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7 août 2026

Footloose

Ce film-là, ma grand-mère l’avait en VHS. Je parle au passé, mais elle doit toujours l’avoir, rangé dans un coin quelque part, entre deux albums-photos de l’exode de 40, ses pastels de paysages du Luberon et ses correspondances avec Sun Ra (le pharaon, pas le pianiste). Hélas, je ne vais plus régulièrement en vacances chez elle pour voir traîner la cassette, alors j’en parle au passé, avec un brin de nostalgie. Ça m’a toujours fasciné, qu’elle l’ait en VHS. Footloose, quoi, paume ton panard ! Elle avait seulement trois cassettes qui se battaient en duel : Shoah 1ère partie, Shoah 2ème partie et celle-ci. Donc je me demandais toujours : pourquoi celui-ci et pas un autre ? On avait dû lui offrir… Elle avait des potes chelous, aux sombres passés et aux goûts douteux, l'un d'eux collectionnait les pin's et les galets à ricochet, un autre venait lui amener des melons tous les jours et tentait sa chance à chaque fois... C'est tout de même surprenant. 




Quand j’étais gosse et que je passais des séjours chez ma grand-mère, j’avais le choix entre ce film-là, La Double vie de Véronique et Jésus de Nazareth. Je me suis tapé Jésus de Nazareth une fois ou deux, en m'arrêtant toujours au moment où le personnage éponyme se met en tête de traverser le désert en pyjama (le ventre mou du film). Et j’ai bien dû m’envoyer La Double vie de Véronique, une après-midi d'orage, en espérant qu'au moins une de ses deux vies soit celle d'une nymphomane. J'étais enfant. Hélas... Mais Footloose, jamais tenté ! C'était pourtant sans doute le plus poilant des trois. Mais le titre, la jaquette rose avec Kevin Bacon de dos en train de triper... ça a toujours su m'en tenir éloigné ! Que signifie ce titre ? Je me suis toujours posé la question… Mais surtout : pourquoi ce film et pas un autre ? Mémé, pourquoi ? L'as-tu seulement vu, toi ? Je parie que non. Par contre, on en a bouffé des melons !




Footloose d'Herbert Ross avec Kevin Bacon (1984)

28 janvier 2023

Smile

C'est l'un des plus grands succès du cinéma d'horreur de l'année passée et c'est encore un assez mauvais film. Cependant, avec l'âge avançant, on a peut-être tendance à choisir de voir le verre à moitié plein, à ne retenir que le positif, à s'adoucir, tout simplement. Alors, plutôt que de perdre mon temps à vous dire tout le mal qu'il y a à penser du premier long métrage de Parker Finn, que l'on devine être une laborieuse rallonge de son court métrage breakthrough, farcie de jump scares ridicules et dotée d'un scénario à coucher dehors, je vais simplement vous signaler qu'on y trouve tout de même une vraie bonne scène et une idée valable. La bonne scène, c'est celle de l'anniversaire du petit neveu binoclard de notre pauvre héroïne psychiatre (celle-ci est victime d'une malédiction, refilée par une de ses patientes, qui lui fait perdre peu à peu le contrôle de sa vie et la rend sujette à de terribles hallucinations). Le jour dudit anniversaire, notre héroïne, en congé maladie forcé, se pointe chez sa débile de sœur le sourire, peu naturel, aux lèvres, avec un beau paquet cadeau pour le gosse. Pour une fois, Parker Finn n'use pas de ficelles faciles et parvient à mettre en place un suspense tout à fait opérant. Nous sommes impatients, complices de l'atrocité à venir, que l'on attend avec ce plaisir typique partagé par les spectateurs de film d'horreur. La tension monte progressivement jusqu'à l'ouverture du fameux cadeau par le gosse, au centre de l'attention d'une importante assemblée d'autres morveux et de leurs parents, tous très propres sur eux. Nous sommes convaincus qu'il y aura une surprise à la clé parce que nous avons bien vu, auparavant, quand l'héroïne s'était rendue au magasin de jouets pour choisir son présent, supposé être un train électrique, la caméra s'attarder, pour clore cette scène qui ne servait donc qu'à préparer le terrain, sur la boîte d'un joujou décorée d'une famille modèle dont chaque membre arbore un très large sourire, motif synonyme ici d'horreur annoncée... Et ça ne manque donc pas. Pendant quelques précieuses secondes grâce, notamment, à une intelligente utilisation du hors champ et une actrice, Sosie Bacon, la fille de Kevin, tout le long irréprochable, nous partageons la terreur ressentie par tous les convives, horrifiés à la découverte de la nature si sordide du cadeau et par la réaction de l'héroïne, frappée d'une folle stupeur. C'est une terreur amusée, agréable, plaisante, car il y a aussi quelque chose d'assez comique là-dedans, surtout quand nous ne sommes pas spécialement sensibles à la maltraitance d'animaux domestiques au cinéma...
 
