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28 avril 2023

L'Enfer des tropiques / Riz amer

Films deux-en-un. Deux films pour le prix d'un. Je ne parle pas de double-programme, même si c'est une double-critique. Je parle de films qui sont doubles en eux-mêmes. Les deux films choisis sont des cas de films doubles. L'Enfer des tropiques, très mauvais titre français de Fire Down Below, signé Robert Parrish en 1957, est pour moitié un buddy movie d'aventure, avec Jack Lemmon et Robert Mitchum (à vos souhaits, littéralement, que souhaiter de mieux ?) pour interpréter le duo-titre, deux margoulins prêts à transporter n'importe quoi d'illégal dans leur rafiot contre quelques billets. Ils partagent une belle amitié que vient mettre à mal leur prochaine marchandise clandestine en la personne de l'irrésistible Rita Hayworth. Et pour moitié un survival, à partir du moment où Jack Lemmon se retrouve coincé dans la cale d'un cargo en feu sur le point d'exploser, piégé par une poutre tombée sur ses guiboles suite à la collision de son navire avec un autre dans un banc de brume. Drôle de film, apparemment remonté par ses producteurs ou que sais-je, en tout cas bizarre en l'état, et dont la seconde partie se traîne. Le film semble s'être piégé lui aussi, qui reste coincé, s'enferme dans son idée, à l'image du pauvre Jack Lemmon. Dommage.





Autre cas, et film nettement plus réussi, Riz amer (traduction très libre de Riso Amaro), de Giuseppe de Santis, long métrage italien de 1949 qui contient aussi deux films, sauf qu'ils ne se suivent pas, comme dans Fire Down Below (à ne pas confondre avec son remake de 1997, signé Félix Enríquez Alcalá, où Jack Lemmon cède la place à Steven Seagal, Robert Mitchum à Harry Dean Stanton et Rita Hayworth à Stephen Lang, l'action étant déplacée des tropiques vers une ville minière des Appalaches, et dont le titre français sonne plus juste : Menace Toxique, pour parler du charme ravageur de Stephen Lang qui fout le boxon dans le couple Seagal/Stanton). Dans Riz amer, les deux films sont plutôt mêlés, intriqués. Riso Amaro est un mélange de film noir et de drame néo-réaliste, les deux genres, si l'on peut dire, étant plus ou moins chacun incarnés par une actrice : Doris Dowling pour le côté noir, Silvana Mangano pour le néo-réalisme. 
 
 


 
Et pourtant cette dernière, la Mangano comme il convient de dire, vedette du film, absolument inoubliable dans ce rôle, apparaît pour la première fois à l'image à travers le regard qu'elle suscite chez un petit attroupement de mâles, agglutinés derrière les fenêtres d'un train et sur un quai pour voir le spectacle, celui que la caméra, dans un travelling ou un panoramique (j'ai une mémoire très peu visuelle, ce qui me fout régulièrement dedans pour torcher mes critiques) nous révèle enfin : Silvana en train de danser comme une diablesse. La femme fatale est là, réplique italienne de la Rita Hayworth (eh oui, y'a de la suite dans les idées, cet article n'est pas construit n'importe comment, 15 ans de blogging ciné ça paye à un moment donné, à croire que c'est un métier...) de Gilda
 
 


 
A noter d'ailleurs que dans L'Enfer des tropiques (qui devait d'abord s'intituler chez nous L'Enfer dans deux slips), Hayworth joue elle-même une sorte de replica (pas mal de mots en italiques dans ce texte, ce qui doit vous en imposer j'imagine, du moins j'espère, car c'est l'effet escompté) de ses propres rôles, quand elle bronze en maillot de bain sur le pont du bateau de Lemmon et Mitchum, comme elle le faisait dans La Dame de Shanghai, ou encore dans une terrible scène de danse (qui aura servi de principal support à bon nombre d'affiches du film), encore une, assez hallucinante il faut dire, où elle se mêle aux gens du coin et à leur fête traditionnelle et donne de sa personne pour enflammer Mitchum et tout ce qui peut poser les yeux sur elle, en écho, encore, au souvenir impérissable de Gilda : Rita Hayworth, à l'époque, palimpseste vivant ? (question rhétorique, inutile d'y répondre, c'est juste là pour vous trouer le cul).



