10 février 2009

Le Silence de Lorna

Le dernier film des frères Dardenne est un excellent film qui m'a en partie déçu. Ce film est assez beau, il est intelligent et il est touchant. Seulement voila, je commence à sérieusement me lasser de la "petite cuisine" des Dardenne. Elle est bonne, bien préparée et sincèrement servie, mais bouffer le même plat tous les jours, quand ce plat là donne envie d'utiliser ses propres pompes comme cendriers, ça commence à sérieusement écœurer. Les Dardenne savaient jusqu'ici contourner le misérabilisme inhérent à leur(s) sujet(s), le refouler, flirter avec en l'évitant toujours. Désormais le mot est lâché. Le pire c'est que le film lui-même n'y saute pas à pieds joints, mais avec ce film, c'est les Dardenne, dans la suite logique de leur histoire d'auteurs, qui s'y enfoncent profondément, dans ce misérabilisme lourd, presque pathétique. Et c'est là que le bât blesse, car c'est l'apogée de leur travail qui les conduit tout droit à cette complaisance à se plonger dans un mal toujours plus rugueux, toujours plus total. Le héros des Dardenne, qui a toujours été une victime (parfois même victime d'elle-même), est toujours plus victime, toujours plus impuissant, toujours plus obscur. On n'est plus dans l'empathie, sinon dans la compassion (on souffrait avec les parents de L'Enfant), on est maintenant dans la pitié pure. On prend en pitié ces personnages auxquels il n'arrive que des choses que l'on a déjà devinées, ou pressenties, à la virgule près. Et il en va de notre propre perversité de spectateurs tandis que l'on s'imagine la prochaine horreur qui pourra survenir dans le parcours déjà si morbide des personnages tels que les Dardenne les conçoivent (d'une seule façon, toujours identique).



Et puis leur caméra au poing m'a pour la première fois dérangé, intimement. Ils ne filment pas seulement l'angoisse, ils filment avec angoisse. C'est cohérent et peut-être même habile, mais ça participe du sentiment de prise en otage du spectateur, qui est cerné par la peur et la mort dont les Dardenne se repaissent. Et l'on est absorbé dans la noirceur toute-puissante du film, prisonniers de ce cauchemar permanent, de cette descente aux enfers sans escale. On a toujours le sentiment, et peut-être devrais-je parler au singulier, que quelque chose va débouler dans le plan et s'en prendre aux personnages serrés de près par cette caméra en porte-à-faux, portée à l'épaule dans les pas des personnages, collée à leur nuque - c'est le cœur de la mise en scène des frères Dardenne depuis Rosetta. Alors évidemment les frères cinéastes ne font pas des films d'horreur (encore que...), et ils ne vont pas, à priori, laisser surgir une agression dans le cadre sur le personnage enclos dans l'image comme dans sa misère, englué dans sa danse de mort (les Dardenne donneraient presque à croire au fatum...). Néanmoins j'ai cette angoisse dans chaque plan de ce genre, et Dieu sait qu'ils sont de plus en plus nombreux chez les Dardenne. Ils me donnent à vivre cette angoisse. Peut-être qu'ils ne la donnent qu'à moi mais en tout cas je peux dire qu'ils me la donnent très nettement. Surtout au tout début du film, tandis que l'on suit Lorna qui sort du pressing, fait des achats, et rentre chez elle. La caméra lui colle à la peau, branlante, et Lorna avance, presque plus vite que le cadre, lequel est un peu bousculé par la vitesse de mouvements de l'héroïne. Et on a le sentiment qu'elle ne sait pas où elle va, qu'elle ne voit pas où elle va, que la caméra ne le voit pas non plus, et le spectateur, forcément, encore moins. C'est presque la sensation que l'on peut avoir quand on marche les yeux bandés. On se demande toujours sur quoi on va tomber, on se demande s'il n'y a pas un obstacle ou un trou, et même si on n'en sait rien, on imagine qu'il y en a. On est incapable d'imaginer que tout est plat devant soi, que tout est sûr, et que l'on peut avancer sans danger, on imagine forcément le pire. J'ai la même sensation devant ces plans des Dardenne, qui littéralement nous bandent les yeux pour nous faire marcher à toute allure en terrain miné.



Parce qu'on sait que Lorna va tomber, probablement pas sur un intrus s'immisçant dans le cadre pour lui faire du mal, mais on sait très bien qu'elle va tomber. Parce que c'est un film des Dardenne, et qu'ils ne filment que ça, des gens qui tombent. Dans les films précédents ils tombaient bien bas, et on se disait à la fin qu'ils ne pouvaient pas tomber plus bas (Jérémie Renier dans le dernier plan de L'Enfant, en prison, qui pleure, ses mains dans celles de Déborah François). Cette fois-ci la chute est sans fin, sans fond. On n'en voit pas le bout. Et on ne peut pas s'empêcher de penser à un système Dardenne, à une recette, qui s'enfonce en elle-même, toujours plus profonde, circulaire et sans fond. Et c'est ce système de mise en scène, brillant dans sa maîtrise et dans son art de provoquer de puissantes sensations, ce système qui depuis a fait florès et qui a influencé un nombre impressionnant de cinéastes (comme par exemple le Darren Aronofsky de The Wrestler), c'est ce système qui à la longue m'épuise un peu.



