1 octobre 2012

Ils se marièrent et eurent beaucoup d'enfants

Quiconque a vu ce film se souvient de cette scène où le couple que forment Yvan Attal et Charlotte Gainsbourg fait une bataille de bouffe à travers un immense appartement parisien à dix briques le mètre carré. La baston est rythmée par la drôle de chanson de Burt Bacharach, avec ses chœurs guillerets et ses voix haut perchées, qui accompagne une course poursuite assez comique, digne d'un dessin animé, dans Butch Cassidy and the Sundance Kid de George Roy Hill. Attal et sa femme regardent le film à la télé quand ils commencent à se tartiner de Nutella et à se balancer gaiement des giclades énormes de moutarde et de ketchup au visage, n'épargnant aucun des murs de leur gigantesque baraque dans des allers et retours répondant directement à ceux de Robert Redford et Paul Newman, les cow-boys du film de Roy Hill. Yvan Attal communique avec l'histoire du cinéma dans cette séquence, il dialogue directement avec le cinoche, il réinvente le western à la sauce mayonnaise, il se torche avec notre cinéphilie. Attal marche dans les pas du cinéma américain moderne, lui qui se veut le digne héritier du cinéma de papa de Claude Berri, qui joue le rôle de son propre paternel dans le film.



Au-delà du clin d’œil cinéphile lourdingue et de la nullité de la séquence, ce qui frappe, et là je pense que vous serez tous d'accord, c'est la façon dont les personnages fusillent à bout portant la caution de leur palace en réduisant consciencieusement en bouillie chaque parcelle de leur appartement. Je ne sais pas vous mais moi j'enrage de les voir faire, de devoir les mater en train de dégommer le moindre recoin d'un loft à cent bâtons le nanomètre carré au bas mot, de répandre des milliards de plumes d'oreiller (cf. l'affiche) sur le sol maculé de flotte, de confiture, d’œuf pourri, d'Actimel, de pinard et de purée de leur chambre avant de s'entre-dégommer au milieu de la pièce pour ajouter un peu de fluide séminal à la béchamel ambiante. Pour peu qu'on imagine la femme de ménage (parce qu'il faut en avoir une, que dis-je, il faut en avoir une armée pour se permettre de telles frasques) qui devra nettoyer ce chantier le lendemain matin, et c'est une envie de meurtre qui nous prend.



N'importe qui de normalement constitué ne supporte pas cette scène et ne peut la regarder sans se dire que les personnages sont de gigantesques cons. Qu'ils sont beaucoup trop cons même, anormalement cons, à un point qui rompt l'effet de fiction. On ne marche plus, c'est pas crédible ! A la limite on pouvait faire semblant de croire à Alain Chabat en couple avec Emmanuelle Seigner, ou à Johnny Depp craquant sur Charlotte Gainsbourg au Virgin en écoutant Creep de Radiohead. C'est difficile à avaler mais après tout si Depp a été marié pendant trente ans à Vanessa Paradis, il peut bien tomber sous le charme de Gainsbourg, autre enfant-star sortie de la cuisse de Jupiter grâce à un papa bien placé, massacrant la chanson comme la comédie, dotée d'une mâchoire non-négligeable et affichant un poids plume d'enfant de huit ans. Et puis Radiohead ça peut faire des miracles. Qui n'a pas fini une soirée trop arrosée dans le pieu d'une fan, même pas très jojo, de Karma Police ? Le film se veut d'ailleurs un clip complet et atroce de tous les hits du groupe. Attal en place au moins dix intégralement dans sa bande son pour recouvrir ses plans en caméra tremblée le représentant lui et sa bande de potes, des personnages plutôt irritants qu'il voudrait proches de ceux d'Husbands... La musique est absolument omniprésente, comme dans les pires rejetons de chez Sundance. Mais, pour revenir au sujet, si on peut à la limite gober le reste d'un script souvent ignoble, on ne peut pas, on ne peut décidément pas croire à ces gens qui détruisent leur appartement de milliardaires avec un smiley gros comme ça collé sous le nez. Faut-il être plein aux as comme Attal et Gainsbourg eux-mêmes pour tourner une telle scène sans se poser de question et sans se douter que le quidam qui matera leur film tiquera forcément au moins là-dessus...



Deux scènes plus tôt (je vous refais le film à l'envers, ça ne peut pas être pire qu'à l'endroit) Gainsbourg, qui se doute de quelque chose et soupçonne son mari de la tromper, est au bistrot, commande un café, pleure et part en payant mais sans toucher à sa tasse. Je vous le dis : j'ai mal devant cette scène. J'ai envie de crier à l'autre charlot de Gainsbarre de le boire son putain de café à 10 euros la mini-tasse en plein Montmartre, d'au moins y tremper les lèvres, au pire de le verser dans son sac si vraiment elle n'a pas soif et n'a pas la tête à boire un café. Mais on ne fait pas ça ! J'ai peut-être trop longtemps vécu - et aujourd'hui encore - en faisant attention à mes dépenses et en mettant un point d'honneur à ne pas jeter l'argent par les fenêtres, peut-être aussi qu'à force de me faire taper sur la gueule par ma femme quand j'ai le malheur de ne pas finir mes boîtes de céréales j'ai acquis une sorte de conscience aiguë de la nécessité de ne pas gâcher, je ne sais pas, mais ces scènes-là me démolissent littéralement. Apparemment Yvan Attal s'en régale quant à lui. Son film en lui-même est un semblable gaspillage, de temps et d'argent, autant le sien que celui des pauvres malheureux comme moi qui auront vu son long métrage sur écran géant à l'époque sans pouvoir se plaindre.


Ils se marièrent et eurent beaucoup d'enfants d'Yvan Attal avec Yvan Attal, Charlotte Gainsbourg, Alain Chabat, Emmanuelle Seigner et Claude Berri (2004)