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21 décembre 2020

Suburbicon

Personne ne s'étonnera de voir apparaître au générique de fin, sous la mention "Scénario torché par...", les noms des frères Coen, Jamel et Ethan Coen. On reconnaît bien leur griffe tout au long de Suburbiencon, signé George Clooney, qui se veut une farce satirique, un véritable brûlot grinçant, cruel, cinglant, contre l'american way of life des années 50, les WASPs détraqués, le simulacre du rêve amérindien, le miroir aux alouettes de la middle class blanche propre sur elle, les quartiers résidentiels conformistes de l'Amérique profonde ségrégationniste raciste, etc. Vous connaissez la rengaine. Le seul problème, au-delà du fait qu'on commence à la connaître, l'histoire, c'est que les frères Coen et sieur Clooney oublient de nous faire rire, quitte à rire putain de jaune pisse, et que la couleur jaune est plutôt passée dans le stabylo avec lequel ils ont surligné jusqu'à la trame leurs trois idées.





De quoi s'agit-il ? Le personnage principal, Gardner Lodge (Matt Damon), est une sorte de copie 2.0 du Jerry Lundegaard (William H. Macy) du Fargo des frères Coen. Je dis 2.0 parce que c'est une expression merdique que j'utilise rarement, donc pour changer un peu, et aussi parce que le Gardner Lodge de Suburbicon est tout aussi crétin que son homologue d'il y a vingt ans, mais beaucoup moins innocent. Leurs trajectoires sont assez semblables (petits bureaucrates minables, pères de famille foireux, pris à la gorge par leur partenariat avec des malfrats et enchaînant les bévues jusqu'au bain de sang, pour résumer), mais on a moins de pitié pour le personnage interprété par Matt Damon, qui se révèle assez détestable à tous les étages, et notamment avec son fils. Le contraste n'en est que plus grand entre ce cocon familial blanc comme neige en apparence, où rien ne dépasse et ne détonne (Julianne Moore, en blonde à la peau d'albâtre, incarne à la fois l'épouse et la belle-sœur de Gardner), mais pourri jusqu'à la moelle (adultère, meurtre avec préméditation, arnaque aux assurances, et même ! rendez-vous compte, sado-masochisme, ici on aime à se fouetter le cul avec des raquettes de ping-pong dans le sous-sol, quelle horreur...), et la maison voisine. 





Car tout le propos du film est là. De nouveaux voisins débarquent au début du film, et ils sont noirs. Aussitôt, l'ensemble du quartier se ligue contre ces nouveaux arrivants, demande à les expulser, fait ériger une clôture autour de leur maison, campe toute la nuit devant leur porte pour les pousser à partir et ainsi de suite. Cette haine raciste contre d'innocents citoyens américains est doublement aveugle puisque c'est elle qui permet au foyer de Gardner Lodge d'abriter (plus ou moins discrètement) toutes les pires saloperies sans que personne s'en aperçoive. On a bien compris l'idée. Et si elle n'est pas inintéressante au début du film, quand le film tombe tout à coup dans le sordide (deux hommes envahissent la maison et s'en prennent à ses habitants), dans un mélange des genres cher aux frères Coen, elle devient rapidement très lourde, tout le film reposant sur ce montage alterné entre le cauchemar qui se déroule en silence sous le toit de la famille blanche et le boucan que fait la meute des citoyens racistes devant la demeure assiégée de la famille noire. Et le film de se conclure sur les deux petits garçons, l'un blanc, l'autre noir, dont les maisons sont détruites (l'une de l'intérieur, l'autre de l'extérieur), jouant ensemble à se lancer une balle de base-ball par-dessus une clôture dans un beau message d'espoir. Tout un symbole. Officiellement la balle de base-ball la plus lourde du monde.


Suburbicon de George Clooney avec Matt Damon, Julianne Moore, Noah Jupe et Oscar Isaac (2017)

6 novembre 2017

Solaris

Entre deux braquages de Danny Ocean, Steven Soderbergh et George Clooney ont tourné ensemble ce film de science-fiction que tout le monde a plus ou moins oublié aujourd'hui. Prudent, Soderbergh s'est très tôt défendu de réaliser un remake du film d'Andreï Tarkovski, préférant présenter son Solaris comme une nouvelle adaptation du chef d’œuvre de Stanislas Lem. Je n'ai pas encore vu le film de Tarkovski, ça ne saurait tarder, mais j'ai lu le bouquin de Lem. Inutile de dire qu'il vaut mieux tout oublier du livre avant de se lancer dans cette adaptation que Soderbergh a vendue comme étant plus fidèle que celle de Tarkovski. Mon petit doigt m'affirme pourtant que l’œuvre de Tarkovski doit partager infiniment plus de points communs avec ce classique de la littérature de SF, notamment dans l'effet d'envoûtement produit sur le lecteur/spectateur, que la version de Soderbergh, d'une indigence et d'une pauvreté effarantes.