Ça ne retire rien (ou pas tout) aux qualités du film, qui en a beaucoup, parce que les Dardenne sont brillants même s'ils deviendraient presque agaçants ou lancinants. Les Dardenne font un travail sur l'espace (les trajectoires significatives des contradictions des personnages, les rapprochements par le montage, etc.), sur le son (notamment tout le hors-champ, les dialogues en "off", le silence et le souffle de Lorna, aussi coupable que victime), sur le cadre (on peut parler de meurtrissures par le cadre, qui gagne en stabilité lorsque Lorna l'habite de toute sa détermination), et sur les corps (découpés, traités en valeurs marchandes, reliés par l'argent et rien d'autre), un travail très poussé et passionnant. C'est ce qu'ils ont toujours travaillé, pas toujours de la même façon il est vrai, et peut-être de mieux en mieux. Je ne dirais pas qu'ils ont raté ce film, je le trouve même bon, je leur reproche en revanche de s'engouffrer dans un style qui leur est certes propre mais qui a des limites certaines, qu'ils viennent peut-être d'atteindre, et qui, de loin en loin, tend à un certain misérabilisme à force de sollicitation, tendant par-là même à s'enfermer, à se refermer sur lui-même et à tourner en rond, encore et toujours. L'affinement et l'allègement de la mise en scène des frères Dare-dare trouvent leur pendant, à long terme, dans un alourdissement scénaristique, ou disons dans un appesantissement général, qui pourrait commencer à tendancieusement me faner.

Bien que cet article soit un coup de coude amical dans le thorax d'un des frères Dardenne au choix, j'adresse mes pensées les plus douces à la fille qui se reconnaîtra et sans qui ma réflexion sur ce film n'aurait pas dépassé le stade du grognement frustré.


Le Silence de Lorna de Jean-Pierre et Luc Dardenne, avec Arta Dobroshi et Jérémie Renier (2008)

9 février 2009

Jonathan Livingston le Goéland

On confond trop souvent Barry Levinson avec l'acteur porno quasi homonyme Harry Levinson, dont la célébrité est due à l'étrange raideur de ses poils pubiens qui donne à son sexe des allures dérangeantes de brouillon de visage humain, au nez anormalement long et aux joues pendantes, recouvertes de grains de Fordyce. Sortons donc de l'ombre de l'imposant Harry, pour mieux nous concentrer sur le brave Barry. Aujourd'hui réalisateur confirmé, Barry Levinson a passé la plus grande partie de sa carrière devant la caméra, en tant que goéland. C'est à dire qu'il jouait des rôles de piafs, mais celui qui lui allait le mieux, ça restait tout de même celui du goéland, étant donné qu'il est lui-même un goéland. Être un goéland, de dimensions modestes et d'aspect agréable à la rétine, lui a permis d'interpréter une trentaine d'espèces d'oiseaux marins de la famille des laridés, appartenant au genre Larus. Ça lui offrait un choix de rôles possibles très élargi car toutes les scènes de films côtières, portuaires ou insulaires étaient ainsi à sa portée.

Barry Levinson a d'abord trouvé plusieurs rôles dans des films de bateaux et, plus généralement, dans de nombreux films dont l'action se situait dans des villes littorales ou autres stations balnéaires. Le rôle qu'il a le plus souvent incarné est celui de la mouette de type portuaire et de caractère quasi domestique, dans des œuvres où il était seulement un bref figurant. Une petite tranche de pain suffisait à Barry Levinson pour le faire accepter un rôle, il n'avait jamais craint l'homme et il appréciait plutôt sa compagnie. Son obéissance et sa fidélité, maintes fois témoignées et remarquées, sont deux qualités qui ont tout de suite tapé dans l’œil des grands studios hollywoodiens. Ces derniers ont donc choisi de lui offrir, en 1973, le premier rôle d'un film taillé sur mesures, je veux bien sûr parler de l'adaptation filmée du célèbre livre Jonathan Livingston le Goéland (en vo : Jonathan Livingston Seagull, littéralement "Jonathan la pierre-vivante goéland", titre riche en paradoxes dont l'analyse s'avèrerait sans doute passionnante). Le rôle de sa vie. Celui qui fit taire à jamais tous ceux qui avaient déjà pu dire du mal de Barry et le traiter par différents noms d'oiseaux, lorsqu'il lui arrivait par simple maladresse de déféquer sur les plateaux. Contrairement à l'homme, un oiseau ne contrôle pas la rétention de ses fientes, tenez-vous le pour dit, et ayez à présent un brin d'indulgence pour nos amis ailés.

Grande oeuvre littéraire métaphorique véhiculant un message de paix qu'il serait bon de nous remémorer aujourd'hui, Jonathan Livingston le Goéland est devenu, transposé sur grand écran, un film à part dans la courte Histoire du Cinéma. Jonny le goéland y apparaît comme un individu à contre-courant, désireux de se battre pour sa liberté et devant faire face à l'intolérance de ses congénères à becs. Prouesses techniques et beauté scénaristique ne font qu'un, dans un film dont la forme si chiadée et majestueuse n'est que l'évident reflet d'un fond qui fera toujours sens. Jonathan Livingstone le Goéland est un miroir placé devant le spectateur. Il faut s'aimer soi pour aimer le film ; mais dans tous les cas, il ne vous laissera pas indifférent. Il faut également saluer le travail formidable de l'ambitieux cinéaste Hall Bartlett, qui a littéralement vécu au milieu d'un poulailler dégueulasse pendant 1 an à des seules fins artistiques. Jusque là symbole de bêtise du fait de la petitesse de son cerveau, le Goéland devient, grâce à Jonathan Livingston et l'interprétation parfaite de Levinson, le symbole de la liberté. On étudie l’œuvre littéraire et son adaptation cinématographique à l'école, et plus particulièrement en cours d'anglais (le film étant muet).