En haut, l'original de 57, en bas, le remake de 97, avec Harry Dean Stanton et Stephen Seagal, acteur amérindien originaire de Lançon de Provence, qui coulent le parfait amour avant l'arrivée de Stephen Lang et de ses bicepts.


Silvana Mangano donc apparaît d'abord comme l'archétype de la femme fatale, mais c'est ensuite le personnage interprété par Doris Dowling qui assume la part noire du film, Mangano ressemblant de plus en plus à Ingrid Bergman dans, mettons, Stromboli. Dowling interprète Francesca, compagne de Walter (le fringant Vittorio Gassman, de toute beauté), deux petites frappes qui, après avoir commis un vol, se mettent au vert en s'infiltrant dans un convoi de mondine (ouvrières saisonnières des rizières des plaines padane et vénète de la fin du XIXe et de la première moitié du XXe siècle, cf. wikipédia ; je cite mes sources, comme on nous l'apprend au CDI en cours d'EIST ; après 15 ans de métier, on a des tips à partager, et je songe à monter une chaîne youtube de 5-minute crafts consacrée à la rédaction d'articles de blog ciné ; si vous parvenez à raccrocher ce qui suit cette parenthèse à ce qui la précède je vous tire mon chapeau), parmi lesquelles figure Silvana (Mangano, qui garde son prénom pour le rôle), assez sympathique pour intégrer Francesca à la troupe comme mondina clandestina
 
 


 
Je vous la fais courte, vous verrez peut-être le film, en tout cas je vous le recommande (c'est un peu l'idée du bazar sur lequel vous rôdez en ce moment-même), mais c'est comme ça que s'installe le film néo-réaliste, aussitôt entrelacé dans le film noir initial, qu'il supplantera finalement à mes yeux. Plusieurs scènes dans les rizières sont des moments de bravoure (comme on dit un peu bêtement quand on connaît trois expressions) quand les ouvrières chantent en travaillant, puis modifient les paroles de leur chanson pour communiquer et mettre en place leur lutte, d'abord les unes contre les autres (les filles sous contrat contre celles qui n'en ont pas et menacent de les faire mettre à la porte si elles se font repérer), puis toutes ensemble, quand elles s'unissent finalement dans un mouvement de grève collectif et solidaire visant à obliger leurs patrons à toutes les régulariser.
 
 
 

 
Une autre prise de conscience politique contribue à réécrire le destin de la tragique héroïne Silvana quand, après que Walter l'a séduite et convaincue d'ouvrir en douce les vannes d'eau pour noyer les plants de riz afin de détourner l'attention et qu'il puisse voler toute la récolte, elle réalise qu'il s'apprête à mettre en péril toute l'exploitation et donc à voler les centaines de mondine comme elle, qui dépendent de ce boulot misérable et harassant. Entretemps, on l'aura vue et aimée dans une scène de baignade près des cultures, dans un plan où elle rejoint Walter sous le toit d'une grange et reçoit sur la tête un peu de riz que l'autre lui fait tomber dessus (image un poil fabriquée, mais jolie), et dans tout un tas d'autres scènes où Silvana Mangano crève l'écran, comme savait le crever Rita Hayworth, même le visage fatigué et les yeux un peu cernés dans un film à moitié raté comme Fire Down Below, que son casting aurait pu sublimer avec un scénario digne de ce nom ou un montage plus libre, qui sait ? 
 
 


 
Mais peut-être connaissez-vous d'autres films qui en contiennent deux ? Je suis toute ouïe. Vous aurez peut-être remarqué qu'après 15 années de travail de critique non-rémunéré, j'essaie encore de renouveler le genre, de réinventer l'art de la chronique d'art en remodélisant les codes de l'exercice et en redéfinissant les catégories filmiques. Rien que ça. C'est pas la première fois qu'on bouleverse le petit monde de l'écriture sur le cinéma. Ce n'est qu'une tentative de plus... Récemment j'évoquais les "films-tutos" et vous demandais, en fin d'article, de citer ceux qui vous venaient à l'esprit, l'idée étant de générer une dynamique, une émulation dingue débouchant sur de nouvelles pratiques de critique collectives et innovantes, avec un résultat déjà révolutionnaire puisque cet article-massue qui fera date et marque d'une pierre blanche une nouvelle ère de la critique cinématographique n'a généré strictement aucun commentaire ni la moindre réaction. Je retente ma chance ici : connaissez-vous d'autres films "deux-en-un" ? Je m'en remets à vous. Après André Bazin, Serge Daney et Vincent Malausa, un grand chapitre de l'histoire de la plume cinéphile est en train de se tourner ici, prenez le train en marche, ça va assez vite, y'aura pas de place pour tout le monde... On sera compris et digérés dans mille ans, si notre monde existe encore d'ici là... Notre blog, lui, existera toujours, vu comme c'est parti.


