23 août 2011

Session 9

Un bon film d’horreur ne tient parfois à pas grand-chose. Un chouette décor, offrant une ambiance particulière, voilà ce qui peut parfois suffire. C’est en tout cas ce que laisse à penser Session 9, le second long-métrage du réalisateur Brad Anderson, sorti de façon confidentielle en 2001 et qui s’est depuis, au fil des ans, taillé une réputation certes modeste mais bien méritée. L’histoire de ce petit groupe d’ouvriers appelé à désamianter un gigantesque asile psychiatrique désaffecté, et dont l’un des membres va progressivement sombrer dans la folie, peut en effet apparaître comme un prétexte pour mieux nous emmener dans ce lieu incroyable, véritable personnage à part entière de ce film d’horreur psychologique, j’ai nommé le Danvers State Hospital. C’est dans cet immense hôpital psychiatrique aux couloirs labyrinthiques et à la forme de chauve-souris typique des asiles qui étaient construits aux États-Unis à la fin du XIXème siècle, que furent par exemple pratiquées les premières lobotomies. Un lieu que l’on imagine aisément chargé de sales histoires, autre élément avec lequel Brad Anderson joue aussi très intelligemment. Le cinéaste parvient ainsi avec brio à tirer intégralement parti du lieu dans lequel se déroule l'action de son film. Car encore faut-il savoir tirer profit d’un tel décor, savoir le filmer comme il faut, réussir à croquer des images marquantes et parvenir à saisir une ambiance propice à faire monter la tension. C’est sur tous ces tableaux que Brad Anderson brille particulièrement.



Le film pourrait ainsi quasiment ne rien dévoiler de l’intrigue qu'il développe progressivement. Il pourrait tout simplement nous laisser sans que l'on n'ait compris grand chose et avec cette drôle d'impression que rien ne s'est finalement passé, mais que l'on a tout de même été scotché d'un bout à l'autre. Car sa force est ailleurs. Elle réside dans cette tension que le cinéaste parvient brillamment à installer, avec évidemment ce lieu qui rappelle les heures les plus sombres de la prise en charge de la maladie mentale et dont le passé semble peser si lourd sur les épaules des personnages, peu à peu écrasés, étouffés et remontés les uns contre les autres. Des personnages qui cachent d'ailleurs tous un mystère, une faute qu'ils tentent chacun de dissimuler, l'ancien hôpital agissant sur eux comme un révélateur de ces secrets, un dynamiteur, un peu à la façon de la maison hantée du classique de Robert Wise, The Hauting. Et ce lourd passé, nous sommes amenés à le vivre à travers les enregistrements sordides qu'un des ouvriers se met à écouter : on y entend la voix lugubre d’une ancienne patiente atteinte de troubles de la personnalité. Le travail sur le son, dont cette voix et son utilisation sont un bien bel exemple, participe aussi à cette atmosphère poisseuse qui parvient à nous captiver du début à la fin, et renforce le grand pouvoir de suggestion de la mise en scène. La bande-son, très minimaliste et composée de bruits aussi discrets que dérangeants, est idéalement choisie. Les acteurs sont également à saluer, à commencer par Peter Mullan, que l’on a déjà pu croiser chez Ken Loach et qui arrive ici parfaitement à nous faire ressentir le mal-être de son personnage, qui semble bouillir de l’intérieur et perdre davantage pied à chaque scène. Quant à l’expert à Miami David Caruso, sa tronche bizarre sied parfaitement au film et la couleur rousse de sa chevelure à sa photographie bien particulière. Car Session 9 a effectivement une image bien à lui : le film a sans doute été tourné en DV, ou avec je ne sais quelle caméra numérique, et cela lui donne un aspect un peu granuleux et des couleurs étrangement lumineuses qui participent pleinement à son ambiance assez unique.



Sans recourir à des effets gores, et dépouillé de ces réflexes bien lassants chers aux films d’horreur actuels, mais déployant au contraire une intelligence permanente et une vraie économie de moyens de plus en plus rare dans le genre, Brad Anderson signe une œuvre de grande qualité. Un film ô combien recommandable pour les amateurs du genre et que je conseillerais même à tous les friands de thrillers psychologiques et autres curieux. On tient là l’un des films d’horreur les plus réussis de la décennie qui vient de s’achever, m’est avis, et l’un des meilleurs représentants récents du sous-genre que sont les « films de maison hantée ». On pourra seulement regretter que Brad Anderson n'ait depuis pas su confirmer son talent, bien qu'il ait également fait preuve d'un certain savoir-faire dans la mise en place d'une atmosphère putride pour son film suivant, le très remarqué The Machinist, où le corps cadavérique de Christian Bale lui donna un joli coup de pouce pour mettre en boîte de nouvelles images marquantes.


Session 9 de Brad Anderson avec Peter Mullan, David Caruso et Josh Lucas (2001)

36 commentaires:

  1. Ça fait envie !

    Une question : les photos sont chouettes mais elles font bizarrement pas flipper, ça fait pas trop film de maison hantée, porqué ?

