Affichage des articles dont le libellé est Bela Lugosi. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Bela Lugosi. Afficher tous les articles

8 mai 2018

Dracula

Je crois que l'on peut s'accorder sur ce point : le meilleur du Dracula de Tod Browning réside dans sa première partie. Au début du film, Renfield (Dwight Frye) entre en Transylvanie et passe d'une calèche à l'autre pour débusquer le château du comte Dracula, au grand effarement des paysans du coin qui redoutent ce lieu maudit, particulièrement à l'approche de la nuit, tandis que les loups hurlent alentour. Le périple du jeune Renfield, convoqué par le comte pour une affaire immobilière censée les conduire par bateau, dès le lendemain, à Londres, où Dracula souhaite acquérir un ancien cloître, finit par toucher au but. S'introduisant dans une ruine monumentale, le jeune homme voit finalement apparaître, en haut des escaliers, son hôte, un Dracula (Bela Lugosi) tout en regard fixe, éclairé et appuyé, inquiétant mais somme toute accueillant. Après signature des actes d'achat, Renfield est conduit dans ses appartements. Alors, une énorme chauve-souris (le comte, métamorphosé) apparaît à la fenêtre de sa chambre et, usant d'un étrange pouvoir, le fait tomber inconscient. Les trois succubes toutes en voiles blancs de Dracula s'approchent du garçon avant de reculer devant le nuage de fumée qui pénètre par la porte-fenêtre et annonce l'arrivée du maître ayant recouvré forme humaine. C'est un ballet que nous offre Tod Browning, annoncé par Le Lac des cygnes en générique d'ouverture, et c'est Dracula lui-même qui se chargera de mordre son hôte pour le placer sous son emprise. Dans la séquence suivante, à bord du navire pour l'Angleterre, Renfield, passé de l'autre côté, réveille son maître qui reposait en sa terre, dans une caisse, à fond de cale. Le comte Dracula est prêt à commettre un massacre.




Ce qui me fascine dans cette introduction, c'est la façon dont chaque élément qui compose le film s'articule aux autres. C'est une affaire de jointure. Tod Browning accorde une place bien définie, permise par un montage assez lent, à chaque plan, qui se retrouve comme détaché des autres par le temps long qui lui est accordé, afin qu'il puisse exister plus pleinement, et paradoxalement s'articuler mieux au plan suivant, sans rien lui céder. C'est vrai aussi des sons. Juste avant que le comte Dracula n'apparaisse en haut des marches de son vieux palais, Renfield se tourne vers une fenêtre et on entend des chauves-souris, puis, au plan suivant, ce son a disparu. Ce n'est pas bien logique, mais ce son a eu son temps et ne sera pas prolongé sur une durée qui diluerait sa présence. On dirait que le montage et le mixage font un effort de prononciation, d'articulation, détachant les images et les sons comme on détache les syllabes pour mieux les faire entendre.




Or, il s'agit du premier film parlant de Tod Browning. Or aussi, nous sommes, tout au long de cette longue séquence au château, dans le domaine du comte Dracula, qui semble s'être réveillé, au début du film, d'un sommeil millénaire, et qui est encore quelque peu engourdi probablement. Qui, surtout, parle un anglais des Carpates. Aussi Bela Lugosi (dont le nom appelle lui-même à être prononcé en séparant les phonèmes, tel Gandalf prononçant le mot elfique pour "ami" dans le premier film de la trilogie du Seigneur des anneaux : "Me-llon") détache-t-il avec emphase chaque syllabe prononcée, comme quand il dit à Renfield, avant de quitter la chambre qu'il lui a réservée, qu'il espère cette suite suffisamment "com-for-ta-ble" pour son invité. Revenant peu après sous forme de chauve-souris à la fenêtre de Renfield, métamorphose réitérée plusieurs fois ensuite, notamment au balcon de Mina, le vampire ailé, effets spéciaux rudimentaires obligent, vole comme il parle, rame l'air noir avec ses ailes lourdes, dans un mouvement lent, aussi décomposé que le découpage du film et que les mots articulés par sa vedette.




