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18 mai 2012

Une Séparation

Une Séparation fut l'un des grands succès de 2011, un succès aussi mérité qu'inattendu. Mérité parce que le film d'Asghar Farhadi porte un regard d'une grande sagesse, humaniste mais sans complaisance, ni moralisateur, ni revendicateur, ni donneur de leçon, sur la société iranienne contemporaine gangrénée par les non-dits, le mensonge et la corruption, à travers le prisme d'une famille qui se délite. Nader, le personnage principal du film, refuse de suivre sa femme en occident où cette dernière souhaite emmener leur fille pour lui assurer un avenir. Au risque de se voir demander le divorce, il préfère rester dans son pays et prendre soin de son père malade. Il fait appel à une aide à domicile pour s'occuper du vieil homme, mais la jeune femme employée se trouve être enceinte et travaille sans que son époux ne le sache. Suite à un conflit, Nader est accusé par son employée de l'homicide de son enfant, et il l'accuse en retour de maltraitance sur son père. Tous les personnages vont conséquemment être pris à parti entre intérêt personnel, arrangements familiaux et dilemmes idéologiques.



Le cinéaste s'attaque ainsi à un sujet difficile, et l'une des grandes qualités du film est la façon dont il aborde avec justesse et profondeur une multiplicité de questions toutes agrégées autour du thème de la justice, appréhendé dans son sens le plus large. Le fait est que précisément, en Iran, la justice et la religion sont étroitement mêlées, d'où l'extrême complication de la situation des personnages. Le scénario se maintient en permanence sur la corde raide, servi par des acteurs impeccables et par un montage rigoureux : rien ne dépasse, tout est maîtrisé. Un remarquable travail sur la concision du propos trouve son corollaire dans l'usage savant de l'ellipse, qui permet au film de conserver un rythme serré pour aller à l'essentiel en évitant tout pathos ou toute sur-explication des causes et des effets. Le cinéaste choisit de ne pas tout dévoiler immédiatement des enjeux du récit, de ne pas nous placer en spectateurs omniscients, préférant faire basculer notre identification d'un personnage à un autre au fur et à mesure que les éléments de scénario s'ajoutent et que les antagonismes des personnages se gangrènent. De fait, si l'on est tenté de se placer du côté de l'épouse dans la première séquence, on a vite fait de trouver des circonstances atténuantes aux agissements du père, pour petit à petit comprendre les motivations de son employée, puis finalement du mari de celle-ci. Jusqu'à ce que la fille du couple principal synthétise toutes nos difficultés à trancher dans cette affaire inextricable, elle qui, victime collatérale de problèmes qui la dépassent, incapable de prendre parti pour son père ou pour sa mère, se retrouve en proie à un dilemme moral que le film nous pose indirectement. Une des forces discursives du film est alors précisément de ne jamais discréditer un personnage et ses convictions au profit d'un autre, même si tous sont critiqués, à l'image de la société iranienne dans son ensemble et de la religion musulmane en prime, sans que cette société, cette religion, ni aucun de ses membres ne soient condamnés. Devant un tel film, on songe à la fameuse phrase de Renoir dans La Règle du jeu : "Le plus terrible dans ce monde, c'est que chacun a ses raisons".



Si le politique et le social sont au cœur du film, ils le sont doublement à travers l'heureux événement qu'ont constitué sa sortie et son succès assez phénoménal. Une Séparation, film iranien diffusé en VOST, 2h03, dix semaines d'exploitation, près d'1 million d'entrées. C'est le "sleeper hit" de 2011, le film que personne n'attendait et que tout le monde est allé voir. Certes, être récompensé par le Lion d'Or de Venise et être soutenu par MK2, Pathé, Gaumont et compagnie n'a pas été pour rien dans la renommée du film. Pourtant, il sort en première semaine avec seulement 105 copies pour rapidement se retrouver gonflé à 240 copies et comptabiliser encore 30 000 entrées en 10ème semaine, sachant que le dernier volet d'Harry Potter faisait seulement 8 000 entrées pour sa 10ème semaine d'exploitation. Bien-sûr Harry Potter a rameuté six fois plus de spectateurs que l'outsider iranien, et en comptait déjà 3 millions la première semaine, sauf que justement ses chiffres n'ont fait que baisser alors que ceux d'Une Séparation ont connu un essor incroyable puisque le film a vu sa première semaine multipliée par 6 grâce au bouche à oreille. Pourtant nulle démagogie, pas de décolletés massifs, pas de jeunes premiers ni de beau noir sympathique au rire facile venu chatouiller les pieds d'un handicapé plein aux as, pas de scénario convenu ni de ressorts clichés, pas d'effets tire-larmes, bref aucune concession. Mais pour qu'il y ait bouche à oreille, encore faut-il qu'il y ait une bouche, et en l'occurrence la blogosphère, ainsi que les médias généralisés (une fois n'est pas coutume), ont fait leur travail en parlant de ce film, en communiquant un enthousiasme. Et contrairement à ce que certains, ceux qui font et prônent un cinéma au ras des pâquerettes, soi-disant populaire, voudraient laisser penser, il y avait bien des centaines de milliers d'oreilles réceptives et prêtes à s'ouvrir pour ce film. Alors qu'on arrête de nous faire croire qu'un film tant soit peu exigeant ne trouvera jamais son public, qu'on arrête de nous rabâcher que la "majorité" ne réclame que du pain et des jeux, que la plèbe ne serait qu'un consommateur géant dont il faudrait ménager le temps de cerveau disponible pour lui faire avaler de la merde, et qu'on se le dise, pour peu que les films soient rendus visibles et que le journalisme cesse de niveler par le bas en répondant à la loi du fric, il y a bel et bien une vraie et grande place pour un cinéma digne de ce nom. Vive la République, vive la France, et vive le cinéma !


Une Séparation d'Asghar Farhadi avec Peyman Moadi, Leila Hatami, Sareh Bayat, Shahab Hosseini et Sarina Farhadi (2011)

16 mai 2012

Shotgun Stories

En 2008, dans son premier film, avant le récent et extraordinaire Take Shelter (et avant le futur Mud, en compétition à Cannes cette année), Jeff Nichols filmait déjà un bled paumé du sud des États-Unis avec ses trois habitants aux 100 kilomètres carrés, ouvriers à la petite semaine mal fagotés, errant en chaussettes sur leurs perrons, entourés de grands espaces sans frontières et travaillant à ciel ouvert dans les champs ou les rivières. Le personnage qu'interprète ici Michael Shannon (acteur décidément prodigieux) est sensiblement le même, en plus jeune, que celui de Take Shelter. Ouvrier sans histoires, époux d'une femme intègre, père d'un jeune enfant, Son Hayes est en proie à des difficultés financières et obsédé par une idée fixe qui le torture au quotidien : la haine de la famille pour laquelle son père a quitté la sienne. Au début du film, la femme de Son vient de le quitter provisoirement en emmenant leur fils avec elle, lassée par un époux qui s'ingénie à gaspiller le maigre pécule familial au Casino dans le fol espoir de sortir les siens d'une morne condition. Son prend la chance pour une science et tente dieu sait comment de "comprendre" les rouages du hasard afin de gagner autre chose que le strict minimum offert par son salaire, qui lui permet tout juste de vivoter et de payer le loyer.




Aussitôt sa femme partie, Son invite Boy et Kid, ses deux frères quasi-SDF, à habiter la maison familiale avec lui. Deux jours après, la mère frappe à la porte pour apprendre aux frères la mort de leur père, qui semble la laisser indifférente. Son entraîne ses frangins à l'enterrement du paternel, organisé par la deuxième famille de ce dernier, et prend la parole en pleine cérémonie pour dénoncer ce père qui les a abandonnés ses frères et lui avant d'aller fonder une autre famille quelques centaines de mètres plus loin. Du côté des endeuillés, on le laisse dire en serrant les dents, mais quand Son crache sur le cercueil de l'ancêtre, les autres fils du défunt en viennent aux mains et cet incident aura des conséquences dramatiques pour les deux fratries. Son, Kid et Boy, trois garçons, trois fils, trois gamins sans père, trois éternels enfants, éduqués dans la haine de leurs demi-frères, cette autre famille qui leur a pris leur guide, ruminent dans l'oisiveté, tout comme leurs faux-jumeaux éloignés et ennemis jurés dont l'honneur vient d'être bafoué en pleine cérémonie funéraire. Dans chaque fratrie un enfant prend le relai du père et dirige les autres, mais l'absence de paternité, de filiation, de repères, a déjà fait ses ravages et, dans ce monde où rien ne se passe et où rien ne fonctionne, ni la radio ni la climatisation ni l'équipe de basket de Boy (Douglas Ligon), ni le projet de mariage de Kid (Barlow Jacobs), ni le mariage de Son, ni le tracteur des frères ennemis, dans ce monde sans but qui n'offre aucune perspective d'horizon sereine, on en vient à se haïr pour rien et à s'entretuer par ricochets.