Grand succès critique mais véritable flop dans les salles, où le film n'était tout simplement pas diffusé du fait de l'absence d'acteurs humains (qui gênait à l'époque, mais qui n'étonne plus aujourd'hui, depuis les ras-de-marée de films comme Microcosmos ou Ice Age), Jonathan Livingston le Goéland a tout de même apporté un statut inédit et un crédit sans précédent à l'oiseau marin le plus connu d'Hollywood, j'ai nommé Barry Levinson. Ce film a été le véritable déclic pour le lancement d'une nouvelle carrière. Barry décide dans un premier temps d'enchaîner les rôles, pour asseoir sa réputation. On l'a ainsi retrouvé, en vrac, dans Get Carter, Get Shorty et Get Drunk (pour ne citer que les films commençant par le mot "Get" où il effectue des courtes apparitions non-créditées), qu'il a tourné coup sur coup, volant d'un plateau à l'autre, sans pause café. Son rêve de gosse se réalise quand il interprète le rôle d'un vautour dans un sombre western pour les besoins duquel chacune de ses plumes du être recolorée en brun, un film qui resta cependant un mauvais souvenir puisqu'il souffrit beaucoup sur le tournage d'une adversité conflictuelle avec un corbeau de mauvais augure.

Malgré toute sa réussite, Barry Levinson n'était pas entièrement satisfait. Silencieusement et sereinement, il pensait à la réalisation, lui qui avait pris des notes et retenues les leçons sur tous les nombreux films auxquels il avait passivement participé. Sa carrière de réalisateur pris son envol avec Good Morning Vietnam, un film dans lequel il traite avec humour et cynisme de la guerre du Vietnam, un sujet qu'il connait bien, pour l'avoir lui-même vécu, étant donné qu'il couvait sur les côtes vietnamiennes lors des premiers assauts menés par les troupes américaines. C'est seulement un an plus tard, quand il réalise Rain Man, dont le sujet ne l'intéressait pas mais dont il avait très vite perçu le fort potentiel commercial à travers cette histoire d'amitié touchante entre un trisomique et un pédéraste, que Barry Levinson confirme aux yeux des professionnels de la profession qu'il est bel et bien un réalisateur d'envergure, malgré son autonomie réduite du fait de son physique de piaf ordinaire.

Levinson est ainsi devenu un réalisateur reconnu, mais toujours en marge du système, ne serait-ce que par sa seule situation de cinéaste à bec. Il s'est récemment fait remarquer en signant le scénario et en participant au tournage du Peuple Migrateur, qui était en réalité un simple récit de voyage, dans lequel il pointait du doigt les conditions précaires de la vie des grues, canards, cigognes, oies et autres oiseaux migrateurs. C'est Barry qui a rendu le film possible en mettant d'accord ses potes à plumes pour qu'ils acceptent de se remettre à migrer seulement lorsque les caméras fonctionnaient. Depuis ce film, sa carrière bat de l'aile. Évidemment.


Jonathan Livingston le Goéland de Hall Bartlett avec Barry Levinson et d'autres goélands (1973)

8 février 2009

Quantum of Solace

J'écris cette critique dans un webcafé inondé de monde. Je sens la haine s'accumuler dans mon dos tandis que j'ai déjà dépassé de quelques minutes le peu de temps que l'on m'a imparti. Je viens là pour consulter mes mails et surtout l'état de mon compte en banque. Je viens là depuis qu'on a coupé ma connexion. Je viens d'apprendre deux sales nouvelles : je me suis fait plaquer par ma copine et je suis dans le rouge à la banque. Je sais pas si le départ de ma femme, qui a emporté les meubles avec elle, est la cause de ma banqueroute, ou si c'est la chronique de la mort annoncée de mes finances qui l'a faite déguerpir sans préavis, dans tous les cas je suis dans la merde. Si cet ordinateur ne bloquait pas automatiquement les fenêtres pop-up, j'en aurais une qui clignoterait au milieu de mon écran avec écrit "You're Fired !". Mais je voulais vraiment prendre 2 minutes pour vous parler de ce film. C'est pour lui que j'ai dépensé mes derniers centimes. C'est pour voir ça que mes chèques ont pris l'allure d'assiettes en carton. J'ai appris récemment qu'on est en droit de signer un chèque sur n'importe quel support, et que la loi exige qu'un récipicé dûment complété, même rédigé sur une planche de surf, doit être acceptée par son receveur, quitte à ce que la police s'en mêle et accuse réception de la main courante déposée à l'encontre du commerçant revêche. Dans mon cas la question ne se pose même pas, étant donné que mon budget est négatif et que vrai chéquier ou pas, tout ce que je signe est en bois, et flotte sur l'eau, eau chaude qu'on m'a coupée elle aussi. C'est à cause de ce film que l'on m'a coupé l'eau et que je bois ma propre pisse à la manière de Kevin Costner dans Waterworld ! Je vous l'


Quantum of Solace de Marc Forster avec Daniel Craig et Olga Kurylenko (2008)

7 février 2009

[A bittersweet day in Gérardmer] Repo! The Genetic Opera

 
Avant de subir notre chemin de croix, notre punition pour avoir péché, nous partons pour le fameux lac, puisque Gérardmer, c’est le Fantastic’art, le Fantasticâble mais surtout le lac, gelé pendant l’hiver, patinoire géante à découvert pour les touristes et les chiens téméraires, lieu de débauche lors des nuits glacées. Et comme le temps était sympathique et la couche de glace suffisamment épaisse, nous chassons de nos esprits ces films abscons en réalisant quelques glissades timides avant d’aller affronter le pire du cinéma, de l’opéra et du rock réunis. 
 

