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11 décembre 2022

Watcher

Les bons petits thrillers se font rares, ces temps-ci, alors quand on en déniche un plutôt chouette, qui ne paye pas de mine qui plus est, autant prendre le temps d'en causer ! Watcher est le premier long métrage de la jeune réalisatrice américaine Chloe Okuno, qui s'était jusque-là faite remarquer pour ses courts dans divers festivals nord-américains. Encore inédit par chez nous, distribué en VOD sur des plateformes spécialisées outre-Atlantique après une première à Sundance, Watcher s'inscrit avec élégance et finesse dans la vague de films post-metoo s'attachant à nous faire partager la pression que subissent les femmes. Son pitch est simplissime : Julia (Maika Monroe), une jeune américaine, suit son mari d'origine roumaine à Bucarest car celui-ci y a obtenu une promotion. Rapidement, Julia se sent observée depuis la fenêtre par le voisin d'en face, puis suivie dans la rue, au supermarché, au cinéma... et la menace grandit. Son compagnon ne la prenant guère au sérieux et la police se montrant impuissante, elle décide de se confronter à son harceleur.
 

 
 
Sur ce postulat de départ somme toute très basique, Chloe Okuno construit petit à petit, très patiemment, un thriller drôlement efficace, à la mise en scène intelligente et limpide qui nous donne très envie de connaître la suite de sa carrière de réalisatrice. Avec une délicatesse sans doute très féminine, la cinéaste s'attache d'entrée de jeu à nous montrer les petites pressions insidieuses que subit son héroïne au quotidien, du fait de son charme, voire de sa seule condition de femme. Cela commence dès les premières minutes dans le taxi qui mènent le couple à son nouveau logement : en roumain, le conducteur lance une remarque qui se veut peut-être gentille au sujet du physique de Julia. Une remarque que seul son compagnon, bilingue, peut comprendre. Gênée, elle lui demande une traduction, que l'on devinera plus synthétique et consensuelle que les véritables propos, sans doute plus fleuris, tenus par l'homme au volant. Déjà, Julia est mise à l'écart, exclue de cette complicité masculine recherchée par le taxi, un sentiment renforcé, évidemment, par la barrière de la langue. Mais ce n'est que le début, alors Julia encaisse et prend cela avec le sourire, un sourire tout de même poli, timide, forcé. Elle ignore encore ce que lui réserve la suite... 


 
 
Ainsi, à l'image de son habile scène d'ouverture, Watcher est tout à fait dans l'air du temps, mais sans jamais être opportuniste et toujours très loin de la lourdeur de certaines productions actuelles qui abordent ces thèmes avec de gros sabots. Chloe Okuno n'a guère besoin d'insister, c'est par touches discrètes et bien pensées qu'elle nous permet de saisir tout le poids ressenti par son héroïne. La réalisatrice peut s'appuyer sur une actrice habituée aux suiveurs, qui assure encore le job haut la main. De là à dire que Maika Monroe trouve ici son meilleur rôle depuis It Follows, il n'y a qu'un pas... Le regard porté ici sur elle n'est guère pesant, là encore. L'actrice est mise en valeur, certes, mais pas trop, sans insistance, sans ces money shot dont aurait pu nous gratifier un réalisateur lambda (je pense au médiocre film de SF, Tau, où l'actrice adepte de kitesurf se retrouvait aux prises avec une intelligence artificielle – et un cinéaste – plus portée sur la chose...). Les amateurs de films de genre peuvent en tout cas se réjouir qu'une telle comédienne ait l'air de partager leurs goûts, privilégiant toujours les productions indépendantes dans ses choix de rôles. On espère à présent qu'elle renouera bientôt avec le succès public et critique de l'excellent film de David Robert Mitchell. 


 
 
En parlant d'It Follows, ce Watcher peut évidemment y faire penser à quelques moments bien précis. Lors de ces scènes d'extérieur où Chloe Okuno installe avec soin une tension lancinante et où l'on se surprend à scruter en détails le fond du champ, à la recherche de silhouettes menaçantes, de stalkers éventuels qui pourraient suivre une Maika Monroe dont le regard angoissé et le corps contracté expriment parfaitement une forme d'anxiété ordinaire. Encore une fois, la cinéaste fait cela avec suffisamment de talent pour que la ressemblance entre les deux films ne soit pas gênante, au contraire, elle permet une filiation intéressante et vertueuse. Par ailleurs, Okuno atteste d'une belle maîtrise qui lui permet de toujours retenir notre attention, de mettre en boîte l'air de rien quelques scènes très réussies à la tension véritable, allant tranquillement crescendo, et subtilement surprenante, ne s'adonnant jamais aux jumpscares que lui auraient permis certaine situations. Son utilisation de la profondeur de champ est notamment à saluer. La photographie est également très soignée, ce qui achève de donner à Watcher une assez chic allure.