C'est le premier film de Jeff Nichols, très jeune cinéaste américain (il n'a que 30 quand il réalise Shotgun Stories), et c'est déjà un sacré grand film. Le talent de Nichols rend profondément heureux. Ça peut avoir l'air idiot dit comme ça mais c'est pourtant vrai, la joie de rencontrer un tel artiste est profonde et bien réelle, comme cet enthousiasme rare qu'on éprouve ici à se trouver en présence d'un homme si fin et intelligent, si doué et si modeste à la fois, faisant preuve d'un respect absolu à l'égard de son propre travail et de ceux à qui il est destiné. Les personnages du film ne sont jamais regardés de haut, jamais méprisés ni méprisables, jamais idiots ou insensés, jamais manipulés avec condescendance par leur créateur dans l'unique but de satisfaire aux thèses de ce dernier. Nichols les respecte et les aime, tous autant qu'ils sont, quels qu'ils soient, même quand il s'agit de grands dadais aux vies apparemment ratées, élevés par une mère revancharde dans la haine de leur géniteur et de l'autre famille de ce dernier, agressifs et maladroits au début, motivés par une soif de vengeance insatiable ensuite. Les protagonistes de Nichols ont beau faire n'importe quoi, être obnubilés par une haine rentrée bien qu'entière et irraisonnée de l'autre, ils ne sont jamais jugés avec mépris par l'auteur, et donc pas davantage par le spectateur.




On pourrait donner mille exemples de scènes où le cinéaste traite ses personnages et son récit avec justesse et grandeur : les deux apparitions de la mère silencieuse, dont l'attitude fermée suffit à dire à quel point elle est restée à jamais coincée dans un ressentiment vif à l'égard de son ex-mari, au point de n'avoir d'empathie ni pour lui ni pour ses propres fils, et ce bloc de vérité passe dans le film sans qu'il n'y ait besoin de le verbaliser dans une scène d'éclat comme on en voit tant ; Les deux retours successifs de l'épouse de Son, d'abord venue récupérer une poêle et expliquer tranquillement à son mari qu'elle ne rentrera pas tant qu'il jouera au Casino, sans hurler sur les deux frères qui squattent la maison, sans faire une de ces crises toujours bien efficaces au cinéma, comme on s'y attendait avec nos mauvaises habitudes de cinéphiles nourris aux scénarios faciles... et puis plus tard dans le film la revoilà, soudain présente après la mort d'un des frères, rentrant la nuit pour se coucher près de son mari sans que l'événement ne soit sur-dramatisé : elle entre dans le cadre puis dans le lit avec une simplicité étonnante, le regard porté par Nichols sur le couple en général, sur ses difficultés et sur sa grande force, étant aussi sage que dans Take Shelter ; les deux jeunes hommes, pères de substitution, qui prennent l'ascendant dans chaque fratrie pour contrôler les passions de leurs cadets, Son d'un côté, Cleaman de l'autre, finissent par flancher du côté de la violence suite à la perte d'un des leurs, sans que leur choix ne nous les rende antipathiques ou condamnables puisqu'ils sont mus par une simple colère et par un besoin de réparation, de justice. A cette fin, la scène où Son va voir Boy pour lui dire qu'il ne peut pas en rester là et qu'il faut en finir suffit à faire éprouver sa détresse et son impérieux besoin de réparer la mort de son frère, quitte à ce que sa méthode soit vouée à l'échec, et sans que le jugement ne s'en mêle immédiatement. L'humanisme du cinéaste et l'humanité de ses personnages impliquent que l'on ne surplombe jamais ces derniers, et qu'on les comprend d'autant plus qu'ils sont nos frères.




L'intelligence du travail de Nichols éclate encore à la fin du film, quand il ne tombe pas dans le bain de sang revanchard que nous attentions malgré nous. Le cinéaste nous rappelle ici qu'un mort dans chaque camp c'est déjà beaucoup, c'est déjà trop, et qu'il n'y a pas besoin d'une tuerie pour que l'on soit allé trop loin et pour que les dégâts soient monumentaux et les cicatrices apparentes. Quand le chien de Boy est tué par un serpent placé là par la fratrie ennemie, Kid réagit en allant immédiatement frapper Stephen Hayes, le plus belliqueux des frères d'en face, avec le manche de la pelle qu'il vient d'utiliser pour trancher la tête du serpent et enterrer le chien mort. Kid part venger son frère quand bien même ce n'est qu'un chien qui a été assassiné, et sa réaction est de mordre aussitôt, sans réfléchir. Frapper, tuer, c'est déjà agir en animal, pas besoin d'un bain de sang barbare pour en arriver là. Le plus beau avec Nichols c'est qu'il ne semble pas s'interdire le bain de sang par calcul ou par posture, pour prendre le contrepied d'un genre quelconque en se donnant le rôle de celui qui vient après, pour surprendre à tout prix le spectateur, pour faire le malin par un refus d'excès qui le placerait dans un minimalisme poseur, il semble le faire tout naturellement, de la même façon que son dessin des personnages n'est pas tel qu'il est pour assurer l'identification du spectateur ou autre, mais bien parce que l'auteur du film porte en lui cette humanité qui rejaillit brillamment à l'écran. En somme Nichols ne se laisse aller à aucune facilité scénaristique ou cinématographique - faisant preuve entre autres d'un talent remarquable de l'ellipse, qu'il s'agisse d'un changement induit dans une relation amoureuse sans sur-lignage aucun, ou des bagarres qui, en passant dans les raccords, n'en sont que plus violentes encore - non parce qu'il ferait l'effort d'être moins lourd que la plupart de ses congénères et forcerait son ingéniosité dans cette visée, mais parce qu'il est naturellement intelligent et que ces facilités-là ne lui effleurent même pas l'esprit, du moins est-ce l'impression qu'il donne et qu'il a confirmée dans son deuxième long métrage. Et c'est justement parce qu'il ne travaille pas par calcul que les films de Jeff Nichols ne sont pas inutilement compliqués ou opaques. Sa sincérité et son intelligence sont telles que son travail est d'une simplicité biblique, à la portée de tous. Ce travail cinématographique est en fin de compte éminemment politique.




Jeff Nichols propose une vision du monde singulière, il brosse des portraits rigoureusement humains et habités avec un respect inouï pour ses personnages et, par conséquent, pour ceux qui vont s'identifier ; il montre à quel point le défaut d'exemple structurant et d'éducation saine doublé d'un enseignement de la haine aboutit au carnage, et qu'un carnage en est déjà un quand seulement deux personnes sont mortes pour rien ; il finit son film en exprimant la nécessité supérieure de mettre un terme à toute violence, de se refuser à toute soif légitime ou non de vengeance, avec cette idée reprise à son père par Camus qu'un homme ça s'empêche. Shotgun Stories n'est pas un film sur la politique, c'est un film politique. Platon, pour donner une première définition du politique, disait que le politique c'est le pasteur des hommes, celui qui prend soin des hommes, et c'est concrètement ce que fait Jeff Nichols à tous les niveaux de son geste artistique, en filmant des êtres humains d'égal à égal, en offrant au spectateur un film particulièrement sain et particulièrement fin, qui n'est pas exceptionnel uniquement par réaction à un mauvais cinéma, grâce à ce qu'il ne fait pas, parce qu'il éviterait les écueils et ratages dans lesquels tant d'autres films se vautrent, mais pour ce qu'il fait de magistral. Nichols nous offre un film très élégant et raffiné, où l'organisation de l'espace impressionne et où la composition des cadres est constamment géniale, comme en témoignent les images choisies pour illustrer cet article, et si on a beaucoup rapproché le film de Malick, parfois à juste titre, je le rapprocherais davantage, pour la profondeur du regard sur l'humain, la peinture brûlante des rapports amoureux et fraternels, d'un Michael Cimino, la grandeur baroque en moins. En psychologie on considère la bienveillance comme le dernier garant de la santé mentale, or la bienveillance de Jeff Nichols, qui œuvre pour rendre le spectateur meilleur en réalisant un film non-violent sur la violence, trouve son corollaire dans ses récits, qui se terminent par le salut in extremis de leurs protagonistes principaux grâce au geste bienveillant d'un des leurs, d'un semblable. Nichols fait du politique en proposant un film aussi formellement beau qu'intelligent, délivrant une sensibilité exacerbée et une conception du social, de la vie avec les autres, aussi pertinente que profonde. C'était le premier film déjà grand de Jeff Nichols, qui a de nouveau excellé et c'est peu de le dire avec Take Shelter, dont la mise en scène, moins réduite au strict et parfait service du récit pour plus de fulgurances et de puissance, laisse augurer une carrière proprement exceptionnelle, que je suivrai avec un intérêt et une impatience non-dissimulés.