Plus loin, le comte Dracula, bien réveillé par le festin réalisé à peu de frais sur le pont du navire qui l'a conduit sur les terres de Shakespeare, parle avec beaucoup plus de fluidité, de rapidité, par exemple quand il discute avec Harker, Mina et Lucy dans les loges d'un théâtre. Mais un des notables anglais pure souche qui, autour de la figure de Van Helsing, s'inquiète de cet étrange personnage, évoque le seigneur des Carpates en prononçant "Nos...feratu", séparant les deux parties de ce nom démoniaque comme si le maître vampire avait dores et déjà contaminé les terres conquises, de sa seule diction. Malheureusement, en gagnant l'Angleterre, le montage, à l'image du personnage éponyme, perd beaucoup de cette articulation délectable, et, s'il reste fameux, le film s'en ressent un peu. Restent tout de même quelques sons qui, eux aussi, se détachent de l'image, la précèdent et annoncent le pire : je songe à ce rire maléfique de Renfield devenu vampire.




Un mot d'ailleurs à son sujet. Renfield, contrairement à son maître, parle à toute allure. Cet écart de langage est peut-être le meilleur signe de son défaut d'allégeance, puisque l'humain résiste en lui et le pousse à mener double-jeu, quitte à sombrer dans la folie. La folie de son rire. C'est un rire, mais qui sonne comme une complainte tragique. On l'entend d'abord, puis le montage lui articule le sourire terrible de l'acteur Dwight Frye, dont le nom, avec son assonance qui résonne comme une suite de cris, à l'inverse de celui de Bela Lugosi, appelle à être prononcé à toute allure, pour n'entendre plus que le "Fright" final. Dwight Fright. Qui pour un peu volerait la vedette à Lugosi dans ce rôle de serviteur malade, tiraillé entre son humanité et sa soif irrépressible de sang. Cette dualité, présente chez Dracula lui-même au temps de Murnau, qui manque sans doute au personnage de Nosferatu tel qu'incarné par Lugosi, ou plus tard par Christopher Lee, et qui sera de retour, bien plus tard, dans le pathétique et magnifique vampire épuisé porté par Klaus Kinski chez Werner Herzog, passe, chez Tod Browning, par le triste Renfield.


Dracula de Tod Browning avec Bela Lugosi, Dwight Frye, Helen Chandler et Edward Van Sloan (1931)

27 novembre 2013

Dracula (1979)

J'ai récemment vu deux adaptations que je ne connaissais pas encore du formidable classique de Bram Stoker : le Dracula 3D de Dario Argento, sorti ce mois-ci, et le Dracula tout court de John Badham, réalisé à la fin des années 70. Du premier, je ne dirai mot : par principe, je n'ai jamais dit du mal de Dario Argento car les amis de mes amis sont mes amis, et il s'agit d'un pote de John Carpenter (même si là, force est de reconnaître que le cinéaste italien offre le bâton pour se faire ruiner la tronche). Au second, je consacrerai ce modeste billet, car il le mérite amplement !

Quand on évoque les adaptations du fameux livre de Bram Stoker, on pense inévitablement au fabuleux Nosferatu de Murnau, à la version de 1930 signée Tod Browning avec l'inimitable Bela Lugosi, au phonétiquement impeccable "Dracula de Coppola" ou aux nombreux films de la Hammer qui opposent l'increvable Christopher Lee au flegmatique Peter Cushing. Sorti dans l'indifférence générale en 1979, à l'heure où le goût était plutôt aux parodies et à la dérision, ce très sérieux et classique Dracula réalisé par John Badham est injustement tombé aux oubliettes et appelle désormais à être reconsidéré et revu à la hausse.


Dracula, encore sur le point de pécho, sous les yeux d'un public éberlué face à son savoir-faire ancestral.

Notons d'abord qu'il s'agit peut-être, avec le Nosferatu de Werner Herzog, de la plus fidèle adaptation de l’œuvre de Bram Stoker, elle met joliment en image des passages hautement cinégéniques du livre qui sont le plus souvent ignorés. Elle nous propose également une incarnation remarquable du personnage éponyme, qui prend ici les traits nobles et gracieux de l'acteur Frank Langella. Son Dracula, séducteur et envoûtant, parvient à exister et à se différencier très subtilement de tous ceux déjà existants. A l'image du reste du casting, Frank Langella offre une prestation très appliquée et concernée. Un esprit qui, on l'imagine aisément, devait animer l'ensemble du plateau, étant donné le soin également apporté par John Badham dans la mise en scène, la magnifique photographie signée Gilbert Taylor jouant idéalement des clair-obscurs, les somptueux décors particulièrement riches en toile d'araignée du château de Dracula, et la musique diablement inspirée de John Williams. Pour revenir aux acteurs : Donald Pleasance est comme toujours excellent dans le rôle du sympathique Docteur Seward, apportant quelques touches d'humour inattendues mais bienvenues, et l'actrice qui joue Mina, Jan Francis, est véritablement à croquer ; seule la prestation de Laurence Olivier pose un peu problème, l'acteur se dotant d'un accent ridicule pour donner vie à un Van Helsing difficilement supportable.