 
 
Pour modérer mon enthousiasme et, surtout, ne pas trop gonfler vos attentes (Watcher demeure une modeste réussite, un petit film de genre bien foutu, auquel le temps saura rendre justice s'il n'est pas convenablement distribué aujourd'hui), on pourrait s'intéresser d'un peu plus près aux personnages masculins, dont l'écriture est plus grossière... Le boyfriend de Julia est un tocard pur jus, délaissant sa compagne en passant ses journées et soirées au taff, ne la soutenant guère suffisamment dans les épreuves qu'elle traverse. Le type est quand même capable de faire des vannes sur sa propre compagne à ses collègues, en sa présence et dans une langue qu'elle ne maîtrise pas. Le pire étant, évidemment, qu'il ne la prend pas assez au sérieux quand elle lui parle de son sentiment d'être harcelée, malgré quelques preuves à l'appui... Aussi, Chloe Okuno, également scénariste, y est allée un peu fort dans la caractérisation du psychopathe : celui-ci aurait peut-être gagné à avoir une physionomie plus commune, du boy next door. Là, c'est typiquement le gars en face duquel personne n'aurait envie de se retrouver assis dans le métro : il a la tronche et la dégaine du serial killer de base, à la Francis Heaulme. Certes, il est flippant, mais cela va un brin à l'encontre de ce que dit par ailleurs le film sur les rapports entre les sexes. Nul besoin d'avoir l'air d'un tueur en série pour participer, plus ou moins activement, à la souffrance féminine... Cela reste cependant un petit couac. L'apparence choisie du psychopathe, et le jeu glaçant de l'acteur qui l'incarne, participent également au plaisir familier que nous ressentons devant le film, celui que l'on prend à la découverte d'un thriller bien mené, répondant à certains codes.


 
 
Enfin, quelques mots sur la fin, sujette aux critiques. J'ai pu lire que certains spectateurs se sont plaints de la conclusion, jugée décevante, trop expéditive. Au contraire, j'apprécie que Chloe Okuno ne tombe guère dans les travers du thriller américain qui n'en finit pas, avec de multiples rebondissements pénibles à la fin. Les cadavres qui se multiplient, le tueur qui se relève sans cesse, une longue et mouvementée confrontation sanglante, et autres classiques du genre. Le final de Watcher est, à mon sens, très bien comme ça. Il est à l'image du film, élégant et simple, sobre et efficace. Une des bonnes surprises de cette année cinématographie dans le domaine du ciné de genre. En bref, on tient là un vrai bon petit thriller qui ne pète pas plus haut que son cul, vaut carrément le coup d'œil et rend impatient de découvrir ce que son auteure fera à l'avenir. Je retiens son nom et la mets sur ma watchlist. 


Watcher de Chloe Okuno avec Maika Monroe et quelques tocards (2022)

5 décembre 2022

Significant Other

Quatrième long métrage de Dan Berk et Robert Olsen, Significant Other s'ajoute à la longue liste de ces films d'horreur et de science fiction dont la première image nous montre un objet extraterrestre tomber du ciel et s'écraser sur notre planète. C'est ici une sorte de comète rougeâtre qui vient atterrir sur l'accueillant et vaste relief boisé du nord-ouest des États-Unis. Les plans suivants nous indiquent clairement la nature de la menace venue de l'espace : un pauvre cerf en fait aussitôt les frais, attaqué par une tentacule qui surgit derrière lui. Nous suivons ensuite un jeune couple, incarné par Maika Monroe et Jake Lacy, qui s'apprête à s'engager dans une randonnée de plusieurs jours dans cette si belle région. Ils tomberont rapidement sur le corps calciné de l'animal plus si majestueux que ça, premier indice d'un séjour en forêt qui leur réservera de sacrées surprises... 