Un très pâle George Clooney est donc appelé au secours sur la station orbitant autour de la mystérieuse planète Solaris. Là-bas, rien ne va plus. Seuls deux guignols supposés analyser la planète sont encore vivants mais restent cloîtrés chacun à leur poste, ne faisant aucunement avancer les études solaristiques. Bien que son premier interlocuteur ne daigne pas l'informer sur les événements étranges qui surviennent à la station, George Clooney va très vite se rendre compte de ce qui cloche. La planète Solaris a le drôle d'effet de matérialiser les pires expériences amoureuses de chacun des personnages. En réalité, surtout celles de George Clooney puisque dès la première nuit passée là-bas, il découvre au petit matin à son chevet la meuf dont il était jadis amoureux et qui lui a pourri l'existence quelques années plus tôt. Une plaie, un nid à emmerdes aux yeux globuleux, pour laquelle Clooney éprouve encore curieusement des sentiments. L'actrice se nomme Natascha McElhone, on ne l'a vue dans rien de notable depuis, tout simplement car elle doit être aussi chiante en vrai qu'à l'écran. C'est en tout cas mon explication et j'y tiens mordicus.




Il doit exister une recette, des ingrédients indispensables pour qu'une histoire d'amour fonctionne au cinéma. Ces ingrédients, je les ignore, mais je sais reconnaître quand ils sont à l'écran, car j'ai un cœur d'artichaut. Steven Soderbergh les ignore totalement lui aussi et ça, c'est plus embêtant... On se fout éperdument des sentiments qu'ont l'air d'éprouver Clooney et McElhone l'un pour l'autre. On n'y croit pas une seconde. Des flashbacks lourdement explicatifs sont là pour nous informer de leur passé, de leur première rencontre jusqu'à leur ultime engueulade. Il s'agit d'autant de saynètes lourdingues à l'impact émotionnel extrêmement superficiel pour ne pas dire tout à fait nul. On voit Clooney cul nu à deux reprises (il n'accepte de se dévêtir que devant la caméra de son ami Steven), mais rien n'y fait. On s'en fiche. Le cinéaste a donc débarrassé le livre de Lem de ses thèmes principaux pour mieux se concentrer sur cette histoire d'amour, et on se demande bien pourquoi étant donné ce qu'il en fait. Leur rencontre est filmée comme une pub Nespresso, l'attitude et le jeu de George Clooney ne faisant rien pour nous défaire de cette désagréable impression. Leurs disputes, en mode "shaky cam", sont des moments pénibles et difficiles à surmonter. A chaque fois, la désinvolture frappante de Steven Soderbergh laisse songeur. Ce type-là tourne plus vite que son ombre et ça se voit...




Les acteurs ne sont pas là pour porter secours au réalisateur sans inspiration. George Clooney, peut-être justement en manque de Nespresso, est plus apathique que jamais. Sa collègue Natascha McElhone a beau rouler des yeux dans tous les sens et disposer d'une tronche originale, elle perd tout son intérêt après 30 secondes à l'écran. Une black dans le rôle d'une chercheuse constamment de mauvais poil incarne le troisième larron de la station, choix important de la part de Soderbergh puisqu'aucune femme n'habite la station dans le bouquin. En offrant ce personnage infréquentable et complètement imbuvable à une femme de couleur, le metteur en scène semble militer contre la discrimination positive. C'est moche. Quant à Jeremy Davies, son jeu tout en mimiques et en langage gestuel est tout bonnement insupportable, on finit par réaliser pourquoi tous ses personnages finissent systématiquement avec une balle entre les deux yeux (ici, il est retrouvé mort via un twist ridicule, tombé du ciel, comme planté là pour sortir le spectateur de sa léthargie, en vain).




