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9 février 2021

The Nest

Ce film est celui d'un double come-back au premier plan. Deux retours que l'on attendait plus et dont on attendait rien. Celui de Jude Law, également producteur, qui trouve enfin un rôle à sa (dé)mesure ; et celui du cinéaste Sean Durkin qui nous revient plus sage, plus mûr, neuf ans après son premier long métrage, Martha Marcy May Marlene un film, assez remarqué à sa sortie, avec lequel nous nous étions montrés impitoyables parce qu'il nous semblait l'avoir bien cherché : à force de trop vouloir se faire mousser, Sean Durkin avait trouvé notre bâton. Heureuse surprise aujourd'hui, The Nest paraît bien plus maîtrisé et aimable que le titre breakthrough de son auteur qui, entre temps, a perdu ses cheveux filasses, son look d'hipster mais a gagné en maturité et, sans doute aussi, en humilité, et c'est bien là le plus important, car c'est justement ce qui lui manquait le plus.



 
Sean Durkin nous narre cette fois-ci les déboires d'une petite famille qui, portée par l'ambition dévorante et les rêves de grandeur du paternel (Jude Law), déménage de la côte est des États-Unis vers l'Angleterre. Nous sommes dans les années 80 et l'entrepreneur avide de luxe et de succès qu'incarne très solidement Jude Law sent qu'il y a de gros coups juteux à jouer avant que la dérèglementation des marchés financiers n'englobe également l'Europe. Il contraint donc sa femme, monitrice d'équitation, et ses deux enfants, un garçon timide et une ado rebelle, à abandonner leur vie bien réglée et leur confort américain pour s'installer dans un immense manoir situé dans la campagne au sud de Londres. Évidemment, rien ne se passera aussi bien que prévu et l'acclimatation en Surrey s'avèrera, pour tout ce beau monde, assez compliquée...



 
On nage en effet en plein drame familial, et celui-ci prend quasiment la forme d'un thriller psychologique feutré, à l'angoisse latente, certaines images flirtant même avec le film de maison hantée, effet appuyé par le style gothique de la vaste demeure. La tension monte très progressivement au sein du couple, sans aboutir à de véritables éclats, mais de manière plus subtile et pernicieuse. Jusqu'au bout, on se demande comment les choses vont déraper et si elles vont dégénérer pour de bon. Sean Durkin plante patiemment et habilement le décor, nous laissant cerner petit à petit les caractères et les forces en présence. Si ses petits effets de mise en scène sont parfois un peu redondants ou forcés, avec notamment ces espèces de zooms et de travellings avant presque imperceptibles qui essaient trop souvent de venir apporter un peu de gravité et d'alourdir une atmosphère déjà pesante, on a aucun mal à s'intéresser à son histoire. En étant très bienveillant à l'égard de Sean Durkin, on pourrait dire que l'on est désormais plus proche d'un Paul Thomas Anderson que des travers du cinéma indé vers lesquels penchait méchamment son précédent essai.



 
Les deux acteurs principaux y sont pour beaucoup dans la réussite globale du film. Jude Law est vraiment impeccable, dans un registre qu'on lui connaissait mal et dans un rôle d'homme entre deux âges, toujours habité par ses blessures et ses rêves de jeunesse, où il est très crédible et juste. Jeune premier au physique d'éphèbe devenu DILF de second choix, l'acteur britannique a lui aussi été victime d'errements et de problèmes capillaires cruels qui n'ont pas dû faciliter sa carrière, en dents de scie depuis quelques années (il a touché le fond dans Captain Marvel où, au diapason du film, il était ridicule à souhait). Peut-être ce souci de cheveux fuyants est-il le fondement de la solidarité que l'on ressent entre la star et son cinéaste qui, devenu chauve au cours de la décennie séparant ses deux longs métrages, a de son côté choisi d'assumer sa calvitie en se rasant la tête. Vous aurez compris que l'on est ici très sensible à cette question. Quant à Carrie Coon, dont la ressemblance avec Cate Blanchett est assez troublante, elle offre une prestation très convaincante, riche en nuances, loin des clichés, nous croyons sans problème à son personnage.



