9 mars 2018

Raid dingue

Il était temps. Depuis des années Dany Boon, le ch'ti exilé à Los Angeles, chiale et se plaint de ne pas se voir remettre la moindre petite statuette signée César alors qu'il gagne seulement des millions d'euros avec ses films merdiques. L'injustice est réparée. Le pauvre homme, lésé pendant tant d'années, a obtenu ce qu'il réclamait. Son caprice a porté ses fruits. Et il est venu récupérer sa médaille en toute modestie, se fendant d'une ou deux petites piques ironiques, du genre "Ah ben quelle surprise !" et autres "Je vous remercie... euh non en fait c'est pas vous que je remercie". Et pourtant si, c'est bel et bien la pathétique Académie des César, qui ajoute la démagogie à la longue liste de ses défauts, qu'il fallait remercier pour ce prix. Le public, lui, il faut le remercier pour les millions d'euros, pas pour la statuette, parce qu'on ne lui a pas demandé son avis. Le seul mérite de ce film, c'est le nombre d'entrées en salles, conditionné par un matraquage promotionnel hallucinant. Mais chacun sait que tous les gens qui vont voir un film en salle en sortent comblés et ravis. C'est comme au resto, il suffit d'entrer dans un établissement pour s'être régalé. Moi, par exemple, j'ai vu Bienvenue chez les ch'tis en salle, et même si c'est vachement mieux que Raid dingue, je préférerais m'arracher un testicule que donner une voix (encore eût-il fallu qu'on nous demande de voter...) à Danny Boon pour lui décerner quelque récompense que ce soit. Raid dingue obtient à peine plus de la moyenne sur Allociné ou IMDB. Ce qui demeure fascinant, outre que Dany Boon réclame le beurre, l'argent du beurre et le cul du spectateur, outre que l'Académie cède à son délire et lui offre sur un plateau ce qu'il réclame comme un crétin, c'est que Dany Boon lui-même ne meure pas de honte en recevant un "César du public" pour un film que le public, en dehors de deux ou trois allumés, n'aurait jamais songé à nommer si on lui avait demandé de citer son film préféré de l'année. Un film mal rythmé, pénible, pas marrant pour un sou, que j'ai vu sans lui rétribuer le moindre centime. Le pouvoir des César ? Le métier de blogueur ciné ? Je ne sais pas... Mais Raid dingue est une très sombre merde, couleur charbon, ce qui est signe de maladie grave. Vivement l'année prochaine, circa février, quand Boon viendra chercher son deuxième César du public consécutif pour La ch'tite famille, probablement toujours dépourvu du moindre sentiment de honte. En attendant que la France commence à se lasser de l'accent, du mot "biloute", des bons sentiments débiles, des comédies en plâtre et de la singulière odeur d’égout qui se dégage de tout ça.


Raid dingue de Dany Boon avec Dany Boon, Alice Pol, Florent Peyre, Michel Blanc, Yvan Attal et Anne Marivin (2016)

6 mars 2018

Lady Bird

Chat ultra échaudé craint l'eau tiède ! Après les calvaires Juno, Garden State, Greenberg, The Way Way Back, Little Miss Shoeshine et compagnie, j'en passe et des pires, on s'attend toujours à fondre sur place devant la soi-disant nouvelle pépite du cinéma indé US. Vu l'emballage et l'accueil dithyrambique réservé à Lady Bird outre Atlantique, on pouvait légitimement craindre le pire. Il y avait toutes les raisons de redouter une nouvelle malédiction estampillée Sundance, dans la droite lignée, par exemple, de l'infâme Captain Fantastic, l'un des plus insupportables immondices produits récemment par l'indiewood. On pouvait aussi s'attendre à ce que Greta Gerwig, pour la première fois seule derrière la caméra, s'échine à glisser toutes ses petites idées, de mise en scène ou de scénario, pour un résultat indigeste, agaçant et méprisable. On sent effectivement l'envie irrépressible de la réalisatrice et scénariste de placer ses chansons préférées, ses anecdotes persos, ses petites blagues trop écrites et, sans doute, aussi, une part de sa propre vie. 




Mais, miraculeusement, la sincérité de la démarche de Greta Gerwig prend le dessus et son succès relatif réside principalement dans le personnage vedette incarné par une irréprochable Saoirse Ronan. Celui-ci est tout à fait à l'image du film. Il peut être énervant avec ses tics, sa chambre trop décorée, ses petites lubies, ses répliques toutes faites, mais il n'est en réalité pas si sûr de lui, il dégage une fragilité plutôt charmante et assez juste, il grandit et s'affirme sous nos yeux. En écrivant ce personnage, Greta Gerwig a évité de justesse les clichés si répandus dans cette catégorie de films et nous suivons les mésaventures de cette adolescente sans déplaisir. Lady Bird a un rythme si soutenu que l'on est vite emporté dans son récit, à condition bien sûr d'accepter ce ton particulier, entre le rire et l'émotion, que recherche très souvent l'apprentie cinéaste.




Le film nous raconte une période charnière de la vie de cette adolescente : coincée à Sacramento, son plus grand rêve est de braver la situation très modeste de sa famille et de réussir à intégrer une des universités huppées de la côte Est après sa dernière année scolaire. Nous découvrons ses premières amours, sa relation tumultueuse avec sa mère, nous la voyons en somme devenir une jeune femme. Saoirse Ronan, que nous avions découverte toute gamine il y a plus de dix ans dans le sympathique Atonement et qui nous avait déjà beaucoup plu, est une nouvelle fois impeccable. L'actrice porte le film sur ses épaules, elle y insuffle l'énergie adéquate, la fantaisie qu'il faut, sans en faire trop, en restant crédible. Elle est entourée de personnages plus ou moins réussis, mais aucun d'eux n'est purement haïssable, ce qui est déjà une rareté dans un film de ce genre. On apprécie ainsi la meilleure amie du lycée campée par Beanie Feldstein, à la présence assez rafraîchissante. Dans un rôle compliqué, puisque constamment en opposition face à sa fille rebelle et têtue, l'actrice incarnant la mère, Laurie Metcalf, ne s'en tire pas si mal.