Shotgun Stories de Jeff Nichols avec Michael Shannon, Douglas Ligon, Barlow Jacobs, Natalie Canerday, Glenda Pannell, Lynssee Provence et Michael Abbott Jr. (2008)

14 mai 2012

Play

Aujourd'hui, notre inimitable critique belge Thomazinette vient nous donner ses impressions sur le film de Ruben Östlund, Play. Un film dont la froideur extrême et la thèse lourdingue, s'amusant à titiller vainement le politiquement correct et à chatouiller les préjugés du spectateur, m'ont personnellement évoqué le pire du cinéma de Michael Haneke et ont eu pour principal effet de me laisser muet, assommé par ce cinéma de petit provocateur appliqué. Place donc à notre cher collaborateur chevelu, qui saura vous en parler mieux et plus longuement :

J'ai maté le film suédois polémique de Rupert Opshülsnd, et ça m'a un brin fait chier. Le pitch est pourtant simple, diablement simple : trois jeunes blancs-becs suédois se font martyriser par cinq adolescents impitoyables et noirs. Une rapide titrologie nous apprend bien vite qu'en plus d'avoir des couleurs de peau différentes, les antagonistes se revendiquent de deux milieux sociaux totalement étanches l'un à l'autre, puisque dans un dialogue d'anthologie, l'incommunicabilité retentit dans un cinglant « plaît-il ? » lancé par un blanchon penaud matant ses pieds aux « tigres de Göteborg » qui lui demandaient de ow faire voir son portable ! P'lé, c'est aussi comme ça que s'appelle le chef de la bande des All Blacks, en hommage au joueur de hockey Pelé. Plaid, c'est le signe de reconnaissance de la bande des blanchots, qui ne sortent jamais sans leurs couvertures de mohicans. Palu, c'est la malaria. Pilée, c'est ce que foutent les blacks aux blancs. Pieds, ils se les font brûler leurs pieds. Poignée, de main, ils n'en échangent jamais... Plaie, c'est enfin le sentiment lesté duquel on quitte ce film en forme de match de basket sans temps mort et où le ballon est un cartable...



Je reconnais un travail sur les espaces et les décors, un amour immodéré des transports en commun de la part de Ruben Ruby Rub Rebut et un hommage à leur horizontalité comme symbole de stagnation sociale et de tournage en rond. Je veux bien admettre que cette passion pour tout ce qui est bus-tram-métro a quelque chose de touchant, et je concède bien volontiers ma bienveillance à un tel enthousiasme. Mais quant à l'action du film, un racket qui dure deux heures et qui prend tantôt des allures de bizutage, tantôt celles d'une cache-cache dans la campagne ou d'une chasse au trésor, ça m'a pas paru crédible une seconde. Inutile Rupert, de sortir ton joker de l'histoire authentique car depuis qu'Aristote l'a inscrit au fer rouge dans sa bible du cinéma, le vrai n'est pas le vraisemblable. Aristote ajoute que le cinoche n'est pas la rubrique des chiens écrasés, avant de finir son bouquin sur une recommandation à tous les scénaristes : « soyez à ce que vous faites ! » Pour en revenir à Rubéole Stund, il n'était à ce propos absolument pas nécessaire de montrer le personnage de John baisser son froc pour chier en pleine nature, cul-caméra, puis arracher son slip crotté en lambeaux sous prétexte que ça s'est vraiment passé comme ça. Je regrette d'avoir eu à assister à cela. Autre goof, la présence d'une tenancière de bar, alors que tout le monde sait qu'en Suède il n'y a plus de marchands que des distributeurs...



Si ce n'est une histoire, c'est donc semble-t-il un travail d'entomologie de la violence que propose Fripon Cocu, et là ça coince, et ça ne m'étonne pas qu'il se fasse épingler dans les débats de société, parce que le film est fait pour susciter plein de réactions. En faisant le film, Cuberdon Repus devait déjà se dire : chic, les journaux vont s'empoigner parce que mon bestiau de tribunes montre des trucs qui dérangent ! La violence verbale, les accrocs et les enfants en danger, ça affole encore davantage quand c'est servi sur une gamme mixolydienne, aka la gamme du constat implacable... Et cette volonté de fâcher se sent malheureusement au visionnage. Rot Ben'Ol'Stund joue sur la position ambiguë de l'œuvre d'art dans ces débats, plaçant son popotin entre deux transats, entre la posture du conteur qui veut jeter la lumière sur un phénomène de société, sans avoir l'air d'y toucher, en bon artiste méditatif, et celle d'un artiste engagé, qui a son opinion et qui doit s'efforcer de la distiller discrétos pour que le film ne fasse pas qu'additionner des points de vue dispersés.



Or il ne fait ni l'un ni l'autre puisque d'une part l'histoire, totalement décousue, enfile des mini-sketches qui accumulent, j'énumère : des témoins qui font mine coupable d'ignorer ; des persécutés qui se prennent au jeu de leurs agresseurs ; des effets de groupe dont la seule cohésion tient à la domination violente. Et on brode une variation sur ces trois ingrédients. D'autre part, au point de vue du message, c'est aussi quelque chose de raté, parce que, bien qu'il n'y ait pas vraiment d'animosité de la part du réalisateur envers un groupe en particulier, il y a bel et bien une grosse maladresse dans la manière d'enfoncer le clou sur les violences, d'être fasciné par elles au point de souvent oublier pourquoi il les montre, et de carrément priver de parole le groupes qui la perpètre, comme celui qui l'encaisse. La parole est confisquée par deux antagonistes du monde des adultes qui, dans une dernière scène, s'égosillent de façon aussi improductive que les phrases de bizutage, mais dans le langage des grandes personnes cette fois-ci. Donc pas d'entomologie de la violence non plus, puisque le film en reste à la surface du phénomène. Rupert est comme ses trois victimes blondes, il renonce dès le début à comprendre ce qui se passe pour plutôt se complaire dans la tchoulerie et le malaise.



Heureusement il n'y a pas que ça. La seule belle idée que j'ai trouvée dans ce film, c'est celle finalement assez positive selon laquelle la violence physique et verbale a le mérite de mettre en contact, ou d'amorcer un contact entre des mondes qui se font une plus grande violence quotidiennement par le biais du mépris et de l'ignorance. C'est la scène de la clarinette qui m'a donné à penser ça. John est invité par ses harceleurs à leur jouer un morceau de clarinette, et il s'exécute, mettant tout le monde en joie (sauf les deux autres persécutés qui font de toute façon la gueule du début à la fin du film). Ça dure trente secondes, c'est une oasis de bonté et de rencontre calée entre deux séances d'intimidation, et ça fait plaisir à voir !


Play de Ruben Östlund avec Kevin Vaz, Yannick Diakité, Abdiaziz Hilowle et Anas Abdirahman (2011)

12 mai 2012

Le Bon plaisir

Francis Girod est-il le fils illégitime de Françoise Giroud ? Francis/Françoise, Girod/Giroud ?... Francis Girod a en tout cas adapté le livre de Françoise Giroud dans un film familial qui parle d'un fils illégitime, et vu leurs blazes interchangeables y'a anguille. Le pitch : Catherine Deneuve, qui, en 1984, ce film nous l'indique, avait déjà les épaules très larges (au sens propre, je précise, même si au sens figuré ça ne veut strictement rien dire), se fait voler son sac-à-main. Jusque là c'est exactement le pitch des Herbes Folles de Resnais, même si après ça n'a plus rien à voir. Ce qui la chagrine, Deneuve, c'est pas d'avoir perdu son porte-feuille, on sent bien qu'elle a du fric à revendre, non c'est que sa pochette contenait une vieille lettre écrite par son ex-amant devenu Président de la République, dans laquelle ce dernier laissait entendre que leur liaison avait peut-être donné naissance à un enfant.


Goof dans cette scène-clé : le drapeau à l'arrière-plan est à l'envers.

Bien décidée à protéger son bambin né de semence présidentielle et désormais âgé d'une dizaine d'années, Deneuve part aussitôt prévenir le Chef de l’État, incarné par un Jean-Louis Trintignant plus austère que jamais (cet homme a-t-il déjà ri une fois dans sa vie ? Il me colle la déprime en deux temps trois mouvements), qui met son ministre de l'intérieur (Michel Serrault, la truffe au vent dans ce film) sur le coup. Le voleur quant à lui, joué par un tout jeune Hyppolite Girardot manifestement pas encore rôdé à l'Actor's Studio, transmet la lettre à son employeur journaliste (le type a un bon boulot et tout ce qu'il faut mais il pique des sacs-à-main, le script fait l'impasse sur ce paradoxe), lequel reconnaît la griffe du président et s'apprête à foutre la merde dans le mandat de ce dernier. Le livre de Giroud, édité aux éditions Mazarine (hasard ou coïncidence ? On s'en tape !), et le film après lui racontent avec dix ans d'avance l'affaire Mazarine Pingeot, et c'est sans doute le seul intérêt qu'il a, si toutefois on trouve ça intéressant, ce qui n'est pas du tout mon cas. J'espérais voir un film intéressant sur la politique, j'ai vu une vague intrigue policière d'une morne lenteur tournée au Palais de l’Élysée, qui sonne faux et qui vous assassine d'ennui. Question ambiance, dialogues et mise en scène c'est un peu du sous-sous-sous-Sautet (je pourrais rajouter pas mal de "sous-sous-sous"). Devant ce genre de film on se dit qu'un casting peut vraiment pousser de très fades téléfilms vers les grands écrans en toute illégitimité. On se dit aussi qu'on a beau chercher, on ne trouve rien à en dire... Au fait, j'ai pas "vraiment" vu le film.


