13 novembre 2018

Outlaw King

Il y a des "grands films malades" et d'autres films, de taille plus modeste, atteints de la même maladie. Outlaw King, le nouveau long métrage de David Mackenzie, appartient à la deuxième catégorie. Il s'agit d'un projet que le réalisateur britannique, révélé par le sympatoche mais surestimé Comancheria, portait depuis longtemps dans son cœur. Il se place en quelque sorte dans la continuité chronologique du Braveheart de Mel Gibson puisqu'il nous narre la lutte de Robert Bruce contre les troupes du Roi d'Angleterre pour obtenir l'indépendance de l’Écosse, au début du XVème siècle. Un projet a priori ambitieux que l'on a envie d'accueillir avec espoir et bienveillance, mais deux indices de poids appellent immédiatement à la méfiance : le film est distribué par Netflix et l'acteur principal incarnant le leader écossais n'est autre que Chris Pine. Chris Pine.





Comment une telle production de 120 millions de dollars de budget peut-elle finir sur Netflix ? Mystère... De rapides recherches sur internet nous apprennent que suite aux réactions mitigées de spectateurs déconcertés par le rythme et la longueur du film lors de sa projection en avant-première au festival de Toronto, David Mackenzie a choisi d'en raboter pas moins de 20 minutes. Le cinéaste prétend avoir fait ça sans regret, le sourire aux lèvres, améliorant ainsi son film et arguant que celui-ci reste "épique" malgré sa plus modeste durée. Il faudrait cependant être bien peu regardant sur la marchandise pour ne pas remarquer que le produit fini souffre d'un montage à la serpe, pour des effets involontairement comiques lors de ces transitions soudaines qui coupent parfois brutalement des personnages secondaires pour mieux poursuivre l'action ailleurs. Bancal et brouillon, bienvenue dans le catalogue Netflix !





Dès les premières secondes, on sent toute l'ambition de David Mackenzie. Celui-ci choisit d'ouvrir son film par un long plan séquence de dix minutes qui produira peut-être son petit effet et qui a surtout le mérite de planter rapidement le décor. Cette scène, tout comme quelques autres, est toutefois gâchée par ce triste effet de vignettage très à la mode ces derniers temps. Cet assombrissement de la périphérie du cadre, rétrécissant l'image, va pourtant à contre-courant, selon moi, d'un film d'aventure historique qui revendique une certaine ampleur. En règle générale, cette rengaine des dirlos photos en manque d'inspiration ne donne pas un cachet particulier aux films, contrairement à ce qu'ils s'imaginent sans doute, mais plutôt une allure cheap malvenue. Ce n'est pourtant pas dans Outlaw King qu'on y a le plus souvent affaire, mais ce film prend pour les autres. C'est cruel !





Plus le temps passe, plus on jauge l'importance du fossé qui sépare les prétentions affichées par le cinéaste et le pauvre résultat à l'écran. Où sont passés les 120 millions de dollars ? Peut-être dans les chevaux, très nombreux et bien nourris ? Pas dans le casting, ça c'est sûr. Quand ton acteur fétiche se nomme Chris Pine, tu pars avec un lourd handicap. Mackenzie l'avait déjà dirigé pour Comancheria, il a dû juger que le bellâtre californien au regard bleu d'abruti serait crédible en grand héros national écossais. Faire du fade et lisse Chris Pine l'acteur vedette de sa grande épopée historique constitue en soi un pari très risqué. Pourtant, il faut bien avouer que la starlette américaine n'est guère à blâmer. Pine fait ici tout son possible et trouve sûrement son meilleur rôle (vous me direz, vu le reste de sa filmo...), on ne s'acharnera donc pas sur son cas. A ses côtés, on apprécie l'actrice choisie pour jouer la Reine, Florence Pugh, qui dégage charme et fraîcheur de vivre hollywood chewing gum. Sa présence délicate est l'un des atouts d'un film dont on pourra hélas regretter que les personnages manquent d'épaisseurs, notamment les ennemis anglais, malgré toutes leurs gesticulations.





Escarmouches, duels et combats en tout genre s'enchaînent après une grosse demi heure d'installation débouchant sur un constat, sans appel : David Mackenzie ne filme pas mieux qu'un autre ce genre de scènes, mais il se débrouille pas si mal. On focalise encore sur les mauvaises habitudes de ce type de productions, à commencer par l'illisibilité parfois gênante de l'action et, détail de moindre importance mais tout aussi énervant, ces gerbes de sang ridicules souvent ajoutées en postprod qui font de chaque être humain un ballon de baudruche gorgé de sang ne demandant qu'à éclater. C'est laid, inutile et bête, ça me rappelle une de mes collègues de travail. En plus, ça n'est pas spécialement réaliste. Je n'ai pas tenté l'expérience, mais je suis à peu près sûr de ne pas repeindre les murs de mon sang à la moindre égratignure. Quand arrêteront-ils aussi de faire ça ?! Outlaw King est le film du ras-le-bol. Manque de bol, c'est tombé sur lui. C'est cruel, encore une fois, rappelons donc par souci de justice que filmer les batailles médiévales, bordéliques par nature, est un défi particulièrement lourd à relever pour n'importe quel cinéaste...





