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16 octobre 2024

The Harbinger / The Witch in the Window

 
 
Oubliez Ari Aster, Robert Eggers et Jordan Peele, ces pâles figures de proue de cette soi-disant elevated horror, autant de tocards qui pètent plus haut que leurs culs et sont pourtant infoutus de réaliser un seul vrai bon film de bout en bout. Tandis qu'ils font la une des plus respectables revues consacrées au cinéma et que leurs critiques les plus mal avisées et connectées les citent systématiquement dans leurs sordides tops annuels ou bi-mensuels, le persévérant Andy Mitton, loin des radars, va son chemin, en toute discrétion, voyant au mieux ses œuvres modestes, qu'il scénarise, monte et met également en musique, diffusées sur des plateformes spécialisées au flair bien affûté. La comparaison est sciemment provocatrice, certes, mais vous aurez compris que je ne suis fan d'aucun des cinéastes susmentionnés et il y a de quoi être attristé quand on constate le manque de notoriété d'Andy Mitton et les notes cruelles que ses petits films récoltent sur les databases les plus fréquentées – parmi ces films, seul le laborieux We Go On, co-réalisé avec Jesse Holland et en grande partie flingué par son acteur principal, paraît mériter une certaine sévérité, tant il n'amène rien de neuf sur un thème rebattu (la vie après la mort) et pourrait refroidir les plus bienveillants spectateurs.

Après avoir été accueilli outre-Atlantique sur Shudder, The Harbinger était visible par chez nous sur Shadowz, qui a eu le bon goût de nous le proposer l'année passée dans le cadre d'un marathon horrifique spécial Halloween. Il s'agit déjà du quatrième long métrage du cinéaste américain spécialisé dans l'horreur qui, dans chacun de ses films, s'intéresse toujours de près à ses personnages, prend le temps de les faire exister, et cherche à aller au-delà du frisson facile en peaufinant de belles atmosphères desquelles surgissent toujours quelques grands moments d'angoisse. Peut-être tourné en plein confinement et avec trois bouts de ficelle, The Harbinger semble a priori causer du Covid, du confinement et de ses tristes effets sur les plus fragiles d'entre nous par le biais du récit d'un lent effondrement mental où hallucinations flippantes et réalité déprimante vont de plus en plus intimement s'entremêler. Plus généralement, le film aborde le sujet de la dépression de manière assez frontale et courageuse, ce qui l'empêche au passage d'être trop directement associé à la seule période de la pandémie et lui permet d'être plus atemporel.

 

 
Au-delà de ça, The Harbinger constitue également une très simple et belle histoire d'amitié. On y suit en effet une jeune fille qui, suite à l'appel au secours d'une vieille amie, s'affranchit du confinement strict respecté par sa famille pour aller lui rendre visite, l'aider et passer du temps avec elle dans son appartement délabré. Andy Mitton utilise intelligemment les divers éléments associés à la crise sanitaire, à commencer par la paranoïa ambiante fondée sur la peur irraisonnée d'être contaminé et le port du masque évidemment susceptible de divulguer n'importe quelle monstruosité inattendue. Autant d'outils qu'il place au service de son récit d'horreur avec une malice qui relève de l'évidence. Il reprend aussi le fameux masque porté par les médecins de peste pour habiller la sombre entité qui symbolise la menace dépressive omniprésente. Avouons qu'après une première heure rondement menée, le cinéaste semble ici avoir eu quelques difficultés à boucler son récit, on regrette ainsi un petit ventre mou où l'on ne sait plus trop où il veut en venir. Heureusement, il retombe tout de même sur ses pattes en beauté avec une ultime scène toute en sobriété, au pessimisme accablant mais hélas sensé, conclue d'une pirouette des plus logiques.