L'Enfer des tropiques de Robert Parrish avec Rita Hayworth, Jack Lemmon et Robert Mitchum (1957)
Riz amer de Giuseppe de Santis avec Silvana Mangano, Vittorio Gassman et Doris Dowling (1949)

25 août 2015

Pas de printemps pour Marnie

On se demande, banalité de le dire, à quel point notre jugement sur les films est influencé ou non par notre avis sur leur auteur, lequel est façonné non seulement par la vision des autres films du cinéaste mais aussi potentiellement par l'aspect global de sa carrière, sa réputation et tutti quanti. Y a-t-il des films actuels envers lesquels nous nous montrons éventuellement trop sévère et inversement, n'y a-t-il pas des films anciens si bien considérés que l'on se fait plus tolérants qu'il ne faudrait à leur endroit, voire aveuglément admiratifs. L'exemple c'est Hitchcock. Si Hitchcock tournait aujourd'hui, ne serions-nous pas davantage critiques envers chaque nouvelle réalisation du maître ? Et ce quand bien même notre homme aurait déjà tourné au moins la dizaine de chefs-d’œuvre absolus qu'on lui connaît, comptant parmi les plus grands films de l'histoire du cinéma et pouvant constituer à eux seuls une très digne et respectable liste des œuvres cinématographiques les plus indispensables qui soient ; sans compter un beau paquet de films moins primordiaux, à peine magistraux. Marnie rassure un peu. On peut trouver un film très respecté de Sir Alfred Hitchcock (ne prenons pas le cas d'un semi-ratage admis, tel Family Plot, film toutefois charmant à plusieurs égards) non seulement mineur mais même assez raté.




Le premier défaut du film, et pas des moindres quand on parle d'un film d'Hitchcock, c'est son récit. Pas que le scénario psychanalytique pose problème en soi (Spellbound était aussi beau qu'outrancier dans son adaptation poussive des théories freudiennes sous forme de thriller), mais ici, le script est tout de même bien faible. Deux heures durant on est auprès de Marnie Edgar, une jeune femme froide et énigmatique, voleuse et menteuse, qui a peur des hommes et du rouge et qui souffre manifestement d'une relation au-delà de complexe à la figure de la mère. L'héroïne est aidée par un type, Mark Rutland, qui se montre immédiatement attiré par elle (physiquement attiré, et comment l'être autrement : Marnie est aussi vide que violente), incarné par un Sean Connery aux sourcils épilés à la hache et aux paupières taillées en biseaux qu'on croirait échappé de la loge maquillage de Priscilla folle du désert. Ce personnage masculin ne présente pas d'autre intérêt que celui de venir en aide à une héroïne un tantinet exaspérante.




Marnie est interprétée par une Tippi Hedren certes charmante mais pas vraiment douée pour la comédie (autre grand atout de Spellbound, Ingrid Bergman), et malheureusement pour elle plus exposée ici que dans Les Oiseaux. L'actrice, devenue ici le pilier narratif d'un film beaucoup moins puissant, n'a comme argument à faire valoir qu'une voix atippique assez aiguë (qui lui permet d'imiter celle d'une petite fille dans le dénouement final), et de certes très jolies jambes (c'est le point focal de la première description qu'en donne le personnage interprété par un Sean Connery transsexuel peut-être mais sexuel avant tout). Le jeu outré voire complètement faux de Tippi Hedren confinerait parfois au risible si nous n'avions pas beaucoup de sympathie pour elle grâce au souvenir de Melanie Daniels. Certaines actrices hitchcockiennes ont partagé sa maladresse, mais même si l'on pense par exemple à l'expression de la peur un peu forcée de la belle Joan Fontaine dans Rebecca, l'actrice y était par ailleurs rayonnante, ce que Tippi Hedren n'est jamais dans Marnie. La seule scène où elle marque les esprits est celle où son ancien courtisan et nouvel époux, Mark Rutland (Connery donc), s'approche d'elle contre son gré et la déshabille d'un coup sec. Hitchcock, fait un plan sur le visage de l'actrice criant "No !" de son étrange voix criarde et enchaîne à toute vitesse avec un plan sur ses jambes mises à nu.