 
 
Petit hommage personnel au joli minois de la méconnue Jan Francis, qui incarne Mina. La voici dans différentes situations, dont une qui n'est pas du tout issue du Dracula de Badham. Hélas, et c'est là l'une des différences avec le livre de Bram Stoker, les personnages de Mina et de Lucy sont étrangement intervertis. La belle Mina devient donc rapidement un vampire relégué au second plan, cet imbécile de Dracula étant plutôt obnubilé par une Lucy au charme beaucoup moins évident... Je répare ici cette terrible injustice faite à cette actrice en lui accordant cette place centrale démesurée.

Ce Dracula, dont je m'étais longtemps tenu éloigné du fait de sa mauvaise et sotte réputation, baigne dans une ambiance gothique, brumeuse et funéraire du plus bel effet, qui aurait sans doute beaucoup plu à l'écrivain irlandais. On se souviendra de cette scène où Dracula, apparaissant d'abord la tête à l'envers vue à travers le carreau de la fenêtre, s'immisce lentement dans la chambre de Lucy puis s'empare brutalement de sa victime. Le film nous propose alors un étonnant trip psychédélique aux couleurs très vives qui tranchent avec l'image quasiment noir & blanc de l'ensemble. Il s'agit de l'une des scènes les plus marquantes d'un film ponctué par quelques fulgurances géniales, comme par exemple cet autre moment où Dracula arrive au cimetière à cheval, au ralenti, au rythme de la musique tonitruante de John Williams.


 
Sur la photo du haut, Frank Langella fait la connaissance de Jan Francis. En-bas, il la mate en cachette alors qu'elle prend son bain.

Alors certes, le film n'est pas entièrement réussi. Son rythme est assez inégal et il s'essouffle un peu dans sa dernière partie, donnant ainsi l'impression qu'il peine à se conclure. Mais tant d'images restent en tête, tant de scènes proposent une illustration amoureuse et inspirée du roman, entre autres qualités précédemment évoquées, que l'on ne peut que recommander chaudement sa vision. Et puis si la fin est laborieuse à venir, le film a tout de même la fort belle idée de nous quitter sur une dernière image sublime où le simple envol d'une cape vers le ciel vient submerger notre imagination et nous donne l'assurance d'avoir bel et bien vu une petite pépite injustement sous-estimée. Redonnons une chance au Dracula de John Badham !


Dracula de John Badham avec Frank Langella, Jan Francis, Donald Pleasance, Laurence Olivier et Kate Nelligan (1979)

15 avril 2013

Le Récupérateur de cadavres

Quand il était à la tête de l'unité consacrée aux films d'horreur des studios RKO, Val Lewton devait respecter trois grandes règles : le budget des films qu'il produisait ne devait pas dépasser les 150 000$, leur durée ne devait pas excéder les 75 minutes et leurs titres tape-à-l'oeil lui étaient toujours imposés par ses supérieurs. En dehors de cela, Val Lewton devait jouir d'une certaine liberté, de plus en plus grande au fil des succès, ce qui lui a permis de produire des petits joyaux du cinéma fantastique et d'épouvante au cours des années 40. La première production de Val Lewton fut La Féline, sortie en 1942 et réalisée par Jacques Tourneur. Ce film superbe, qui fut le plus gros succès du studio RKO cette année-là, lança sur de bons rails la carrière hollywoodienne du cinéaste d'origine française et marqua les débuts d'une fructueuse collaboration avec son ami producteur, Val Lewton, lequel l'invita à enchaîner l'année suivante, et avec une plus grande liberté, les tournages de Vaudou puis de L'Homme Léopard. Jacques Tourneur n'est pas le seul cinéaste de talent auquel Val Lewton sut donner un coup de pouce indispensable : il permit également à Robert Wise et Mark Robson de signer leurs premiers films. 




