2 mars 2021

Synchronic

C'est chouette aussi, les choses qui ne changent pas, qui restent les mêmes, qui n'évoluent pas beaucoup. Justin Benson et Aaron Moorhead font partie de ces choses-là. Il m'est toujours plaisant de lancer un de leurs nouveaux films car il existe, malgré tout, au fond de moi, une légère crainte que le duo ne finisse par dévier de sa trajectoire singulière et se planter. Une crainte systématiquement balayée tant leurs films, variations malines autour des mêmes thèmes, se ressemblent et portent leur patte, désormais familière et très vite identifiable. Il y a en effet quelque chose de terriblement rassurant, de réconfortant, dans les choses qui durent. Le temps a beau passer, rien n'y fait. Depuis leur premier long métrage, Resolution, en 2012, Justin Benson et Aaron Moorhead continuent leur petit bonhomme de chemin et il est à chaque fois agréable de les retrouver. Dans ce drôle de croisement entre l'Altered States de Ken Russell, pour les bad trips imprévisibles au psychédélisme tribal, et le Bringing Out the Dead de Martin Scorsese, pour l'enchaînement de déboires paramédicaux au cœur de la nuit et de la ville, ils nous proposent cette fois-ci de suivre les mésaventures de deux meilleurs amis, Steve (Anthony Mackie) et Dennis (Jamie Dornan), qui travaillent en binôme en tant qu'ambulanciers, à la Nouvelle-Orléans. Les deux hommes comprennent progressivement qu'une nouvelle drogue de synthèse, la Synchronic, est à l'origine de toutes les scènes horribles qu'ils découvrent chaque nuit durant leur service. Les soucis prennent une tournure plus personnels quand la fille de Dennis est portée disparue après avoir pris un pilule de la fameuse came. Se sachant de toute façon condamné par une tumeur au cerveau, Steve se lance à la recherche de la gamine, devant pour cela expérimenter la drogue sur lui-même...



 
Dès l'intrigante et accrocheuse scène d'introduction, où des effets spéciaux numériques plutôt réussis laissent libre cours à l'imagination galopante du duo, nous sommes à la fois surpris et en terrain connu. Pas de doute possible : Benson & Moorhead sont toujours aussi perchés, c'est à croire qu'ils ont eux-mêmes écrit leur script sous influence. Leur nouveau film est pêchu, osé, animé d'une vive énergie créatrice et émaillé d'un humour décalé, ironique, qui contraste avec le sérieux plombant de plus grosses productions. Toujours aussi généreux et ambitieux, les deux réalisateurs font preuve d'une belle audace visuelle, flirtant parfois avec le kitsch mais ne tombant strictement jamais dedans. Sont ainsi invités aux festivités pêle-mêle : mammouth de l'âge de glace, conquistador en armure, homme de Néandertal en peau de bête, rednecks mal lunés, crotales et alligators ancestraux, etc, mais jamais cela ne dérape vers le grand n'importe quoi que pouvait nous laisser légitimement craindre le pitch et la bande-annonce. En outre, les deux compères peuvent de nouveau compter sur l'ambiance sonore peaufinée par le désormais fidèle au poste Jimmy LaValle dont la musique, parfois un peu trop emphatique, enveloppe régulièrement le film d'une aura ténébreuse.



 
Benson & Moorhead semblent avoir gagné en assurance : leur mise en scène est plus ample, plus fluide. A ce titre, ce moment, tourné en plan-séquence, où les deux ambulanciers découvrent, dans une résidence craignos de la capitale de Louisiane, le premier carnage dû à la drogue, fait montre d'une virtuosité inédite. La caméra accompagne les personnages sur les lieux, navigue avec légèreté entre eux, sans effet outrancier, sans la volonté d'en mettre plein la vue, mais au seul service de l'efficacité du récit et au profit d'une entrée en matière immersive. Tout le long, le film est ponctué de petites idées formelles franchement plaisantes et parfois surprenantes, à l'image de ce montage syncopé et de ces visions oniriques quasi subliminales qui nous placent, en douceur, dans la tête du héros malade et drogué. On retrouve bien cette envie de style, flagrante mais sans esbroufe, à laquelle les deux partenaires nous ont habitués depuis leurs débuts et qui rend la découverte de leurs œuvres successives si agréable. 
 