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  2. Ca fait effectivement envie, et les images encore plus. Une bien jolie baraque!

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  3. @Stavros :

    La première image fait typiquement film de maison hantée, je trouve, au contraire. C'est une screencaps faite par mes soins qui correspond à la première fois où l'on découvre la façade de l'hosto psychiatrique, classique. Et sur la seconde, on peut voir le groupe d'ouvriers abattus, elle accompagne assez simplement ce que je dis brièvement de l'histoire du film.
    Dans tous les cas ça reste un vrai faux "film de maison hantée" atypique et c'était pas évident de choisir des images. 8-)

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  4. Généralement j'évite les maisons hantées, mais là ta critique donne bien envie !

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  5. @ Nuoc Mam : ne t'inquiète pas, Session 9 n'est pas un film de maison hantée. C'est un thriller psychologique ... assez chiant d'ailleurs.

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  6. @Arnaud : l'un exclut l'autre ? on ne peut pas être les deux à la fois ? il me semble qu'on peut accoler l'étiquette bien vague de "thriller psychologique" à la plupart des films de maison hantée (ça peut même d'une certaine façon indiquer qu'ils sont réussis et qu'ils ne dérapent pas dans l'horreur pourrie). En ce qui concerne Session 9, cette étiquette est peut-être plus parlante, mais à mon sens, celle de "film de maison hantée" convient tout à fait aussi.

    La première fois que je l'ai vu, je l'avais trouvé un peu chiant, mais en le revoyant une seconde fois dans de meilleures conditions, j'étais complètement dedans et j'ai ensuite écrit cet article. Mais c'est un film particulier, je comprends qu'on puisse le trouver "chiant".

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  7. @ Félix : peut-on être juif et musulman ? (je rigole). The Haunting a un aspect psychologique indéniable mais le fantastique repose sur une base d'hésitation et de confusion entre explication rationnelle et explication fantastique. Session 9 est clairement dans l'explication rationnelle alors que The Haunting peut s'expliquer de deux façons. C'est ce qui en fait un film fantastique (car le rouage irrationnel demeure intact). D'où Session 9 = thriller psychologique.

    Quant à l'aspect "chiant", c'est surtout du au fait qu'il faut avoir des sous-titres pour la bonne compréhension de Session 9, Peter Mullan a une saloperie d'accent écossais + il marmonne des choses incompréhensibles. J'ai du le regarder deux fois avec le son à fond, et, je n'ai toujours pas compris ce qu'il raconte (sans sous-titres).

    Après la mise en scène est stylée mais rien d'extraordinaire. Moyennement excitant, ça passe.

    J'espère que vous traiterez le très chaud ^^, le sulfureux Maison des damnés adapté de Richard Matheson. Avec The Changeling, c'est mes préférés en maison hantée :-D

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  8. Je vois ce que tu veux dire Arnaud. C'est ce qui fait par exemple que "Shutter Island" est un "thriller psychologique" et non un "film de maison hantée", pourtant s'il était traité dans le cadre d'un dossier sur les films de maisons hantées j'avoue que ça me choquerait putain de pas ! :)

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  9. J'ai vu La Maison des Damnés y'a 2-3 ans et il ne m'a pas laissé un souvenir impérissable. Peux-tu me rafraîchir la mémoire pour éventuellement me donner envie de le revoir ? :)

    Pour The Changeling : on est d'accord, tu as dû voir ma critique enthousiaste j'imagine. :)

    Et pour en revenir à Session 9 : il me semble que l'on peut également apporter une réponse rationnelle au classique de Robert Wise et Session 9 ne donne pas une réponse claire du tout, au contraire (cf. la page wikipédia anglaise du film). Et puis même, ça n'est pas du tout ça qui compte à mes yeux ici. Session 9 est par excellence le film qui s'appuie principalement sur l'ambiance d'un lieu, qui parvient à foutre un peu les j'tons uniquement grâce à ce lieu, comme l'indique grossièrement la tag-line sur l'affiche. Du coup c'est, selon moi, un film de maison hanté impeccable.

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  10. Film très intéressant : on voit les personnages cheminer petit à petit, tandis que pèse sur eux une menace terrifiante, celle de devenir fou.
    Je trouve que cela peut s'apparenter à un film de maison hantée dans le sens où l'atmosphère oppressante de cet ancien hôpital psychiatrique vient contaminer, telle une entité surnaturelle, la pensée des personnages.

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  11. Monique Ranou, que je soupçonne en réalité de répondre à un doux prénom commençant par M et finissant par A, a tout dit. :)

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  12. Joe G. "Néalogic"23 août 2011 à 19:29

    Le réalisateur est-il de la famille de Paul ? Paul Thomas ? Wes ?

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  13. @Rémi : ouais, mais Session 9 est beaucoup moins "clair" que Shutter Island dans ce qu'il nous raconte, même si les deux films se déroulent dans un asile psychiatrique et traitent des maladies mentales.