Visuellement, le film n'est pas complètement dégueu. Flirtant avec le style Instagram mais n'y tombant pas réellement, les lumières et les cadres mettent au moins en valeur la ville de cœur de la cinéaste, Sacramento. Le montage très rapide choisi par la réalisatrice annonce et symbolise l'envergure très modeste du film, mais c'est peut-être lui, aussi, qui nous permet d'accrocher, de rester captif. Les scènes s'enchaînent, sans temps mort, comme si la plus grande inquiétude de Gerwig était de nous ennuyer, de nous perdre en cours de route. Rondement mené, Lady Bird a l'abattage d'une série télé efficace. On ne s'esclaffe pas quand Greta Gerwig l'espère, mais son petit film nous fait peut-être sourire une ou deux fois. C'est déjà plus qu'attendu. Certains dialogues ont l'air trop préparés, comme par exemple cet accrochage à la sortie du bahut entre Lady Bird et son amie. "Ta mère s'est faite refaire les seins !", "Elle avait 19 ans, on peut faire une erreur à cette âge-là !", "Deux erreurs !". On entend presque Greta Gerwig ricaner à ses propres blagues derrière la caméra, se satisfaire de ses trouvailles. Mais allez, ça passe...




Faisons donc les comptes : une BO susceptible de plaire à tout le monde, mêlant le gros hit nostalgique qui tâche (Alanis Morissette, Justin Timberlake...) à la ritournelle indé moins connue, une photographie aguicheuse et ensoleillée aux couleurs très américaines, des petits détails "mignons" glissés ici ou là, des personnages secondaires farfelus, une conclusion qui se veut poignante où la fille et la môman se réconcilient enfin... Tous les ingrédients étaient bel et bien réunis pour me mettre à cran, mais ça a plutôt fonctionné. Guilty as charged de ne pas avoir passé un mauvais moment devant (le très anecdotique) Lady Bird ! Il faut dire que j'ai vu le film en belle compagnie, aux côtés d'une fan de Frances Ha qui a eu l'impression de découvrir une sorte de préquelle au long métrage de Noah Baumbach, mise en boîte par son actrice principale et déjà co-scénariste. Ça aide. 


Lady Bird de Greta Gerwig avec Saoirse Ronan, Laurie Metcalf et Beanie Feldstein (2018)

4 mars 2018

Les Trois Jours du Condor

Robert Redford EST le condor dans Les Trois Jours du Condor de feu Sydney Pollack, un film d'espionnage sorti en 1975 à l'époque où les thrillers paranoïaques, théâtres des pires conspirations, avaient le vent en poupe. On pense notamment aux films du spécialiste Alan J. Pakula tels The Parallax View (A Cause d'un assassinat, en VF) et Les Hommes du Président avec le même Redford, mais aussi au terrible Conversation Secrète de Coppola. Le film de Sydney Pollack est-il à la hauteur des meilleurs films de ce genre produits dans les fastes années 70 du cinéma américain ? Il n'atteint guère les sommets mais il est tout de même agréable à voir. D'abord parce que l'on a aucun mal à suivre Robert Redford dans ses péripéties et ce, dès le premier plan où nous le voyons se rendre au taff sur sa mobylette, enquiquinant toutes les bagnoles autour de lui. Robert Redford est à son zénith, il peut séquestrer Faye Dunaway dans sa salle de bains, la laisser attachée à la tuyauterie des chiottes pendant des heures, et tout de même réussir à l'emballer le soir venu, quand vient le moment d'aller au lit. Il peut aussi sortir les pires banalités à propos des photographies de l'artiste Dunaway, et réussir à l'impressionner. 





Bob Redford incarne donc Joseph Turner aka "Condor" (heureusement pour le titre qu'il n'est pas tombé sur le nom de code "Buse" ou "Pigeon"), un gars qui travaille pour une petite unité de la CIA chargée de dénicher des renseignements en effectuant une veille permanente de tous les écrits publiés à travers le monde. C'est beaucoup de boulot, surtout à une époque dépourvue de l'internet... Un jour pluvieux (comme l'indique le titre, l'action ne se déroule que sur trois jours, ce qui est toujours une bonne chose pour un film de ce genre, surtout pour un Pollack, dont on se doute bien qu'il n'aurait pas tenu la cadence sur une semaine), un jour de pluie, donc, après être allé faire des courses pour la pause déjeuner et avoir déposé une réclamation auprès de son agence immobilière pour une fuite autour de l'un des vieux vélux de son appartement, Bob Redford retrouve tous ses collègues assassinés. Tous. S'engage alors une course contre la montre pour savoir qui a commis ces meurtres et comment lui échapper. Mais petit à petit, plusieurs indices poussent notre héros à penser que des agents de la CIA sont à l'origine du drame et qu'il est désormais au milieu d'une conflit qui le dépasse totalement... Bref, il est dans une merde NOIRE.





