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17 mai 2021

Lure of the Wilderness

Ou, littéralement, L'Attrait du monde sauvage (et non Prisonniers du marais, comme le voulut le triste titre français). Et quel attrait... L'impression est là, de passer une heure et demi dans un marécage labyrinthique de Géorgie, beau et dangereux, fascinant, dont Laurie, personnage féminin principal, qui l'arpente en tout sens et en connaît les herbes, notamment celles qui soignent ("Swamp's magic") dit que le jour où elle le quittera, il ne se passera pas un instant sans que la brûle le besoin d'y revenir, de le voir, de l'entendre. Et à la fin, quand son père se retourne pour le regarder, l'ayant enfin quitté après des années, il demande une seconde de plus, car c'est comme revenir à la vie. On ne sait pas ce qu'il veut dire, car il vient d'y revenir, à la vie (la ville, les autres, sa maison), en quittant le marécage, mais dans la façon qu'il a de dire "coming back to life" en prenant cette seconde supplémentaire pour regarder encore vers le marais, on dirait que revenir à la vie c'est s'attarder dans les méandres aquatiques encore un peu. 
 
 


 
J'aime la grande simplicité de ce film, ses personnages entiers, la réduction des lieux et des enjeux, son apparente modestie, son air de film de seconde zone, alors que tout ou presque m'y plaît tant. Lure of the wilderness s'inscrit sans hésitation possible dans la catégorie des films que j'ai regardés des dizaines et des dizaines de fois, en boucle, étant petit, complètement envoûté, avec ce besoin d'y revenir, de le voir, de l'entendre encore et encore. Du moins il s'y inscrit virtuellement, car je viens de le découvrir et ne l'ai donc jamais vu enfant. Tant pis... Je suis heureux de le découvrir aujourd'hui, et c'était pas gagné, c'est même complètement dû au hasard, je dois dire, celui d'avoir croisé et simplement aimé le titre original en jetant un œil à la filmographie de l'actrice Jean Peters (un peu oubliée, dont la carrière fut brève mais remarquable, et les rôles souvent inoubliables, de La Flibustière des Antilles de Tourneur au Bronco Apache d'Aldrich en passant par Le Port de la drogue de Fuller, mais aussi d'autres films de Jean Negulesco, dont un déjà aux côtés de Jeffrey Hunter) après l'avoir récemment adorée dans le Niagara de Henry Hathaway, où elle éclipse complètement Marilyn Monroe (il faut le faire). Du titre à une paire d'images du film, où j'ai cru retrouver, dans l'aspect du bayou, celui des Everglades d'un autre film que j'aurais regardé en boucle si je l'avais découvert enfant, et que j'aime maintenant tout autant en ne l'ayant vu qu'une fois, La Forêt interdite de Nicholas Ray.
 
 


 
J'aime bien que le film s'ouvre vite, avec le personnage principal (Jeffrey Hunter donc) cerné de son père et de son chien sur une barque approchant le marécage, la zone inexplorée précédée d'un totem à la tête de mort dissuasive. J'aime bien que le personnage principal retourne dans cet enfer, malgré le spectacle des crocodiles affalés sur la rive, parce que son chien Careless (en français : Balec) s'y est perdu et qu'il ne compte pas le laisser là-bas. J'aime bien son errance dans l'enchevêtrement impossible du marécage, relancé par la musique, qui lui donne du ressort. J'aime bien qu'il trouve au fin fond de ce bourbier un père et sa fille, oubliés du reste du monde, Jim et Laurie Harper, cachés dans les plis de la nature hostile pour échapper au lynchage suite à une fausse accusation de meurtre. J'aime bien que ce père soit interprété par Walter Brennan et sa fille par Jean Peters, vêtus de peaux rapiécées, et que la fille, sauvage en diable, chasse à l'arc pour les défendre et nourrir. J'aime bien que Walter Brennan chante la nuit au coin du feu, ponctuant sa mélopée de tout un tas de fausses notes qui l'agacent mais ne l'arrêtent pas, parce que quand Walter Brennan chante on repense à Rio Bravo.
 