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  14. The Changeling : je n'ai pas lu encore ta critique mais je vais le faire ;) Je l'adore celui-là.

    The Haunting : bien sûr qu'il peut s'expliquer rationnellement ! C'est ce que j'écrivais dans mon commentaire !

    Session 9 : L'atmosphère oppressante d'un lieu fait que le film est un film de maison hantée ? Et Assaut ? The Thing ? Vol au dessus d'un nid de coucou ? Melancholia ? Dogville ? Out of Africa ? Festen ?

    La Maison des damnés : est une grosse histoire de cul avec un type en fauteuil roulant dont le fantôme s'amuse avec les pulsions sexuelles des (genre L'Emprise) résidents. C'est un film sexuel ^^ bien marrant entre le frustré Ronny Mcdowall et la chaude anglaise qui veut baiser tout le monde, c'est fendard.

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  15. Alors je ne trouve pas que Session 9 soit si clairement que ça dans "l'explication rationnelle".

    Session 9 : L'atmosphère oppressante d'un lieu fait que le film est un film de maison hantée ? Et Assaut ? The Thing ? Vol au dessus d'un nid de coucou ? Melancholia ? Dogville ? Out of Africa ? Festen ?
    ---> ce n'est pas ce qu'on a dit. :)

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  16. Félix > Ché pas je l'ai pas vu Session 9, makkash.

    Arnaud > "Out of Africa" = ahahah

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  17. Je sais mais j'explique juste pourquoi pour moi le film a sa place dans notre dossier et bien davantage que ne l'aurait Shutter Island.

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  18. Faudrait que je revoie cette daube en ce qui concerne l'explication lololololol

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  19. Session 9 !!!! Pourquoi tu l'as aimé, rodrig ?

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  20. Pour les mêmes raisons que Monique Ranou.
    C'est passionnant !

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  21. Salut Felix,
    Enfin, depuis le temps que tu m'en avais parlé, j'attendais patiemment. Je l'ai trouvé en DVD mais ne l'ai toujours pas vu. EN tout cas, ton article donne envie et avec ce que j'avais déjà vu à travers le machiniste, je ne peux que le voir.
    Merci en tout cas.
    Fais ton cinéma

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  22. Film de maison hantée, je sais pas...
    Mais super film en tt cas, je le conseille complètement aussi!
    Vous avez vu Happy Accidents de B. Anderson?

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  23. Oui je l'ai vu aussi. J'avais trouvé ce petit film plutôt réussi dans son genre, un mélange de comédie romantique et de SF assez frais et sympa, avec un couple d'acteurs qui fonctionne bien (et notamment la très jolie Marisa Tomei). :)

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  24. This film can be slow at times but give it a chance- you wont be disapointed. Keep an open mind and you will enjoy this movie.

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  25. Je redécouvre votre site et je post aujourd'hui pour vous féliciter, je le consulterais plus souvent!
    Session 9 est un de mes films préférés. Je l'avais découvert grace à internet.. [url=http://www.airmole-blog.com/post/chronique-de-l-arriere-boutique-6-session-9-de-brad-anderson-2001[/url]
    C'est un choix très intéressant de parler de Session 9 comme d'un film de maison hantée. Les films de ce genre consistent généralement soit en la déouverte des malheurs qui se sont produits dans la maison soit c'est la demeure qui rend fou les habitants et fait ressortir leurs propres secrets. Comme vous le dites, Session 9 reprend ce principe car le lieu agit là comme dans le classique "La Maison du Diable", et à la fois on découvre le passé effrayant du lieu: bref le schéma classique du genre est respecté à la lettre !

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  26. Film plus qu’oppressant, mais vraiment sympa (décor, bande son...). Passionnant pour les gens qui s'intéressent aux troubles psy.

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  27. C'st un de mes films préféré!
    Par contre aprés l'avoir vu de nombreuse fois fois,j'ai compris que les événement se sont bien déroulé mais le film raconte la thérapie du personnage principal.
    'est grace a cette thérapie représenté a l'aide du magnétophone et de l'histoire de la fille qu'il se rend compte des meurtres;
    SPOIL!!!!!
    A la fin il est dans la chambre avec les photos de sa femme et ses amis;
    Son téléphone est cassé et il parle a sa femme morte.
    Il est interné dans un asile et se remémore l'histoire.
    Désolé pour l'explication chaotique!

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  28. :D
    Content de voir que ce film n'est pas tout à fait méconnu.

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  29. Excellente bonne suprise que ce film :)
    Le réalisateur arrive à nous perdre dans les couloirs de cette hôpital psychiatrique désaffecter. Pour ma part j'ai trouvé le film très cohérent avec un bon scénario qui sort un peu des clichés du genre. Film à conseiller également au fan de musique dark ambient en raison d'une BO particulièrement soignée.. on conseillera une écoute de l'album Atrium Carceri - Cellblock pour prolonger l'ambiance du film ;)

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  30. Il est excellent ce film. Je suis content que vous en ayez parlé. Bon par contre Brad Anderson a rien fait de mieux depuis...

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