Les Trois Jours du Condor vaut le coup pour son scénario, assez limpide et compréhensible comparativement à beaucoup d'autres du même genre (en particulier l'ensemble des films de Shane Carruth), pour ses acteurs, tous très bons à commencer par Max Von Sydow génial dans la peau d'un mystérieux tueur à gages, et pour quelques scènes assez tendues où le suspense fonctionne bien, dont celle dite "de l'ascenseur" dans lequel Robert Redford se retrouve littéralement nez-à-nez avec ledit tueur. La petite romance qu'essaie de développer Sydney Pollack entre Redford et Dunaway est assez plaisante car les deux acteurs sont très charismatiques et l'alchimie est palpable, mais en dehors de cela, elle paraît bien légère et superflue. La résolution de l'intrigue, avec cet agent de la CIA désireux de provoquer une guerre au Moyen-Orient pour mettre la main sur l'or noir, a l'avantage de pouvoir sonner encore d'actualité aujourd'hui (merci George W. et tous tes potes, j'espère qu'un jour vous serez jugés comme il se doit). En bref, le film n'a pas si mal vieilli et mérite le coup d’œil, tout particulièrement pour les amateurs du genre. En ce qui me concerne, je retiendrai surtout cette scène assez tendre, vers la fin, entre Max Von Sydow et Robert Redford : le premier, bluffé par le second qui, n'étant guère un homme de terrain n'a pourtant fait qu'improviser tout le long, l'interroge avec malice sur ses choix, sur la stratégie adoptée, avec une admiration respectueuse. Un moment de calme après la tempête, de complicité après les querelles, magnifié par un duo d'acteurs en pleine forme.


Les Trois Jours du Condor de Sydney Pollack avec Robert Redford, Faye Dunaway et Max Von Sydow (1975)

2 mars 2018

Mary et la fleur de la sorcière

Gardant de bons souvenirs de Souvenirs de Marnie, je me suis rendu en salle gai comme un pinçon pour ce nouveau film d'Hiromasa Yonebayashi, premier coup d'essai du studio Ponoc, distribué en France par la mythique société Diaphana. Au coup d'envoi, puis tout au long du premier quart-temps, Yonebayashi, le jeune artiste issu des studios Ghibli, a su me cueillir. La scène d'introduction, in medio stat virtus, comme on dit, est une séquence d'action tout feu tout flamme, sans préambule et pleine d'étrangeté, qui nous emporte en moins de deux. Puis c'est le calme après la tempête, un calme reposant et accueillant, avec ce long moment où l'héroïne du film, Mary, jeune fille maladroite mais toujours soucieuse de bien faire, vivant depuis peu chez sa tante, en compagnie d'une servante et d'un jardinier nommé Zébédée, nous est sereinement présentée. On répond toujours présent quand elle découvre, guidée par un chat noir, une fleur étrange et, de proche en proche, un balais à chiotte abandonné dans la forêt. Mais à partir de cette découverte, et dès que la jeune fille, apprivoisée par ledit balai, est emportée vers une académie de sorcellerie dans les nuages, on commence à se poser des questions.




Oui, c'est là qu'on commence à perdre le fil. D'abord parce que cette académie n'a pas grand chose de fascinant. Elle est moins étonnante à découvrir que le simple balai brosse pris dans des branchages qui conduit l'héroïne jusqu'à elle. Il se produit une chute de l'éblouissement, paradoxalement, au moment où la fillette s'élève vers le merveilleux. Ensuite parce que les personnages qui s'illustrent en ce nouveau lieu, à l'image d'ailleurs de Peter, le jeune voisin dont Mary semble assez vite éprise, manquent de caractère, de sens et de saveur. C'est vrai du gardien des balais, Flanagan, purement décoratif, mais aussi de la directrice de l'école, Madame Mumbletchuk, et de son bras droit le Docteur Dré. Ces deux-là, primordiaux dans l'intrigue, sont un brin plus caractérisés que les autres, mais, pour le coup, ce sont leurs motivations qui nous échappent. Nous sommes en présence de deux sorciers ayant fondé une académie voilà des années pour guider de jeunes disciples dans la joie et la bonne humeur vers les attraits de l'ensorcellement mais qui, ayant tourné fous sous l'emprise d'une fleur magique, tels de véritables accros à la dope, sont devenus deux raclures. Depuis, ces deux aristocrates irritants ont pour projet, plutôt démocratique au fond, d'utiliser la puissance de cette fleur afin de décupler celle des jeunes sorciers de leur école et, à terme, de diffuser ces pouvoirs incroyables à tout un chacun. Certes, cette ambition les pousse à quelques expériences sur des animaux, métamorphosés en bestioles étranges, mais qui pourraient apprécier leur nouveau look (la métamorphose, si chère à Ovide, est dans ce film réduite à une punition pénible — abusus non tollit usum !), et sur une paire d'enfants cobayes, ainsi qu'à régulièrement foutre le feu à toute l'école.




Le problème c'est qu'on ne comprend pas grand chose à tout ça. Ces personnages veulent étendre la magie au monde entier et faire du dernier quidam un sorcier de premier ordre dans un souci de partage et d'égalité, mais ils menacent quiconque s'approche de leur école et n'est pas une sorte d'élu des dieux de la sorcellerie de le métamorphoser, en guise de châtiment. C'est d'ailleurs ce qui les conduit à transformer toute une basse-cour, et on se demande comment des éléphants ou des chats ont seulement pu approcher cette université perchée loin au-dessus des nuages... Alta alatis patent. En parlant des animaux, qui n'en a pas ras-le-bol de voir toute la faune terrestre galoper en harmonie, les héros sur le dos, pour affronter les grands méchants dans les animés japonais ? Et quid des fleurs de sorcière qui font pousser des forêts entières par un étonnant miracle, qui n'a strictement aucun lien avec l'intrigue du film ? Le motif écologique est, pour le coup, plaqué sur le scénario comme un chacal sur la soupe. Enfin, tout cela n'empêche pas Mary et la fleur de la sorcière d'être agréable à suivre et d'avoir de bons moments, mais il faudra revoir la partie "écriture de scénario" si le studio Ponoc espère tenir la longueur. Ut sis nocte levis, sit cena brevis.