Le Bon plaisir de Francis Girod avec Jean-Louis Trintignant, Catherine Deneuve, Michel Serrault et Hyppolite Girardot (1984)

10 mai 2012

Le Président

Nous accueillons à nouveau notre pigiste indé Joe G., la tête pensante du webzine polémiste à tendance musicale (ou vice versa) C'est Entendu, véritable tête chercheuse de la pensée en mouvement, qui s'intéresse aujourd'hui, à l'heure où nous nous félicitons qu'un nouveau président vienne d'être élu pour nous gouverner, au Président d'Henri Verneuil, incarné par celui que beaucoup considèrent (à tort) comme le président de l'actorat français, Jean Gabin :

Posons-nous la question : comment montrer l'exercice de l'état par le biais du cinéma ? A notre époque, on a choisi de le faire de façon directe, crue, en appelant un chat un chat et un dircab un dircab, et ça s'intitule bien évidemment L'Exercice de l’État. En 1961, cependant, Henri Verneuil (qui est rappelons-le l'un des seuls cinéastes à s'être réellement intéressés de près à la politique, en tant que sujet), Henri Verneuil donc, choisissait de répondre d'une manière bien différente à cette question. Avec, selon moi, un résultat bien plus intéressant.



Le Président narre le récit de la vie politique d'un vieil homme respecté, le Président Émile Beaufort, joué par Jean Gabin. Tiré de l’œuvre de Georges Simenon, le film de Verneuil s'intéresse à la retraite de Monsieur Beaufort, retiré depuis vingt ans dans son domaine près d’Évreux et qui dicte à sa secrétaire ses mémoires tandis qu'à Paris, le gouvernement en proie à une crise économique s'apprête à être renouvelé par le Président de la République, qui selon toute vraisemblance devrait porter son choix concernant le futur Président du Conseil (soit le Premier Ministre tel qu'il était encore envisagé sous la 4ème République) en direction d'un certain Philippe Chalamont, joué par Bernard Blier. Tandis que Beaufort suit l'avancée du remaniement parisien par le biais de la radio et de la télévision, le récit de ses mémoires s'attarde sur les difficultés qu'il a rencontrées lorsque lui-même siégeait à la présidence du Conseil des Ministres, ce qui l'amène à se souvenir de deux mémorables expériences, lesquelles il se garde cependant d'énoncer à voix haute.



A travers ces deux souvenirs, on comprend les liens qui ont uni Beaufort et Chalamont, et la raison pour laquelle ils se sont éloignés l'un de l'autre de manière irrévocable, Beaufort conservant une preuve de la faute de celui qui fut son Directeur de Cabinet afin de l'empêcher de nuire à nouveau. Le second souvenir présente la dernière intervention de Beaufort devant l'Assemblée, son apothéose et sa sortie, face à une majorité menée par Chalamont dans une superbe scène que, comme l'un des journalistes présents le dit, "on pensait ne jamais voir arriver". Et puis vient le moment où Chalamont se présente à la porte de Beaufort, la veille du matin auquel il devra accepter ou non le poste de Président du Conseil, afin de convaincre Beaufort de le laisser diriger la France malgré la faute qu'il a commise dans le passé, pour la sortir de la crise, suivant les plans élaborés par Beaufort vingt ans plus tôt, les mesures-mêmes qui lui valurent de perdre la confiance de l'Assemblée.



Ce récit en deux temps d'un parcours politique est édifiant. A la façon d'une histoire à suspense, il nous tient en haleine jusqu'au dénouement de la rencontre tardive des deux hommes et nous peint avec intelligence l'envers du décor étatique, les difficiles choix, les secrets et les réunions qui font l'avenir d'une nation. Verneuil peint une réflexion sur l'intégrité par-dessus tout en même temps qu'il y aborde des thèmes aussi actuels que l'ambition de l'Europe, la crise de confiance libérale ou le dénigrement suicidaire des grands organes. Par opposition au trop réaliste, trop terre-à-terre et trop morose L'Exercice de l’État, c'est une voie romanesque qui, sans aller et à juste titre jusqu'au trop romancé d'un film comme La Révolution Française, où l'on essayait d'insuffler de l'héroïsme dans des faits réels avec tant de force que la grandeur de l'évènement se voyait siphonnée par le cinéma, permet au film de Verneuil d'être crédible en même temps qu'il est inspirant. Voilà un film que l'on pourrait qualifier de bien-pensant par ce qu'il propose comme morale et qui pourtant n'est qu'une source d'inspiration positive vis à vis de la démocratie, des valeurs et des institutions françaises. Un film qui émet un enthousiasme inhabituel, qui redonne foi. Un film "politique" avant d'être un film sur "la politique".


Le Président de Henri Verneuil avec Jean Gabin et Bernard Blier (1961)

8 mai 2012

Un bonheur n'arrive jamais seul

C'est la 600ème critique du blog. Comptez pas, on l'a fait pour vous. Faîtes confiance. Pour fêter cet anniversaire nous avons décidé de vous présenter notre programme pour un nouveau quinquennat de critiques ciné. Voici donc la liste de nos 600 engagements pour la suite :

Moi blogueur ciné, je ferai toujours preuve d'une objectivité à toute épreuve et d'une intégrité indiscutable. Moi blogueur ciné, je ne critiquerai jamais un film qui n'est pas encore sorti et que je n'ai pas vu. Moi blogueur ciné, je ne m'abaisserai jamais à insulter nommément un cinéaste ou un acteur pour la médiocrité de son travail. Moi blogueur ciné, je n'inventerai pas une enfance difficile à un acteur qui me déplaît. Moi blogueur ciné, je ne commenterai jamais mes propres articles sous un autre nom pour m'auto-congratuler ou pour poster des saloperies que je n'assume pas. Moi blogueur ciné, je n'adresserai jamais de menace de mort à une personnalité quelconque. Moi blogueur ciné, je ne ferai jamais de digression à partir d'un film dont je ne dirai pas un mot dans l'article qui le critique. Moi blogueur ciné, je ne modifierai jamais le pitch d'un film pour le ridiculiser. Moi blogueur ciné, je ne dévoilerai jamais le twist final d'un film à twist. Moi blogueur ciné, je ne consacrerai jamais un dossier entier à un cinéaste de seconde zone ou à un thème improbable fabriqué de toutes pièces. Moi blogueur ciné, je n'illustrerai jamais mes articles avec des photos d'actrices nues pour gonfler les statistiques de fréquentation.


Que fout ce con de Devendra Banane en background visuel ?

Moi blogueur ciné, je respecterai la loi HADOP-EE et ne téléchargerai jamais un film même merdique pour le descendre sur la toile. Moi blogueur ciné, je ne dévoilerai pas mes opinions politiques et ne les laisserai pas influencer mon point de vue. Moi blogueur ciné, je n'inventerai pas les conditions difficiles de mon visionnage du film pour expliquer mon dégoût. Moi blogueur ciné, je ne mettrai pas tout sur le dos de mon père pour expliquer pourquoi j'ai détesté regarder Roselyne et les lions ou pourquoi je méprise Tony Gatlift. Moi blogueur ciné, je n'avouerai pas mes pulsions honteuses et animales à l'égard d'une actrice dont le physique ne laisse pas indifférent mon cobra perso. Moi blogueur ciné, je n'utiliserai pas facebook comme une machine de guerre pour faire du chiffre coûte que coûte. Moi blogueur ciné, je ne démarcherai pas tous les tocards qui créent des sites du genre "comment ramasser le pactole pour pas un rond avec ton site en bois". Moi blogueur ciné, je n'irai pas revendre sur e-bay les dvds gracieusement envoyés par DvdTraffic dans le cadre de l'opération "Un dvd = un papier". Moi blogueur ciné, je ne ferai pas passer pour une avant-première projo-presse un screener fraîchement dl maté sur mon canapé. Moi blogueur ciné, je ne serai pas le dernier des hypocrites avec un certain nombre de blogueurs ciné afin qu'ils m'ajoutent en amis sur leur site moisi pour améliorer ma visibilité. Moi blogueur ciné, je n'abuserai jamais des hashtags twitter pour multiplier les visites. Moi blogueur ciné, je n'aurai pas comme bannière le décolleté abyssal d'une pin-up mondiale pour attirer le chaland et me satisfaire la vue personnellement. Moi blogueur ciné, quand je vais à la fnac je n'utiliserai plus tous les ordis modèles d'exposition pour aller sur mon blog et grossir le chiffre des visites. Moi blogueur ciné, je n'irai pas dans la salle informatique et la BU de mon bahut pour faire de même. Moi blogueur ciné, je ne serai pas accro aux stats ! Moi blogueur ciné, je ne mettrai pas mon blog en favori sur tous les ordis auxquels j'ai accès. Moi blogueur ciné, je n'inventerai pas un Top de fin d'année à Quentin Tarantino pour ameuter les foules et faire le buzz. Moi blogueur ciné, je ne copie-collerai pas une critique sur un skyblog d'attardé mental ou d'enflure XXL pour la tourner en dérision et en faire un papelard. Moi blogueur ciné, je ne m'exclamerai pas "ça peut faire un papelard !" dès que j'ai une vieille idée de merde sur un film ou juste une phrase drôle qui me passe par la tête avant d'aller au pieux. Moi blogueur ciné, je mettrai un point d'honneur à évoquer au moins une fois le nom du réalisateur dans la critique de son film. Moi blogueur ciné, je n'inventerai pas de néologismes comme "titrologie" ou "affichographie". Moi blogueur ciné, je ne modifierai pas les noms d'acteurs ou de réalisateurs que je n'aime pas pour faire passer de subtils messages subliminaux sur eux (exemple : Woody Alien, Mélamoi Laurent, Mathieu Aboulelefric, Brian De Palmas, Cate Blanchet et les sept mains, Emir Grossetourista, Greg Skinhead, Clive Owen Wilson Oruma, Dominique 1/2 Moll, Angelina Pas Jolie, etc.). Moi blogueur ciné, je ne me complairai pas à faire des bilans de fin d'année. Moi blogueur ciné, je n'écrirai pas des articles dans un état second. Moi blogueur ciné, je me limiterai à trois paraphets de cinq lignes dans mes critiques, car ras-le-bol des grosses tartines de texte. Moi blogueur ciné, je ne me féliciterai pas d'avoir écrit 600 articles pour mon blog pourri.