 
 

 
Enfin, quelques jours plus tard, l'héroïne retourne voir sa sœur dans le cadre de sa laborieuse enquête sur leur passé commun et, après que sa cadette lui ait gentiment demander de sortir au moins temporairement de sa vie pour ne plus traumatiser encore sa famille, notre psy en pleine descente aux enfers retourne piteusement dans sa bagnole. Parker Finn la filme alors à l'intérieur de l'habitacle, sous le choc, en train d'essayer de reprendre ses esprits, puis nous devinons, dans l'arrière-plan, sa sœur ressortir de chez elle puis s'avancer d'un pas décidé vers la voiture. Son buste finit par envahir tout le cadre de la fenêtre et l'héroïne s'apprête à baisser sa vitre quand, soudainement, la tête de la sœurette tombe à la renverse, dans un angle impossible, et apparaît donc d'un seul coup à notre vue. Elle arbore un sourire hystérique dans ce qui s'avèrera être une énième vision cauchemardesque du personnage principale. L'effet est très inattendu, accompagné d'un son strident inévitable, mais l'idée est assez chouette. C'est un jump scare, un de plus dans ce film qui doit en compter plus d'une dizaine, mais celui-ci mérite au moins d'exister ! Bon, à part ça, RAS : rien à sauver. Smile m'aurait peut-être plu si je l'avais découvert à 10 ans, à l'époque où j'enregistrais les films programmés par M6 dans le cadre des Jeudis de l'angoisse pour les mater dès le lendemain à mon retour du collège. Encore que, j'avais meilleur goût que ça à l'époque (oui, j'aime m'envoyer des fleurs), et je suis à peu près sûr que ce film, dont j'aurais peut-être mieux accepté l'histoire à la mords-moi-le-nœud, m'aurait déjà paru beaucoup trop long. Je ne sais pas ce que fera Parker Finn par la suite, mais ne comptez pas sur moi pour vous en informer.


Smile de Parker Finn avec Susie Bacon (2022)

30 octobre 2020

You Should Have Left

Vingt ans après Hypnose, son plus haut fait d'armes en tant que réalisateur, David Koepp retrouve Kevin Bacon pour un nouveau thriller horrifique où l'acteur est sujet au doute, au stress et à des hallucinations. Au vu du résultat, on se dit que les deux individus auraient pu fêter leurs retrouvailles entre eux, en privé, voire plus prudemment sur Zoom, et en tout cas nous laisser à l'écart, ne pas nous inviter, n'en conserver aucune data, dans un geste à la fois écolo et altruiste. S'il n'est pas complètement nul et qu'il est humainement possible de tenir d'un bout à l'autre sans trop souffrir (la preuve, j'y suis arrivé lors d'un voyage en train que ce film ne m'a pas donné l'impression de rendre beaucoup plus court...), You Should Have Left est, vous l'aurez compris, tout ce qu'il y a de plus dispensable et anodin.




Kevin Bacon incarne donc un écrivain richissime au passé trouble, désormais en couple avec Amanda Seyfried. Pour se "retrouver" et "passer du bon temps" avec leur gamine, ils choisissent de louer une maison à l'architecture douteuse, isolée quelque part au Pays de Galles (en réalité, et à des fins économiques, dans le New Jersey). Une fois sur les lieux, rien ne se passera comme prévu, et la petite parenthèse galloise de la famille Bacon n'aura rien du séjour reposant escompté... David Koepp parvient très laborieusement à nous accrocher à son scénario de malheur, basé sur un bouquin signé Daniel Kehlmann que l'on imagine forcément un peu plus touffu... On est toujours à deux doigts de couper court, mais on tient bon, vaguement curieux de connaître la suite des événements et, dans mon cas, peu désireux de sauter du train en marche, malgré un enchaînement de situations bien connues, vues et revues.