Mary et la fleur de la sorcière de Hiromasa Yonebayashi (2018)

27 février 2018

La Forme de l'eau

Guillermo del Toro n'a toujours pas réglé son problème de chaises.  Après avoir cassé toutes les siennes, il a encore le cul paumé entre une paire de fauteuils. C'est son éternel problème. Ne parlons pas d'une connerie régressive sans ambiguïté comme Pacific Rim, non. Mais c'était déjà ce tangage entre deux eaux qu'on reprochait au cinéaste à l'époque du Labyrinthe de Pan, où des scènes enchanteresses avec un faune beau comme un cœur côtoyaient de longues séquences de torture en pleine guerre d'Espagne et des moments dignes du Pianiste de Polanski, où Sergi Lopez tirait des balles dans des tronches à bout portant et en gros plan. Glaçant contraste. Ici, une fois de plus, Del Toro ne sait pas qui viser. Le film semble presque s'adresser aux enfants, se présentant d'emblée comme un conte merveilleux mignon doublé d'une histoire d'amour fleur bleue, mais les parents venus avec leurs bambins dans la salle où j'ai assisté à l'événement cinématographique du siècle se sont montrés un peu gênés quand l'héroïne se masturbe dans sa baignoire les quatre fers en l'air, quand Michael Shannon pilonne sa femme sur son plumard en gardant ses chaussettes et en la muselant de sa main pleine de sang, quand Eliza, l'héroïne muette du film, tombe la chemise à la Zebda pour rejoindre le monstre sous la douche, ou quand le méchant de l'histoire, après s'être arraché deux doigts à grand renfort de bruitages gluants, tire un type par le trou sanglant qu'une balle vient de dessiner dans sa joue.




C'est tout le jeu de Del Toro, ce zapping dans les registres, mais une fois de plus c'est surtout bancal, et plutôt maladroit que fascinant. On aurait préféré un peu moins de niaiseries. Le film rend clairement hommage au Fabuleux destin d'Amélie Poulain de JP Jeunet, avec son héroïne handicapée sociale, qui se trimballe dans sa petite robe avec sa coupe au carré, fait des claquettes dans son couloir sur fond d'accordéon pour finir chez son voisin, un peintre raté reclus dans son appart qui sait "l'écouter" - quand Del Toro ne fait pas du coude à The Artist, notamment dans une scène de comédie musicale très embarrassante. On aurait surtout préféré un poil plus de trouble...




Très tôt, le bât blesse. En fait, dès l'apparition du monstre. On ne voit d'abord que sa main qui tape à la vitre, mais dès la scène suivante, la bête apparaît entièrement, sans davantage de cérémonie. Et personne ne s'étonne de l'apercevoir. C'est une créature incroyable et elle ne suscite aucune réaction particulière, pas plus chez les gens qui l'ont tirée des profondeurs que chez les femmes de ménage qui la découvrent avec nous. Certes, le merveilleux, contrairement au fantastique (et ici Del Toro a choisi son camp) repose en partie sur cette acceptation de l'impossible (Eliza va à la bête telle Alice suivant le lapin dans son terrier). Mais Del Toro oublie que le conte fait aussi la part belle à la terreur. Or, l'héroïne, ici, n'a pas peur, même une fraction de seconde, de cette chose qu'elle rencontre, y compris quand la bestiole lui hurle dessus sans ménagement au premier vrai rencard. Dans La Belle et la bête de Cocteau, ce dernier prenait la liberté, vis-à-vis du conte original, de faire s'évanouir Josette Day lors de la première irruption (pourtant assez risible) du lion humain face à elle. On partait donc de cette peur, transmise au public par cette réaction de l'héroïne à défaut de passer par l'apparence foireuse de la créature, pour ensuite assister à l'apprivoisement et à l'évolution progressive de leurs sentiments. 




Ici, et alors que la tête du monstre est assez bien fichue, aucun frisson, donc aucune évolution à l'horizon. La fille est d'emblée conquise et le spectateur n'aura jamais peur. Ce n'est pas en une scène, tardive, celle où la bête dévore la tête d'un chat, que Del Toro peut se rattraper aux branches, surtout si c'est pour nous rassurer très vite, quand le monstre, après être allé mater un film au ciné, revient à la maison, s'assoit gambas écartées façon Spiderman puis demande à ce qu'on lui caresse le crâne... En fin de compte, l'être millénaire tiré de son fleuve d'Amérique du Sud, ce dieu païen amphibie, n'est qu'un matou en chaleur. Alors que paradoxalement, physiquement, il est bien trop humain, et n'a finalement pas grand chose d'étonnant, encore moins d'affreux. Pire, Del Toro l'affuble de tablettes de chocolat et lui fait prendre en toutes circonstances des poses de dieu du stade élancé, musclé, cambré, bras légèrement écartés du buste, comme tout droit sorti d'une pub pour parfum. C'est donc ça, la "forme" de l'eau ? C'est au point que l'héroïne (et le spectateur avec elle) n'hésite pas longtemps avant de le rejoindre sous la douche pour un coït qui n'a rien de vraiment troublant (on aimerait même franchement y participer). Et pour la peur, il ne faudra pas compter sur le véritable monstre du film, le personnage du méchant, humain évidemment, incarnation de l'american way of life (Del Toro critique !), un militaire dur à cuire répondant à tous les clichés ou presque et impatient de disséquer le monstre sous-marin, incarné par un Michael Shannon à qui on a envie de dire "stop". Sans déconner, arrête maintenant Shannon, ne fais plus ça, ce genre de rôle, là, épargne-toi, épargne-nous, arrête !




