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4 février 2021

Histoire d'un regard

Recevant en cadeau un livre de photos de Gilles Caron, Mariana Otero, la réalisatrice de Histoire d'un regard, découvre qu'elle connait déjà plusieurs photographies célèbres contenues dans ce livre alors qu'elle ignorait tout de Gilles Caron, leur auteur. Puis une image en particulier la frappe, une photographie faite par Caron de ses propres enfants jouant sous la neige. L'image ressemble à s'y méprendre à une peinture réalisée par la mère de Mariana Otero, qui elle aussi fit le portrait de ses enfants jouant en hiver, avant de mourir subitement à 30 ans des suites d'un avortement clandestin. Trente ans, il se trouve que c'est l'âge auquel Gilles Caron disparut au Cambodge, alors qu'il était au sommet de sa carrière de photo-reporter et remplissait les pages de Paris Match et consorts aussi bien avec ses rapports des mondanités du show-biz (on sent que ce n'était pas sa passion, mais il faut bien bouffer) qu'avec ses reportages aux quatre coins du monde déchirés par la violence, du cœur des combats au Vietnam ou au Tchad jusqu'aux famines du Biafra. C'est devant ces échos entre le destin de Caron et celui de sa propre mère (échos qui resteront finalement un prétexte à un documentaire entièrement consacré au photographe) que Mariana Otero décide d'enquêter sur Gilles Caron, d'interroger son parcours, ses choix, en s'adressant à cet absent à la deuxième personne du singulier, et de réaliser le film de cette enquête.

 


Une séquence étonne, au début du film ou presque, celle où Mariana Otero prend deux rouleaux de photographies, celles de mai 68 où figure le fameux cliché de Cohn-Bendit faisant le mariole face à un flic casqué et, face à une interrogation (pourquoi Gilles Caron, ce jour-là, revient-il photographier Cohn-Bendit en deux temps après une première série sur lui plutôt réussie ?), décide d'inverser l'ordre chronologique de deux planches-contacts pour leur faire raconter autre chose. « Et si ? (...) la première photo que tu prends ce jour-là serait alors »). On voit bien à l’œuvre le pouvoir iconogène du puzzle d'images fixes, sa capacité à générer du récit, et l'on repense agréablement à La Jetée de Chris Marker ou aux Photos d'Alix de Jean Eustache.

 


Mais par la suite une autre tendance se met en place, qui relève davantage du Blow Up d'Antonioni (le célèbre cinéaste italien, auteur de l'Avventura Pet Detective), quand la cinéaste tâche non plus de réinventer mais de reconstituer le plus fidèlement possible une vérité du parcours du photographe à travers les cent mille images qu'il a faites en six années de reportages, un peu dans la lignée du récent A la recherche de Vivian Maier (John Maloof et Charlie Siskel, 2014), beaucoup moins réussi en tant que tel mais qui eut le mérite de faire découvrir une photographe géniale. Le plus intéressant, c'est que les tentatives de retrouver des témoins de l'activité de Gilles Caron en recherchant les jeunes gens photographiés des décennies plus tôt (notamment en Irlande) pour les faire parler de l'homme qui les a immortalisés ne porte pas ses fruits. Les jeunes acteurs·trices des événements se reconnaissent sur les images, se souviennent peu ou prou de quelques faits et gestes, ou sont ému·es de retrouver un proche disparu, mais aucun ne se souvient du photographe qui était là, fantôme parmi les vivants, faisant d'eux, en retour, des fantômes éternels.

 


En revanche, c'est bien en scrutant les images et en les fouillant que la cinéaste, aidée parfois par quelque spécialiste (comme dans la passionnante séquence autour de la Guerre des Six jours en Israël, celle qui puise le plus directement dans les ressorts de l'enquête photographique, façon Blow Up, avec images agrandies, épinglées, juxtaposées, déplacées, scrutées, mises en rapport avec un plan de la ville, observées dans les moindres des détails, avec repérage des bâtiments photographiés puis soudain absents, car détruits dans la nuit, ou itération, d'un rouleau à l'autre, d'un même cadavre ou d'un menu objet, etc.), que Mariana Otero parvient à reconstituer le trajet de Gilles Caron, sa progression dans la géographie des lieux, et, partant, permet une analyse de sa pratique : où décide-t-il de se rendre et dans quel but, pourquoi revient-il à tel endroit, où se place-t-il pour déclencher, quel intérêt trouve-t-il à tel visage plutôt qu'à tel autre, que cherche-t-il à voir et à montrer ? Autrement dit, Mariana Otero déploie, via le travail, si beau travail, de Gilles Caron, toute une politique du geste photographique.

