15 septembre 2017

Jeannette, l'enfance de Jeanne d'Arc

Possiblement très rude à encaisser, le dernier film de Bruno Dumont m'a finalement emporté. C'est peut-être mon goût pour la légende de Jeanne d'Arc (étant d'extrême droite), pour les enfants (étant poursuivi par les autorités), et pour le heavy metal (étant un fan de Radiohead de la 1ère heure) qui aident, mais je dois bien dire que Jeannette, l'enfance de Jeanne d'Arc, film musical osé s'il en est, et variation pour le moins originale sur un mythe toujours fascinant, malgré ses récupérations tous azimuts, est en fin de compte un film très fort. Il y a des moments, des éléments, qui peuvent faire grincer des dents ou scier les nerfs, disons-le, comme quand Sainte Marguerite, Sainte Catherine et Saint-Michel dansent suspendus dans les airs sur une chorégraphie twist, ou quand l'oncle de Jeanne fait de la tectonic au fond de la chaumière. Mais combien de plans sublimes par ailleurs ? Et quelle beauté se dégage de ce paysage unique (dunes, moutons, ruisseau), de ce ciel bleu, et au milieu le beau visage de la petite Jeannette, ses yeux en amandes qui nous fixent en disant Péguy, ses grandes dents de devant quand elle chante avec emphase et maladresse, ses pieds qui battent le sable ou sont jetés en arrière, ses cheveux secoués de haut en bas.




Dumont peut irriter mais il vise juste la plupart du temps, par exemple dans sa façon d'annuler constamment le décalage initial. La fillette dit la poésie de Péguy, soit des répliques qu'aucun enfant ne pourrait déballer, mais elle le fait comme une enfant joue réellement, en classe par exemple, du théâtre, avec, entre deux hésitations, une sincérité décuplée. Ce que l'on voit à l'image, c'est à la fois la conviction, la force de caractère, la trempe de la future Jeanne d'Arc, et le doute, la fragilité, la maladresse d'une enfant qui n'est pas encore une légende, qui est humaine. Les autres comédiens aussi jouent comme ils peuvent, dansent parfois mal, chantent souvent faux, charriant dans le film, avec la bénédiction de Dumont, tout ce qu'ils sont dans la vie, mais cela contribue à l'impression de voir un monde, avec ses ruptures, ses contradictions, son mélange brusque de ridicule et de sublime, à travers toutes ces formes ambiguës (la transe des deux fillettes qui marchent sur le sable comme Linda Blair dans les escaliers de L'Exorciste, le headbanging de Jeanne et des sœurs Gervaise, qui tend la prière vers l'incantation démoniaque), et ces échos entre le monde récent et celui du Moyen Âge (les doigts en V penchés devant les yeux à la Thurman et Travolta comme les mouvements tectonic prennent une autre dimension déplacés dans un sous-bois ou dans une chaumière de paysans du XVème siècle et rapportés à la fable mystique fondatrice).




La première partie est clairement, à mon sens, la plus réussie, parce que Jeanne y est une enfant de huit ans (Lise Leplat Prudhomme, avant d'apparaître adolescente sous les traits de Jeanne Voisin), et que Dumont parvient à faire un film d'enfance, c'est-à-dire un huis-clos où les personnages tournent en rond, semblent sortir de nulle part, où la fillette est chez elle dans l'écrin minuscule que forment les dunes, parmi les moutons qui bêlent entre deux adresses au ciel, perdant la notion du temps, parlant, chantant (de manière affectée, comme une petite fille imite mal sa chanteuse préférée devant son miroir ; et ce chant-là est plus acceptable de la petite Lise que de la plus adulte Jeanne Voisin), et dansant seule, répétant la même litanie, celle de Péguy, en boucle dans une sorte d'éternelle journée dilatée. Et pourtant on ne s'ennuie pas (c'est parfois le cas dans la deuxième partie), parce que l'enfant est extrêmement présente et sincère, dès sa première apparition, parce que Dumont filme chaque geste avec la même intensité et parce que les plus infimes décrochages sont violents (ne serait-ce que le changement de coiffure de Jeannette après l'apparition des anges). Ainsi, de la même façon qu'un ruisseau vaut pour la Meuse, une chose toute petite, une pièce de village, un spectacle de fin d'année, est en même temps immense (Péguy, l'éveil d'une héroïne, Dieu). La chute de cheval, à la fin, ne gâche rien.


Jeannette, l'enfance de Jeanne d'Arc de Bruno Dumont avec Lise Leplat Prudhomme, Jeanne Voisin, Lucile Gauthier (2018)

Aucun commentaire:

Publier un commentaire