 

C’est pendant le trajet vers le cinéma diffusant Repo! (à nouveau le Paradisio), que nous avons l’occasion de croiser des passionnés du gore, auxquels nous n’avons pas adressé la parole quand même, mais que nous avons tenté de prendre en photo à leur insu. Au final, nous n’avons réussi qu’un cliché, mais quel cliché ! 

 
Darren Lynn Bousman était prédestiné à commettre des films en rapport avec son triste nom de famille. C’est le type qui a réalisé Saw 2, 3 et 4 et il n’y a rien de plus à ajouter. C’est un médiocre qui n’a participé qu’à des films honteux avant de passer à la réalisation avec médiocrité. C’est un homme mesquin, sale et suintant du gras par tous les pores de sa peau dégueulasse, c’est une lacune humaine, il n’aime pas les enfants et vole dans le sac des petites vieilles. Il jette des cailloux sur les animaux et maudit l’arrivée des oiseaux au printemps. C’est le genre de mec à s’afficher avec fierté bien serré à Paris Hilton et à se faire payer son mariage par des sponsors. Darren Lynn Bousman est le réalisateur de Repo! the Genetic Opera. C’est mon nouveau Paul W.S. Anderson. Allez visiter son myspace pour voir une partie du massacre. 
 
 
Pendant plus d’une heure et demie, des chansons insipides se succèdent interprétés par des acteurs au bout du rouleau sur fond de minable musique pseudo-hardcore. Le film a quand même une histoire, celle d’un chef d’entreprise qui propose de greffer des beaux organes tout neuf et génétiquement modifiés (d’où le titre) aux gens et de se faire rembourser plus tard. Le seul intérêt de ce stratagème, c’est de faire appel à des Repo-Men (d’où le titre, sic) pour récupérer les organes dans le corps encore chaud des patients qui sont dans l’impossibilité de rembourser leur opération. Le look des Repo-Men est très recherché puisque c’est la réplique exacte de la casquette et des longs manteaux en cuir des Waffen SS. Quelle originalité Darren ! Ne cherchez pas non plus à trouver une cohérence à l’histoire, il n’y en a pas. Pour compliquer le truc, d’autres personnages chantent tandis qu'ils prélèvent une substance sur des cadavres pour la revendre dans les rues mal famées, en chantant encore (faux) que c’est une drogue. 
 
 
Le personnage principal est une fille malade qui doit rester enfermée dans sa chambre pour ne pas clamser mais qui passe le plus clair de son temps à gambader dans les rues (interprétée bien misérablement par Alexa Vega). Elle a 17 ans et le revendique face à son père tétanisé, ce qui nous vaut, à peu près aux deux tiers du film, peut être la pire chanson jamais interprétée et écrite dans l’histoire de l’humanité, Michel Sardou compris. Au final, le massacre est si puissant que le film en devient parfois drôle et on se prend à rire de bon cœur face à tant de médiocrité, en oubliant le prix de la place et en espérant que pas un centime ne sera reversé à Bousman.Pour ce film, et après avoir réalisé trois épisodes de Saw, Bousman mérite la prison sans droit de visite. Sortis de la salle, les réactions ne se font pas attendre et elles sont toutes plus impitoyables les unes que les autres : 
 
 « Un peu dans la veine de The Rocky Horror Picture Show mais avec le gore en plus, ce film est une torture pour le spectateur. Au départ, on se marre bien tellement c’est ridicule, mais au bout d’une vingtaine de minutes le film devient tout simplement insupportable pour les yeux et surtout pour les oreilles. Les textes des chansons de ce hard rock opéra gothique sont d’une banalité et le niveau en chant de certains acteurs n’est pas là pour améliorer les choses, à l’image de Paris Hilton. Et oui, elle fait parti du casting jouant le rôle d’une chanteuse camée, héritière d’une grande entreprise mais comme dans son autre film, elle n’apparaît que très rarement. Ouf !! En ce qui concerne la trame de l’histoire, on peut finir par s’y perdre avec tous ces flashbacks et intrigues secondaires qui n’aboutissent à rien, comme si le réalisateur avait essayé de combler les trous… » Laëtitia, le poing droit sur la hanche gauche. 
 
« Les comédies musicales d’horreur sont rares et en voyant ce film on ne se demande plus pourquoi. L’histoire et le jeu des acteurs sont tellement risibles que l’on se surprend à rire. Enfin on rit quand les prestations chantées ne sont pas si épouvantables qu’elles vous donne envie d’être sourd (ce qui arrive très souvent sur la durée de ce film). Le seul autre exemple de ce type de film à ma connaissance est The Rocky Horror Picture Show qui lui non plus n’a pas trouvé son public à la sortie mais plus tard pour maintenant devenir culte. Je ne pense pas que cette chose arrive à s’en sortir de la même manière. » Cédric, le poing dressé vers le ciel.  
 
« Il n’y a pas des mots. C’est une blague pour le spectateur. Malgré la musique (rock de mauvais goût), si tu est bien assis tu peux arriver à dormir un peu. » Karen, qui a en effet dormi à poings fermés. « The Strangers c’est des étrangers postés sur ton chemin ; Hansel & Gretel c’est l’histoire d’un gars qui n’arrive pas à retrouver son chemin ; Repo! The Genetic Opera c’est un chemin de croix. » Anatole, les poings dans les poches. 
 
Des crétins ont encore applaudi à la fin de la séance, sans savoir que Bousman, qui casse des cailloux dans une prison du Kansas, ne peut pas les entendre. 
 