 
 
Surprenant, Significant Other parvient à l'être tout le long, et ce malgré une filiation évidente et assumée avec ce qui est sans doute LE film incontournable dès qu'il est question d'envahisseurs se substituant à nous : Body Snatchers. Surprenant, aussi, en dépit de menus emprunts à droite à gauche et même d'indications très claires sur ce que nous réserve le scénario. Dès le générique d'ouverture, et la façon discrète qu'ont certaines lettres composant chaque nom de se fondre les unes dans les autres, l'amateur de cinéma de genre un peu attentif sait forcément à quoi s'attendre. Mais Dan Berk et Robert Olsen sont, à l'évidence, deux petits malins, qui n'en sont pas à leur premier coup d'essai et n'ont pas envie de lasser leur audience. Ils allument plusieurs feux d'entrée de jeu comme pour mieux les attiser, de façon originale, ou en déclencher d'autres, ailleurs, plus inattendus, sans que cela paraisse trop systématique ou facile. Ainsi, leur film change intelligemment de ton, au bon moment, quand il commençait tout juste à nous rendre un brin dubitatif. C'est lors d'une scène a pirori très romantique de demande en mariage, avec vue imprenable sur l'océan grandiose, que tout bascule et que le film s'engage dans une nouvelle direction, regagnant tout notre intérêt, pour ne jamais le perdre. 


 
 
Scénaristes et réalisateurs depuis toujours associés, Dan Berk et Robert Olsen s'amusent à mélanger les genres, de la comédie romantique au pur film d'horreur, à provoquer des ruptures de ton gentiment déconcertantes, allant avec succès vers un humour léger, décontracté, loin du sérieux plombant que d'autres auraient pu préférer. Quand s'invite à la fête un requin vorace de passage le long de la côte, on se demande toutefois fugacement si nous ne nous engageons pas vers un n'importe quoi qui finira par nuire à l'ensemble et par nous paumer progressivement. Heureusement, il n'en est rien. En dehors de cette courte parenthèse aquatique, les rebondissements ne sont jamais grotesques ou too much. Et quand Berk & Olsen s'intéressent de plus près au couple, au sentiment amoureux, en bref, aux deux personnages principaux et à leur relation, ils ne se trompent pas et se montrent même assez habiles et pertinents, très aidés, en cela, par un binôme d'acteurs irréprochables. 
 
 
 
 
C'est de nouveau un choix judicieux de la part de Maika Monroe, qui continue d'entretenir et d'agrandir sa fanbase principalement constitué d'amateurs de cinéma de genre. La jeune actrice affirme encore ici son goût pour les projets originaux et indépendants, son jeu convaincant permet au film de rester à flot quand il se risque assez lourdement à l'allégorie des problèmes psychiatriques de son personnage. Quant à son partenaire, Jake Lacy, il est la bonne surprise du casting, lui qui dans un premier temps laisse planer le doute avec sa tronche de playboy américain et son sourire ultra bright, il s'avère en réalité parfait pour le rôle et réussit même à honorer la touche comique recherchée par les réalisateurs. Ces derniers parviennent d'emblée à instaurer une tension latente dans le couple, un malaise sous-jacent dont on se demande comment il va finir par se manifester ou se transformer. Devant la tournure des événements, on repense au plus sombre Honeymoon, autre petit film d'horreur indé sorti en 2014, que l'on doit à la réalisatrice Leigh Janiak, qui nous proposait lui aussi une variation minimaliste autour du classique de Don Siegel lors d'une lune de miel particulièrement glauque d'un jeune couple dans une cabane au fond des bois...


 
 
Alors certes, Significant Other pèche parfois dans son écriture, trop explicative, trop bavarde, parfois un peu grossière sur son versant psychologique. À la réflexion, on pourra s'interroger sur la façon dont les événements s'enchaînent, remettre en question leur logique, avec quelques ficelles bien commodes. Mais ces défauts sont mineurs, importent peu durant le visionnage à proprement parler et n'enlèvent rien au plaisir ressenti à la découverte de ce film humble et astucieux qui cherche d'abord à nous faire passer un bon moment et nous propose une virée à travers bois dont on ressort amusé, séduit. Divertissant de bout en bout, Significant Other ne perd jamais son souffle et sait aussi s'arrêter quand il faut, une qualité louable en cette période où la plupart des films s'éternise et n'en finisse pas. On termine donc avec l'envie évidente de découvrir les opus précédents de ce duo de cinéastes, qui était jusqu'à présent passé entre les mailles de mon filet de moins en moins efficace d'amateur vieillissant de bobines horrifiques alternatives. 