Quelques années auparavant, Andy Mitton avait signé une autre bobine horrifique de la plus belle eau, le plus abouti et plus court The Witch in the Window qui, quant à lui, nous racontait une belle histoire d'amour filial entre un père et son jeune fils derrière ce qui se présentait d'abord comme un bon vieux film de maison hantée. En réhabilitant une vieille ferme perdue dans le Vermont, un homme et son fils sont confrontés à l'esprit de son ancienne propriétaire, une femme à la solide mais ambiguë réputation de sorcière dont on évitait jadis de s'approcher de trop près du territoire. En réalité, le papa veut retaper cette jolie baraque dans l'espoir de donner un nouveau souffle à son couple qui bat méchamment de l'aile, comme on l'a compris dès la première scène, à la tension domestique sèche et des plus crédibles. La rupture définitive et le divorce planent, le garçonnet en souffre en silence, croyant au rêve de son père et s'accrochant au vain espoir de voir ses parents réunis dans une maison qui, sur le papier, a effectivement tout pour plaire à sa maman. Sauf que la sorcière s'avère assez possessive envers les infortunés, désireux de vivre chez elle. Et c'est l'occasion pour le réalisateur de déployer son sens de l'atmosphère manifeste et de nous proposer quelques pics de terreur véritables qui nous scotchent à notre fauteuil.


 
 
Lors de scènes a priori anodines où nous voyons père et fils s'affairer autour de la maison pour lui refaire une beauté, Andy Mitton joue brillamment de la profondeur de champ, sur ce qui peut se jouer en arrière-plan, en invitant le spectateur à être aux aguets, à guetter la moindre apparition fantomatique de ladite sorcière, illustrant littéralement, à plusieurs occasions, avec cette simplicité chère aux grands talents, le titre de son œuvre pleine de modestie. Il se montre dans le même temps capable de mettre en boîte des scènes au suspense étouffant, sans utiliser de ficelles faciles, mais en jouant avec brio sur l'attente, la crainte de voir enfin. Un autre grand moment d'effroi nous fait partager les hallucinations d'un père dont le chagrin l'amène à imaginer une réconciliation désespérée. Une scène patiemment amenée, au dénouement aussi glaçant qu'attendu, qui parvient même, et c'est bien là le plus dur, à nous émouvoir. Si les comédiens sont irréprochables (en particulier le daron Alex Draper qui, en outre, a de faux airs de leader quinqua d'un respectable groupe d'indie rock du nord-ouest américain), c'est aussi les dialogues du cinéaste qui sonnent justes et évitent savamment les clichés redoutés. Cette histoire de sorcière est donc avant tout le prétexte pour nous proposer un film sensible et délicat, où nous sommes touchés par ce que vivent des personnages bien caractérisés et par les enjeux dramatiques dévoilés progressivement. On prend autant de plaisir à le regarder qu'à lire une nouvelle fantastique écrite par un maître. Du velours pour les amateurs de frissons distingués, d'ambiance soignée, d'horreur réellement intelligente, qui s'en régaleront en déplorant, comme moi, que l'auteur ne bénéficie pas d'une plus grande renommée tout en se réjouissant d'avoir affaire à une obscure pépite injustement méconnue. Non, vraiment, croyez-le ou non, Andy Mitton est parmi la crème du cinéma d'horreur indépendant américain du moment.


The Harbinger d'Andy Mitton avec Gabby Beans, Emily Davis et Raymond Anthony Thomas (2022)
The Witch in the Window d'Anty Mitton avec Alex Draper et Charles Everett Tacker (2018)

17 novembre 2020

His House

Bienvenue dans le haut du panier des films Netflix, ce qui est évidemment un compliment à relativiser... D'ailleurs, His House n'est pas une production Netflix à proprement parler, la plateforme s'est contentée d'acheter les droits de distribution pour mieux proposer le film à ses abonnés à la veille d'Halloween, ajoutant ainsi avec opportunisme un titre horrifique inédit, plutôt intelligent et dans l'air du temps, à son catalogue. Le premier long métrage écrit et réalisé par le jeune cinéaste anglais Remi Weekes s'inscrit en effet quelque part entre le cinéma social britannique et celui, d'épouvante plus en vogue, de l'américain Jordan Peele. Nous y suivons un couple de réfugiés qui a fui la guerre civile qui ravageait son pays pour l'Angleterre, où ils se retrouvent logés dans une maison vétuste, quelque part en banlieue de Londres. Ils ont perdu leur fille durant leur périple jusqu'en Europe et cette perte tragique continue de les hanter, à moins que ce ne soit leur nouveau logement, dont de sombres menaces suintent des murs pourris...