Malgré cette terrible scène, il est difficile de se passionner pour cette histoire et de se laisser impressionner par sa résolution un peu pompière. L'intérêt que manifeste le personnage de Sean Connery pour celui de Tippi est difficilement compréhensible, à moins que cet homme ne soit attiré par son tempérament de voleuse, mais cet étonnant fétichisme n'est pas suffisamment travaillé pour qu'on y croie vraiment ou pour qu'on en soit fasciné. Quant à la dimension psychanalytique du scénario, elle n'apporte pas grand chose à se mettre sous la dent. La mise en scène pointe par moments, évidemment, ça reste Hitchcock au volant, comme dans la séquence du vol où notre génie parvient une fois de plus à placer idéalement le spectateur dans la scène pour susciter un suspense incroyable, montrant dans le même plan - comme dans Fenêtre sur cour lorsque Lisa Marie Fremont s'introduit chez le tueur pour trouver une preuve, et comme dans maints films d'Hitchcock, qui décrivait ce principe pour définir le suspense à longueur d'entretiens - tout à la fois : l'héroïne qui commet son larcin et une tierce personne susceptible de la prendre sur le fait à tout instant, et entre les deux, nous autres. La séquence est remarquable mais fait figure de sublime exception dans un film qui n'est pas totalement à la hauteur du maître. La faute aussi à de nombreux et récurrents cadrages très serrés, étonnants mais pas toujours magnifiques, pas aussi maîtrisés que ce à quoi le vieux nous a habitués.




Les effets ne sont pas toujours très heureux non plus, comme ces filtres rouges qui envahissent l'image quand l'héroïne aperçoit ladite couleur, qui provoque chez elle un sentiment de terreur. Hitch a toujours eu un petit côté kitsch, bricoleur sans filets, qu'il s'agisse de l'invention du travelling compensé dans Vertigo et Psychose, des effets de composition criards dans les séquences de rêve de Vertigo et de Spellbound, ou de l'épure abstraite et colorée de la scène du jugement de Grace Kelly dans Dial M for Murder, mais ces tentatives sont pratiquement toujours mêlées de génie, à tout le moins de charme, et fonctionnent finalement à plein, alors qu'ici le procédé, un peu facile, répétitif pour ne pas dire grossier, vire au système. Sans parler, côté pur effet de montage, de la séquence de chute à cheval, qu'un découpage malheureux rend parfaitement grotesque.




Loin de moi l'idée de froisser les fans de Marnie, ou de prétendre que ce serait là un mauvais film. On est bien chez Hitchcock et tout ne peut pas être mauvais. Il y a tout de même ce talent du cinéaste pour nous ménager une position idéale dans les plus belles scènes d'un film somme toute plaisant et proposant après tout des idées, formelles notamment. Mais cette histoire manque de force, ces interprètes de caractère, cette mise en scène de fulgurances, et le film ne parvient pas à nous captiver comme on attend de l'être par tout bon film du Hitch. Les personnages ne sont jamais suffisamment savoureux, comme l'étaient ceux de La Corde, des Enchaînés, de La Mort aux trousses, ou de Fenêtre sur cour. La musique d'Herrmann repose sur un thème puissant mais répété à l'envi et trop nerveux pour un film qui ne parvient pas à suivre son rythme effréné. C'est enfin un petit Hitchcock, comme il en existe quelques uns en périphérie de la douzaine de joyaux bruts qui couronnent sa filmographie et de ces grands films qui gravitent autour, et il est presque rassurant de se rappeler que des films mineurs existent aussi dans la carrière de ce géant. Je me trouvai donc provisoirement rassuré de trouver des défauts à un film généralement admiré du plus grand cinéaste du monde (que ceux qui se hérissent quand ils entendent cette expression effrontément péremptoire lisent le bref et génial ouvrage de Tanguy Viel sur la cinéphilie : Hitchcock, par exemple). Sauf qu'alors on se demande si on n'est pas trop sévère avec ce film précisément parce que son réalisateur est un dénommé Hitchcock...


Marnie d'Alfred Hitchcock avec "Tippi" Hedren et Sean Connery (1964)