Significant Other (Une obsession venue d'ailleurs) de Dan Berk et Robert Olsen avec Maika Monroe et Jake Lacy (2022)

10 février 2015

It Follows

Déjà remarqué au Festival de Cannes l'an passé, It Follows a, depuis, suivi son petit bonhomme de chemin, en ne ratant aucune étape. Couvert de louanges et de récompenses, le film de David Robert Mitchell arrive aujourd'hui sur nos écrans auréolé d'une réputation écrasante qui entraîne logiquement des réactions passionnées. Moi-même, je n'ai pas pu m'empêcher de ressentir une petite pointe de déception à la sortie de la séance, rapidement dissipée. On en oublie en effet le film que l'on a devant soi, pour ne penser qu'à celui que l'on s'imaginait et que l'on s'était mis à attendre. Et pourtant, It Follows est peut-être bien celui-ci. Le film d'horreur nécessaire et espéré. Un film certainement voué à devenir culte et qui saura conserver une place de choix dans la cinéphilie de beaucoup de ses spectateurs. Une chose est sûre : il vaut le coup d’œil, mérite qu'on lui donne sa chance et justifie que l'on s'y attarde un peu.




Non, ce film ne révolutionne pas le genre. Mais pourquoi le cinéma d'horreur aurait-il besoin d'une révolution ? Quand déboule un film comique qui fait marrer tout le pays, on ne se plaint pas qu'il ne révolutionne guère la comédie, non ? Condamné à une certaine redite, inondé de navets intenables et purement commerciaux, baignant ainsi dans une médiocrité crasse et une répétition lassante qui lui semblent inhérentes, le genre horrifique devrait donc trouver son salut dans un indispensable bouleversement. On peut encore l'attendre, cette révolution... Si l'élégant It Follows parvient à susciter de tels éloges, c'est peut-être tout simplement parce que le second film de David Robert Mitchell se trouve au bon endroit, au bon moment. Avant d'aller plus loin, ouvrons une petite parenthèse pour établir un bien triste constat : avant, les noms des cinéastes spécialisés dans l'horreur avaient quand même autrement plus de gueule ! Wes Craven, John Carpenter, Dario Argento, Tobe Hooper, George Romero... C'est autre chose que "David Robert Mitchell", non ?! C'est quand même dommage... Je ne suis pas contre l'usage d'un pseudonyme quand on a un patronyme si plat et que l'on s'essaie à l'horreur. Enfin bref, passons. 




It Follows m'apparaît donc, à sa façon, comme le film d'horreur nécessaire et attendu. Pourquoi ? Parce qu'il est à la croisée des chemins de plusieurs tendances actuelles, qui généralement n'arrivent pas à s'entendre et à se rejoindre pour de bon, et parce qu'il parvient à tirer et à représenter le meilleur de chacune d'elles. Dès les toutes premières images, et ce superbe plan-séquence en panoramique dans un quartier pavillonnaire qui nous est étrangement familier, nous savons que nous sommes en présence d'un film issu tout droit du cerveau et de l'imaginaire d'un cinéaste ayant grandi avec le meilleur du cinéma de genre des années 70, 80 voire au-delà. Wes Craven, David Lynch et, bien sûr, John Carpenter, sont les premiers noms qui me viennent en tête. Nous tenons là une œuvre sous influences, qui ne cache pas sa filiation, et qui pourrait même être interprété, mais ce serait bien réducteur, comme une brillante variation autour d'Halloween, sa référence la plus voyante. Il est d'ailleurs à la fois amusant et consternant de constater que les mêmes griefs sont dirigés à l'encontre des deux films. A près de 40 ans d'intervalle, ils véhiculeraient un même puritanisme rétrograde, dangereux et nauséabond, ils consisteraient, somme toute, en un même appel grotesque et odieux à l'abstinence, car la relation sexuelle tue, transmet le mal. S'arrêter à une interprétation si terre-à-terre pour un film qui nous laisse si libre d'y voir ce que l'on veut, qui multiplie intelligemment les pistes et déploie une vraie richesse thématique, est surtout, en réalité, d'une grande tristesse et atteste d'une sacrée étroitesse d'esprit. 




