21 février 2021

La Femme qui s'est enfuie

Je n'avais pas été totalement convaincu par Hotel by the river, film centré sur trois hommes, un poète sentant venir sa fin et ses deux fils, où les femmes, deux, n'apparaissaient que fugitivement, comme des anges rêvés. Convaincu, en revanche, tout à fait, par La femme qui s'est enfuie, centré sur une femme et plusieurs personnages féminins autour d'elle, où les hommes, trois hommes, n'apparaissent que brièvement, de dos, et pas vraiment sous un jour favorable (ce qui n'est pas nouveau chez Hong Sang-soo). Le cinéaste, une nouvelle fois, travaille sur la répétition : Gam-hee (Kim Min-hee), mariée depuis cinq ans, se retrouve pour la première fois seule, son époux parti en voyage, et en profite pour rendre visite à trois anciennes amies, l'une après l'autre. On assiste donc trois fois plus ou moins à la même séquence où Gam-hee arrive chez une amie, découvre son lieu de vie, discute avec elle, prend un repas, puis repart. A chaque fois les conversations sont plus ou moins les mêmes et à chaque fois elles sont interrompues (avec une variation relativement importante pour la dernière répétition) par un homme : un voisin querelleur puis un amant éconduit, autant de conflits menés derrière le seuil de lourdes portes aux verrous automatiques, suivis à distance par Gam-hee depuis l'intérieur des appartements, sur de glaciaux écrans de surveillance domestiques ; enfin un troisième homme que, quant à lui, Gam-hee connaît déjà.

 


Avec très peu de moyens (impression que Hong Sang-soo parvient encore à réduire au minimum ses effets, en quête d'une véritable épure), et en ayant l'air de ne pas y toucher (on peut passer quelque temps, après le film, à se demander ce qu'il vient de nous montrer, tant le récit et les dialogues paraissent minuscules), Hong Sang-soo interroge sa propre obsession de la variation (déjà présente dans plusieurs de ses films, comme Un jour avec, un jour sans ou Yourself and yours) en filmant les rencontres successives de Gam-hee, cette femme dont on comprend peu à peu où elle en est, à travers ses propres obsessions : elle parle à toutes ses amies du fait qu'en cinq ans de mariage son mari et elle ne se sont jusqu'alors jamais séparés, pas un seul jour, son mari considérant que c'est la bonne façon de s'aimer, et Gam-hee semble quêter chez elles un avis sur la question, une approbation ou une condamnation de son mode de vie. Gam-hee dit, au début du film, qu'elle n'a plus guère envie de rencontrer des gens, car rencontrer des gens c'est se contraindre à dire et faire des choses qu'on n'a pas envie de dire ni de faire. Or en retrouvant ces amies perdues de vue depuis longtemps, Gam-hee est contrainte de parler d'elle, et ce qu'elle dit à chacune, se répétant comme on le fait tous quand on revoit des ami.es, révèle un doute sur sa relation et ce qu'elle vit. 

 


On comprendra à la fin du film qu'un minuscule événement (une émission vue à la télé, où elle a revu un ancien amant devenu célèbre ; mais aujourd'hui, pour tout un chacun, ce pourrait être aussi bien une photo vue sur facebook ou instagram) l'a sans doute poussée à faire ce voyage, prise d'un doute sur sa vie, soudain inquiète que d'autres existences valent mieux que la sienne et qu'elle n'a pas fait les bons choix (chez chaque amie, elle s'extasie sur les lieux et affirme qu'elle aimerait vivre là). Or ce n'est pas l'homme qu'elle a aimé qu'elle est venue voir ou retrouver, c'est son actuelle épouse, qui fut une amie elle aussi, et qui s'excuse, on le devine, de lui avoir piqué son copain à l'époque. Mais l'épouse se plaint de la célébrité de son artiste de mari, qui répète les mêmes choses à longueur d'interviews et de conférences, au détriment de toute sincérité, au point qu'elle ne l'écoute même plus. Et elle envie, elle, Gam-hee que son mari ne veut jamais quitter, même une journée. 

 


Dès lors, on peut s'interroger sur la sincérité de tout ce qui est répété, de Gam-hee quand elle dit à ses amies que leur lieu de vie est idéal, que leurs choix sont les bons (notamment quitter leur mari), ou quand elle-même dit en avoir un peu assez du sien, qui sait ? Le film, avec subtilité, interroge notre besoin de comparaison, les doutes qui nous accablent, la nature de nos regrets, et place le principe de répétition sous le sceau du doute tout en révélant une fois de plus sa capacité à creuser les multiples vérités des sentiments humains. Et quand, dans un écho à la séquence finale de Un jour avec, un jour sans, Kim Min-hee retourne au cinéma, voir un film dont la seule scène que nous verrons est un plan fixe sur la mer (souvent filmée par Hong Sang-soo), avec le ressac sur les rochers, forme ultime du retour du même, on se dit, en tout cas je me dis, que l’œuvre d'art, livre, musique, film, dont beaucoup de ceux d'Hong Sang-soo, même répétée à l'envi, revue et revue, si tant est qu'elle ait pu l'être une première fois, elle, reste sincère.


La Femme qui s'est enfuie de Hong Sang-soo avec Kim Min-hee, Song Seon-mi, Lee Eun-mi, Seo Young-hwa (2020)

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