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8 janvier 2023

Affamés

Scott Cooper fait partie de ces cinéastes indéchiffrables. Capables de films corrects qui, parfois, se font remarquer et déclenchent un engouement éphémère (Hostiles), mais le plus souvent adeptes d'une molle médiocrité, de celle qui ne déclenche aucune hostilité, simplement une indifférence polie. Il est un réalisateur touche-à-tout, qui s'essaie au western, à l'horreur, en passant par le bon gros mélo ou le polar pur et dur, autant de genres qu'il aborde avec toujours le même sérieux. Si l’on veut essayer de trouver un fil conducteur à sa filmographie, c'est l'Amérique. Scott Cooper est un cinéaste américain, très américain, seule l'Amérique l'intéresse, et plus particulièrement l'Amérique marginale, défavorisée et délaissée, encore marquée par les traces d'un florissant passé qui contraste avec la décrépitude, la grisaille et la rouille d'aujourd'hui. Rust belt, timber belt, corn belt, tout ça, ça parle à Scott Cooper, qui doit avoir quelque chose à nous dire sur son grand pays. C'est dans une ancienne petite ville minière de l'Oregon, frappée par une malédiction primitive, que se déroule Antlers – cela signifie ramures, comme les bois des cervidés, un titre que le scénario fumeux justifie sans problème qui a cependant été transformé en français par le super plat Affamés, seulement raccord avec le pluriel original et, hélas, avec la médiocrité de l’œuvre à proprement parler.



 
Reconnaissons-le tout de même : Scott Cooper n’est pas un manchot, il doit avoir une certaine rigueur esthétique. Son film n’a pas mauvaise allure. On comprend que la bande-annonce ait pu, à l'époque, éveiller la curiosité des amateurs de cinéma d'horreur : il n'est pas bien difficile de trouver là-dedans quelques plans bien torchés, joliment éclairés, qui peuvent faire illusion. A l'annonce de sa sortie, longtemps repoussée en raison du Covid, Antlers avait ainsi suscité une grosse attente sur les réseaux, une impatience également motivée par la présence, en tant que producteur, de Guillermo Del Toro, au nom toujours bien mis en évidence. Depuis sa sortie, en revanche, force est de constater que plus grand monde n'en cause... Personne, en vérité. Et c'est normal. Parce qu'Antlers est un film d'horreur sans intérêt qui rejoint ainsi bon nombre de productions estampillées Del Toro. Il ne parvient strictement jamais à susciter frisson ou surprise chez le spectateur, très vite blasé quand il n'est pas somnolent. Tout paraît écrasé sous le poids d'un sérieux plombant, d'une écriture très lourde et de personnages dessinés à la truelle. Le scénario accumule les poncifs, le récit donne l'impression étonnante de se traîner laborieusement, alors qu'il n'y a quasi rien à raconter, puisque rien n'est creusé. En apnée, notre vigilance est mise à l'épreuve : il ne faut pas louper les cinq petites minutes cruciales où le vieil amérindien du coin nous explique l'origine du malheur ancestral qui ronge la région. C'est à dormir debout, on se croirait dans du sous-Stephen King (et du sous-Stephen King, ça ne vole pas bien haut, croyez-moi).


 
 
Tout est donc pesant là-dedans et, si rien n'agresse l’œil – quelques images feraient même de bons papiers peints, de jolies cartes postales morbides de l'Oregon –, l'ambiance est archi rebattue, avec ces tristes individus dont on se fout éperdument qui n'aiment pas la lumière directe et évoluent en permanence dans le noir ou le brouillard. On comprend aisément où le réalisateur veut en venir quand il filme ces vastes friches industrielles cernées par une nature souveraine qui semble reprendre ses droits et se venger de l'avidité des hommes : celle-ci provoque leur propre perte en réveillant une sorte de démon qui sommeillait au fond d'une mine de charbon que l'on s'apprête à remettre en service... Dans ce film qui fait donc le choix du surnaturel, il y a un point positif surprenant : ladite créature s'avère plutôt réussie. Les CGI, qui trop souvent annihilent toute impression de réelle existence de la chose animée, ne viennent pas gâcher la fête. Rien de dingue, certes, mais ça passe. Par ailleurs, les quelques scènes où le monstre a la vedette ne sont guère les moins réussies du lot. C'est toutefois largement insuffisant pour sauver les meubles. Et l'on termine ce film d'humeur maussade. Scott Cooper est définitivement l'un de ces cinéastes indéchiffrables, dont l'impressionnante régularité dans la médiocrité finit par transformer notre indifférence en mépris.


Affamés de Scott Cooper avec Keri Russell et Jesse Plemons (2021)

17 juillet 2018

Hostiles

Un rythme lent, une ambiance solennelle, de fort beaux paysages, un casting a priori sympathique et un message pacifique... il n'en fallait visiblement pas plus au western de Scott Cooper pour se faire remarquer à sa sortie. Au début, il y a effectivement de quoi y croire. Le cinéaste et acteur, qui en est à son quatrième long métrage, a voulu bien faire. Son film n'est vraiment pas désagréable à l’œil, le format panoramique est bien exploité, les lumières sont chatoyantes. Scott Cooper prend son temps pour installer ses personnages, notamment celui incarné par Christian Bale, un capitaine de l'armée américaine qui se voit contraint d'honorer une dernière mission : escorter un vieux chef de guerre cheyenne du Nouveau-Mexique au Montana, pour lui permettre de mourir sur ses terres tribales. Le cinéaste ne veut se fâcher avec personne. Il y a des gentils et des méchants des deux côtés, des méchants qui sont finalement plutôt gentils et des gentils qui sont en réalité assez méchants. Il y a des connards de tout bord et, en filigrane, un petit message qui se veut réconciliateur. Scott Cooper a vraisemblablement retenu la leçon de la fin dégueulasse de son très pénible premier film, Les Brasiers de la colère, où l'on voyait Christian Bale (déjà) assouvir enfin sa soif de vengeance en tirant une balle dans la nuque de Woody Harrelson, poussant ensuite un hideux soupir de soulagement. Cooper est un élève appliqué et sa dernière copie a obtenu une bonne note sur IMDb.