Ce n'est donc pas l'action et l'aventure qui nous feront vraiment vibrer mais plutôt l'humour involontaire de certaines situations absurdes et de quelques dialogues qui n'ont pas grand chose de moyenâgeux et encore moins de lyrique. Il faut attendre la 93ème minute pour assister à ce qui est pour moi le point culminant de l’œuvre de Mackenzie. Chris Pine et sa bande parcourent à cheval les paysages humides de leur belle région quand le leader descend soudainement de sa monture, comme s'il avait été soudainement frappé d'une illumination géniale. Marchant lentement dans la tourbière, il lance alors sur un ton assez solennel "They want to take our land [longue pause] but they don't know our land". Les autres le regardent alors avec un air circonspect, un peu perdu, les mains sur les hanches, vraisemblablement pris de court par l'ingéniosité de leur leader. Fin stratège, Robert Bruce leur signifie là qu'il a trouvé de quoi piéger naturellement les troupes anglaises : la bataille décisive se déroulera en pleine tourbière, les cavaliers anglais, surpris, s'embourberont dans la gadoue et dans des piquets judicieusement placés ! La beauté de cette courte scène réside dans la façon qu'a Chris Pine de prononcer sa phrase et dans la réaction incrédule de ses collègues. Du grand art ! J'ai dû me la repasser cinq fois de suite...





Juste après ce passage génial, le montage de Mackenzie faisant toujours des merveilles, on enchaîne directement avec un autre moment plus fugace mais tout aussi amusant, pendant la préparation de la grande bataille. Un des fidèles de Robert Bruce se présente à ce dernier pour lui montrer fièrement un piquet qu'il vient de tailler, lui demandant d'en valider la taille et l'affûtage tandis que d'autres attendent à la file indienne derrière lui, munis de leurs piquets non encore appointés. Chris Pine jauge alors le piquet en le regardant rapidement de bas en haut, s'assurant de sa solidité, et donne aussitôt le feu vert pour en démarrer la production. C'est excellent ! On est pas loin de la une parodie. Il faut voir le gars repartir avec son piquet, avec la satisfaction du travail bien fait, et les autres patienter derrière lui, têtes basses ! C'est du génie !





En dehors de ce genre d'éclats inattendus, il y aussi quelques beaux échanges à signaler. La Reine, fraîchement éprise du Roi, se lamente que celui-ci s'en aille déjà alors que les funérailles de son père viennent tout juste de s'achever. "Robert, tu viens d'enterrer ton père" lui dit-elle, visiblement inquiète que son nouveau mari fasse passer le boulot avant sa vie de famille et sa santé. "Je dois quand même payer mes impôts !" lui répond Chris Pine, droit dans ses bottes. Énorme ! On apprécie aussi le ridicule mais historiquement tout à fait crédible "Robert Bruce fils de Robert Bruce fils de Robert Bruce" prononcé avec le plus grand sérieux au moment de l'intronisation du Roi. Peu après, un zonard vient tapoter sur l'épaule de Robert Bruce pour le prévenir gentiment que les troupes anglaises sont déjà en marche. "Ça sera notre premier gros test" répond alors Chris Pine, en regardant au loin. Sérieusement, faites un effort dans les dialogues, essayez au moins un minimum de nous donner l'impression que tout ça se déroule dans le passé, il y a plus de 700 ans...





Nous n'attendons certes jamais une grande finesse historique ou psychologique d'un tel spectacle, mais David Mackensie est ici proche du néant absolu. On comprend assez mal les petites tractations qui permettent à Robert Bruce de s'attirer rapidement les faveurs et l'adhésion d'un peuple qui sort pourtant de huit années de guerre et qui vient de voir la tête de William Wallace plantée sous leurs nez par ces salops d'anglais. On ne sent aucune espèce de souffle porter notre héros, on ne comprend pas comment il peut réussir à recruter du monde pour combattre à ses côtés. On a simplement de la peine pour tous ces malheureux. "Il nous manquait un chef !" dit l'un d'eux en tapant du poing sur la table avant d'avaler une grande lampée de bière pour fêter ça. On doit s'en contenter...





Reconnaissons tout de même que cet Outlaw King est nettement plus recommandable que la plupart des blockbusters actuels qui déboulent chaque semaine en grandes pompes dans nos salles de cinéma. Il apparaît facilement supérieur aux standards Netflix puisque l'on termine le film sans haine ni violence, presque avec le sourire, en n'ayant pas passé un si mauvais moment et en s'étant même marré quelques fois. S'imaginant qu'il suffit de mal filmer de longues batailles, de déverser des hectolitres d'hémoglobine et de multiplier les figurants pour insuffler un souffle épique à son film, David Mackenzie n'est pas à la hauteur de ces si grandes et nobles intentions. Son projet de cœur n'a certainement pas l'allure dont il rêvait. Mel Gibson peut dormir tranquille...


Outlaw King : le Roi hors-la-loi de David Mackenzie avec Chris Pine, Aaron Taylor-Johnson et Florence Pugh (2018)

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