You Should Have Left fait partie de ces trop nombreux films américains dans lesquels une petite famille méprisable se met à pousser des cris de joie insupportables et éructe à tour de rôle les pires banalités lors de la découverte pleine d'enthousiasme de leur lieu de villégiature, pourtant proprement hideux. Ces gens-là doivent être tellement habitués au bitume... Ici c'est donc cet effroyable chalet rectangulaire sans aucun cachet, triste superposition moderne de baies vitrées, renfermant de longs couloirs glauques donnant sur de vastes pièces carrées aux murs gris, piètrement décorées. Et c'est donc ce lieu en apparence sans âme ni histoire, flambant neuf et ultra clean, que David Koepp veut nous rendre maléfique... Il est bon de parfois tordre le cou aux clichés, de ne pas nous proposer encore une vieille demeure au style gothique avec portail menaçant en fer forgé et toiles d'araignée dans tous les coins, mais encore faut-il que l'alternative choisie ne soit pas aussi merdique...




Malgré tout, admettons qu'il y a quelques semblants d'idées de mise en scène, dont un enfant de 12 ans pourrait être fier, lorsque Koepp joue justement de l'architecture mystérieuse de cette ignoble baraque. Ce passage où Kevin Bacon essaie de piger comment les pièces sont agencées, mesure la longueur d'un mur à l'intérieur puis à l'extérieur constatant une différence inexplicable, puis observe sa fille ouvrir une porte qui devrait la mener dehors et la fait simplement disparaître du cadre pour on ne sait où, est strictement le seul moment que je sauve là-dedans. Le seul. Pour le reste, circulez, il n'y a vraiment rien à voir. L'un de ces films qui nous ont amené à dire que le cinéma était bel et bien perdu pour cette année.


You Should Have Left de David Koepp avec Kevin Bacon et Amanda Seyfried (2020)

15 janvier 2017

Mystic River

Comme tout le monde, on a longtemps cru que l'affiche était à l'envers, comme tout le monde, on l'a retournée au moment de la placarder au-dessus de notre lit. Mais non, aucun couac dans ce film cousu de fil blanc. Il serait trop long de faire le tour du casting et de présenter chaque force en présence. On peut se concentrer sur les trois têtes d'affiche. Commençons par celui qu'on voit de loin. Tim Robbins, qu'ils ont raccourci sur l'affiche pour ne pas qu'il mange la tagline, est là pour morfler, comme dans 99% de ses rôles, avec son regard d'agneau et son air de chien battu. L'autruche de Baltimore finit 9 films sur 10 la tête dans l'eau, et Mystic River ne fait pas exception à la règle. Excusez-nous pour le spoiler, mais qui n'a pas vu ce film ? Même quand il est sorti sur les écrans, tout le monde connaissait sur le bout des doigts le scénario diabolique imaginé par le malade Denis Lehaine, l'écrivain américain jadis maçon de profession qui sait bâtir des intrigues en béton armé et charpenter des personnages en bois massif. Sur Robbins, pas grand chose à rajouter. Il se contente d'encaisser les coups comme un phoque sur la banquise, vulnérable et adipeux, de nouveau pris pour cible, la faute à son charme naturel de charognard à la manque.


1er jour de tournage : Sean Penn sort de sa caravane et s'en prend à Tim Robbins. La prod' est obligée d'appeler la police pour calmer la vedette.

Attaquons-nous au gros morceau. Sean Penn dit avoir "tout appris" de ses deux métiers (acteur et comédien) sur ce film. Sous les ordres d'Eastwood, dont il partage les opinions politiques d'extrême-droite, la collaboration fit des étoiles. Habité et enragé par son rôle, Sean Penn, chaque matin, à peine sorti de sa caravane, surgissait sur le plateau tel un boxer trop longtemps calefeutré sur son tabouret dans l'angle du ring, et mettait des roustes à Tim Robbins, quant à lui clairement engagé à gauche (pour rappel, la "gauche" en Amérique correspond grosso mierdo à notre FN français), soit à l'opposé de l'échiquier politique au pays de l'Oncle Sam. 


 2ème jour de tournage : sur le qui-vive, la police stoppe un acteur trop préparé pour le rôle, juste avant que son pied ne touche le pas de la porte de sa caravane.

Sale ambiance sur le plateau, mais comme souvent au cinéma, c'est dans les pires conditions qu'on chie des pépites d'or. Pour preuves, l'animosité qui régnait entre Humphrey Bogart et Lauren Bacall, qui les a amenés à en découdre plus que souvent, ou encore Paul Newman et Bob Redford, dont l'inimitié légendaire a pourri plus d'une cérémonie prestigieuse (dieu merci le sang ne se voit pas sur un tapis rouge) et ruiné plus d'un tournage, mais accouché de quelques merveilles instantanées.