Le cinéaste fin gourmet se révèle une fois de plus incapable de pondre quelque chose de véritablement intéressant visuellement (par exemple pour honorer le titre du film ! la meilleure idée est sonore : c'est peut-être ce bruit d'océan qu'on entend quand Eliza pose son oreille sur le torse de la créature), ou de parvenir à créer du trouble, pourquoi pas de la gêne, du malaise, au sein de ce qui n'est qu'un flot de bons sentiments. Del Toro n'y va pas de main morte, comme dans cette scène, au bar du coin, où en trois minutes il dénonce le mépris des homosexuels et celui des noirs dans l'Amérique des années 50 — on cherche désespérément un mexicain dans la pièce pour ramasser à son tour. Heureusement pour lui, Guillermo Del Churro maintient tout de même un rythme assez plaisant et ménage quelques touches d'humour, qui passent principalement par Dick Jenckins, le voisin chauve, et par Zelda, la collègue de boulot  loquace d'Eliza. Mais la vraie réussite du film, c'est de donner une seconde vie au Gill-Man, l'homme-poisson qu'on avait perdu de vue sur grande lucarne depuis L’Étrange créature du lac noir et ses suites. Tel Quentin Tarantino ramenant d'entre les morts quelques stars du passé, Pam Grier ou David Carradine (vite retourné entre les morts d'ailleurs, suite à une séance d'auto-érotisme particulièrement réussie), Del Toro relance la carrière du Gill-Man. Et là on dit merci.


Le Gill-Man à la grande époque, en plein âge d'or.

On n'avait plus beaucoup de nouvelles du Gill-Man sur les écrans. Les seules apparitions ou mentions publiques du Gill-Man, depuis pas loin d'une vingtaine d'années, passaient par les tabloïds ou des reconstitutions de drames sordides sur les pires chaînes de télévision américaine. Pour résumer, on se souvient que le 10 septembre 1986, après une trentaine d'années de frasques et de soirées endiablées sans pareilles organisées par le Gill-Man dans tout Los Angeles, la police retrouve, dans sa villa hollywoodienne, 3766 grammes de cocaïne après une (longue) perquisition. L'acteur aux branchies et aux ouïes encore pleines de poudre blanche est alors arrêté puis assigné à résidence. Il est ensuite condamné en première instance à 33 ans et 6 mois de prison pour trafic de drogue.


Avant / Après : à gauche, le Gill-Man participant au mondial de "La Marseille à Pétanque" en 1958 (il parviendra jusqu'en quarts de finale) ; à droite, le Gill-Man, lors de sa garde-à-vue pour trafic de stupéfiants à l'automne 1986.


Le Gill-Man bénéficie tout de même d'un traitement de faveur de la part du juge d'instruction, fan de séries B depuis sa plus tendre enfance : une des cellules du pénitencier d'Alcatraz est transformée en aquarium pour ses beaux yeux globuleux. Mais en 1990, après des années de procédures puis quelques unes passées en cabane, la cour d'appel de Californie relaxe le comédien palmé des accusations portées contre lui et le libère pour "bonne conduite". En effet le Gill-Man profite de son incarcération pour passer le permis B et l'obtient sans la moindre difficulté. Qui plus est, tel Tim Robbins dans Les Evadés (le plus grand film de l'histoire du cinéma, en partie inspiré de la vie du Gill-Man), le Thierry Lhermitte aquatique passe le plus clair de sa détention à dévorer (littéralement) la bibliothèque du campus pénitentiaire et à ravir les oreilles de ses co-détenus en réinterprétant les plus grands classiques du jazz en soufflant dans une conque. Après cette libération méritée, le désir du public de revoir le Gill-Man sur grand écran et surtout d'oublier ses mésaventures judiciaires est si fort qu’il aboutit à la production en 1993 de Libérez le Gill-Man, une énième suite du film qui le rendit mondialement célèbre presque quarante ans plus tôt. Mais sur le plateau la magie n’opère plus et le film est abandonné. Le décor servira finalement à la production de Sauvez le Willy.


A la fin des années 50 et tout au long des années 60, le Gill-Man est une star. On se bat pour le toucher, les femmes gravent leurs initiales dans ses écailles, et l'acteur n'est pas avare d'une ou deux courbettes, voire parfois d'un numéro de claquettes (silencieux, palmes obligent, qui plus est sur du sable), pour remercier ses fans.

Le Gill-Man subit ce revers non seulement comme un affront mais comme une trahison. En effet l'orque Willy était de ses amis, les deux acteurs ayant travaillé ensemble au MarineLand de Los Angeles dans les années 70, années de vache maigre pour l'homme des abysses. Malgré tout, le Gill-Man surfe sur les maigres restes de son succès d'estime, et cumule quelques passages remarqués dans des talk shows, notamment chez Oprah Winfrey, où il se livre à une véritable opération séduction : après avoir repris à la conque l'air principal de la bande originale de La Couleur pourpre signé Quincy Jones dans une version réintitulée La Couleur poulpe, le Gill-Man jongle avec deux bulots à la fois sous les yeux écarquillés de la prêtresse du paf, détendant l'atmosphère en ce 4 octobre 1995, au lendemain du verdict du procès d'O.J. Simpson diffusé en direct à l'antenne chez la célèbre animatrice. L'exploit n'est pas des moindres quand on sait que le Gill-Man souffre alors d'une entorse à la palme droite après son apparition en vedette lors de la finale de la ligue majeure de baseball en 1993, où il réceptionne mal la balle d'engagement lancée avec zèle par le lanceur star des Blue Jays de Toronto dans sa grande paluche palmée faisant office de gant géant. Lors de l'interview qui suit, le Gill-Man, euphorique et sans doute alcoolisé, tient des propos incohérents qui lui seront vivement reprochés. Revenant sur le procès du siècle, celui d'O.J. Simpson, le Gill-Man déclare à une Oprah abasourdie : "Évidemment qu'il est coupable. C'est un dingo. Mais une personnalité assez complexe et fascinante, en réalité, et certainement un bon gars".