Autre point particulièrement regrettable pour qui a lu le bouquin : la planète Solaris se limite ici en une sorte de boulard violacé, traversé d'éclairs bleutés. Le mot "océan" n'est jamais prononcé, pour la fidélité, il faudra donc repasser. Si vous naviguez sur ces pages avec un PC sous Windows, allez donc dans "Mes Documents" puis "Mes Images" puis "Échantillons d'images", c'est là que Bill Gates entrepose quelques .jpeg hideux pour vous dépanner si vous n'avez strictement aucune idée de fonds d'écran. Ces images sans saveur générés par des logiciels sans âmes correspondent assez bien au spectacle que nous offre Solaris selon Soderbergh. C'est pendant ces moments-là qu'on se dit que la science-fiction est un genre cinématographique qui devrait être réservé aux cinéastes les plus doués, les plus à même de nous gratifier d'images marquantes, inoubliables, de nous emporter dans une ambiance irréelle. Steven Soderbergh ne propose qu'ennui et froideur. Son film n'a aucun éclat. A déconseiller donc, surtout à ceux qui n'ont pas lu le livre et que cela pourrait dégoûter à vie. Ceci dit, le talent et l'imagination de l'écrivain sont tels qu'ils chasseront bien vite de vos mémoires les tristes images de cette si morne et plate adaptation.


Solaris de Steven Soderbergh avec George Clooney, Natascha McElhone, Viola Davis, Jeremy Davies et Ulrich Tukur (2002)

31 juillet 2014

Un été à Osage County

Deux statuettes, une de chaque côté, c'est mauvais signe... Voici donc la dernière grosse machine à Oscars rouillée des frères Weinstein, également produite par George Clooney, le gars qui perd tout capital sympathie dès qu'on imagine la gueule de sa dvdthèque. Je m'attendais à une pure horreur, je n'ai pas été déçu. Un été à Osage County... Déjà quel titre ! Quel toupet ont les américains, quand même, à considérer que leur pays est le centre du monde, forcément connu de tous. Les français n'auraient jamais pour idée d'intituler un film voué à l'exportation et porté par une ribambelle de stars "Un automne au Parc de Millevaches" quand bien même le nom du lieu-dit serait beaucoup plus agréable à l'oreille. Osage County, c'est un petit bled perdu dans les Grandes Plaines, en gros, c'est dans l'Oklahoma, soit l'équivalent de notre Limousin, précise-je pour justifier arbitrairement ma comparaison. Un endroit où il ne fait pas bon vivre, où l'on imagine aisément que les gens se créent des problèmes, simplement pour casser leur ennui quotidien. C'est tout à fait le cas de la famille Weston, amenée à se retrouver suite à la disparition du vieux papa.




Au prétexte d'une réunion familiale forcée, Un été à Osage County consiste en une enfilade de scènes d'engueulades qui se succèdent à n'en plus finir, à un rythme infernal, rarement ponctuée par de courts moments d'apaisement d'une niaiserie à toute épreuve, le tout filmé très mécaniquement et interprété dans une sorte d'hystérie collective autosatisfaite tout simplement gerbante. Rassurez-vous, le titre français est mensonger, l'action du film ne se déroule pas sur tout un été, mais seulement le temps d'un week-end. Mais quel week-end ! Une journée de plus au sein de cette famille, et c'en était fini pour moi. Dès la première scène, Sam Shepard fout le camp et on le comprend. Peut-être est-ce lui le Auguste du titre original ? On l'ignore... Le vieil acteur, au flair incomparable, semble sentir la merde venir. Il a tôt fait de décamper. Il est le seul qui ressort presque grandi de cette expérience, puisqu'il a su mettre en avant son sens inné du timing. En revanche, s'il vous reste une once de respect pour Meryl Streep, évitez ce film par tous les moyens. Dans le rôle d'une mère de famille incroyablement tyrannique, l'actrice est tout simplement insupportable. Il faut dire que son personnage, ahurissant de méchanceté gratuite, débitant des horreurs à un rythme effréné, humiliant à qui mieux mieux, entre directement au Panthéon des pires raclures jamais filmées aux côtés de Jason Voorhes et HAL 9000. En cabotinant comme pas possible, la vieille actrice n'arrange rien à son cas. Streep devance même ses répliques, ce qui pose parfois problème... Elle joue totalement à contretemps ! Les autres ne suivent pas, broyés par la mécanique sans faille de l'actrice bicentenaire ! La mégère postulait là pour sa 78ème nomination, on imagine toute sa motivation, toute sa détermination. Ça fait froid dans le dos ! Son atroce personnage est atteint d'un cancer de la bouche, symbole lourdingue des saloperies blessantes qu'elle débite à longueur de temps. Quand on voit ça, on se dit que, finalement, Albert Pacino et Bobby De Niro ont une fin de carrière pas si dégueulasse que ça... C'est dire !