Chris Bale est un capitaine chevronné, torturé par ses démons. Il a commis des atrocités durant la guerre. Il a un tableau de chasse impressionnant. Le gars a bien croqué dans le génocide indien mais doit désormais protéger son pire ennemi, un vieux rival qui, en fin de compte, lui ressemble sur bien des points. Bale lute tellement contre lui-même qu'il passe tout le film à tirer une tronche de dix pieds de longs, c'est Batman sans la capuche, en encore moins loquace, le smiley inversé figé derrière sa grosse moustache, les pieds puissamment enfoncés dans le sol, comme condamné toute sa vie à transporter le lourd fardeau des horreurs commises. Quand on lui annonce qu'il n'a pas d'autre choix que de remplir cette ultime mission avant la quille, il s'en va hurler sa détresse dans un champ, au loin, car il faut quand même bien que ça sorte, de temps en temps. Puis il revient faire le taff, la tête haute, car il est d'abord un bon capitaine, un gars fiable qui a des principes. Chris Bale est abonné à ces rôles de bombe humaine, susceptible d'exploser à tout moment, et c'est ici ce que l'on redoute durant toute la promenade. L'acteur choisit de jouer cette partition comme s'il avait la taupe coincée au guichet... Une méthode d'acting bien connue, qui a déjà fait ses preuves et valu quelques Oscars. Il suffit d'éviter les fibres durant le tournage. On gagne en reconnaissance ce que l'on perd en espérance de vie. Mais Bale, habitué à faire du yoyo avec son poids et à suivre des régimes drastiques, n'est plus à ça près. Il l'aura un jour, son Oscar du Best Actor in a Leading Role !





Le bonhomme s'adoucit un brin quand il récupère Rosamund Pike, une blonde plutôt pas mal mais traumatisée par la perte de toute sa famille dans un raid comanche. Car si les cheyennes sont sympas et dociles, les comanches sont de sacrées raclures, des bêtes sauvages capable de scalper à tour de bras et de brûler vif pour récupérer quelques chevaux qu'ils auraient peut-être pu obtenir par la négociation. Bref. La nuance est tout de même là : chez les indiens, il y en a des bons et des mauvais, comme chez les blancs, et même les bons peuvent avoir commis de mauvaises actions. Tout pareil que Christian Bale ! C'est un "type bien", au fond, et c'est ce que Rosamund Pike lui déclare une dernière fois, les larmes aux yeux, sur le quai de la gare, lors d'une conclusion qui schlingue l'eau de rose mais que l'on accueille quand même à bras ouvert tant elle promet, enfin, un coin de ciel bleu à ces pauvres personnages qui ont traversé tant d'épreuves. C'est que ce long film doit aussi pouvoir plaire à tous. Aux amateurs de westerns âpres, aux spectateurs friands d'action (notons quelques fusillades pour nous réveiller de temps en temps) mais aussi à leurs accompagnatrices aux cœurs plus sensibles. C'est en essayant de plaire à tous qu'on finit avec une mixture de ce genre : digeste mais vite évacuée. Tiens, ça ferait du bien à Bale !





Notre petite troupe traverse les paysages, elle est joliment filmée, au coucher du soleil, devant les nuages et les couleurs du crépuscule. Ça donne de chouettes cartes postales. La petite bande doit affronter les trappeurs hostiles et les impitoyables comanches, mais nous ressentons peu le danger. Nous ne vibrons à aucun moment. On attend que ça décolle. En vain. On restera toujours à ras du sol, goûtant simplement la diversité des territoires parcourus. Les feux de camp se suivent et se ressemblent. Nous n'avons aucune idée du temps qui passe, de la longueur du trajet, de la rudesse des épreuves traversées. Le film est à l'image du personnage principal campé par Bale, paralysé par toute cette rage intériorisée. Les cadavres s'accumulent sur la route mais on s'en fiche pas mal. C'est seulement quand ils sont aux portes de la mort que Scott Cooper s'intéresse de plus près à ses personnages. Un peu trop tard pour que l'on s'y attache, malgré tous les efforts des acteurs. C'est à Rosamund Pike que l'on doit les rares moments où percent un peu d'émotion. Et encore, je suis gentil, on pourrait également accuser l'actrice d'en faire trop, de grimacer à outrance.





En fin de compte, Bale finira par piger que le vieil indien qu'il escorte n'est qu'un alter ego aux motivations légitimes, que le sergent haineux ramassé en cours de route n'est que la personnification de cette dark side qu'il tente de refouler, et que Rosamund Pike est son seul salut possible. Vous l'aurez compris, le trait se veut complexe, il est en réalité assez grossier, très lourdement énoncé. Scott Cooper s'améliore, c'est évident, il est sur la bonne voie. Peut-être que son 36ème film sera le bon, mais il faut alors lui souhaiter une longévité digne d'un Woody Allen. On espère de tout cœur qu'il arrivera jusque là. Hostiles est nettement supérieur aux Brasiers de la colère, mais ça n'est pas le grand western que l'on m'a promis et que j'espérais naïvement.


Hostiles de Scott Cooper avec Christian Bale, Rosamund Pike, Wes Studi et Rory Cochrane (2018)