3ème jour de tournage : la colère ne faiblit pas. Avant même d'avoir pris sa douche et après une nuit de cauchemars, Sean Penn débaroule hors de sa caravane tel un lion hors de sa cage. Dieu soit loué, Tim Robbins est sous bonne garde.

Bref, le Penn, Shaüwn Penn, ce facho reconnu, qui est l'incarnation du smiley inversé (":-("), n'a pas eu à se forcer pour tirer une tronche de dix kilomètres de long avant, pendant et après chaque clap du maître de guerre Eastwood. Rappelons que ce dernier, peu de temps avant, incarnait son propre rôle de Casper dans le film Casper. Il faut donc bien dire que Mystic River a été le film coup de poing d'Eastwood, c'est à partir de là qu'il a renoué avec la critique et le succès. Les journalistes ont un peu mis de côté ses engagements politiques de fumier (ultra libéral, chacun pour sa peau, oeil pour oeil dent pour dent, an eye for an eye et and a tooth for a tooth, l'oeil était dans la tombe et regardait Casper, pro-NRA, pro-IVG, go-vegan, healthyfood, fitness therapy, etc.), pour le consacrer grand manitou du cinéma américain néo-classique aux côtés de Cristi Puiu et Cristian Mungiu. Nous ne tarirons pas d'éloges sur ce film, puisqu'on vient de lui en faire pas mal. 


 Dernier jour de tournage : Sean Penn n'aura pas réussi à "se faire" Tim Robbins. Plusieurs policiers de Baltimore sont mis au vert pour quelques mois. Ceux-là mêmes qui disent avoir régulé le soulèvement de Los Angeles en 1963 affirment avoir eu plus de difficultés à maîtriser "le Penn".

Ce film nous a marqués à jamais (si c'est bien dans celui-là qu'un vieux raciste apprenti boxer récure sa bagnole en proposant un échange entre un petit gamin et un joueur de rugby à qui il répète en boucle "Mo Cuisha") - sacré Lehaine ! On se souvient encore de cette image finale, un regard-caméra d'école, où Kevin Bacon, sis à côté de Laurence Fishburne à l'enterrement de feu l'innocent et saint Tim Robbins, fixe le Penn du regard (et à travers lui le spectateur, complice de sa culpabilité) en lui adressant un clin d’œil qui veut dire "Je sais tout, et je ne ferai rien, puisque t'as déjà neigué Robbins, qui de toute façon allait finir comme tel". Un deus-ex-machina qui nous laisse pantois. Décidément, cette rivière sur laquelle on voit défiler le cadavre de Robbins, gonflé d'eau comme un gnou ayant su échapper aux crocos mais un peu trop soiffard, était vraiment mythique. Le dicton ne dit-il pas : "Reste le cul vissé à la berge, tu verras passer le corps de Tim Robbins" ?


Mystic River de Clint Eastwood avec Sean Penn, Tim Robbins, Kevin Bacon, Lawrence Fishburne, Laura Linney (2003)

4 mai 2012

Les Révoltés de l'île du diable

Officiellement sorti en France en novembre 2011, Les Révoltés de l'île du diable (Kongen av Bastøy en VO), réalisé par Marius Holst, est un film norvégien qui a reçu de nombreux prix dans son pays et qui est néanmoins passé relativement à la trappe par ici. C'est pourtant un film modeste mais poignant qui parvient à traiter dignement un sujet bien difficile, jugez plutôt : 1915, l'institut Bastoy, isolé sur une île façon Alcatraz et initialement conçu comme un "centre d'aide aux enfants négligés par leurs parents" est progressivement transformé en impitoyable maison de redressement pour délinquants. Au début du film le centre accueille deux nouveaux détenus, Erling et Olav, qui deviendront respectivement C19 et C5 selon les nominations numériques du camp. Le premier, incarné par Benjamin Helstad, un jeune acteur non-professionnel d'un charisme hallucinant, est un dur à cuire rompu au conflit et immédiatement obsédé par la perspective de l'évasion. Le second (Trond Nilssen), est au contraire une brindille, faible physiquement et psychologiquement. Mais tous deux vont bouleverser le fonctionnement du camp, chacun à sa manière, puisqu'après leur difficile intégration parmi les autres garçons du bloc, Erling en mobilise rapidement un pour tenter de s'évader tandis qu'Olav est pris pour cible par un gardien particulièrement dur qui le prend sous son aile et abuse de lui sexuellement. Quand Erling est reconduit au camp après son évasion, quand les viols à répétition subis par Olav sont découverts par ses camarades, et après maintes injustices et punitions atroces, un vent d'insurrection se lève qui conduit tous les enfants à l'émeute.