Toujours très étroitement impliqué dans les scénarios des films qu'il produisait, mais rarement crédité au générique pour cela, Val Lewton sut engendrer une filmographie cohérente, avec des thèmes et des motifs récurrents, des histoires en apparence simples mais très évocatrices, souvent magnifiées par des cinéastes doués, désireux de faire leurs preuves, et où l'horreur, toujours suggérée, vient systématiquement titiller l'imagination du spectateur de la plus noble des façons. Les titres des films produits par Lewton, souvent dignes des plus vilaines séries b, se voulaient facilement accrocheurs mais ils pouvaient en réalité cacher de vrais chefs d’œuvre du genre. Les films de Val Lewton sont donc pour la plupart très éloignés de la superficialité de leurs titres : on peut souvent questionner leur réelle appartenance au genre fantastique, les interpréter de différentes façons et il ne faut surtout pas espérer y retrouver ce qui fait le bonheur des amateurs de séries b ou z déviantes. Les films d'horreur RKO des années 40 rendent ainsi toute sa beauté à un genre trop souvent réduit à une simplicité et une pauvreté affligeantes, le condamnant logiquement à un léger mépris auprès de quelques critiques et cinéphiles.




Parmi ces films impulsés par le précieux Val Lewton, Le Récupérateur de Cadavres (en vo, The Body Snatcher, à ne pourtant pas rapprocher du roman de Jack Finney qui a inspiré le chef d’œuvre de Don Siegel et le brillant remake de Philip Kaufman) est sans aucun doute l'un des plus aboutis. Parfois présenté à tort comme la confrontation explosive de deux icônes du cinéma d'horreur, Boris Karloff et Bela Lugosi (ce dernier n'ayant pourtant qu'un rôle très secondaire, la réelle star étant Karloff), le film de Robert Wise est l'adaptation d'une nouvelle éponyme de Robert Louis Stevenson aux thématiques très proches du célèbre Dr Jekyll et Mister Hyde, inspirée des célèbres meurtriers Burke et Hare. Robert Wise nous plonge dans l'atmosphère lugubre de la ville d'Edimbourg du début du XIXème siècle, un étrange décor où il semble ne jamais faire jour, traversé d'ombres menaçantes et de carrosses fuyants. Nous y suivons les malheurs d'un professeur en chirurgie, le Dr MacFarlane (Henry Daniell), tourmenté par l'inquiétant Gray (Boris Karloff), un rustre cocher. Un pacte secret lie les deux hommes : le Dr MacFarlane a régulièrement besoin de cadavres de personnes fraîchement décédées pour approfondir sa connaissance du corps humain et donner des cours d'anatomie à ses étudiants, l'impressionnant Gray lui en fournit donc illégalement, en déterrant d'abord les tombes des cimetières puis en ayant recours à des méthodes beaucoup plus radicales...




Pour nous raconter ce petit conte morbide au final glaçant dont l'ambiance m'a joliment évoqué celle des meilleures nouvelles fantastiques de Maupassant, Robert Wise choisit un noir et blanc très contrasté du plus bel effet qui donne un cachet remarquable à son film. Ce dispositif formel lui permet de souligner très simplement l’ambiguïté de deux protagonistes aux multiples zones d’ombre, qui nous apparaîtront finalement comme deux facettes d'une même entité, vouée à s'autodétruire. Débarrassé de son maquillage, Boris Karloff garde une présence magnétique à l'écran. Les scènes les plus réussies du film sont celles où l'inquiétant cocher, qu'il incarne avec talent, intimide son alter ego, le docteur tiraillé par son éthique scientifique et un passé que l'on devine très trouble. Dans l'une de ces scènes, la plus marquante, un beau monologue sur les limites du pouvoir scientifique est prononcé de la bouche même de celui qui prêta définitivement ses traits grossiers à la créature de Frankenstein, le film semble alors directement faire écho aux deux chefs d’œuvre de James Whale. C'est grâce à ce rôle offert par Val Lewton sur un plateau que Boris Karloff fut enfin libéré de celui qui lui collait à la peau, et sa carrière put enfin trouver un second souffle. Pour Robert Wise, c'était les débuts d'une longue carrière, faite de nombreux succès et couverte des plus prestigieuses récompenses. Le Récupérateur de cadavres fait partie des quelques pépites que renferme son inégale filmographie, où tous les genres ont été visités avec brio par ce cinéaste talentueux et touche-à-tout.


Le Récupérateur de cadavres de Robert Wise avec Boris Karloff, Henry Daniell, Russell Wade, Rita Corday et Bela Lugosi (1945)