 
 
 
Juste au moment ou nous reprenions la voiture pour rentrer à Metz, le palmarès était rendu public, Morse était sacré Grand Prix à l’unanimité d’un jury présidé par Jaume Balagueró. Grace gagnait le Prix du Jury et Midnight Meat Train remportait le Prix du Public. En conclusion de ce reportage, on se rend compte qu’on a été refoulés à l’entrée de Morse et que cet évènement a provoqué notre passage au plan B ; à la place de Grace on a préféré aller voir Repo! the Genetic Opera, et pour Midnight Meat Train on a préféré aller voir Hansel & Gretel. On n’a pas eu le nez très creux ce jour-là mais, si nous n’avons pas eu la chance de voir les meilleurs films, on peut se féliciter d’en avoir vu deux des pires et d’avoir passé malgré tout une excellente journée à Gérardmer.  
 
 
Repo! The Genetic Opera de Darren Lynn Bousman avec Alexa Vega, Paul Sorvino et Paris Hilton (2008)

[A bittersweet day in Gérardmer] Hansel & Gretel

 
Après une rapide collation, une bonne fondue 3 fromages (gorgonzola, munster et cottage, recette suédoise), nous partons voir un film de la compétition officielle, présenté au jury le jour même, Hansel & Gretel du coréen Yim Phil-sung. Ce film nous permet de découvrir une autre salle, confortable et moderne, celle du cinéma du Casino du Lac, aux fauteuils bien plus moelleux que ceux du Paradisio. 
 
 
Hansel & Gretel raconte l’histoire d’un jeune homme qui, suite à un accident de voiture, se retrouve hébergé par une bien étrange famille (les parents stressés, leur fils étrange et leurs deux filles bizarres) dans une maison accueillante au milieu d’une forêt labyrinthique et hostile. Le jeune homme, heureux au départ d’avoir eu la chance d’être accueilli par une si charmante famille, commence à se rendre compte qu’il est pris dans un traquenard doublé d’un guet-apens. Son calvaire dure plusieurs jours, durant lesquels il tente chaque fois de retrouver la route, finit toujours par se perdre, retourne dans la maison au milieu de la forêt et s’endort tétanisé par l’angoisse de remettre ça le lendemain. 
 
 
Le spectateur, bien qu’assis sur un fauteuil moelleux, subit chaque petit-déjeuner, chaque dîner, chaque exploration à pas de loup du grenier à la cave, chaque regard plein d’incompréhension du héros (et il y en a des tas). Hansel & Gretel est une belle déception. C’est esthétiquement joli, très propre, l’histoire est prometteuse, mais ça tourne en rond très vite. On a même droit plusieurs fois à la même scène du garçon pas content qui s’énerve et étrangle à distance ses victimes, tel un Dark Vador du pauvre. 
 
 
Au début on est indulgent mais quand on se rend compte que le film dure deux plombes et qu’on n’a pas encore atteint la moitié, on commence à avoir des soubresauts de panique et on est heureux d’avoir à côté de soi une dame un peu étrange qui sursaute à chaque mouvement brusque de la caméra, se cache les yeux avec son sac et sort des injures qui m’ont fait rougir. Le spectacle n’est plus sur l’écran, il est dans la salle. On s’imagine quelles serait les réactions de cette dame face à un film qui fout vraiment les jetons…Bref, pour en revenir à Hansel & Gretel, ça aurait dû rester un court-métrage. Cependant c’est le meilleur des trois films qu’on ait vu, et en sortant de la séance, on ne sait pas encore que le pire est à venir… Pour ne pas changer, des crétins ont encore applaudi au générique et Yim Phil-sung n’en a rien entendu depuis Suwon.
 
A la sortie, les avis sont partagés :  
« Ce film n’a plus grand chose à voir avec le célèbre conte des frères Grimm, mais il se laisse voir. On retrouve une ambiance magique avec des décors bien soignés (la maison avec tous ces jouets et la forêt). Toutefois, l’histoire en elle-même est un peu longue à démarrer et on finit par se demander ce qu’il se passe, les réponses sur le pourquoi nous sont données au fur et à mesure. Malgré un jeu d’acteur correct (on se prend bien au jeu !!), des décors majestueux et une bonne intrigue, il manque quelque chose pour dire que c’est un bon film. » Laëtitia, se massant les tempes, migraineuse.  
 
« Le thème de l’enfant abandonné et qui cherche à se reconstruire un foyer par la seule force de ses pouvoirs paranormaux a déjà été visité par Joe Dante dans la troisième histoire du film La Quatrième Dimension intitulée ‘‘It’s a Good Life’’. Phil-Sung Yim apporte une ambiance visuelle soignée et agréable qui aurait pu faire de cette histoire un film fantastique correct malheureusement ceci est un LOOONG métrage et cette lenteur anéanti le côté sympathique de ce film. » Cédric, se massant le front, fiévreux. 
 
 « Un histoire d’horreur ?, un drame ? Tu sens qu’au début c’est une histoire de horreur mais à la fin tu finis par être conmovido. » Karen, se massant les cervicales, fébrile.  
 