 


 
J'aime bien la manière dont un serpent saute à la gueule de Walter Brennan qui boit un peu d'eau sans se méfier, le laissant tétanisé, la joue boursouflée, mais surtout j'aime bien que les deux autres, après l'avoir laissé pour mort au bord du point d'eau et après avoir creusé sa tombe un peu plus loin, croient voir un fantôme en le retrouvant assis au coin du feu, la joue toujours bombée, et groggy, mais vivant, pour la simple raison que les marais invitent à croire aux revenants. J'aime bien la façon dont le père du personnage principal sourit puis se recompose aussitôt un visage de père autoritaire et froid quand il retrouve son fils sous son toit alors qu'il le cherchait depuis des jours, le croyant perdu, et finalement lui file des tartes dans la tronche et le fout hors de chez lui, au risque de le perdre deux fois, parce qu'il compte coûte que coûte retourner dans le bayou et que cette idée le met hors de lui. J'aime bien la boîte de cigares que notre beau ténébreux aux yeux brillants rapporte à Brennan dans sa retraite fangeuse, et la durée du plan où le vieux allume et tire sur le tube noir avec un plaisir qui me donne une violente envie de me mettre aux barreaux de chaise alors que je n'ai jamais tiré sur une simple clope. Et le bal, où, pendant qu'ils dansent, Jean Peters baisse les yeux et les relève vers Jeffrey Hunter environ 62 fois, avant qu'il pose son menton sur son front à elle, sous le regard de l'actrice Constance Smith, jalouse car promise au jeune premier avant qu'il rencontre Laurie dans le marais. Et ce détail, totalement fortuit, de la mouche qui se pose à ce moment-là sur le corsage de l'éconduite. Et le combat de Walter Brennan contre un croco au fond de l'eau, et Jack Elam aux prises avec les sables mouvants... Je voudrais avoir 7 ou 8 ans à nouveau et retourner vers le marais, le voir, l'entendre, encore et encore.
 
 
(PS. J'ai depuis vu Swamp Water (L'étang tragique, 1941), film américain de Jean Renoir et Irving Pichel, dont Lure of the Wilderness est un remake. Eh bien autant vous dire que le film dont il est question ici s'inscrit selon moi sans hésitation dans le petit cercle des remakes supérieurs à l'original. Les deux films sont très proches, mais les scènes identiques sont moins marquantes dans le premier (comme celle où Brennan se fait mordre par un mocassin d'eau et passe pour mort), et tout ce qui fait que j'ai aimé le film de Jean Negulesco n'existait pas dans son prédécesseur, qui ne s'attarde pas assez dans le marécage, laisse le personnage qui l'habite en retrait part rapport aux autres (c'est Walter Brennan qui joue le rôle dans les deux films), et celui de sa fille (d'abord incarnée par la formidable Anne Baxter) en souillon des villes au lieu d'en faire une héroïne des marais. Le premier film américain de Renoir (deux ans après La Règle du jeu), qui n'est pas si mal, attention, a aussi le tort, quand on connait son doublon, de se focaliser sur les conflits internes au village au lieu de laisser le temps, par exemple, à Walter Brennan de chanter ou de fumer le cigare...)

 
Lure of the Wilderness (Prisonniers du marais) de Jean Negulesco avec Jean Peters, Jeffrey Hunter, Walter Brennan et Jack Elam (1952)

17 février 2020

L'Appel de la forêt

Je regardais White Dog de ce bon Samuel Fuller l'autre soir. Sacré Sam. Dans l'une des meilleures scènes de ce film, qui parle de ces chiens dressés pour attaquer et tuer les noirs aux États-Unis, et dont la vedette est un chien très impressionnant (un peu comme dans Cujo dont je parlais récemment, sauf que la gueule d'un berger allemand est au départ plus crispante que celle d'un Saint-Bernard), Fuller fait dire à ce bon vieux Burl Ives "Voilà l'ennemi !" en lui faisant tirer une fléchette sur un R2D2 géant. Dans le film, le personnage interprété par Burl Ives, dresseur de bêtes sauvages, se plaint de la mode des robots à la con qui déferlent alors sur Hollywood et le privent de son partenariat avec les Majors, lesquelles se foutent désormais de filmer des animaux de chair et de sang et préfèrent des androïdes et autres bestioles en caoutchouc, bientôt en CGI. Quand on se souvient de Burl Ives entouré de bêtes terribles et en tout genre dans le génial Wind Across The Everglades de Nicholas Ray, la scène se teinte d'une nostalgie très concrète.