 

Histoire d'un regard de Mariana Otero avec Gilles Caron (2020)

23 décembre 2013

Le Joli mai

Dans ce sublime et indispensable documentaire, sorti en dvd le 19 novembre de cette année et distribué par Arte, Chris Marker et Pierre Lhomme (directeur de la photo pour Rohmer, Cavalier, Eustache ou Bresson) dressent un portrait de Paris et de ses habitants au mois de mai 1962. Le film, qui s'ouvre avec la voix d'Yves Montand sur des vues surplombantes de la capitale, commence comme une brève visite touristique, où le poids de l'Histoire se pose d'emblée sur chaque coin de rue, avant de brutalement déboucher sur le présent : mai 1962, les parisiens, les parisiennes, leurs visages, leurs gestes, leurs voix et leurs précieuses paroles surtout, quand ils répondent devant la caméra à des questions aussi brutes et primordiales que : "Quelle est votre définition du bonheur ?" ou "Êtes-vous heureux ?".




Il est extrêmement émouvant de voir et d'entendre la parole plus ou moins libérée mais toujours sincère et surtout toujours soutenue, riche et précise (chose alors répandue dont il faut bien dire qu'elle s'est assez perdue) de ces français d'il y a 51 ans, qui sont ou auraient pu être nos parents et nos grands-parents, et qui, commerçants, se plaignent de leur travail et de leur femme, mères de familles nombreuses prisonnières de vieux immeubles insalubres, se réjouissent (pour certaines) de leur relocalisation accordée dans un lotissement neuf, vieux cons de la première heure, se scandalisent qu'on donne la parole à des lycéens pour aussitôt se l'approprier et ne pas dire davantage, cyniques sûrs d'eux, se gargarisent des absurdités du cours de la bourse, jeunes immigrés, racontent le racisme, jeunes et moins jeunes femmes victimes d'un matraquage ancestral de préjugés à la dent dure, implorent qu'on n'octroie pas le droit de vote à des êtres aussi suiveurs et superficiels qu'elles et leurs semblables du même sexe, ou jeunes mariés, assistent un peu béats et déjà revenus à leurs propres noces célébrées par des oncles et des tantes imbibés d'alcool jusqu'à plus soif, oublieux d'eux-mêmes, des caméras et de ceux qu'ils sont venus marier.




Particulièrement touchant est le portrait de deux futurs mariés, ce jeune homme en fin de service militaire et sa compagne souriante, qui imaginent en couple leur avenir amoureux en se voyant plus amoureux que le reste du monde, mais ne peuvent dissimuler, dans un regard de plus en plus bas et fuyant ou des inflexions de voix incertaines, quand leurs réponses toutes faites et très sereines se fatiguent d'avoir été trop données, et qu'il s'agit de trouver autre chose, d'aller au-delà des formules et d'imaginer vraiment la suite, que cet avenir les enthousiasme certes mais les terrifie aussi.




Tous les sujets, tous les milieux, tous les cadres, tous les gens et tous les lieux y passent ou presque dans cette vaste fresque humaine pleine d'existences, de certitudes, de doutes et d'entrain. Mais ce qui fait le prix de ce beau film, outre tous ces visages et toutes ces voix bouleversantes en elles-mêmes, c'est le regard si intelligent qui tient la caméra, et les mains qui montent (parfois avec malice, comme quand les deux ingénieurs-conseils se désespèrent des constats défaitistes de l'interviewer) l'ensemble de ces moments de pure parole octroyés à ceux qui en ce temps-là ne l'avaient jamais, et qui, dans le réseau de la ville et dans celui du film, font un portrait fascinant de Paris en ce mois de mai non plus fameux que les autres aux yeux de ceux qui le peuplent, malgré l'indépendance imminente de l'Algérie. On rêverait qu'un Chris Marker s'occupe chaque année de faire la même peinture de tous les mois de mai et de tous les français.

PS : Je remercie Cinetrafic, qui m'a permis de découvrir le film en dvd, et, pour ce faire, je dois vous le dire : Visitez Cinetrafic que vous soyez plutôt films comiques, séries, films arabes ou films gays. Y'en a pour tous les goûts chez Cinetrafic !


Le Joli mai de Chris Marker et Pierre Lhomme avec Yves Montand, les parisiens et les parisiennes (1962)