Rencontre du film social et du film de maison hantée, His House apparaît beaucoup plus réussi dans son versant réaliste. Le couple de réfugiés est incarné par deux acteurs charismatiques (Wunmi Mosaku et Sope Dirisu) qui réussissent à être très crédibles dans leurs rôles, en y apportant une belle humanité. Nous ressentons immédiatement de l'empathie pour eux et nous avons juste envie de les voir kiffer, que cette chienne de vie leur sourit enfin. Les meilleures scènes sont celles où nous les voyons confrontés au système anglais, fait de contrôles hebdomadaires obligatoires et d'une série d'impératifs qui paraissent contradictoires. Sommés de s'intégrer, les deux réfugiés sont toutefois isolés dans un quartier craignos et il leur est interdit de trouver ce travail qui serait synonyme de source de revenu autre que la maigre pension qui leur est accordée. Continuellement rappelés à leur soi-disant chance de bénéficier d'un vaste logement, plus grand que les appartements de leurs contrôleurs envieux, et dont l'insalubrité est ignorée, leur statut est fragile et précaire. Nous ressentons suffisamment toute la pression qu'ils subissent au quotidien, leur souffrance et leur manque de repère dans ce nouvel environnement grisâtre et si peu accueillant, qui ne les aide guère à s'affranchir de leur lourd et douloureux passé.




Côté horreur et fantastique, en revanche, c'est un peu moins ça... Comme bien des films de maison hantée, His House est trop répétitif, comme s'il était indispensable de placer des scènes de trouille à un rythme très régulier, histoire de procurer au spectateur les frissons attendus, de ne pas prendre le risque de le perdre ou de l'ennuyer. Bien que ces scènes horrifiques convoquent un imaginaire assez original pour le genre, permettant au cinéaste de nous livrer deux ou trois visions de cauchemar saisissantes, elles sont parfois longuettes et constituent peut-être les moins intéressantes de l'ensemble, parasitées aussi par un penchant pour les jumpscares qui pourra en lasser certains. Le film souffre en outre d'une construction balourde, avec un dernier tiers trop explicatif, trop surligné, laborieux. L'histoire s'avère plutôt solide et son espèce de twist fonctionne assez bien, mais elle échoue alors à nous emporter pour de bon, à plus franchement nous émouvoir. Remi Weekes a cependant le mérite de nous apporter tous les éclaircissements espérés, loin de cette vilaine tendance qui consiste à trop peu en révéler, à épaissir un mystère en réalité bien pratique pour cacher, en vain, les lacunes et la minceur de scénarios paresseux, laissant sur sa faim une audience qui n'est pas dupe. Ici, tout s'éclaire convenablement, certes, mais nous aurions préféré plus de fluidité et de subtilité. Si His House a donc de vraies et louables qualités, proposant même quelques belles choses et exploitant comme il peut une idée de départ originale, osée et intéressante, il est tout de même assez loin de convaincre totalement. Finissons sur une note positive et admettons que cela reste très encourageant pour un premier film.


His House de Remi Weekes avec Wunmi Mosaku et Sope Dirisu (2020)

10 août 2019

Midsommar

Ari Aster est un cinéaste très doué, ça ne fait désormais plus aucun doute. Il est l'une des meilleures choses qui soient arrivées au cinéma d'horreur américain ces dernières années, je suis également d'accord là-dessus, bien qu'il faille lourdement relativiser cette affirmation en prenant en compte la faiblesse de la concurrence. Jordan Peele, par exemple, autre américain porté aux nues par la critique après seulement deux films aux thématiques similaires, ne lui arrive pas à la cheville ; en attendant aussi de découvrir The Lighthouse de Robert Eggers. Très peu de réalisateurs spécialisés dans le genre affichent aujourd'hui la même maîtrise et attestent d'une telle inventivité formelle, la plaçant au service de scénarios qui portent une vraie signature personnelle. Parce qu'Ari Aster a déjà une patte bien reconnaissable, des thèmes récurrents et un style remarquable, tout plein d'atouts qui expliquent une reconnaissance critique acquise en l'espace d'un an à peine et une place de choix aussitôt gagnée dans le cœur de la plupart des amateurs de frissons exigeants. Midsommar est son deuxième long métrage, après le déjà très remarqué Hérédité sorti en 2018, et il vient, pour beaucoup d'observateurs comme pour moi, confirmer tout son talent.




