, un aspect que le cinéaste exploite également à merveille. De plus, le train de ce film est réellement « unstoppable » contrairement à l’autre tas de ferraille du film de Tony Scott au titre mensonger (ça c'était simplement histoire de vous spoiler Unstoppable et son happy end pourri). En réalité, Konchalovsky réussit partout là où Tony Scott échoue lamentablement, et fait infiniment plus encore. Il nous gratifie d’images superbes, profitant de son histoire minimaliste et limpide pour l’illustrer de quelques très belles idées de cinéma. Je pense tout particulièrement à ces nombreuses séquences presque abstraites, où nous pouvons admirer ce trait noir traverser des toiles blanches à toute vitesse, d’une beauté quasi surréaliste. Ce train inarrêtable qui parcourt les paysages enneigés, avec des obstacles qui se présentent à lui tour à tour, est peut-être une belle métaphore de ce cinéma-là, dont l'objectif est de nous tenir en haleine coûte que coûte, en nous menant de surprise en surprise, épreuve après épreuve.


L'avant du train, lancé à grande vitesse, après une première rencontre avec un obstacle

Runaway Train apparaît comme le film d’action par excellence, renfermant en lui des archétypes du genre comme le récit d’évasion, mais je pense surtout à la superbe première demi-heure du film, qui est une vigoureuse chronique de prison, très sombre et brutale, où le cinéaste prend son temps pour nous présenter ses personnages, un temps que l’on ne prend plus aujourd’hui. Mais Runaway Train est plus qu’un simple film d’action terriblement efficace, il s’agit aussi d’un véritable film d’auteur, accompagné d’une méditation romantique et assez profonde sur l’homme et la machine (rien à voir avec l’héroïsme à la mord-moi-le-nœud d’Unstoppable). Cette méditation est d’ailleurs joliment illustrée par la citation de Shakespeare, tirée de Richard III, qui vient clore le film : « No beast so fierce but knows some touch of pity. But I know none, and therefore am no beast ». L’ultime plan du film (ALERTE : arrêtez-vous là si vous comptez le voir) est d’ailleurs très marquant : on y voit le plus dangereux des taulards foncer droit vers sa mort, enfin libre comme l'air, tandis que le chef de la prison, celui-là même qui l’a déshumanisé et qui réduit ses prisonniers à l'état d'animal, s'apprête à crever enchaîné, plongé dans l'obscurité d'une prison à grande vitesse.




Comment ne pas être scotché devant ce film ? Dès les premières images de son générique aussi simple que géniale, jusqu’à sa conclusion terrible, magnifiée par la musique grandiose de Vivaldi, on est littéralement cramponné à notre fauteuil face à cette œuvre d’une intensité rarement égalée. Runaway Train est à mon sens l’un des plus grands films d’action jamais faits, une œuvre plutôt méconnue et certainement sous-estimée des années 80 que je vous invite donc chaudement à redécouvrir. Il est finalement très idiot de ma part d'avoir comparé ce film souvent proche de l'absurde à la dernière daube signée Tony Scott, puisqu'il serait plus significatif de rapprocher Runaway Train d'œuvres comme Vanishing Point ou Macadam à Deux Voies. Et je suis tout à fait sérieux lorsque j'écris ça, soyez en sûrs.


Runaway Train d'Andreï Konchalovsky avec Jon Voight, Eric Roberts et Rebecca DeMornay (1985)