Face à elle, Meryl Streep retrouve Julia Roberts, qu'elle n'avait encore jamais croisée. C'est une première. Nous sommes supposés trouver ça fabuleux. La rencontre de deux géantes. Tu parles... Les deux stars ne trouvent rien de mieux à faire que de s'adonner à un pitoyable combat de coqs. Lors d'une longue scène de repas apocalyptique, le point d'orgue du film entier, les deux femmes finissent littéralement par s'écharper après s'être affrontée dans un concours d'acting ridicule et interminable. Julia Roberts, les cheveux sales, parce qu'elle joue une femme ordinaire, est plus laide que jamais. Elle a beau y aller mollo sur le maquillage, son physique ne colle pas avec le Midwest. Sa bouche pourrait engloutir tout le reste du casting, à commencer par le désespérant et fantomatique Ewan McGregor. Viendra un jour où il faudra faire le bilan de la carrière de cet acteur, et j'espère pour lui que ce jour-là coïncidera avec sa mort, ça lui permettra d'éviter un mauvais moment. A côté de lui, on retrouve la revenante Juliette Lewis. Pendant la première heure, on se demande "C'est quoi ce zombie aux cheveux rouges ? Ce serait pas Juliette Lewis ?!", et pendant la seconde, on ne fait que se répéter "Mais putain oui, c'est Juliette Lewis cette espèce de zombie aux cheveux rouges !". J'apprends à l'instant que Jim Carrey a failli jouer son mari, rôle qui échoit au dénommé Dermot Mulroney, un habitué des pires films indé. C'est donc ça, la plus belle chose qui soit arrivée à Jim dans les années 2010, avoir loupé ce rôle ! Mais on ne va pas s'attarder plus longuement sur les acteurs, cibles trop faciles, même s'il est tout à fait logique de s'en prendre à eux après avoir subi ce festival de cabotinage...




C'est surtout le scénariste qu'il faudrait punir, ou plutôt, Tracy Letts, l'auteur de la pièce de théâtre ici adaptée. C'est aussi à lui, lauréat du prix Pulitzer en 2008, que l'on doit Bug et Killer Joe, toutes deux adaptées par William Friedkin. Dans Killer Joe, il y a un sens de l'excès, un jusqu’au-boutisme assez jouissif, une sorte de second degré et une outrance bien calculée, peut-être permis par Friedkin, je l'ignore, tout cela fait que le film passe plutôt bien et que l'on peut prendre un certain plaisir à voir ses idiots rednecks se massacrer. A Osage County, rien de tout ça. Aucun humour, rien. Si certains ont su rire devant les crises hystériques de cette famille, il s'agissait d'une réaction d'auto-défense tout à fait bienvenue pour survivre à la séance de ciné. Pendant la scène de repas précédemment évoquée, on peut penser que le film s'essaie à l'humour le plus noir à un moment donné, mais c'est aussitôt désamorcé par la lourdeur et le sérieux de l'ensemble. Pendant ce petit week-end en famille, des secrets de famille énormes sont révélés pratiquement à chaque scène. Un seul d'entre eux suffirait à faire imploser la plus solide des familles, mais non, c'est un film américain de la pire espèce, il nous faut le menu XXXL. Face à un tel enchaînement d'horreurs, on finit par prédire le pire, et on est rarement déçus. Elle n'est pas lesbienne, elle couche avec son cousin ! Ah, ce n'est pas son cousin germain, c'est carrément son frère ! Ces révélations grotesques finissent très vite par nous fatiguer. Ces engueulades répétées, se terminant même parfois un pugilat, m'ont même évoqué le Polisse de Maïwenn, curieusement. Les deux films produisent un peu le même effet. Ils terrassent et dégoutent, scotchent et révulsent, répugnent et désespèrent tout à la fois. Devant ça, on est forcément captivés. L'être humain est ainsi fait, nous aimons assister aux empoignades d'autrui. Cela explique le succès d'une certaine télé-réalité. Ces films-là ne valent pas mieux. Une insulte à l'humanité toute entière.