Ari Aster fait preuve d'une ambition rare et réjouissante, élevant un genre qu'il prend très au sérieux sans jamais toutefois manquer de le colorer d'un humour noir et pince-sans-rire bienvenu, qui a pour effet salvateur d'alléger un peu la barque dramatique conséquente de ses scénarios. Le bonhomme, qui nous décrivait dans son précédent opus l'explosion d'une famille ultra dysfonctionnelle, ravagée par la maladie mentale, le deuil et la dépression, a en effet toujours la main particulièrement lourde. Ici, l'introduction nous propose rien de moins qu'un suicide collectif familial impactant de plein fouet le personnage principal, Dani (Florence Pugh), une jeune femme bientôt amenée à suivre son compagnon (Jack Reynor) et ses trois potes dans la campagne du nord de la Suède, à la découverte d'une étrange communauté et de son culte religieux célébrant le solstice d'été. Elle ignore que ce petit séjour scandinave mettra à rude épreuve son couple déjà en sursis, menaçant ainsi le seul semblant de noyau familial qui lui reste...




Nous sommes d'emblée intrigués par la manière qu'a Aster de planter le décor et de nous plonger dans le bain. On pourrait se croire en terrain archi connu et rebattu, l'horreur sectaire étant très en vogue ces derniers temps, mais le cinéaste parvient toujours à trouver un ton légèrement en décalage, à surprendre juste ce qu'il faut, pour nous maintenir curieux et alerte, tout en ravissant régulièrement nos rétines avec le choix de cadrages judicieux, souvent déconcertants, et un montage étonnant, accompagné d'un travail saisissant sur le son. En pleine cohérence avec son œuvre antérieure, Ari Aster aborde les mêmes thèmes : le deuil, les névroses familiales, la dépression, le délitement du couple et l'embrigadement religieux. Ce coup-ci, il vise plus directement le trip hallucinatoire, le pur cauchemar filmé, distillant quelques moments chocs d'une morbidité insolite, des images gores très frontales, et cherchant à instaurer une ambiance bizarre par la description précise et patiente des rituels païens et des coutumes cheloues de cette communauté aux croyances ancestrales fort bien ancrées. Midsommar s'inscrit pleinement dans la veine de l'horreur sectaire et folklorique, en digne héritier du film culte de Robin Hardy, The Wicker Man, dont il ne cache jamais sa filiation directe et s'amuse même du fameux twist final. Son intelligence est de nous dépeindre cette joyeuse petite communauté de manière presque neutre, et non bêtement négative comme l'aurait fait un réalisateur quelconque. Cela a le mérite de nous amener à nous questionner sur notre rapport aux religions, aux traditions et aux croyances, avec un regard nouveau.




Une fois débarqué en Suède, Ari Aster nous saisit de jolie manière avec de belles promesses d'horreur en plein air, en plein soleil, là où d'ordinaire elle ne surgit jamais avec un tel éclat. L'atmosphère est plutôt réussie, s'appuyant notamment sur des décors très soignés, où le souci du détail s'observe dans chaque recoin de l'image, et des effets spéciaux simples, efficaces et réussis. Ça fait plaisir à voir et on aimerait pouvoir s'emballer complètement, que tout cela décolle pour de bon. Hélas, malgré toutes ces qualités qui sautent littéralement au yeux, force est de constater qu'il manque encore quelque chose... Ça coince quelque part. Il manque un truc pour que je ressorte totalement convaincu et emballé par ce film si séducteur. J'en viens à penser qu'Ari Aster est parfois trop ostensiblement à la recherche du cadrage bizarre et déconcertant, du plan séquence ou du mouvement de caméra qui en met plein la vue et nous fout sur le cul, là où il ferait peut-être mieux de se montrer plus mesuré, de mettre de côté son style et sa virtuosité, pour se concentrer davantage à faire vivre son récit et, surtout, ses personnages. Ari Aster ne se focalise pas assez sur son héroïne, il ne choisit pas de nous faire vivre ce séjour à travers ses seuls yeux et son unique point de vue, il s'éparpille beaucoup trop et c'est sûrement ça le plus gros problème de Midsommar.