 A la fin des années 60, le Gill-Man accepte de renouer avec son vieux pote Franky Stein (les deux hommes s'étaient violemment accrochés au détour d'un couloir des Universal Studios : une griffe du Gill-Man s'était prise dans une agrafe du crâne du mort-vivant) et se rend chez ce dernier pour une bouffe, incognito, pour échapper aux paparazzis qui le traquent sans relâche.

En dépit de ces moment de liesse sur les plateaux tv, au milieu des années 90 le comédien écume les castings en vain et supporte mal sa série de déconfitures professionnelles. Suite à des conflits répétés avec son propriétaire pour impayés et tapage nocturne, le Gill-Man est aperçu, muni d'un duvet, de son éternelle conque et de quelques cartons dans les rues les plus malfamées de la capitale du cinéma, seul, faisant la manche de sa seule palme valide, sa palme gauche (la droite, abimée, disparaissant pour plusieurs années dans le fond de sa poche, jusqu'à une opération miracle permise par les progrès récents de la médecine et financée avec joie par Guillermo Del Toro). Le Gill-Man, dès lors, et selon de bonnes sources, cède aux sirènes de la prostitution. Fort de son succès dans ce domaine (en tant que pure curiosité), il grimpe les échelons des grands réseaux de prostitution, s'exile en Europe de l'est et se voit propulsé par la mafia russe à la tête d'un établissement de passes. Poursuivi par des trafiquants revêches après des rixes à mains armées, le Gill-Man revient finalement aux États-Unis à la fin des années 90, où la cour pénale de Washington l'accuse d'extradition et de proxénétisme. Les répercussions de l'échec de son comeback puis de son succès dans la pègre, ainsi que ce nouvel imbroglio juridique, poussent le Gill-Man à définitivement abandonner sa carrière de comédien et de star du petit écran.


Une photo volée du Gill-Man à son retour sur le sol américain, après la traversée de l'Atlantique à la nage.

Après son retour aux USA, le Gill-Man, pour fêter le passage à l'an 2000, se soumet aux soins d'un chirurgien esthétique qui pratique une injection de collagène sur le visage du comédien sous-marin pour cacher quelques rides, mais l'effet, inattendu et dramatique, lui cause une violente allergie qui lui laisse des séquelles plus ou moins irréversibles. Un procès civil oppose le Gill-Man et le chirurgien. Après treize ans de procédures, la cour de Californie rejette sa demande de dommages et intérêts, jugeant que ses troubles dermatologiques sont dus à une réaction allergique appelée œdème de Quincke, certainement provoquée par l'ingestion de moules avariées.


 Le Gill-Man passe sur le billard pour un ravalement de façade qui tourne au fiasco.
 
Les charges sont levées à l’encontre du chirurgien, ainsi que sur le producteur et le réalisateur de la suite avortée du chef-d’œuvre de Jack Arnold, poursuivis eux aussi par le Gill-Man pour l'avoir poussé à suivre ce traitement. La lenteur excessive de la justice a provoqué un état de souffrance psychique profonde pour le Gill-Man, qui est admis au centre hospitalier spécialisé de Santa Barbara, ce qui pousse ses avocats à poursuivre le ministère de la Justice et à exiger une réparation financière par l’État du Missouri pour le préjudice subi.


Après maintes opérations et un abonnement intensif à la salle, le Gill-Man, quoique gêné par une bouche "à la Manu Béart" (sic.), est tout de même satisfait de son nouveau look.

Enfin, par décision du 23 mai 2015, la cour d'appel de San Francisco alloue un dédommagement de 108 000 euros au Gill-Man, correspondant aux dommages sur sa santé et sur son image. L'ancien maquereau vit alors retiré du monde, à Baltimore, dans le Maryland, à une quarantaine de kilomètres de Philadelphie, redécouvrant la foi et la pratique religieuse. Ce n'est que courant 2017 que Guillermo del Toro, cinéaste cinéphile nostalgique et bienveillant, prend contact avec lui et lui propose de se rendre chez lui, à Baltimore (qui servira de décor à La Forme de l'eau, ndlr), pour un repas à base de burritos de la mer, dont il garde le secret. Le Gill-Man accepte et c'est un comédien regonflé à bloc que découvre Del Toro. Profitant du petit pactole alloué par la cour d'appel de San Francisco, le Gill-Man est allé à la salle, tous les jours, et ne s'est nourri que de boîtes de sardines bio et détox pour séduire à nouveau : il est glabre, sec, fité, refait de la tête aux pieds. Voila pour la petite histoire de l'enfant-huître. La suite, on la connaît. C'est La Forme de l'eau. Je ne sais toujours pas quelle forme elle a, mais ce que je sais, c'est que le Gill-Man, lui, est en pleine forme. C'est bien tout ce qui compte.