 
Hansel & Gretel de Pil-Sung Yim avec Jeong-myeong Cheon, Sim Eun-kyung et Yeong-Nam Jang (2007)

[A bittersweet day in Gérardmer] The Strangers


 
Ilaosé s’agrandit, ilaosé déménage, ilaosé se transporte vers de nouvelles latitudes, ilaosé a un an et un jour aujourd’hui. Des quatre coins du globe, de plus en plus d’internautes s’emparent de leurs claviers pour féliciter (très souvent) ou insulter copieusement (de temps en temps) les auteurs du site. C’est pour célébrer cette année de critiques, cette année qui n’est finalement qu’une immense déclaration d’amour au 7ème art, que les membres fondateurs ont pris la décision d’opérer un virage décisif, un angle droit vers le futur. Ils ont entrepris de mettre les petits plats dans les grands, de mettre les pieds dans le plat, de tout mettre à plat, et d’engager un envoyé spécial, reporter sans frontière, tout terrain et obéissant au doigt et à l’oeil : MOI ! Et comme le dit le lieutenant Ray Garcia dans La Relève (1990), « C’est pas juste un job, c’est une putain d’aventuuuure ! »
 
Premier reportage : le 16ème festival du film fantastique de Gérardmer.
 
En compagnie de mes trois acolytes Karen, Laëtitia et Cédric, nous arrivons à Gérardmer à 10h ce dimanche 1er février, dernier jour du festival. Nous n’avons qu’une vague idée des films qui vont nous tomber dessus mais on a déjà un programme idéal, le plan A (Morse, puis Grace, puis Midnight Meat Train) et un programme de remplacement, un « au cas où », le plan B (The Strangers, puis Hansel & Gretel, puis Repo! the Genetic Opera). Nous étions donc prêts et organisés. Pour chaque film j’ai eu le privilège de recueillir les avis de mes trois acolytes, à chaud, à la sortie des films, dès le dépôt de leurs pieds sur le sol gelé des parkings jouxtant les cinémas de Gérardmer, le bloc-notes dans une main, histoire de contrebalancer ou de confirmer mes analyses à tête reposée. 
 
Arrivés dans le centre de Gérardmer, nous nous apercevons que l’organisation est de grande envergure. La billetterie est immense et toute la ville est mobilisée pour faire de ce festival un évènement à l’aura internationale : lac gelé, bonhomme de neige géant, chapiteau de la Française des Jeux qui pour l’occasion a distribué un millions de porte-clefs collector. Nous apercevons aussi le fameux Grand Hôtel, dans lequel loge le jury, l’occasion pour nous de voir Pierre Mondy signer des autographes indélébiles sur les k-way de randonneurs du troisième âge incrédules et blessés, venus là pour admirer les Cascades de Tendon.
Une fois les Pass achetés, nous courons à la projection de Morse, en évitant les nombreuses plaques de verglas et en doublant et bousculant d’autres festivaliers pressés qui pourraient nous piquer les dernières places.
 
 
Malheureusement, nous nous faisons refouler à l’entrée car c’est déjà plein, l’officiel barrant le passage étant incorruptible. Devant ce désagrément, on décide de passer au plan B, The Strangers, un "inédit vidéo", en se rendant au pas de course, tête baissée, vers un autre cinéma. 
 
 
Ce cinéma s’appelle le Paradisio. C’est une salle ancienne, les fauteuils ne sont pas très confortables, la pente est faible et il suffit qu’un mec assez grand se mette devant vous pour que la séance soit terminée. Le parquet vibre chaque fois que le son est fort ce qui n’est pas mal finalement. L’entrée dans la salle est précédée par une file d’attente conséquente et belliqueuse. Laëtitia saura faire tenir en respect des resquilleurs du troisième âge qui tente de nous doubler en prétextant une tendinite. 
 
Dans The Strangers, la vedette n'est autre que Liv Tyler. L’actrice nous montre une large palette de son jeu en quelques cris, sursauts, tremblements et recherche frénétique de couteaux dans les tiroirs de la cuisine, du salon et de la chambre à coucher. Ce film est un direct-to-vidéo en France ce qui n'a rien d'étonnant tant c'est une merde. L'histoire est d'une simplicité et d'une absurdité fondamentales : c'est la nuit, un jeune couple revient à la maison après avoir assisté au mariage d'un pote et traversé une crise conjugale d'importance (la jeune femme vient de refuser la bague du jeune homme). Une fois arrivés les deux tourtereaux se regardent en chien de faïence pendant 10 minutes. Après ça, l’éconduit jeune homme (Scott Speedman dans un rôle ingrat taillé à la mesure de son talent) tétanisé et circonspect sort de sa léthargie (pour le plus grand bonheur du spectateur) pour s’emparer d’un pot de 7 kilos de glace qu’il entreprend d’entamer en tentant d’égaliser la performance de Richard Attenborough dans Jurassic Park lorsque celui-ci tente d’oublier que ses deux petits-enfants sont livrés à eux-mêmes dans une jungle truffée de T-Rex. Plagiat honteux. Liv Tyler, partie prendre un bain, se rappelle pourquoi elle a refusé la bague de son compagnon. Mais « Pourquoi pas ? » se dit-elle avant d’aller retrouver son homme et lui faire quelques bisous. Au moment où il commence à folâtrer de nouveau sérieusement, le couple est dérangé par une jeune femme à contre-jour qui demande à voir une personne manifestement pas là. Les ennuis commencent pour notre couple et pour les gens dans la salle. Pendant plus d’une heure, Liv Tyler cherche des couteaux pour se défendre et des téléphones pour se plaindre. Des étrangers portant des masques entrent et sortent à leur guise dans la maison sans faire « bouh », Scott Speedman tente de faire démarrer sa bagnole puis tente de faire démarrer une autre bagnole sise dans le garage, Liv Tyler se tord la cheville, Scott Speedman envoie son meilleur pote au cimetière… 
 
 
Au final, les trois vilains masqués trucident nos héros sans un mot à l’aide d’un couteau et s’en vont. On n’a aucune idée des raisons pour lesquelles les trois Strangers s’en prennent au couple, on n’a qu’un film au premier degré qui tente de nous faire croire que cette merde est basée sur des faits réels et qu’elle fait peur. On n’a aucune envie de découvrir une éventuelle suite. Quelques crétins ont applaudi à la fin, bien que Bryan Bertino, le réalisateur ne fût pas présent dans la salle. Au passage, on souhaite à Bryan Bertino d’aller faire une randonnée dans les Rocky Mountains et de se faire surprendre soit par un orage de grêlons gros comme le poing, soit par une maman Grizzly courroucée, le poing serré. Il peut faire d’une pierre deux coups et amener avec lui le compositeur de la musique du film. 
 