Nous ne ressentons aucune espèce de compassion pour cette bande de jeunes étudiants, des garçons assez détestables et fort peu intéressants, dont la bêtise et la lâcheté machistes servent le propos du film mais nuisent à notre implication. En fait, c'est tout juste si nous partageons les tourments terribles que traverse la pauvre Dani, incarnée par une Florence Pugh irréprochable mais peut-être trop naturellement radieuse pour un tel rôle. Will Poulter, l'obsédé sexuel de la troupe, avec sa tronche impossible et ses quelques répliques amusantes, est très bien aussi là-dedans, mais on se contrefout de ce qui pourra bien lui arriver, à lui comme aux autres. Ils disparaissent un à un, et alors ?! Mais le plus gros boulet de Midsommar s'appelle Jack Reynor, un acteur effroyablement lisse et fade, dont on pourrait trouver mille clones dans les séries US actuelles, qui joue donc le boyfriend de Dani. C'est une erreur de casting manifeste ! Il faut cependant préciser que son personnage n'a aucun intérêt non plus, seulement condamné à être un petit-ami pourri, fantomatique, aux bras ballants et aux t-shirts informes, oubliant l'anniversaire de sa compagne et essayant pitoyablement de sauver les meubles. Le boulet du film c'est lui, je vous le dis ! Son personnage est si peu incarné que cela parasite les scènes dont il est l'élément central, comme par exemple lors de cette insensée cérémonie d'accouplement. Dommage...




Si, grâce à son charme visuel incontestable et sa mise en scène flamboyante, Midsommar n'ennuie jamais malgré les 2h27 qu'il affiche au compteur, son rythme s'avère progressivement défaillant, sans la réelle montée en régime attendue et espérée, à tel point qu'il semble manquer un dernier acte. Par ailleurs, il faudra dire à Ari Aster qu'il ne suffit pas d'accumuler les horreurs et les bizarreries pour entretenir le mystère et développer une véritable tension anxiogène. La surenchère qu'il applique ici, et qui était aussi de mise dans Hérédité, s'avère encore une fois trop peu opérante. Paradoxalement : plus court, plus condensé, délesté de quelques scènes où l'on est uniquement dans la redite et où l'on suit des personnages dont on se fiche pas mal, le film aurait sans doute été bien plus percutant et mémorable. L'effet recherché paraît ici dissout et on ne ressort pas KO ni sonné de la drôle d'expérience proposée par le cinéaste. Avouons tout de même que Midsommar fait du bien dans le paysage cinématographique actuel et qu'il est plaisant de voir débarquer en salles une telle curiosité, intelligente et si éloignée des clichés habituels. Il y a de très belles choses dans Midsommar et ce film, riche et retors, s'il ne vise pas la peur immédiate, ne manque pas complètement de nous interroger, générant un malaise léger et diffus. Il n'y arrive cependant pas autant qu'espéré et ses faiblesses m'ont encore l'air assez criantes, me plongeant dans des sentiments partagés qui doivent expliquer aussi cet article un brin indigeste. Un jour peut-être, Ari Aster trouvera enfin l'équilibre idéal et nous proposera un film aussi brillant que lui. 


Midsommar d'Ari Aster avec Florence Pugh, Jack Reynor, William Jackson Harper et Vilhelm Blomgren (2019)

14 mai 2017

Get Out

Un carton inattendu au box office, des critiques dithyrambiques à la pelle, saluant combien le film tombe à pic et résonne dans l'actualité de l'Amérique de Donald Trump, je ne pouvais pas rester très longtemps sans avoir vu Get Out, le nouveau phénomène du cinéma d'horreur indé US. Il s'agit du premier long métrage de Jordan Peele, un comique américain apprécié qui s'essaie donc au genre en abordant de manière très frontale la question du racisme, à travers le récit glaçant de la première venue en belle famille wasp d'un jeune photographe noir. J'étais très curieux de découvrir comment les choses allaient tourner mais il faut avouer que j'étais également un peu méfiant à l'égard d'un tel buzz... Et ma méfiance a hélas été confortée.