Un bonheur n'arrive jamais seul de James Huth avec Gad Elmaleh et Sophie Marceau (2012)

6 mai 2012

Le Porteur de serviette

Sorti en 1991 et sélectionné à l'époque en compétition officielle à Cannes, Le Porteur de serviette est un film très méconnu aujourd'hui, pour ne pas dire complètement oublié. Je l'ai découvert par hasard en cherchant ça et là de bons films sur la politique, et force est de constater que l'oubli général à l'égard de ce film n'est pas tout à fait fortuit. Réalisé par Daniele Luchetti (récemment auteur de La Nostra Vita), avec dans les premiers rôles Silvio Orlando et Nanni Moretti himself, le film est une sorte de pré-Caïman et malheureusement pour lui de sous-Caïman, l'avant-dernier film de Moretti (avant l'excellent Habemus Papam) sorti en 2006, où le cinéaste jouait un petit rôle aux côtés de sa star, le même Silvio Orlando, pour dresser un brûlot politique contre le pathétique Silvio Berlusconi. Le Porteur de serviette constitue lui aussi une charge sur le thème de la corruption et prend lui aussi la forme d'une comédie satirique en racontant l'histoire de Luciano (Silvio Orlando donc), professeur de lycée et nègre d'un romancier célèbre, convoqué par Cesare Botero (Nanni Moretti), ministre de l'Industrie et plus jeune ministre en fonction d'Italie, qui lui propose d'écrire ses futurs discours pour une élection prochaine.


La charmante Anne Roussel fait tourner la tête de Luciano en enlevant ses chaussures devant lui dans sa chambre d'hôtel. Son personnage se révèle rapidement pris au piège par Botero qui en a fait sa chose et la tient à sa botte, un peu comme Evan Rachel Wood dans Les Marches du pouvoir, même si le scénario de Luchetti est bien meilleur que celui de Clooney.

D'abord fasciné par le monde de privilèges que lui ouvre Botero, entre grosse voiture, belles interprètes et enveloppes discrètes qui lui permettent de boucler ses fins de mois haut-la-main, Luciano est rattrapé par sa compagne intègre et par ses chers étudiants sur le point de passer leur bac, et découvre vite le revers de la médaille du jeu politique, le vrai visage du tricheur et manipulateur qu'est Botero et la frénésie arriviste des hommes de pouvoir. On retient surtout du film cette scène où Luciano est dépité d'apprendre qu'un certain élève qui fut jadis dans sa classe de terminale et qui montrait des qualités extraordinaires est devenu avocat pour le Parti de Botero, mettant ses immenses talents au service des plus pourris et de leurs viles manigances. Il y a aussi cette séquence où Luciano se soustrait une nuit à ses obligations pour aller aider en urgence ses étudiants à réviser leur bac, se rappelant soudain où sont ses priorités. On préfèrera retenir ces courts passages plutôt que la fin du film et son symbolisme à gros pistons, quand Luciano et son ami journaliste, écœurés par la victoire fallacieuse de Botero malgré tous leurs efforts pour le contrer en dénonçant ses tractations financières, détruisent à coups de clubs de golf la belle décapotable que le ministre avait offerte à sa nouvelle plume. Le Porteur de serviette est un film à thèse, un très utile tract à charge contre les dérives du monde politique et l'immoralité de ses représentants en un point donné du monde et de l'histoire, dont la valeur universelle n'est plus à prouver. Or c'est sans doute cette trop importante dimension contestataire et dénonciatrice qui recale le film au rang anecdotique, son scénario trop convenu et sa réalisation faiblarde l'empêchant de quérir un intérêt artistique au-delà de son seul intérêt civique.


Nanni Moretti est impeccable dans son rôle de politicard arriviste prêt à tout. Lors de son intervention télévisée à la fin du film, où il n'a de cesse de mentir et de lancer de grandes phrases creuses et séduisantes, il nous rappelle étrangement quelqu'un...

Le sujet du film reste bel et bien de rigueur. Le problème du manque cruel et abyssal de moralité dans l'exercice politique n'a pas du tout disparu, y compris dans notre doux pays et à l'heure actuelle. Nous verrons ce qu'il adviendra de l'affaire tout récemment sortie par Mediapart du financement de la campagne 2007 de Sarkozy par Kadhafi… et nul doute que d'autres "affaires" ne tarderont pas à se faire jour et viendront sous peu éclabousser notre cher président et les siens quand celui-ci ne sera plus protégé par la fonction, c'est-à-dire dès le 6 mai prochain si Dieu existe. Le problème du déni de moralité ne se résume d'ailleurs pas qu'aux affaires et ne concerne pas que les matières financières, comme on le voit de façon plus que jamais limpide dans le triste entre-deux tours qui s'achève et qui a opposé François Hollande à Nicolas Sarkozy pour l'accession à la tête de l’État. Le premier, Hollande, a parlé aux électeurs de Le Pen et il a bien fait de leur parler, parce qu'il est important et même impératif de s'adresser à eux, ne serait-ce que pour tâcher de les convaincre qu'il y a autre chose à faire que voter pour une responsable politique dont tout le discours consiste à ostraciser et stigmatiser les étrangers pour régner sur la haine érigée en principe. Mais Hollande n'est pas allé les draguer en s'abaissant aux propos hideux de leur candidate, il a tenté de ramener un maximum des 6,5 millions d'électeurs du Front National dans le giron de la république et vers des choix moins radicaux, moins délétères pour la société et pour ses membres. Il a tenté de ramener à une alternative saine ceux parmi ces 6,5 millions de gens qui n'ont pas voté Marine Le Pen par pure conviction et adhésion pleine et entière aux idées racistes et xénophobes déployées sans complexe par cette dernière notamment dans les derniers jours de l'élection (encore qu'il faudrait connaître la dose de votes contestataires, d'électeurs "en colère", parmi ces 6,5 millions de bulletins, vu que 18% de Français étaient prêts à voir Jean-Marie Le Pen gouverner la France au deuxième-tour de 2002, et vu que la colère ne pousse pas forcément tout le monde vers le vote haineux le plus con qui soit, aussi faudrait-il peut-être parler de "bêtise" ou d'ignorance plutôt que de colère, quitte à tomber dans la condescendance). Hollande s'est contenté d'appeler les quelques potentiels électeurs réellement "en colère" de Le Pen à un vote plus sensé et n'a espéré que détourner ces quelques désespérés de la politique (parmi une masse de véritables racistes, ne nous voilons pas la face) d'une candidate au programme économique invraisemblable, aux propositions de société aberrantes (interdiction de l'avortement, rétablissement de la peine de mort, mais on connaît ça par cœur), et aux discours abjects, volontairement racistes (on se rappelle ce meeting où elle affirmait vouloir fermer les frontières pour ne pas permettre à des avions pleins de Mohamed Merah de se poser en France et de nous dévorer tout crus, assimilant gaiement l'immigration au terrorisme et les étrangers à la barbarie avec enthousiasme et désinvolture). Hollande s'est limité donc, sans en faire le cœur de sa campagne d'entre-deux tours, à essayer de ramener les colériques qui se trompent de cible vers des choix pas seulement plus raisonnables mais carrément moins débiles et surtout moins terribles. Encore qu'on aurait aimé le voir lui et ses porte-paroles, ainsi que les médias, attaquer plus directement le racisme pur et les absurdités du vote FN, quitte à débiter ce qui leur semble des évidences mais que certains auraient bien besoin d'entendre encore et encore. Au lieu de ça les médias se sont souvent bornés à normaliser ce vote et à lui donner une belle légitimité en tant que scrutin décomplexé et pivot du deuxième tour. Sarkozy quant à lui s'est livré à une séduction des plus crasses à l'endroit des partisans de l'extrême-droite en agitant plus que jamais les étendards de l'insécurité, de l'immigration, des frontières et des étrangers, pour galvaniser la foule sur le sentiment le plus facile et le plus bestial qui soit, la très pérenne peur/haine de l'autre.