En sortant du cinéma, les commentaires sont cinglants et définitifs : « Comment qualifier ce film en un seul mot ? Je dirai sans hésiter « médiocre ». Le scénario se traîne en longueur en tentant de faire peur, mais ma seule peur fut de m’ennuyer encore plus !! C’est navrant pour un film censé provoquer la terreur du spectateur. Mais la longueur n’est pas le seul problème, c’est la bêtise du scénario, avec des scènes vraiment pathétiques. En effet, imaginez que vous possédez un fusil et qu’un étranger armé d’une hache tente de pénétrer chez vous, la première chose que vous allez faire c’est de… lui balancer une chaise !!?? […] Malheureusement, il pourrait y avoir une suite… » Laëtitia, les dents serrées. « Que dire… Un vrai trou noir, il aspire toutes les idées classiques du film d’angoisse (une maison isolée mais pas trop quand même sinon ça pourrait vraiment faire peur, une jeune femme terrifiée enfin ils essaient de nous le faire croire, une musique qui se veut angoissante mais qui est surtout horripilante, des agresseurs anonymes et sans aucun charisme…) et ne réussit à les transformer qu’en une absence sidérante de contenu et de forme. » Cédric, le couteau entre les dents. « Le typique thriller américain, sans aucun ingrédient de plus. Ils ont mis une star connue (Liv Tyler) pour que le film soit un peu plus attractif, mais ils ne sont arrivés à rien même avec ça. » Karen, qui a désormais une dent contre Bryan Bertino. 
 
 
The Strangers de Bryan Bertino avec Liv Tyler, Scott Speedman et Glenn Howerton (2008)

31 janvier 2009

Le Premier jour du reste de ta vie

Tout grand réalisateur a commencé par un grand film. Dans un article intitulé "Voilà pourquoi je suis le plus heureux des hommes" (Esquire, 1969), François Truffaut écrivait : "Les progrès ? C'est de la blague. Il faut essayer d'en faire, mais il est bon de savoir qu'ils seront dérisoires par rapport à la richesse qui est en nous et qui s'est exprimée dans le premier rouleau de pellicule impressionnée : tout Bunuel est dans Un chien andalou, tout Welles dans Citizen Kane, tout Godard dans A bout de souffle, tout Hitchcock dans The Lodger". Eh bien de même, tout Bezançon est dans Ma vie en l'air. Et je parle pas seulement du talent de Rémi Bezançon, mais aussi de la ville de Besançon, filmée sous tous les angles par son plus fidèle citoyen. Et si vous avez eu le malheur de voir Ma vie en l'air, vous saurez que tout Rémi Bezançon ça pèse pas lourd, et si cette première œuvre était une baffe dans la gueule du spectateur, son second film, si bien-nommé Le premier jour du reste de ta vie, est un grand coup de machette sans anesthésie qui vous traversera de part en part en passant par nombre d'artères principales et d'organes vitaux.



Inutile de s'éterniser puisque des centaines de travaux universitaires verront bientôt le jour pour percer les mystères de l'œuvre abyssale de Rémi Bezançon, qui est en lice pour recevoir une poignée de Césars dans quelques jours, dont ceux du meilleur réalisateur ou du meilleur film. Là j'ai un ton assez ironique, un peu détaché, pince sans rire, tendance humour british, mais je vais essayer de vite m'en défaire, pour ne pas m'y emprisonner et faire l'honneur d'une ombre de subtilité au film de Rémi Bezançon. Nous sommes en présence d'un des pires films jamais réalisés dans l'histoire du monde. Je crois que je n'aurais pas de mal à le ranger parmi les 10 films les plus laids que j'ai jamais vus... Ou peut-être, parmi les 5 films les plus laids ? Parmi les 5 films les plus laids que j'ai jamais vus... Pour une fois je n'ai vraiment aucune sorte de scrupule à enterrer ce film sous des monceaux d'insultes, dont je m'épargne la lourde et pénible tâche d'en faire la liste par cette phrase même. D'ailleurs le seul fait d'affirmer que ce film fait partie des plus grosses saloperies jamais impressionnées sur pellicule est une facilité que je me permets enfin, alors qu'elle me tend souvent les bras, parce qu'il y a urgence, parce que ce film a reçu un beau succès aussi public que critique, et qu'il importe d'en parler sans ambages.