Get Out a des qualités indéniables, mais toutes relatives : celles du rythme et de l'efficacité. Mais à l'exception de quelques bonnes idées qui se comptent sur les doigts de la main, Jordan Peele s'avère bien incapable de faire réellement naître la tension et sa mise en scène apparaît vite très limitée. On a un peu l'impression d'être devant une série tv un peu soignée, les acteurs n'aidant pas. C'est ici le talent de scénariste de Jordan Peele qui lui permet de tenir la longueur, car Get Out a cette capacité qu'il faut bien lui reconnaître : il parvient à nous captiver du début à la fin, à nous laisser toujours dans l'expectative, désireux de connaître la suite des événements. Tout s'enchaîne à un bon rythme, et le cinéaste tient la cadence, malgré des incohérences qui nous agacerons seulement plus tard. 




Le temps du film, nous sommes donc dedans, bien scotché devant, et il n'est pas question d'en sortir, malgré la lourdeur du message asséné que l'on doit supporter dès les premières minutes et en dépit d'un côté prévisible, inéluctable, fataliste, des événements racontés. Une fois que le générique final se met à défiler sous nos yeux, nous nous rendons compte de la vacuité et de la facilité de l'ensemble. Et quelques heures plus tard, il n'en reste plus rien. Get Out, c'est 100 minutes que l'on trouvera plus ou moins divertissantes, à passer de préférence entre amis ou dans une salle réceptive, avec l'envie de rire ensemble, mais 100 minutes qui ne laissent finalement aucune trace, si ce n'est un léger agacement... 




A posteriori, on s'interroge même sur l'intérêt de certaines directions choisies par l'auteur et je recommande ici à ceux qui n'ont pas encore vu le film de fermer les yeux sur les lignes suivantes. Quel intérêt, par exemple, d'effectuer le "transfert des esprits" par des opérations chirurgicales, alors que le scénario met d'abord en avant la manipulation psychologique via l'hypnose, si ce n'est de nous offrir quelques timides images gores ? Et, malgré l'efficacité démontrée de ce transfert, pourquoi le comportement des domestiques est alors si clairement ambigu, si ce n'est par commodité scénaristique, pour instiller le doute dans l'esprit du personnage principal et des spectateurs ? En réalité, Jordan Peele fait donc un peu ce qui l'arrange pour alimenter l'efficacité de sa vaine entreprise. 




En outre, le cinéaste ne réussit pas tout à fait son mélange des genres. Get Out a le séant entre plusieurs chaises et échoue pratiquement dans tous les domaines. L'aspect comique du film ne paraît pas poussé assez loin pour pouvoir pleinement fonctionner. Les personnages sont trop antipathiques, à commencer par l'ignoble beau-frère (le hideux Caleb Landry Jones) et sa sœur (la très télévisuelle Allison Williams), totalement invraisemblable. Même le héros, incarné par Daniel Kaluuya, paraît bien fade et on se fiche un peu, au fond, de ce que sa belle-famille lui réserve. Son ami douanier (Lil Rel Howery), seul rôle ouvertement comique, est presque drôle. J'ai bien dit presque. On rigole à peine quand, après le carnage, il dit très simplement à son pote "Je t'avais bien dit de ne pas y aller".




Get Out aurait aussi pu s'inscrire à point nommé dans cette vague de peur sectaire, très productive ces dernières années (qui a donné lieu à quelques réussites comme Kill List, Faults ou Sound of My Voice, et quelques autres tentatives plus ou moins ratées telles Red State, Martha Marcy May MarleneThe Sacrament ou, tout récemment, The Invitation), en nous dépeignant une grande famille wasp aux pratiques et aux idées bien étonnantes. Mais là encore, c'est très pauvre et un peut trop benêt. Nous ne ressentons aucune espèce de paranoïa au milieu de tout ce beau monde, cet aspect-là étant totalement survolé. Le film a aussi bien du mal à se faire une place au sein de ses aînés. On pense d'ailleurs beaucoup à The Stepford Wives, le thriller satirique de Bryan Forbes, adapté d'un livre d'Ira Levin, où ce sont les femmes qui étaient vidées de leur humanité ; mais cette référence en dit également assez long, car on était déjà bien loin du chef d'oeuvre en 1975... 

Get Out est donc simplement un joli coup. Un film intelligemment opportuniste et en réalité assez bête que l'on aura tôt fait d'oublier. Une déception.


Get Out de Jordan Peele avec Daniel Kaluuya, Allison Williams, Catherine Keener et Bradley Whitford (2017)