 
Si tout cela fonctionne, c'est aussi parce que le film est bien écrit. L'une des grandes qualités du scénario signé Durkin est de s'intéresser aux quatre membres de la famille, de n'en laisser aucun sur le bord de la route. Bien qu'il se concentre évidemment davantage sur les parents, ce couple au bord de l'implosion, il n'oublie pas pour autant les deux enfants : le peu qu'il dit et montre d'eux est suffisant pour qu'ils existent bel et bien et soient plutôt intéressants. Un regard attentif est ainsi porté sur toute la famille, et la belle scène finale achève de nous convaincre de la finesse du trait. Autre signe d'intelligence particulièrement appréciable : Sean Durkin joue très adroitement avec les non-dits, sans toutefois en abuser, laissant quelques questions en suspend, quelques éléments secondaires à notre interprétation. Cette imprécision volontaire et très bien mesurée participe du sentiment de malaise diffus et de plus en plus envahissant qui émane de notre couple en péril. Elle permet aussi au film de ne pas être trop lourd, psychologiquement parlant, de ne pas tomber dans les explications vaseuses et les raccourcis faciles, on déduit ce qu'il y a à déduire.



 
Enfin, tout au long de cette descente non pas aux enfers mais en pleine crise conjugale et familiale, Sean Durkin a le bon goût de toujours savoir s'arrêter pile quand il faut. Au moment où la barque menace dangereusement d'être trop chargée, il n'insiste pas, et s'en tire de justesse, sans jamais nous paumer par une accumulation excessive de pépins, d'emmerdes en tout genre et d'autres joyeusetés. Tout part en vrille, le gracieux cheval de madame finit par clamser pitoyablement, le mignon petit garçon se fait harceler à l'école par ses camarades, la gamine récalcitrante sombre dans la dark wave et les soirées enfumées improvisées, mais ppfffiou, ça passe, il n'en fallait vraiment pas plus, on aurait pu frôler l'overdose et lâcher l'affaire tout net. The Nest parvient à rester sur les bons rails jusqu'à sa très satisfaisante conclusion et nous voilà donc réconciliés avec Sean Durkin. Nous espérons même à présent le retrouver pour un troisième film du même acabit dans un peu moins longtemps qu'il nous en a fallu pour découvrir celui-ci.


The Nest de Sean Durkin avec Jude Law, Carrie Coon, Oona Roche et Charlie Shotwell (2020)

17 décembre 2012

Martha Marcy May Marlene

Commençons par un petit portrait du cinéaste en hipster de première. Sean Durkin, qui signe là son premier long métrage, est bien décidé à nous en foutre plein la vue, et ça passe d'abord par un look irréprochable à base de lunettes noires à montures épaisses, de bonnets et autres écharpes en tweed, de cabans noir ébène, de souliers en daim, de cheveux coiffés, décoiffés, surcoiffés collés sur le front, de barbe fournie taillée au millimètre et de poses énigmatiques bien calculées. C'est le Benjamin Gibbard de la mise en scène, un de ces types dont on connaît la playlist Spotify et la wishlist Deezer de Noël rien qu'au premier coup d’œil. Mais ça ne peut pas suffire, car Sean Durkin est quand même metteur en scène en plus d'être un cliché humain, et il a donc également voulu nous épater dans son premier film, dont le titre, version féminine et indiecute du très suffisant Tinker, Taylor, Soldier, Spy (aka Das Taupe en France), inspire déjà la méfiance. Martha Marcy May Marlene évoque le nom d'un joueur de foot africain, mais le charisme, la carrure et la longue vue en moins. Ce titre de génie fait référence aux deux fois deux noms de l'héroïne du film, partagée entre deux existences, deux vies dans lesquelles on l'appelle tantôt Martha Marlene, tantôt Marcy May, ce deuxième patronyme étant ingénieusement logé dans le premier, telle une identité secrète et cachée, plus profonde qu'un simple nom de baptême... Dès le titre on voit se pointer les grosses idées de Sean Durkin. Son héroïne est une jeune femme paumée qui, après avoir fugué dans une sorte de communauté communiste sectaire et après s'en être échappée, retourne auprès de sa grande sœur et tâche de s'adapter de nouveau à une vie bien rangée.




