17 janvier 2019

Les Prédateurs

Je ne m'attendais pas à tomber un jour sous le charme d'un film de Tony Scott ! Et pourtant... Depuis longtemps attiré par The Hunger (connu par chez nous sous le titre Les Prédateurs), du fait de son statut d’œuvre culte et de son trio d'acteurs étonnant, je m'y suis enfin risqué et, si les premières minutes m'ont fait craindre de rester sur la touche, j'ai ensuite été progressivement envoûté par ce film de vampires atypique qui nous propose une belle relecture du mythe. Catherine Deneuve y incarne Miriam, une vampire immortelle vivant en couple depuis quelques centaines d'années avec John, joué par David Bowie. Ce dernier se voit vieillir à vitesse grand V, sa jeunesse éternelle lui filant entre les doigts, en même temps, semble-t-il, que l'amour que lui porte Miriam. C'est alors que le couple se rapproche d'une scientifique, campée par Susan Sarandon, dont les études portent justement sur le vieillissement, et qui va taper dans l’œil de Miriam.






Ce n'est pas pour son scénario d'une grande simplicité que le film séduit, mais par son atmosphère très travaillée, ses acteurs si intelligemment employés et sa façon habile d'aborder les grands thèmes liés aux vampires (immortalité, homosexualité, dépendance et compagnie), en pleine résonance avec son époque (le virus du sida était découvert en 1983), encore et toujours d'actualité. Si les premières minutes peuvent décontenancer, elles annoncent pourtant bien la couleur avec ce montage alterné assez brutal entre une prestation live du groupe de rock gothique anglais Bauhaus, jouant un morceau intitulé Bela Lugosi's Dead lourd de sens, et la soirée de prédateurs du couple Bowie/Deneuve, de sortie en boîte pour s'adonner à son festin sanglant hebdomadaire. La séduction érotique précède la mise à mort soudaine de leurs invités, le tout entrecoupé d'images du chanteur de Bauhaus gesticulant derrière une grille. Intrigant...






Tony Scott nous montre dès le départ qu'il ne s'embarrasse pas du folklore classique des vampires. Son duo ne craint pas spécialement le soleil, l'ail ou les crucifix mais semble préférer la vie nocturne, l'oisiveté et le luxe, se baladant dans des accoutrements particulièrement chics et enchaînant les clopes dans des poses bien étudiées (ce qui peut d'abord gonfler un peu, avant que cette habitude se fasse moins voyante). Catherine Deneuve et David Bowie nagent en plein spleen dans leur vaste demeure, un immeuble new-yorkais rempli de reliques de leur si riche et lointain passé. Tony Scott installe efficacement le décor en nous livrant quelques jolis plans crépusculaire de New York et en filmant ses acteurs comme des ombres mystérieuses et hors du temps, qui hantent ce cadre urbain et contemporain sans y trouver leur place, condamnées à la vie éternelle et à l'errance décalée.






Mouvements d'appareils au cordeau, clairs obscurs qui découpent les profils de personnages éclairés par une lumière diffuse, montage parfois quasi subliminal avec ses inserts symboliques, rideaux qui volent au vent et lâchés de colombes blanches... A priori, le style outrancier adopté par Tony Scott, dont on sait qu'il vient de la pub et qu'il enchaînera ensuite les blockbusters de bien plus mauvais goût, pourrait nous épuiser. Au contraire, il parvient ici à faire brillamment corps avec son sujet et à nous captiver grâce à son rythme quasi hypnotique. Le cinéaste britannique nous enveloppe dans une ambiance fascinante au goût évident de reviens-y qui explique sans doute en grande partie la réputation très enviable du film. Projeté hors compétition à Cannes en 1983 (sûrement pour embellir le tapis rouge en invitant ses stars), The Hunger reçut un accueil plus que mitigé à sa sortie mais a toujours pu compter sur des ardents défenseurs que je peux désormais aisément comprendre.






Tony Scott exploite avec beaucoup d'intelligence l'image attendue de ses trois acteurs dont l'alchimie ne manque d'ailleurs pas d'étonner. La beauté classique et froide de Catherine Deneuve sied parfaitement à la vampire immortelle qu'elle est censée incarner. Ses traits gracieux, délicats et supérieurs, son allure impeccable dans ses tenues élégantes et stylisées, son anglais monocorde et bizarre, etc, tout cela fait d'elle un vampire crédible. On croit immédiatement à la fascination qu'elle exerce chez Susan Sarandon et ses autres interlocuteurs (comme le flic de passage, à l'allure assez étrange lui-aussi puisqu'il s'agit de Dan Hedaya - dans le rayon des autres apparitions furtives qui participent, à leur hauteur, à la renommée du film, on remarquera aussi Willem Dafoe en zonard désireux d'utiliser la cabine téléphonique que squatte Sarandon).






David Bowie est impeccable dans le rôle de son compagnon : de façon assez surprenante, la star est rapidement mise hors jeu par les deux femmes attirées l'une par l'autre, et le film joue avec une ironie amère sur le rapport particulier que l'artiste multi-facettes a toujours entretenu avec son image. La scène où, dans la salle d'attente de l'hôpital, son personnage vieillit et dépérit littéralement en une après-midi, est particulièrement saisissante (les maquillages sont d'ailleurs très réussis). Enfin, Susan Sarandon, pour son look androgyne, à la fois très eighties et moderne, et pour sa présence sensuelle, paraît elle aussi idéalement choisie. Sa fameuse scène d'amour avec Catherine Deneuve ne constitue plus, aujourd'hui, l'acmé du film mais fonctionne encore joliment et s'apprécie surtout grâce au temps de séduction qui l'a précédé.






Malgré les années, The Hunger apparaît encore aujourd'hui comme une relecture vraiment intéressante du mythe et il faut bien constater que peu de cinéastes sont parvenus à le moderniser avec autant de bonheur depuis. Une autre réussite du réalisateur est de savoir s'amuser avec les éléments traditionnels vampiriques (reflets dans le miroir, pouvoir de séduction ou lien télépathique) pour des effets troublants, pleinement respectueux du genre. La première rencontre entre Miriam et la scientifique est fugace mais correspond à l'un des meilleurs moments du film, saisissant parfaitement l'attraction exercée par la vampire sur sa proie. Toujours dans l'air du temps, The Hunger met à l'honneur les femmes et nous montre même une homosexualité triomphante. La mise en scène osée de Tony Scott, qui tombera par la suite dans de tristes travers et qui flirte déjà volontiers ici avec le kitsch et le clip, produit quelques très beaux moments et donne une vraie singularité à une oeuvre néanmoins homogène. En bref, le genre de "film culte" dont on comprend tout à fait qu'il puisse avoir sa petite chapelle de fans hardcore. En ce qui me concerne, j'ai même déjà envie de m'y risquer de nouveau, maintenant que je sais à quoi m'attendre, pour vérifier si le charme opérera encore. 


Les Prédateurs (The Hunger) de Tony Scott avec Catherine Deneuve, Susan Sarandon et David Bowie (1983)

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