La Forme de l'eau de Guillermo del Toro avec Sally Hawkins, Doug Jones, Michael Shannon, Octavia Spencer et Michael Sthulbarg (2018)

25 février 2018

Stronger

Au fil des ans, un lien secret et étrange s'est noué entre David Gordon Green et moi. Sans le vouloir, en cherchant parfois même à les éviter, j'ai pratiquement toujours fini pieds et mains liés devant ses films. Notre histoire avait bien commencé grâce à L'Autre Rive, que je considère toujours comme son chef d’œuvre, puis c'est allé de mal en pis... Le cinéaste natif de Little Rock, véritable caillou dans mes petits souliers de cinéphile, m'a systématiquement déçu alors que le destin s'acharne à toujours le placer sur mon chemin. Dernièrement, ce sont deux invitations pour Stronger, arrivées mystérieusement par la poste, qui ont prolongé le sort. Un film sur un pauvre gars qui a perdu ses jambes lors de l'attentat de Boston en 2013 ? A priori, rien de très sexy, d'autant plus quand on a déjà subi les gros sabots que peut parfois chausser David Gordon Green (souvenez-vous du traumatisant Snow Angels...).




Vie de blogueur ciné oblige, je n'avais cependant guère le choix. Il me fallait honorer ces maudites invitations. J'allais donc voir Stronger en traînant les pieds, bravant le froid et la pluie, la tête enfoncée dans les épaules, persuadé que David Gordon Green tomberait encore dans tous les travers pour nous livrer un bon gros mélo bien lourdingue, porté par un acteur capable du pire et rêvant d'un Oscar. Ces a priori si négatifs m'ont-ils permis de franchir l'obstacle Stronger avec une telle aisance ? Peut-être... Assez rapidement, en tout cas, mes pires craintes ont été levées. Et au bout du compte, force est de constater qu'avec un tel sujet et une telle histoire à raconter, David Gordon Green s'en tire pas si mal, voire assez bien. Stronger fait clairement partie de ce que le réalisateur a fait de mieux !




Un Jake Gyllenhaal amaigri et surmonté d'une tignasse rappelant Shaun le Mouton incarne donc Jeff Bauman, une des 267 victimes du double attentat qui frappa le marathon de la ville de Boston le 15 avril 2013. Sauvé de justesse par un chicanos de passage (ah, l'Amérique...), Jeff Bauman se réveille à l'hôpital, amputé des deux jambes mais érigé en héros par tous les médias américains et la population bostonienne. Il se rabiboche avec sa petite-amie (agréable Tatiana Maslany) mais aura bien du mal à gérer cette relation et à assumer son nouveau statut...




D'emblée, on sent David Gordon Green inspiré par son sujet, réellement intéressé par ses personnages, tous traités avec respect, quand bien même il s'agit d'une bonne femme alcoolo un brin casse-couille (la mère du malheureux). Dès les premières scènes, il filme Jeff Bauman avec attention, douceur. Heureuse surprise, Jake Gyllenhaal n'en fait pas des caisses et s'avère même très crédible dans un rôle qu'il semble avoir pris au sérieux. Une nomination à l'Oscar n'aurait guère été volée. Il joue ici un jeune adulte qui vit toujours chez sa mère, qui a vraisemblablement du mal à grandir, et que l'attentat va encore davantage affaiblir. Le cinéaste évite certains écueils très redoutés, sait faire preuve de cette pudeur essentielle pour ne pas agacer tout le monde, et signe finalement un mélo tout à fait honnête compte tenu des thèmes abordés, très chers au fameux "cinéma américain post 11-septembre". En réalité, le film de DGG profite beaucoup de cette comparaison. Au milieu de tous les drames intimistes merdeux, inspirés ou non d'histoires vraies, qu'a produit Hollywood et ses environs depuis plus de 10 ans, Stronger s'avère carrément recommandable. Et face aux énièmes variations du vieil Eastwood sur le thème du héros américain, il passe même pour un sommet d'intelligence et de finesse...




DGG met en scène des personnages plutôt attachants (la bande de potes de Bauman), auxquels nous n'avons aucun mal à croire, en proposant même quelques passages où l'humour est de mise et fonctionne assez bien (la beuverie qui se termine par un Jeff Bauman au volant d'une voiture avec son pote maniant tant bien que mal les pédales à la main). DGG ne tombe pas dans les clichés, il réussit par exemple à nous faire ressentir de l'empathie pour la mère du héros, personnage de loin le plus risqué et problématique du lot. Il désamorce des scènes que l'on redoute par avance (l'accrochage tant attendu entre la maman et la girlfriend venue vivre avec eux) et les réussit assez bien quand elles s'imposent enfin à lui (le flashback où l'on revit l'attentat, à l'efficacité indéniable et dénué d'effet superflu). Il s'avère plutôt habile quand il nous dépeint cette Amérique traumatisée et déboussolée par les attentats successifs, par la guerre en Irak et compagnie, désespérément en quête de héros et recroquevillée sur ses valeurs.




S'il en fait un peu trop dans la dernière partie et perd de vue cet équilibre sur lequel il tenait miraculeusement, DGG s'en tire tout de même avec les honneurs. L'objectif est accompli : on ressort du film soulagé d'avoir encore l'usage de nos deux guiboles. Me voilà donc réconcilié avec David Gordon Green au moment le plus opportun puisqu'il est actuellement en train de tourner la suite de l'un de mes films cultes, Halloween, de mon idole John Carpenter. Le rendez-vous est cette fois-ci bel et bien fixé. Comme toujours, je l'attendrai au tournant. 