L'épisode sectaire de la vie de l'héroïne est une sorte de parenthèse déterminante dans son existence déréglée. Durkin tarde à nous révéler les tenants et les aboutissants de ce parcours dont on a pourtant tout compris au bout d'un quart d'heure, et en étant certain de ne pas se tromper. En effet, le film déroule tranquillement sa petite idée de génie, selon un schéma très attendu. A base de flashbacks enchâssés dans la continuité du récit par des raccords souvent très malheureux, qui nous rappellent sans cesse que le réalisateur se prend pour un gros malin, on devine que l'héroïne est hantée par son souvenir de la communauté, traumatisée même, notamment par les viols initiatiques perpétrés par le gourou de la bande, incarné par John Hawkes, cet acteur si gonflant abonné aux rôles de mecs étranges dans le petit univers du ciné indé contemporain. Mais Martha déteste tout autant, voire davantage, la vie bien structurée de sa soeur et de son mari. En gros le film joue le capitalisme, avec son petit confort matériel bourgeois, son american way of life, son couple coincé et sa réussite financière obligatoire, contre le communisme, qui trouve ici son expression dans l'esclavagisme des femmes, le viol de ces dernières par un dictateur mal intentionné, sorte de Charles Manson sans folie, le cambriolage organisé, le meurtre de sang froid et l'endoctrinement absolu de chaque membre à coup de promesses d'amour fallacieuses, embrigadement allant jusqu'à convaincre les demoiselles que le viol leur est nécessaire et que c'est même un idéal. Voilà la grande idée du réalisateur. Et Martha tangue entre ces deux modes de vie infernaux, ne trouve pas sa place, est inadaptée, voire carrément sociopathe, d'où, in fine, l'internement dans un centre spécialisé, même si on doute qu'elle y reste très longtemps puisque les dangereux criminels communistes la traquent sans relâche pour lui faire payer sa trahison. Voilà donc le discours de Durkin, rabâché mollement pendant une heure et quarante minutes qui en paraissent le triple, et en abusant de ce montage pour les nuls qui nous crève l'âme.




On s'attendait à voir éclore un cinéaste digne d'intérêt dans le petit monde assez moribond du cinéma indépendant américain. Certaines critiques nous avaient laissé espérer. Et on se retrouve à nouveau nez à nez avec l’œuvre d'un nazebroque qui pète plus haut que son cul, qui se prend très au sérieux alors qu'il n'a pas deux idées, et dont on a comme la certitude qu'il n'ira que difficilement plus loin qu'il n'est déjà allé. Pour ce qui est de nous révéler une nouvelle grande actrice, car c'est aussi ça qui a contribué à susciter l'intérêt de certains critiques, Elizabeth Olsen a beau rouler ses yeux globuleux dans tous les sens et nous gratifier de son regard de chien battu, on a du mal à croire qu'on la reverra un jour ailleurs que dans le pieu de Sean Durkin, qui visiblement en pince à mort pour elle et a pourtant des difficultés terribles à nous faire croquer sa passion pour ce minuscule bout de femme. L'actrice est saluée car elle a fait mieux que ses deux sœurs jumelles réunies, devenues cocaïnomanes, cleptomanes, héroïnomanes et alcooliques. Mais l'insuccès de nos frères et sœurs suffit-il à faire de nous des Dieux vivants ? Nos frères respectifs par exemple sont des ramassis d'ordures, et en aucun cas les gens ne nous traiterons de petits princes. Peut-être est-ce parce que nos frères ne sont pas encore médiatisés comme les sœurs Olsen, qui ont joué dans Fête à la maison, mais si ça continue croyez-nous ça finira par arriver, et là on passera pour des anges de blogueurs ciné...


Martha Marcy May Marlene de Sean Durkin avec Elizabeth Olsen, Sarah Paulson et John Hawkes (2012)