Quand je pense qu'il y a une probabilité non-nulle pour que Sarkozy soit réélu ce soir, je pense à ceux qui votent pour lui et j'éprouve un soudain mais fugace mépris pour le système démocratique qui risque de nous foutre dedans, et alors je me souviens un instant de Bacri dans Cuisines et Dépendances : "La majorité ? Laquelle d'abord ? Celle qui pensait que la Terre était plate ? Celle qui veut rétablir la peine de mort ? Celle qui se met une plume dans le cul parce que c'est la mode ?"

Parce qu'ils sont six millions et demi de Français à voter FN, les électeurs de Le Pen sont quasiment devenus intouchables. Ou quand le nombre impose non pas seulement le respect que réclame de toute façon la démocratie mais une déférence inquiétante. Qu'on veuille à tout prix respecter ces votants et respecter leur vote est une chose, et il est évident qu'il importe d'écouter cette voix, de ne pas faire la sourde oreille, afin de ne pas favoriser le repli sur soi et la fuite vers le vote extrémiste. Il est capital de comprendre et de répondre, de rétorquer, de contre-attaquer arguments à l'appui, mais encore faut-il pouvoir s'ériger contre l'immense danger de ce vote contestataire et dire à ceux qui l'ont choisi à quel point ils se trompent de solution et de vérité. Ne pas pouvoir attaquer de face les idées racistes du Parti de Marine Le Pen (les quelques attaques qu'elle a reçues face à face durant la campagne portaient uniquement sur son programme économique improbable) par un soi-disant égard démocratique envers ceux qui l'ont élevé au résultat de 18% au premier tour des élections devient absolument insupportable, autant qu'il est insupportable de voir la droite de Sarkozy faire la manche auprès des électeurs du FN en sombrant toujours plus dans le populisme. C'est lui, Sarkozy, qui, en allant piocher directement dans les voix de Le Pen dès 2007 pour s'assurer la victoire, et même avant, quand il était ministre de l'intérieur, à l'époque du kärscher et compagnie, a activement entamé la dédiabolisation certes nécessaire du FN, mais bien au-delà : une "normalisation" dangereuse de l'idéologie raciste des Le Pen. Il n'a pas forcément répandu ces idées davantage qu'elles ne l'étaient déjà, puisque ceux qui en 2007 ont voté Sarkozy pour voter Le Pen sans le faire ont simplement voté directement Le Pen en 2012, histoire d'avoir l'original au lieu de la copie, mais, sous l'égide de son conseiller Patrick Buisson entre autres, il a bel et bien banalisé les idées nationalistes et xénophobes de l'extrême-droite et décomplexé peu à peu la parole raciste dans notre pays. Dans l'entre-deux tours les électeurs de Le Pen ont été présentés par les médias comme la clé de l'élection du 6 mai, ceux sur qui il faut compter et qui tiennent les rênes du pays dans leur bulletin, et on leur donne ouvertement la parole à la télévision pour qu'il y expriment leur dégoût "des noirs et des arabes" qui volent la "France aux Français", sans que cette parole ne soit encadrée ou critiquée (les micro-trottoirs pullulent où l'on entend de tels propos sans aucune contradiction immédiate, Bourdin a lu une lettre qui contenait exactement ces mots à l'antenne avant de donner la parole à un élu UMP qui s'est empressé d'enchaîner avec aubaine sur le problème de l'immigration et d'être gêné quand Bourdin lui a rétorqué que ces "noirs et ces arabes" sont français). Aujourd'hui, à l'heure où l'on confère une importance confortable à ces électeurs dont on légitimise les discours les plus inacceptables (cette parole raciste détendue et assumée sera sans doute préjudiciable pour l'avenir du pays), plus que jamais nous constatons à quel point Sarkozy, qui prône les racines chrétiennes de la France des cathédrales, travaille avec un ministre condamné pour injure raciale, fait de grands discours sur les différences de valeur entre les civilisations, reporte tous les problèmes des Français sur l'immigration et le péril islamiste, s'en est pris directement aux roms, pointe désormais du doigt les musulmans et agite en permanence le drapeau de l'insécurité en présentant ce sujet comme la préoccupation principale des Français alors qu'elle ne l'est que pour 3% des personnes interrogées (loin derrière le problème du chômage, bizarrement), nous constatons à quel point il ne voit aucun mal à se présenter comme proche des idées de l'extrême-droite et combien il a participé à cultiver un climat de mépris et de haine, favorisant un quant à soi franco-français fantasmagorique qui voudrait que tous les malheurs des citoyens de France soient la faute aux boucs émissaires de l'immigration, aux étrangers, mais aussi aux chômeurs, assimilés par présupposé aux immigrés, et maintenant aux élites, autres cibles faciles et récurrentes du Front National.


A quand un biopic de Marine Le Pen avec Charlotte de Turckheim dans le rôle titre ?

On se demande pourquoi Sarkozy veut fermer les frontières vu qu'il a autant de mépris et de dédain pour les français de France que pour ceux qui voudraient le devenir. On voit bien que dans l'esprit de Sarkozy les Français n'ont pas besoin d'être éduqués sur un pied d'égalité, n'ont pas besoin d'avoir les mêmes chances, de bénéficier d'un système scolaire général équivalent, il le dit lui-même quand il refuse le tronc d'éducation commun et suggère ouvertement d'envoyer ceux qui sont en difficulté vers la professionnalisation le plus tôt possible, proposant même de créer de nouveaux baccalauréats spécialisés, "un baccalauréat informatique pour ceux qui aiment l'informatique par exemple, et qui n'ont pas besoin de s'embêter à apprendre l'algèbre ou la géométrie" (sic.), c'est vrai que pour travailler dans l'informatique il n'y a absolument pas besoin de savoir compter ou d'avoir la moindre notion en mathématiques, pas plus qu'une caissière n'a besoin de lire La Princesse de Clèves auquel de toute façon elle ne comprendrait rien. Ce mépris absolu du peuple est plus que jamais arrivé à saturation, et se confond d'ailleurs avec un mépris des électeurs qui sera sans doute regrettable pour la campagne du président sortant, du moins espérons-le. Après que Le Pen, qui s'est toujours plainte qu'on insulte sans arrêt son électorat, a ouvertement traité de bobos abrutis les électeurs de Hollande et de Sarkozy, soit 55% des électeurs du premier tour, Sarkozy et les siens nous ressortent la bonne vieille "gauche caviar", et reprennent à leur compte la rengaine le peniste des électeurs de Hollande identifiés à de satanés bobos inconscients des vrais problèmes des vrais français... Sarkozy a visé à tour de rôle les immigrés qui menacent d'envahir notre beau pays, les étrangers résidant en France, y travaillant et y payant leurs impôts, auxquels il refuse le droit de vote sous prétexte que cela favoriserait le communautarisme, comme si interdire à ceux qui font partie de la cité de participer à ses choix n'allait pas le favoriser davantage (mais en fait on a appris que "personnellement" il était plutôt pour ce vote, sauf qu'il se dit contre pour ne pas se mettre à dos les électeurs du FN, ce qui est encore pire qu'être "personnellement" contre…), puis maintenant il s'attaque aux faux travailleurs, aux gros branleurs de la fonction publique, aux travailleurs en situation précaire (les "bénéficiaires" du RSA dont Hollande a rappelé à juste titre qu'il fallait les appeler "prestataires"), aux faux chômeurs, aux vrais chômeurs, et maintenant aux élites, aux journalistes, aux gens des médias en général, aux artistes, aux étudiants, aux professeurs, aux chercheurs, aux universitaires, et à l'occasion de la fête du 1er mai aux syndicalistes aussi, tous montrés du doigt et désignés comme les coupables de tous les maux qui accablent les seuls français qui trouvent grâce aux yeux du président-candidat, cette poignée d'ouvriers et d'agriculteurs (on n'en est même pas sûrs…) dont il se fout éperdument mais qu'il apprécie quand même parce qu'ils souffrent tellement qu'ils n'ont pas le temps de manifester et donc de le faire chier. Sarkozy n'a même pas conscience qu'à force de monter les Français les uns contre les autres et d'augmenter le nombre de citoyens mis au banc des accusés, il rassemble les Français non pas comme il le voudrait, mais contre lui. Reste à espérer qu'une majorité de Français n'aime pas se faire insulter et être considérée comme de la sous-merde par le chef de l’État.


Je ne sais pas vous mais moi là tout de suite, et plus que jamais, le titre du dernier film de Jean-Luc Godard me paraît constituer un programme idéal pour les cinq années à venir.