Un été à Osage County de John Wells avec Meryl Streep, Julia Roberts, Ewan McGregor, Chris Cooper, Juliette Lewis, Abigail Breslin, Benedict Cumberbatch et Sam Shepard (2014)

15 juin 2014

Monuments Men

Il m’arrive parfois, quand je lance trop tardivement un bon film un peu long et que je me sens piquer du nez, de mettre la pause, de me lever, d’aller dans la cuisine, de choper le premier truc à bouffer qui se présente, et de revenir boulotter ma trouvaille devant la suite du film. Impossible de s’endormir en mangeant. Faites le test. A chaque fois que vous avez peur de pioncer (ça peut être sur votre canapé devant Nostalghia de Tarkovski, ça peut aussi être au volant, sur l’autoroute, à contresens, plus problématique), faites une pause, garez-vous sur le bas côté, allez brûler 500 balles durement acquis dans un paquet « maxi » de trois club sandwiches thon crudités avariés chez le voleur de nuit le plus proche, remontez sur votre bahut (canap ou cametard) et tracez la route bouche pleine, doigts de pieds en éventail. Aucune chance de sombrer, éteignez même vos veilleuses pour économiser sur la batterie, vos yeux seront des phares à eux seuls. Il faudra peut-être s'arrêter régulièrement au pipi-room, parce que ces club-cendars, c'est pas du bio, mais pissez plutôt dans votre réservoir à essence, avec un club trio dans l'estomac votre vessie sera l'équivalent d'une pure raffinerie à pétrole et fournira du Gazole Excellcium à revendre. Prenez deux paquets « maxi » si vous faites les deux à la fois, Nostalghia et transport routier de marchandises : il a bien dû se trouver un ou deux routiers allumés dans le monde pour s'enfanguer un petit Tarko de derrière les fagots sur l’écran 2 pouces noir et blanc de la cabine tapissée de putes aux nibards réchappés de leur poids-lourd. Probabilité non nulle !


Typiquement le mec qui matait Andreï Roublard dans son cametard...

J’ai lancé Monuments Men en plein petit-déjeuner, aux alentours de treize heures, un jour de vacances où je m’étais levé assez tard, après une bonne nuit de sommeil, et le film a réussi à me faire pioncer comme un loir au bout d'une petite trentaine de minutes alors que j’étais en plein cœur de mon repas, la fourchette entre les dents, au beau milieu d'une mastication lambda. Je me suis réveillé plus d’une heure et demi après, avec le générique de fin de Clooney, la fourchette toujours enfoncée dans le râtelier. Une chance que je n’aie pas sombré en prenant une rasade d’eau plate au goulot pour me rincer le gosier, je serais mort noyé à l’heure qu’il est, rempli comme une outre sur mon clic-clac. Mon premier paragraphe n'en est pas caduque pour autant. C'est l’exception qui confirme la règle. Ne vous laissez pas inquiéter et pensez à grailler si vous êtes en train de lire cette critique sur votre iphone au volant d’un semi-remorque : 90% du temps, ça marche tout le temps. Mais le film de George Clooney déroge forcément à la règle, et j’en ai vu assez pour vous dire que c’est un monument de merde.


Vraiment ça valait le coup de s'expatrier Jean ! On espère qu'Omar Sy sera aussi brillant dans Jurassic Park 4 ! La tronche de Dujardin qui essaye de lire sur les lèvres me donne envie de chialer... « On devine à sa courtoisie qu'il est absent », comme disait Valéry.

Dès le début, quand, régulièrement interrompu par le générique d'ouverture, et sur une musique qui aurait sa place dans La 7ème compagnie au clair de lune, Clooney part recruter ses bras cassés pour une mission spéciale « Il faut sauver les chefs-d’œuvre des musées européens », on a envie de foutre le camp. Quand chaque acteur de choix (Matt Damon, Bill Murray, Bob Ballaban, Jean Dujardin, John Goodman...) fait son petit numéro face caméra, on a bizarrement envie d'en prendre un pour le bousiller sur l'autre. Et quand, avant le départ pour la France, Clooney déballe à sa troupe tout un discours sur l’importance de l’art comme ciment de la culture et de la civilisation, débitant ses niaiseries à travers une radio qu'il vient de réparer en se vantant auprès de ses potes de n'être pas "qu'une belle gueule", le tout sur fond de touches de piano éparses tout sauf bouleversantes, c’en est trop. On le sait, on n’aura pas la patience de subir cette purge comme on en a tant vues jusqu’au bout. Celle-ci moins qu'une autre, dont le filmage est d’un académisme épuisant et l'écriture d’une banalité catastrophique, et qui souffre en prime d’un montage ultra maladroit et de lenteurs ô combien pesantes. Historiquement nul et non avenu, comme cela a été démontré en maints endroits, le film de George Clooney se torche non seulement avec les beaux-arts (comme cela a été dit aussi, réduisant les œuvres à sauver - soit tout l’enjeu de l’affaire - à de simples noms connus énumérés au petit bonheur la chance par des acteurs qui n'en ont manifestement jamais entendu parler) mais en tout premier lieu avec le septième.