It Follows se présente ensuite comme un film indépendant qui s'intéresse exclusivement à la jeunesse, ne montre quasiment pas un adulte, et porte sur ses jeunes protagonistes un regard attentionné et inquiet, doux et mélancolique. Un dialogue délicatement amené et survenant assez tôt nous apprend que l'un des grands garçons souhaiterait tout simplement retourner en enfance, à cet âge où l'on est encore heureux car tout est encore possible. Cette jeunesse est donc plutôt blasée, pessimiste, cernée par la crise et par la mort, abandonnée par ses aînés ; elle ne sait pas quoi faire de sa vie, et paraît avoir accepté une certaine fatalité, le caractère inéluctable d'une existence sans éclat, d'un avenir morose, sans réelle liberté. Les sinistres "suiveurs" sont souvent des parents, des personnes âgées, qui symbolisent toutes leurs peurs. David Robert Mitchell n'oublie pas non plus de se doter d'un regard social bienvenu en filmant très frontalement les banlieues grises, délaissées et sacrifiées de la ville de Detroit. Des zones pratiquement interdites, dont on ne parle plus, où la petite bande se rend dans l'unique but de retourner sur les traces éventuelles de leur malédiction, à son origine. Avec ce double regard adroit et discret, le cinéaste convoque toute une frange de ce cinéma indé américain que l'on aime et que l'on défend, les Kelly Reichardt, Matthew Porterfield et compagnie, en remontant plus loin, on pourrait même citer Gus Van Sant.




Enfin, et c'est ce qu'il y a sans doute de plus agréable à observer, It Follows porte clairement la marque d'un nouveau cinéaste, encore en devenir certes, mais qui, de par la maîtrise formelle éclatante dont il fait de nouveau preuve, la capacité rare à investir et à s'approprier les codes d'un genre, ainsi que la cohérence avec son précédent film (le méconnu The Myth of the American Sleepover qui sera, je l'espère, redécouvert à la lumière de son poursuivant), vient ici confirmer son éclosion. On a comme l'assurance d'avoir là affaire à l’œuvre d'un auteur à suivre, et la vision d'un film d'horreur offre rarement cette intime conviction. Ces derniers temps, la plupart des réussites du genre apparaissent souvent d'emblée comme des coups uniques, laissés sans suite. Le prochain opus de Mitchell sera très attendu, et il ne s'agira sûrement pas d'un film d'horreur, mais il y reviendra peut-être, et celui qu'il a déjà réalisé atteste d'une vraie singularité, d'une personnalité polyvalente, et c'est bien là l'essentiel. Aussi banal soit-il, son nom à rallonge va désormais compter dans le paysage du cinéma indé US. Pour toutes ces raisons, on peut comprendre l'accueil réservé à It Follows, titre horrifique qui tombe à pic et saura séduire le cinéphile lambda.




Si la forte reconnaissance que ce film a réussi à obtenir permet enfin de faire prendre conscience que, oui, c'est bel et bien de ce côté-là qu'il faut aller chercher les pépites, dans les marges du cinéma indépendant, alors tant mieux ! C'est là que sont produits les meilleurs films de genre depuis maintenant un moment. It Follows n'est donc pas une révolution, peut-être pas un chef-d’œuvre ou quoi que ce soit, mais c'est un film nécessaire, arrivé au moment le plus opportun, qui réussit à cristalliser, en beauté, différentes aspirations, pour 100 minutes qui font un bien étonnant au cinéma de genre entier. On peut simplement prendre du plaisir à y repenser en le considérant comme une sorte de vaste cauchemar dont ses jeunes protagonistes ne sortent jamais. On sort d'ailleurs du film comme on se réveille d'un mauvais rêve particulièrement marquant, en essayant d'en trouver le sens, persuadé qu'il y a une signification forte, évidente, mais insaisissable. Son ambiance onirique et flottante, ses décors désolés et hors du temps (habilement, le réalisateur se plaît à mêler les époques, à travers des accessoires incongrus et très peu d'indices temporels clairs) ont tôt fait de nous envelopper, de nous installer pleinement et confortablement dans une atmosphère étrange, incertaine, où la peur peut surgir au fond de l'image, hors-champ, n'importe où, n'importe quand et, pire encore, être incarnée par n'importe qui.