Godard disait : "Je ne veux parler que de cinéma, pourquoi parler d'autre chose ? Avec le cinéma on parle de tout, on arrive à tout", aussi, ça ne vous aura pas échappé, ai-je profité de cette critique d'un film politique italien oublié de 1991, quand bien même ce dernier dénonçait une immoralité de type arriviste et financière, pour vider mon sac quant à l'immoralité, entière et assumée, politique et intellectuelle, du président-candidat Sarkozy et de sa politique violente, méprisante, insultante, basse et vile, prompte au pire divisionnisme. Il est grand temps de couper définitivement avec ce personnage qui a tant avili l'exercice de l’État depuis cinq ans, qui a rabaissé toujours davantage le niveau de la parole politique, comme encore lors du débat d'entre-deux tours, où il n'a cessé de ramener le dialogue à de tristes coups-bas et autres attaques personnelles et s'est complu à qualifier son interlocuteur de menteur et de calomniateur alors que les études ont prouvé, s'il était besoin, qu'il a lui-même fondé son discours sur un grand nombre de mensonges purs et simples pour s'arranger avec la réalité au mépris de la vérité et à la barbe des Français. Pour éluder les débats et haranguer les foules avec du vide, Sarkozy n'a pas hésité ces derniers jours, à propos du problème de l'euthanasie, à hurler des phrases dignes de la grotesque Christine Boutin, des paroles aussi débiles que "Nous on est pour la vie !", ou comment dresser un procès d'intention à son adversaire en présupposant dans une rhétorique absurde que ce dernier serait pour la mort… C'est le degré zéro du langage et de la réflexion politique atteint par celui que des millions de Français voudraient réélire après cinq ans de souffrances réelles et intellectuelles. Si Sarkozy est réélu aujourd'hui, si les français qu'il a tant et tant méprisés et insultés, qu'il a plongés dans un abîme de vulgarité, qu'il a montés les uns contre les autres et traînés dans la boue, au sens propre comme au figuré, si les français élisent ce 6 mai pour réparer les saloperies instaurées durant les cinq dernières années et plus celui-là même qui les a imaginées et instaurées, je pense entrer en catatonie pour une durée indéterminée. A la seule idée de peut-être me réveiller demain matin dans une France encore et toujours gouvernée par Sarkozy, et de me réveiller dans cette triste France pour les cinq ans prochains, je défaille. Ou plutôt non, au lieu d'une catatonie je pense que je serai mu par une rage terrible et que je serai dans la rue le soir même. Hollande a énormément parlé d'une (re)moralisation de l'exercice politique (il n'y a d'ailleurs rien d'étonnant à ce que François Bayrou, qui a également largement prôné ce retour aux valeurs et à la morale - il faut lui reconnaître cette qualité - ait décidé de voter Hollande), or Hollande a d'ores et déjà participé à rétablir la balance dans ce sens vis à vis des excès de Sarkozy, aussi le voir, tout pis-aller qu'il est, devenir le nouveau Président de la République ce soir (même sans se leurrer sur les difficultés qu'il rencontrera et sur celles qui nous attendent tous) sera déjà une sorte de victoire.


Le Porteur de serviette de Daniele Luchetti avec Silvio Orlando, Nanni Moretti, Giulio Brogi, Anne Roussel et Angela Finocchiaro (1991)

4 mai 2012

Les Révoltés de l'île du diable

Officiellement sorti en France en novembre 2011, Les Révoltés de l'île du diable (Kongen av Bastøy en VO), réalisé par Marius Holst, est un film norvégien qui a reçu de nombreux prix dans son pays et qui est néanmoins passé relativement à la trappe par ici. C'est pourtant un film modeste mais poignant qui parvient à traiter dignement un sujet bien difficile, jugez plutôt : 1915, l'institut Bastoy, isolé sur une île façon Alcatraz et initialement conçu comme un "centre d'aide aux enfants négligés par leurs parents" est progressivement transformé en impitoyable maison de redressement pour délinquants. Au début du film le centre accueille deux nouveaux détenus, Erling et Olav, qui deviendront respectivement C19 et C5 selon les nominations numériques du camp. Le premier, incarné par Benjamin Helstad, un jeune acteur non-professionnel d'un charisme hallucinant, est un dur à cuire rompu au conflit et immédiatement obsédé par la perspective de l'évasion. Le second (Trond Nilssen), est au contraire une brindille, faible physiquement et psychologiquement. Mais tous deux vont bouleverser le fonctionnement du camp, chacun à sa manière, puisqu'après leur difficile intégration parmi les autres garçons du bloc, Erling en mobilise rapidement un pour tenter de s'évader tandis qu'Olav est pris pour cible par un gardien particulièrement dur qui le prend sous son aile et abuse de lui sexuellement. Quand Erling est reconduit au camp après son évasion, quand les viols à répétition subis par Olav sont découverts par ses camarades, et après maintes injustices et punitions atroces, un vent d'insurrection se lève qui conduit tous les enfants à l'émeute.




Formellement le film ne propose rien de vraiment remarquable, si ce n'est la froide grisaille de la photographie, une constante du cinéma russe et scandinave, et une assez belle musique qui accompagne entre autres les images d'une gigantesque baleine harponnée, héroïne de l'histoire inventée par Erling dans une lettre à sa sœur qu'il demande à Ivar (le C1 du bloc, joué par Magnus Langlete, autre jeune non-professionnel remarquable) d'écrire pour lui, afin de cacher aux siens qu'il est prisonnier d'un camp de redressement inhumain. Les mots de son récit en voix-off, celui d'une baleine harponnée trois fois qui mit toute une journée à mourir, accordés aux images de cette créature grise animée par une énergie folle bien que vouée à perdre le combat, résonnent sèchement avec la présence explosive (Erling jouant le rôle de pur détonateur d'une bombe en sommeil) de ces adolescents écrasés et pourtant pleins de vie, combattant jusqu'à la fin, animés par un fantastique désir de justice et de soulèvement. L'absence de parti pris esthétique original correspond au traitement brutal et sans fioritures du sujet, affronté avec une économie de moyen et une frontalité qui s'appliquent parfaitement aux êtres filmés et au rythme tendu des événements qu'ils traversent. Si le scénario évoque celui de Sleepers, le film de Barry Levinson où Kevin Bacon et Brad Pitt se faisaient martyriser et violer dans une maison de redressement de New-York, la représentation des enfants fait étrangement penser aux 400 coups de Truffaut ou à L'Enfance nue de Pialat, avec ces personnages ni enfants ni adultes filmés comme autant de blocs d'affects mus par une sincérité absolue, une sensibilité à fleur de peau sous les aspects rustres de petites teignes, réagissant à la médiocrité des adultes d'une façon viscérale faute de mieux, ce "faute de mieux" n'étant pas le fait d'une incapacité intellectuelle mais bien d'une impossibilité concrète d'agir autrement.




Après qu'Erling, Ivar et un troisième larron se sont libérés des cages minuscules où on les avait enfermés pour avoir tabassé des gardiens, la foule des adolescents se déchaîne, arrachés à leur fausse résignation non plus par Erling mais par Ivar, l'ancien "kapo" docile désormais enragé. Son allure quand il poursuit le gardien violeur, sa jambe blessée traînant derrière lui, avançant comme une machine, le regard perdu dans une soif de violence déclenchée par la pire des colères, évoque celle du jeune soldat russe basculant du côté de la folie et vidant son chargeur sur un portrait d'Hitler à la fin de Requiem pour un massacre, du russe Elem Klimov. Lorsque la bande des jeunes détenus se révolte enfin par les armes et par le feu en un groupe plus ou moins organisé, naît soudain en nous un sentiment de libération. Même si l'acteur Stellan Skarsgard (seul véritable "star" du casting, qui incarne le gouverneur de Bastoy) a plus d'allure que bien des puissants actuels, l'on ne cesse de penser durant tout le film aux discours de certains de nos dirigeants sur la délinquance comme tare génétique, comme maladie incurable à nettoyer au kärcher et autres joyeusetés du genre, et quand les détenus de l'île du diable se révoltent enfin on pense soudain à l'implacable puissance des masses en colère poussées par leurs chefs (de pénitencier, d’État ou d'entreprise...) à s'ériger contre l'injustice, le mépris, l'exploitation, la violence, le harcèlement et l'enfermement psychologique que ces derniers leur imposent, quitte à ce que le soulèvement ne puisse pas durer, quitte à ce qu'il ne serve qu'à brûler ce qui nous entrave avant d'être matés par les armées, quitte à ce qu'il ne débouche que sur plus de difficultés, et cette piqûre de rappel fait froid dans le dos. Ce film, tout en nous interrogeant sur le sens que l'on veut donner à la prison, qui devrait être le lieu de la réinsertion sociale et qui est trop souvent celui d'une exclusion définitive des détenus, accomplit un geste politique fort sans asséner son discours, en nous démontrant avec une simplicité biblique le caractère inéluctable de la révolte même inutile de ceux que l'on bafoue trop longtemps. L'inquiétant, c'est que la chose nous parle si directement...