 
 
 
Mais si les deux auteurs sont toujours portés par des intentions louables et attestent encore des mêmes qualités, ils ont aussi les mêmes travers. Ils progressent, certes, mais trop peu, ou en tout cas pas assez. Bien qu'il soit très séduisant sur de nombreux points, Synchronic ne sera pas encore le film qui leur permettra de conquérir une audience plus vaste, ni de s'affirmer davantage comme des cinéastes incontournables pour le genre. C'est évident : leur flatteuse réputation, bien que grandissante, ne dépassera pas encore le cercle des amateurs aux aguets. Leur scénario aguicheur fourmille d'idées et joue avec bien plus d'intelligence et d'humanité que d'autres la carte du paradoxe temporel, mais il reste fragile et recèle quelques grosses facilités (je pense tout particulièrement à cette fumeuse histoire de tumeur cérébrale qui préserverait la glande pinéale du héros, lui permettant de profiter à fond de la drogue...). Des ficelles voyantes qui ne pardonneront pas auprès de spectateurs qui seront moins charmés par le reste, moins acquis à leur cause, moins sensibles à leur voix singulière. 
 
 
 
 
Le duo aurait peut-être gagné à moins expliciter les effets de leur drogue, quand bien même toute la partie consacrée aux expérimentations menées par Steve est sans doute la plus grisante du film. Et s'ils auraient dû s'éloigner davantage de ce gloubiboulga pseudo scientifique contre-productif et trop maladroitement amené, on aurait presque aimé qu'ils poussent le concept de leur came spatiotemporelle encore plus loin, qu'ils s'en servent pour autre chose qu'un simple secours d'adolescente rebelle. C'est cependant oublier que Benson & Moorhead se consacrent de nouveau et avant tout à dépeindre une amitié, celle de deux hommes proches de la quarantaine que bien des choses opposent, mais qui ont un tel vécu en commun qu'ils semblent à jamais liés par une solidarité inaltérable, un besoin vital d'aborder les épreuves de la vie ensemble. Un double portrait plutôt touchant, servi par deux acteurs solides, en particulier le charismatique Anthony Mackie, qui vient s'ajouter et compléter leurs précédents opus où l'on s'intéressait systématiquement à des paires : couple, frères ou amis. En toute logique, le film s'ouvre et se clôt sur un plan fixe, à la mise au point contrariée : une poignée de mains, amoureuse puis amicale.


 
 
Sous ses allures engageantes de stoner movie mâtiné de voyages temporels, Synchronic est donc, d'abord et encore, une histoire d'amitié. Et mis à part quelques dialogues un poil naïfs (ou trop lourdingues, je pense ici à cette inévitable leçon de vie finale du malade incurable qui vient un peu gâcher la conclusion...), c'est bel et bien dans ces moments de camaraderie, faisant place large aux échanges introspectifs entre vieux trentenaires en plein doute, que Benson & Moorhead se montrent étonnamment à l'aise et justes. C'est aussi l'occasion de quelques répliques bien senties, qui viennent désamorcer de façon salutaire la gravité de certaines situations. Il y a là une sincérité indéniable, quelque chose de forcément personnel, d'authentique, qui rend assez attachant ces deux bougres dans le pétrin, dont la fraternité, voire l'interdépendance, fait écho à celle de leurs inséparables auteurs. En fin de compte, l'antagoniste, qui menace ces deux amis, est le temps, ou plutôt le passé, un passé où il est d'autant plus périlleux de s'aventurer quand on n'a pas la peau blanche, en particulier dans un état du Sud...


 
 
En raison de ses faiblesses indéniables (mais aisément pardonnables), Synchronic n'est pas la réussite franche et totale espérée. Celle-ci se fait encore attendre... Et je dois avouer que j'envisage l'avenir de notre duo éternellement prometteur avec un peu moins de sérénité depuis que j'ai appris qu'ils ont signé pour mettre en boîte une série Marvel, Moon Knight, programmée pour Disney+. Mais j'essaie de me rassurer, en me disant que ce n'est pas comme si ces deux-là n'avaient pas déjà pu prouver toute leur intelligence et démontrer l'intégrité de leur démarche artistique. Je compte donc sur eux pour qu'ils se servent de cette expérience future à des fins plus personnelles et originales. Car en l'état, Justin Benson et Aaron Moorhead ont tout de même su prolonger avec Synchronic une filmographie dont l'ensemble est supérieur à la somme de ses parties et demeurent en bonne place parmi les réalisateurs les plus originaux et doués ayant émergé ces dernières années dans le paysage, en réalité pas si morose, du cinéma fantastique.
 
 
Synchronic de Justin Benson & Aaron Moorhead avec Anthony Mackie et Jamie Dornan (2020)

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