Par où commencer quand on a déjà hâte d'en finir... Ce film c'est en quelque sorte l'invasion du cinéma français par la série américaine moyenne. Cinq épisodes, cinq tranches de vie minables, faîtes de moment tantôt graves tantôt légers, cinq étapes charnières de la vie des membres d'une même famille, une suite de sketches rapides et faciles à avaler, ponctués de clips musicaux, une multitude de saynètes chorales toutes construites sur le même patron, le tout se voulant pontifiant et plein d'une vision de la vie aussi misérable que banale, tout à fait dépourvue d'intérêt. Le film est scandé par des scènes d'une vulgarité accablante, et l'on se sent presque coupable d'être choqué par ces instants de profonde bêtise et de grossièreté infinie où Déborah François (dans le rôle d'une fille de 16 ans...), passe cinq minutes face aux parents du garçon qu'elle vient de sucer, incapable de répondre à leurs questions la bouche encore toute pleine de sperme. Suis-je puritain ? Suis-je un catho confirmé ? Suis-je un quaker oats ? Ou bien suis-je tout simplement un être sensible et plus ou moins délicat, facilement attristé par le son que fait l'actrice, hors cadre, en train de cracher le fruit de sa première fellation dans un lavabo, la semence retenue semblant correspondre au contenu d'un bon cubi. Et n'allez pas croire que j'invente cette séquence. Il m'arrive de fabuler parfois ou d'exagérer les scènes les plus détestables des films tels que celui-ci, mais là tout est tristement exact. Je n'invente rien. Seul Rémi Bezançon en était capable. Sans parler de cette autre scène où la jeune fille perd sa virginité avec le même canfre, observée par le fantôme de son enfance, qu'elle semble abandonner pour de bon tandis qu'une flaque de sang digne du Shining se répand sous la porte de la salle de bain. Là aussi vous allez m'accuser de diffamation, de prendre Bezançon en grippe, de fantasmer au détriment de cet homme. Mais je vous jure sur ma vie qu'il n'en est rien. Je ne dis rien que d'honnête. Et je préfère ne pas m'étendre sur les autres séquences infamantes de ce pur produit américain étiqueté made in France par de multiples références aux grands vins du Brulhois, subrepticement placées entre deux grandes lampées de namedropping qui rallieront les zicos et autres connards finis à la cause Bezançonnaise.



Et puis sur ces cinq tranchasses de vie, deux sont consacrées aux femmes de la famille. D'abord la jeune fille dont nous venons d'évoquer le sordide cas, puis la mère, interprétée par Zabou Breitman. Dans les deux cas, le jour le plus important du reste de leurs vies de merde est intrinsèquement lié à leur sexualité. Tandis que la première devient femme en perdant sa virginité dans ce qui ressemble à un nécessaire viol étrangement consenti (le passage d'une femme à l'âge adulte ne peut advenir autrement d'après Besancenot), l'autre, en pleine ménopause et mal baisée par son époux, a besoin de perdre la moitié de son visage dans un accident de voiture pour que ce dernier daigne la regarder à nouveau avec envie, ce qui redonne à sa vie la pleine mesure de son utilité. Je ne suis pas une chienne de garde, mais je pourrais facilement niaquer Bezançon jusqu'au sang si l'occasion se présentait au détour d'une rue.



La mise en scène de ce film est celle d'une publicité EDF mal fagotée. Chaque plan, chaque cadre, chaque lumière, chaque cut, est empreint d'un maniérisme éculé et pitoyable. Bezançon sort probablement d'une grande écoles de gros cons. Il est plein de tics, cet homme là est un ticard, un tocard, il a des tics, des troubles. Et il peaufine sa bande originale comme une petite reine, comme la dernière des Coppola, fier de faire copiner David Bowie et Etienne Daho, auquel le film est certainement dédié. Bezançon filme une scène de repas familial vouée à imager la réconciliation générale en faisant tourner sa caméra tout autour de la table, dans un sens puis dans l'autre, passant derrière les nuques rasées de près des acteurs en présence, tournant et retournant, encore et encore. C'est pesant à regarder, ça pèse, c'est lourd, n'est-ce pas. Tout ce film, tout ce cinéma-là est d'une lourdeur... ça pèse horriblement, c'est lourdingue à s'en foutre par la fenêtre de désespoir, il y a tant de poids là-dedans que c'est pas possible de le dire. Et au milieu de ce fourbis : le triste Jacques Gamblin, qui ferait bien de retourner moudre du café sous son vrai nom Jacques Vabre. Ce type-là a le nez qui s'allonge quand il ment, ce qui lui vaut, je ne vous apprends rien, d'être surnommé Pinocchio. Or quand il joue la comédie, par définition, il ment. Alors il traîne un blair pas possible de film en film. Et tout autour de cet immense naseau rocheux, sa gueule fond comme neige au soleil sous la puissance des spots des studios, sous le soleil de Satan. Ce pseudo séducteur de merde est une horreur vivante, et je dis ça en ayant plutôt de la sympathie pour lui, à cause de mes parents qui l'aiment bien. C'est un tableau de Jérôme Bosch, ou de Munch, ou de Schiele, qui a pris la pluie et qui a fondu pour mieux dégouliner sur la planche. Il faut le voir se prendre pour Jimmy Hendrix...



J'ignore si ce petit texte est réellement digne d'intérêt. Mais c'était vraiment pour faire la paix avec moi-même, pour faire un point route, pour dissiper les nuages et pour pouvoir vivre le reste de ma vie comme s'entend, l'âme en paix. Le titre de ce film m'a tutoyé et moi je l'ai insulté en retour. Je l'ai "fait passer à travers". On m'a dit ça une fois dans un bar où je perdais une soirée de ma pourtant courte vie. J'avais bu un ou deux verres de trop et j'ai accosté une fille au hasard. Son maquereau est venu me menacer de "me faire passer à travers". J'ai tourné mes béquilles et je suis retourné baiser la poutre centrale du bâtiment, la poutre porteuse, ronde et douce, qui m'a contenté ce soir là, ce soir où j'ai bien failli "passer à travers".


Le Premier jour du reste de ta vie de Rémi Bezançon avec Zabou Breitman, Jacques Gamblin et Déborah François (2008)