Or il se trouve que le même soir je découvris la bande-annonce de la nouvelle adaptation du Call of the Wild (L'appel sauvage, plutôt que L'appel de la forêt) de Jack London, avec Harrison Ford et un chien tout en images numériques. Quelle tristesse... Non seulement la bande-annonce laisse entrevoir un film qui n'a strictement rien gardé de la beauté du texte de London (ni de la beauté de la relation qui unit Buck à Thornton, qui est une relation d'amour parfois cruelle, comme lorsque Thornton pousse Buck vers une mort certaine juste pour éprouver l'amour de son chien, scène terrible dans le livre — alors que dans le film on semble plus proche de Belle et Sébastien), mais ce chien tout en images de synthèse, proprement hideux, absolument faux à l'image, aura bien du mal à renouer avec sa part enfouie de sauvagerie... Il part de loin le pauvre.





Il me semble pourtant que s'il y a bien un animal qui existe encore en nombre suffisant pour ne pas mettre en péril la survie de l'espèce sur un plateau de tournage, et que l'on sait à peu près dresser à faire n'importe quoi, c'est le iench. Encore hier je voyais un guignol qui filmait son petit chien en train de faire de la trottinette en bas de chez moi... Mais surtout, comment ont-ils osé, pour ce film, adapté de ce livre, entièrement consacré à décrire comment l'animal sauvage ancestral ressurgit au plus profond d'un clébard de compagnie, faire jouer le chien à un crétin couvert de capteurs pour ensuite nous le dégueuler en CGI ? Je pense qui plus est avec une profonde tristesse à Harrison Ford qui a passé tout le tournage seul face caméra, et qui a dû rentrer chez lui un bras en écharpe à force de le tendre dans le vide. Fallait pas signer, vieux. 


L'Appel de la forêt de Chris Sanders avec Harrison Ford et Omar Sy (2020)

13 janvier 2018

The Naked Kiss

The Naked Kiss, incompréhensiblement retitré Police Spéciale en France, frappe d'emblée. Dès les premiers plans, le spectateur se prend des beignes, et c'est l'héroïne du film, Kelly (Constance Towers) qui les lui file. Enfin une affiche de cinéma qui mériterait cette sempiternelle accroche : "Le film coup de poing !" (je n'ai jamais pigé pourquoi tant de de distributeurs et de critiques font de la pub pour ce film, Coup de poing... passons). Kelly passe d'ailleurs une bonne partie du reste du film à distribuer les mandales, et tout le monde y passe ou presque, de son mac, un salaud qui lui doit de l'argent et lui a rasé le crâne, à Cathy, la mère maquerelle du patelin où elle atterrit trois ans plus tard, et jusqu'à son quasi-futur-mari. Ex-prostituée en quête de rémission, trouvant son bonheur dans un centre médical et éducatif d'aide aux enfants handicapés, Kelly ne se laisse pas faire, et tabasse si besoin tout ce qui la menace, menace d'autres femmes ou menace les fillettes dont elle s'occupe. La scène d'introduction pose donc le personnage sans détour et sans préambule, avec une force folle. Kelly y roue son proxénète de coups de godasses, perd sa perruque, récupère son argent puis se recoiffe, se recompose un visage, se réinvente, devant un miroir, le temps du générique.




Film féministe, The Naked Kiss montre la lutte d'une femme pour s'émanciper du joug masculin et du poids du regard de la société patriarcale sur les prostituées déclassées. Parfois foutraque, semblant maladroit, surtout dans sa première partie, avec ce montage en forme de sauts de cabri dans un récit hyper-brut et sans transitions, le film trouve tout de même son rythme et dégage rapidement une puissance pas banale, malgré quelques ficelles dirons-nous épaisses (la longue scène où les enfants chantent avec Kelly, que j'aime beaucoup mais qui peut peser, ou le finale devant la prison). Des scènes plus particulièrement maîtrisées surgissent et marquent, comme ces plans où Kelly est muselée à l'image par l'ombre d'un barreau de sa cellule alors qu'elle tente d'interpeller une enfant victime de viol. L'espèce de brutalité rageuse du cinéaste, trouvant un écho dans le personnage si charismatique incarné par la puissante Constance Towers, emporte le tout.