Les Révoltés de l'île du diable de Marius Holst avec Benjamin Helstad, Stellan Skarsgard, Trond Nilssen, Magnus Langlete et Kristoffer Joner (2011)

3 mai 2012

La Conquête

Film bidon qui a su se faire passer pour subversif grâce à une promo mensongère alors qu'il est tout entier réalisé à la gloire du président Sarkozy, dépeint comme un héros national très humain, un surhomme blessé, une machine sensible, un type plein d'énergie, d'idées et de force mais touchant en prime, qui a su mener son combat pour la France dans un moment d'adversité, quand sa femme le quittait, peuchère. Le montage alterné entre le Sarkozy triste qui fait les cent pas devant sa télé le soir de l'élection en essayant d'appeler sa femme partie en courant et l'énorme flash-back que constitue la majeure partie du film sur les étapes de la campagne du Sarkozy fort, montage qui a pour but de dramatiser son succès et d'achever de le rendre héroïque et attendrissant, est aussi méprisable que consternant. L'image la plus subversive, et c'est beaucoup dire, de ce film misérable, c'est son affiche, qui annonce une satire que le film n'est jamais, et qui a l'audace incroyable d'attaquer le président sur sa petitesse.


A la médiocre copie ne préférez surtout pas l'original ! Je suis prêt à revoir ce film en boucle pendant cinq ans si on me promet que je ne reverrai pas une seule fois le vrai Sarkozy sur ma télé ou ailleurs pour le restant de mes jours.

En réalité le film de Xavier Duringer nous attrape par les moyens les plus moches à sa disposition : soit par le défilé d'enflures que garnissent le président et son entourage, imités certes fidèlement par une brochette d'acteurs qui auront pris plus de plaisir à faire leur exercice de perroquets et de singes que nous n'en aurons à les regarder ; soit en profitant de notre très bas instinct de voyeurs idiots. Voyeurs parce que nous aimons peut-être voir ces puissants intouchables assis sur leurs cabinets (ce que le film a finalement tort de ne pas montrer, contrairement à L'Exercice de l’État, qui lui n'aurait pas dû le faire) ou disant des gros mots (comme si c'était une info inédite, comme si c'était intéressant et comme si on ne pouvait pas l'imaginer par nous-mêmes, connaissant la vulgarité légendaire de notre triste président). Idiots, les voyeurs, parce que strictement tout ce que nous raconte ce film de propagande merdique, nous le savions déjà, des grands chapitres de cette sale histoire à ses plus petits détails, la couche de glorification répugnante en moins... A force de lécher les bottes de Sarko, ce film a réussi un prodige, une mission impossible : rendre le personnage encore plus insupportable qu'il n'était déjà.


La Conquête de Xavier Durringer avec Denis Podalydès, Bernard Le Coq, Hippolyte Girardot et Florence Pernel (2011)

30 avril 2012

Toutes nos envies

Qu'est-ce qui ne va pas, Philippe Lioret ? Qu'est-ce qui ne va pas !? Moi, je ne t'avais rien demandé, j'allais très bien, Philippe, tu n'aurais pas dû t'en faire ! Je passais une soirée plutôt tranquille, jusqu'à ce que je mate ton film. Je luttais simplement contre un mal de bide carabiné, conséquence logique d'un barbecue dominical chez mes beaux-parents. "Faire honneur aux repas", "avoir très bon appétit" étant la seule qualité qu'ils me reconnaissent, je m'étais donné pour mission de ne pas faillir à ma belle réputation. Hélas, mon organisme n'est pas habitué à ingurgiter autant de matières grasses, autant de viande grillée. J'ai un peu goûté à tous les vertébrés du monde ce dimanche-là. Ce barbecue, c'était l'Arche de Noé revue et corrigée à la plancha. Quelques feuilles de salades, c'est loin d'être suffisant pour aider à digérer tout ça. A l'heure qu'il est, je lutte encore, et je n'ai pourtant rien avalé depuis. Je suis à la diète. Je rechigne même à boire de l'eau. Rendez-vous compte ! Bref, sachez bien qu'à part cet important souci de digestion, tout allait pour le mieux au moment de lancer Toutes nos envies, le dernier rejeton de Philippe Lioret, cinéaste engagé à dégager, à qui l'on doit déjà l'abominable Je vais bien ne t'en fais pas et le médiocre Welcome.


J'avais à peu près cette mine lorsque j'ai lancé le film.

L'affichage de mon lecteur dvd m'indiquait qu'à peine 9 petites minutes venaient de s'écouler quand j'ai commencé à sombrer dans une sévère dépression mélancolique. Vincent Lindon n'avait même pas encore fait son entrée en scène. Apathique, je suivais innocemment les mésaventures de la belle Marie Gillain dans le rôle de Claire, une jeune juge d'instance confrontée aux personnes en situation de surendettement qui tente de venir en aide à la mère d'une amie de sa petite fille, prise dans l'étau d'un organisme de crédit impitoyable. Dit comme cela, ça n'a l'air de rien, mais croyez-moi, à l'écran, c'est la déprime totale. C'est fait de telle façon que ça vous colle illico un cafard monstrueux. L'énoncé clinique de toutes les sommes que doit la jeune maman endettée n'y est pas étranger. Le fait qu'elle se félicite d'avoir trouvé un emploi à mi-temps en tant que caissière dans un supermarché pourri, croyant cela suffisant pour rembourser ses dettes et subvenir aux besoins de ses trois enfants qu'elle élève seule, ça n'arrange évidemment rien à l'affaire. Ni une ni deux, j'envoyais fissa un mail à mon acolyte Rémi, fan hardcore de Marie Gillain, pour le prévenir de ne pas s'envoyer ce film un soir où son moral serait déjà défaillant. Sitôt le message d'alerte envoyé, je relançais le brûlot de Philippe Lioret et j'apprenais aussi sec qu'il ne restait plus que quelques mois à vivre à la douce Marie Gillain, atteinte d'une tumeur au cerveau incurable. Voilà pour les 10 premières minutes irrespirables de ce film terrible, qui nous prend brutalement en otage et nous saisit à la gorge pour ne plus jamais relâcher son étreinte.


Le seul moment "sexy" du film.

Sérieusement, on n'a pas idée de commencer un film comme ça... J'étais à deux doigts de l'arrêter net pour ne plus jamais le relancer, animé d'une rancune tenace envers Philippe Lioret. Passé le premier quart d'heure, l'arrivée du personnage incarné par le toujours impeccable Vincent Lindon apporte un peu de lumière à ce film si glauque, si gris ; mais c'est tout de même trop maigre. L'acteur a beau faire tout son possible, apporter sa présence pleine de bonhomie et son charisme redoutable, cela ne suffit pas. D'ailleurs, Marie Gillain aussi est très bien, irréprochable, rien à dire là-dessus. En vérité, aucun acteur n'est à blâmer, à l'exception peut-être de celui qui joue l'époux de Marie Gillain (un dénommé Yannick Renier, le demi-frère de Jérémie et qui n'a même pas le quart de son talent), un personnage toujours de bonne humeur, qui s'émerveille de tout, et tout particulièrement de ses propres talents de cuisinier alors même que sa compagne vomit en silence dans la salle de bains. Un type insupportable dont l'humeur contraste méchamment avec celle du spectateur et que l'on a donc très naturellement envie de fracasser. La tignasse redoutable et la mâchoire proéminente de ce comédien n'aident pas du tout à le rendre un brin sympathique. Je le place en état d'arrestation pour délit de sale tronche.


Il faut que Vincent Lindon raye de son carnet d'adresses le nom de Philippe Lioret (et qu'il en profite aussi pour effacer celui de Pierre Jolivet).

Toutes nos envies est un cocktail d'idées noires. Un film-massue à déconseiller aux plus sensibles d'entre nous. Je l'ai moi-même arrêté au bout d'une quarantaine de minutes, dans un réflexe salvateur totalement inespéré en plein repli catatonique. Une sale nuit m'attendait, due à mon estomac en vrac, mais aussi à l'ensemble de mon organisme, mental et physique, que Philippe Lioret avait sournoisement pris pour cible. Ton film se termine peut-être bien, Philippe, mais il commence si mal que je ne le saurai jamais. D'ailleurs, non, il se termine forcément mal puisque Marie Gillain est promise à une mort certaine. A travers le portrait de ces deux personnages campés par Gillain et Lindon, Toutes nos envies a peut-être la louable intention de faire l'éloge de ces combattants du quotidien ancrés dans une réalité sociale éprouvante, violente et cruelle. Certes, mais ça pèse des tonnes et des tonnes, Philippe, et je place très facilement ton pamphlet dans le top 5 des films français les plus cafardeux de ces dix dernières années, alors que la concurrence est extrêmement relevée (je pense par exemple à Partir, mais ça n'est pas le seul). Cet article est là pour vous prévenir, chers lecteurs. Je ne prends aucun plaisir à me rappeler l’œuvre de Philippe Lioret. Toutes nos envies est un sale film. Sans doute un film "utile" dans ce qu'il dénonce de la société actuelle, comme l'était peut-être déjà Welcome, je n'en sais fichtre rien, mais une chose est sûre : c'est fait d'une telle façon qu'on n'a pas envie de voir ça, de s'infliger une telle épreuve. C'est simplement désagréable, pesant, plombant. Un "cinéma de résistance", comme le disent certaines critiques, qui vous paralysera de pessimisme et aura votre peau bien avant d'atteindre sa véritable cible.

Sur ce, je m'en vais prendre du Forlax.


Toutes nos envies de Philippe Lioret avec Marie Gillain, Vincent Lindon, Amandine Deswasmes, Yannick Renier et Pascale Arbillot (2011)