Formellement le film ne propose rien de vraiment remarquable, si ce n'est la froide grisaille de la photographie, une constante du cinéma russe et scandinave, et une assez belle musique qui accompagne entre autres les images d'une gigantesque baleine harponnée, héroïne de l'histoire inventée par Erling dans une lettre à sa sœur qu'il demande à Ivar (le C1 du bloc, joué par Magnus Langlete, autre jeune non-professionnel remarquable) d'écrire pour lui, afin de cacher aux siens qu'il est prisonnier d'un camp de redressement inhumain. Les mots de son récit en voix-off, celui d'une baleine harponnée trois fois qui mit toute une journée à mourir, accordés aux images de cette créature grise animée par une énergie folle bien que vouée à perdre le combat, résonnent sèchement avec la présence explosive (Erling jouant le rôle de pur détonateur d'une bombe en sommeil) de ces adolescents écrasés et pourtant pleins de vie, combattant jusqu'à la fin, animés par un fantastique désir de justice et de soulèvement. L'absence de parti pris esthétique original correspond au traitement brutal et sans fioritures du sujet, affronté avec une économie de moyen et une frontalité qui s'appliquent parfaitement aux êtres filmés et au rythme tendu des événements qu'ils traversent. Si le scénario évoque celui de Sleepers, le film de Barry Levinson où Kevin Bacon et Brad Pitt se faisaient martyriser et violer dans une maison de redressement de New-York, la représentation des enfants fait étrangement penser aux 400 coups de Truffaut ou à L'Enfance nue de Pialat, avec ces personnages ni enfants ni adultes filmés comme autant de blocs d'affects mus par une sincérité absolue, une sensibilité à fleur de peau sous les aspects rustres de petites teignes, réagissant à la médiocrité des adultes d'une façon viscérale faute de mieux, ce "faute de mieux" n'étant pas le fait d'une incapacité intellectuelle mais bien d'une impossibilité concrète d'agir autrement.




Après qu'Erling, Ivar et un troisième larron se sont libérés des cages minuscules où on les avait enfermés pour avoir tabassé des gardiens, la foule des adolescents se déchaîne, arrachés à leur fausse résignation non plus par Erling mais par Ivar, l'ancien "kapo" docile désormais enragé. Son allure quand il poursuit le gardien violeur, sa jambe blessée traînant derrière lui, avançant comme une machine, le regard perdu dans une soif de violence déclenchée par la pire des colères, évoque celle du jeune soldat russe basculant du côté de la folie et vidant son chargeur sur un portrait d'Hitler à la fin de Requiem pour un massacre, du russe Elem Klimov. Lorsque la bande des jeunes détenus se révolte enfin par les armes et par le feu en un groupe plus ou moins organisé, naît soudain en nous un sentiment de libération. Même si l'acteur Stellan Skarsgard (seul véritable "star" du casting, qui incarne le gouverneur de Bastoy) a plus d'allure que bien des puissants actuels, l'on ne cesse de penser durant tout le film aux discours de certains de nos dirigeants sur la délinquance comme tare génétique, comme maladie incurable à nettoyer au kärcher et autres joyeusetés du genre, et quand les détenus de l'île du diable se révoltent enfin on pense soudain à l'implacable puissance des masses en colère poussées par leurs chefs (de pénitencier, d’État ou d'entreprise...) à s'ériger contre l'injustice, le mépris, l'exploitation, la violence, le harcèlement et l'enfermement psychologique que ces derniers leur imposent, quitte à ce que le soulèvement ne puisse pas durer, quitte à ce qu'il ne serve qu'à brûler ce qui nous entrave avant d'être matés par les armées, quitte à ce qu'il ne débouche que sur plus de difficultés, et cette piqûre de rappel fait froid dans le dos. Ce film, tout en nous interrogeant sur le sens que l'on veut donner à la prison, qui devrait être le lieu de la réinsertion sociale et qui est trop souvent celui d'une exclusion définitive des détenus, accomplit un geste politique fort sans asséner son discours, en nous démontrant avec une simplicité biblique le caractère inéluctable de la révolte même inutile de ceux que l'on bafoue trop longtemps. L'inquiétant, c'est que la chose nous parle si directement...


Les Révoltés de l'île du diable de Marius Holst avec Benjamin Helstad, Stellan Skarsgard, Trond Nilssen, Magnus Langlete et Kristoffer Joner (2011)