Stronger de David Gordon Green avec Jake Gyllenhaal, Tatiana Maslany et Miranda Richardson (2018)

20 février 2018

Phantom Thread

Chaque nouveau film de Paul Thomas Anderson est attendu avec crainte, impatience et fébrilité dans les vastes bureaux de la rédaction d'Il a osé ! Enthousiasmé par There Will Be Blood, on sait tout le potentiel du cinéaste, mais l'on connaît que trop bien ses travers pour avoir vécu de terribles épreuves au cinéma en allant voir, le sourire aux lèvres et la fleur au fusil, The Master puis Inherent Vice, et en ressortant, à chaque fois, hagards et dévastés. Quel plaisir de découvrir que le réalisateur américain nous livre avec Phantom Thread son film le plus humble, le plus simple et le plus beau. Une histoire d'amour, tout simplement, entre deux personnages marquants, très forts, incarnés par un couple d'acteurs magnifiques : Daniel Day-Lewis et Vicky Krieps. Le premier est Reynolds Woodcock, un grand couturier londonien qui dessine les vêtements de la haute société d'après-guerre et tombe sous le charme d'Alma, une jeune femme qui deviendra sa muse. Avec une délicatesse étonnante et une intelligence rare, Paul Thomas Anderson nous propose de suivre l'évolution de cette romance bien particulière entre deux êtres qui vont progressivement apprendre à s'aimer malgré leurs différences.




Phantom Thread est une douce et agréable surprise permanente. Le film étonne tout le long par sa simplicité et sa clarté, pour ce qu'il choisit d'être et ce qu'il n'est pas. Le cinéma de Paul Thomas Anderson ne paraît ici à aucun moment parasité par une prétention débordante ou par un orgueil démesuré. Paradoxalement, le cinéaste signe peut-être son œuvre la plus subtile et ambitieuse puisque c'est la première fois qu'il s'intéresse de si près à une telle histoire d'amour et à deux personnages qu'il parvient si fort à faire exister. Cela ne tient évidemment pas qu'à eux, mais il est bien aidé en cela par deux acteurs merveilleux. Daniel Day-Lewis n'est plus à présenter, il démontre ici, pour ceux qui en douteraient encore, qu'il est effectivement l'un des plus grands et qu'il n'a pas volé les mille récompenses qui décorent son living room. Quant à Vicky Krieps, parfaite, il faut aussi saluer le choix judicieux de Paul Thomas Anderson, lui qui aurait sans doute pu faire appel à n'importe quelle vedette actuelle. La luxembourgeoise, qui illuminait déjà Le Jeune Karl Marx, dégage un naturel étonnant, elle parvient à exister, et bien plus encore, face à Daniel Day-Lewis, ce qui n'est sûrement pas donné à tout le monde. Ils forment tous deux un couple fascinant qui, à coup sûr, marquera durablement les esprits. A leurs côtés, un autre personnage remarquable, celui de la sœur du couturier, au rôle si important. Elle est jouée par un impeccable Jean-Michel Aulas, un choix osé qui nous pousse encore à saluer la science du casting et l'audace de PTA.




On peut aussi aimer le film pour ce qu'il n'est pas. Il n'est pas une lourde reconstitution historique du Londres des années 50. Paul Thomas Anderson nous plonge délicatement dans cette ambiance, sans effet forcé, sans appuyer le trait. Son histoire paraît même intemporelle. Il n'est pas non plus une fresque sur le monde de la mode, bien qu'il parvienne miraculeusement à nous y intéresser. Ce contexte est là pour créer une obsession à son personnage principal, minutieux, méticuleux, enfermé dans son travail, sa passion et son art. Il aurait pu être musicien ou que sais-je. Le choix de la mode est encore très bien vu de la part de PTA. Enfin, il n'est pas la description prévisible d'une relation amoureuse duale, en montagnes russes, entre un maître et sa disciple, un homme mûr et une jeune femme, un grand artiste bourgeois et une étrangère venue du peuple. PTA joue certes sur ce décalage, mais il le fait tout en finesse, parfois même avec un humour très plaisant (certains dialogues sont savoureux, notamment quelques joutes verbales entre les deux amants, tour à tour amusantes ou tendues). Cette façon qu'a le film d'éviter tous les clichés de ces schémas rebattus et d'y injecter de l'étrangeté et même de la folie (la fin est très déroutante) est vraiment réjouissante. Alors que les deux précédents (très) longs métrages de Paul Thomas Anderson avaient fini par nous ennuyer copieusement, celui-ci est passé à toute vitesse et nous nous y sommes sentis fichtrement bien.




Mais Phantom Thread est avant tout un film admirable pour ce qu'il est et ce qu'il nous raconte. Enveloppée dans la musique inspirée de Jonny Greenwood assez omniprésente mais guère pesante, qui colle totalement à l'histoire et à ce personnage obsessif que fait dévier de sa trajectoire toute tracée la jeune femme, la mise en scène de PTA est maîtrisée, précise et chiadée, très agréable à l’œil. Le réalisateur ne tombe jamais dans les excès, disant adieu à certains tics lourdingues que l'on retrouvait dans ses précédents films, il signe peut-être son œuvre la plus classique formellement, en osant toutefois quelques très belles choses ici ou là. Il parvient à nous émouvoir avec trois fois rien, tout particulièrement lors de cette scène de demande en mariage filmée en un lent travelling avant, se rapprochant d'un Daniel Day-Lewis revenu à la vie et d'une Vikcy Krieps sous le choc, qui savoure cet instant, le laissant durer avant de s'exprimer enfin. On espère revoir de tels moments de grâce au cinéma cette année, mais on se dit que ça n'est pas sûr étant donné le niveau ici atteint par PTA. Nous ressortons du film avec l'envie très rare de le revoir au plus vite, pour mieux nous y vautrer de nouveau, confortablement installé dans cette histoire, moins surpris par son déroulement mais plus attentif à chaque détails, délicieusement envoûté par la subtile mélodie de Paul Thomas Anderson. Ouf, nous sommes enfin en paix avec PTA !


Phantom Thread de Paul Thomas Anderson avec Daniel Day Lewis, Vicky Krieps et Lesley Manville (2018)