On pourrait aussi s'interroger sur les fantômes d'un film dont l'héroïne apparaît crâne rasé, qui se bat pour aider des enfants handicapés et mettre au jour ce que la bonne société fortunée, ici incarnée par un parvenu pédophile, se permet dans l'omerta générale, quand son auteur, Samuel Fuller, fait partie de ceux qui ont filmé la libération des camps de concentration et d'extermination nazis. Quoi qu'il en soit, reste un film réalisé en 1964 qui laisse aux femmes le soin d'empoigner leur destin, dont l'héroïne ne cède pas longtemps au charme d'un mariage avantageux ayant tout du pacte faustien (très belle scène où Grant diffuse à Kelly un film de ses vacances à Venise pour transformer son sofa en gondole et l'embarquer dans une idylle chimérique). The Naked Kiss remet en cause les codes (Kelly ne peut pas digérer que Grant la qualifie "d'anormale") et les silences d'une société oppressive, et remet un peu de la marge (la femme marquée, les enfants handicapés devenus, sous la garde de cette dernière, une bande de pirates) au centre, avec cette poigne caractéristique de son auteur.


The Naked Kiss de Samuel Fuller avec Constance Towers, Michael Dante, Anthony Eisler et Virginia Grey (1964)

23 juillet 2008

Le Stade de Wimbledon

En 2002, Mathieu Amalric, fort de son expérience sur Mange ta soupe, décide de tourner un nouveau film, pour le grand écran cette fois-ci, mais toujours court de 70 petites (et savoureuses) minutes. Il raconte qu'il a pris un livre au hasard dans la bibliothèque familiale, prêt à l'adapter au petit bonheur la chance. Il est tombé sur Le stade de Wimbledon, de Daniele Del Giudice. Un roman qui raconte les pérégrinations d'un jeune homme parti à Trieste enquêter sur un écrivain qui n'a jamais écrit. Amalric tombe aussitôt amoureux du roman et il part rencontrer son auteur, bien décidé à en tirer le film qu'il s'était juré de faire coûte que coûte. Simplement, et l'auteur du roman s'en amuse, le jeune enquêteur deviendra dans le film une jeune femme. Une jeune femme qui aura les traits de Jeanne Balibar, évidemment. La première séquence du film donne le ton : à bord d'un train, la caméra d'Amalric filme l'actrice puis nous représente son regard, rêveur et contemplatif, coloré par une photographie précise et ouatée tout à la fois, lumineuse en un mot. Mais le train en route pour Trieste s'arrête sur la voie. Il n'arrivera jamais en gare. Sur les conseils d'un voyageur, la jeune femme décide de rejoindre la ville à pieds, par des chemins de traverse, déjà en décalage à flanc de falaise dans sa robe et sur ses talons, admirant la ville d'un point de vue privilégié grâce à ce trajet interrompu avant son terme.



Truffaut disait "faire un film contre le précédent" et Amalric s'en acquitte. Contre l'autobiographie sous-jacente de Mange ta soupe, Le stade de Wimbledon s'inspire d'un roman tout étranger ; à la stagnation du premier vient se substituer l'incessante bougeotte du second ; enfin, à l'abondance sans caractère d'objets-livres s'oppose la quête d'un seul, qui n'existe pas. Amalric tourne son film à divers moments au cours d'une année entière, à l'image de son personnage qui revient à intervalles irréguliers à son labeur. Il n'écrit pas d'adaptation et tourne sans scénario, seulement muni d'un exemplaire du roman de Del Giudice. La jeune femme interprétée par Jeanne Balibar arrive au début du film à Trieste, où vécut Bobi Wohler jusqu'à sa mort quelques années plus tôt. Complètement fascinée par ce grand intellectuel, ce penseur brillant, proche de tant d'écrivains, la jeune femme se demande pourquoi il n'a jamais écrit (entendez "publié"). Au fil des allers et retours à Trieste, au gré des rencontres, la personnalité et le mystère de cet homme de lettres sans écrits commence à se dessiner et parallèlement à cela la quête devient de plus en plus floue pour la jeune instigatrice. Encore une fois chez Amalric, tout n'est qu'une histoire de livres où se croisent l'essentiel et le dérisoire.



Le style d'Amalric cinéaste se précise, s'affine, se grandit. Il y a dans ce film une grâce permanente, un plaisir de l'image, la création d'un temps unique propre à son auteur et qui s'affirme, s'épanouit dans une quintessence de lumières et d'intelligence. Ce film c'est avant tout celui d'un homme qui filme la femme qu'il aime. Amalric filme sa Jeanne Balibar, il l'aime, et ça suffit à faire un grand film quand son auteur a du style et du temps, un temps à lui qu'il nous permet de partager. Il le dit lui-même : "Fuller disait a film is a girl and a gun, moi je n'avais que Jeanne et le soleil, alors pour moi un film c'était a girl and the sun".


Le Stade de Wimbledon de Mathieu Amalric, avec Jeanne Balibar (2002)