Même si le film n'est pas le choc ou le traumatisme que certains auront peut-être eu le tort d'attendre puis de regretter, les pures scènes de trouille sont d'une vraie efficacité et rythment idéalement l'ensemble. Des ellipses savamment placées distillent également un malaise véritable, on en vient par exemple à croire que notre jolie et pure héroïne (incarnée par Maika Monroe, actrice à suivre !) a été poussée à s'offrir à trois étrangers pour transmettre, temporairement, son malheur. Cette idée de transmission maléfique, ce jeu permanent sur le hors-champ, et un autre clin d’œil anecdotique autour d'une piscine, viennent d'ailleurs rappeler les grands films de Jacques Tourneur (Rendez-vous avec la peur, La Féline). Le talent de DRM (c'est déjà plus classe que son nom complet !) a le mérite de titiller notre imagination, comme en ont été capables avant lui les grands noms du fantastique. Sa mise en scène, appuyée par une bande son au diapason qu'il faut vraiment saluer aussi, nous rend légèrement paranos et donne une nouvelle saveur à ces peurs enfantines et adolescentes qui, depuis toujours, nourrissent et inspirent le cinéma d'horreur. Mitchell connaît bel et bien ses classiques et s'amuse à nous faire scruter le cadre, à la recherche d'un rôdeur éventuel, d'une menace avançant lentement mais sûrement ; il nous pousse à essayer de reconnaître les signes distinctifs de cette mort qui rôde, constamment, inarrêtable, se tenant toujours prête à nous rattraper, à nous happer. Pour toutes ces qualités, pour la peur et l'espoir qu'il parvient à susciter, It Follows est un film digne d'éloges, un modèle du genre, et il serait bien dommage qu'à l'instar de ces jeunes filles qu'il fait frémir et disloque, il ne soit, en quelque sorte, victime de son propre charme.


It Follows de David Robert Mitchell avec Maika Monroe, Keir Gilchrist, Lili Sepe et Daniel Zovatto (2015)

8 février 2015

The Guest

Avec un tel film, Adam Wingard va forcément asseoir sa petite réputation auprès des amateurs de bonnes vieilles séries b, directes et efficaces, comme on n'en fait plus guère, lui qui avait déjà conquis son monde avec le home invasion You're Next. Sans doute nourri du cinéma de genre des années 80, Adam Wingard s'inspire cette fois-ci de tous ces thrillers américains dans lesquels un individu a priori bien sous tous rapports s'introduit dans une famille et se révèle de plus en plus inquiétant et nocif... Ici, il s'agit d'un jeune soldat revenu du front qui débarque dans le foyer endeuillé d'un camarade tombé au combat. David, c'est son nom, ou en tout cas celui qu'il se donne, va devenir le protecteur de la famille, le grand frère de substitution, aux méthodes expéditives mais appréciées. On ignore le but réel de ce personnage mais, ne faisant jamais dans la dentelle et encore moins dans l'étude de caractères, le réalisateur ne nous permet à aucun moment de douter de sa réelle sagesse...




L'intrigue est cousue de fil blanc, le film ne surprend à peu près jamais, mais il a au moins le mérite de ne pas s'embarrasser d'explications fastidieuses et de retournements de situation grandiloquents. Adam Wingard sait très bien que nous ne sommes pas venus là pour ça. Il cherche simplement à nous amuser et il y parvient aisément, à condition, bien sûr, d'être dans les dispositions adéquates. Il faut alors bien reconnaître que l'on suit tout ça avec un certain amusement. On ressent très exactement ce plaisir un peu coupable, gentiment régressif, que seules des films de (ce) genre sont capables de procurer. C'est assez idiot, ça n'élève pas vraiment les esprits et c'est le moins qu'on puisse dire mais, une fois de temps en temps, un film comme ça est drôlement appréciable !




On sent qu'Adam Wingard n'aime quant à lui rien de plus que filmer des moments de violence cocasses et sanglants lors de scènes d'action pas si mal exécutées et toujours très lisibles. Je pense tout particulièrement à cette soudaine mais très attendue bagarre dans le bar où notre "guest" étale une bande de jeunes en deux temps trois mouvements, et à cette grande fusillade où toute l'équipe de tournage a semble-t-il pris un malin plaisir à transformer une maison entière en passoire géante. Les acteurs, à commencer par le bellâtre Dan Stevens dans le rôle du mystérieux parasite, ont l'air de bien s'amuser aussi. La jeune Maika Monroe, remarquée dans It Follows, est une présence agréable, elle parvient sans souci à se différencier des bimbos qui hantent habituellement ces films-là.




Il faut également reconnaître que le jeune cinéaste n'est pas manchot et qu'il a parfois quelques idées. Le final, qui se déroule dans un grand décor de foire spéciale Halloween aux lumières flashy et plongé dans un brouillard artificiel, où les personnages parcourent un labyrinthe avant de se retrouver au palais des glaces, propose ainsi de belles trouvailles visuelles et une ambiance soignée. Bref, si, comme moi, vous aimez, à l'occasion, vous envoyer ce genre de films, The Guest est carrément fait pour vous ! Ce sont des titres comme celui-ci que Tarantino devrait placer dans ses fameux tops annuels...


The Guest d'Adam Wingard avec Dan Stevens, Maika Monroe, Leland Orser et Lance Reddick (2014)