Monuments Men de George Clooney avec George Clooney, Bill Murray, Matt Damon, Jean Dujardin, John Goodman, Bob Ballaban et Cate Blanchett (2014)

13 novembre 2013

Gravity

Dans les tout premiers instants de la projection de ce fameux Gravity dont on nous a tant rebattu les oreilles, on a presque envie d'y croire. Et ce malgré George Clooney, qui lasse immédiatement avec son personnage d'astronaute gouailleur qui assure, toujours le bon mot, l'anecdote qu'il faut, la FM branchée en permanence dans le casque. Mais quelque chose semble se passer juste après la catastrophe, quand Sandra Bullock dérive dans l'espace, sans rien contrôler, le souffle court, emportée malgré elle dans le noir et incapable d'y réagir, faute de prise sur quoi que ce soit, faute de contrôle sur son propre corps, propulsée dans une sorte de rien éternel. On a l'impression, un instant, de percevoir quelque chose de cette idée insupportable, de saisir des bribes de cette sensation de vertige absolu dans un espace sans repères autres que le point blanc de la bouée dont on s'éloigne inexorablement, vers une abolition des distances dès que ce point unique aura disparu. Les fameux plans-séquences (devant lesquels on ne ressent pas nécessairement l'urgence de crier au génie) participent de ce sentiment d'un mouvement inarrêtable dans un espace sans bornes. Mais Cuaron casse cette bulle de temps pure, où tout n'est qu'espace et où l'espace se résume à un corps tournoyant dans le noir. Le cinéaste offre bien trop vite une solution à son personnage et vient tout gâcher. Malheureusement, ce qui est vrai pour cette scène est vrai pour tout le film.




Alfonso Cuaron semble non seulement préférer l'épate à l'intelligence, mais en oublie même de réfléchir tant soit peu à ce qu'il filme, pour n'en tirer au final que le strict minimum. On ne compte plus les scènes au potentiel énorme, sur le papier, qui tombent lourdement à plat (un comble pour un film en relief, blague téléstar) sur l'écran. Cuaron prend le temps d'écrire sur l'image, dès les premières secondes du film, que rien ne peut porter le son dans l'espace, rappelant à notre bon souvenir le gigantesque Alien de Ridley Scott et son célèbre "Dans l'espace, personne ne vous entend crier". Mais il ne respecte pour ainsi dire jamais ce beau silence dont Sandra Bullock fait l'éloge lors d'une conversation avec Clooney. Même dans ces scènes où le réalisateur quitte ses personnages un instant, comme lorsque Stone (Bullock) s'énerve dans le Soyouz à court de carburant : Cuaron sort soudain de l'engin et fait un travelling (si on peut dire) arrière pour isoler la figure de son personnage en colère, minuscule dans le hublot du vaisseau. On aurait pu s'attendre au silence dans cette scène, venu renforcer l'impression de solitude et d'impuissance. Mais non, le micro du personnage reste en permanence branché sur les hauts-parleurs.




Le dispositif narratif du film, qui décide de rester dans l'espace avec deux personnages, puis très vite avec plus qu'un, permettait également de se fier aux mécanismes naturels d'identification du spectateur, qui, n'ayant que Sandra Bullock à l'image, être humain en proie aux pires difficultés et mettant tout en œuvre pour en réchapper par instinct de survie, allait forcément se projeter en elle immédiatement et sans la moindre difficulté. Mais voilà que, sans crier gare, le personnage se met à déballer sa vie, devenant une femme seule et triste, qui a perdu sa fille de quatre ans et va tous les jours mécaniquement au travail pour s'oublier. Ce personnage, auquel nous nous étions par la force des choses si fortement identifiés, est soudain sur-caractérisé et s'éloigne d'autant plus de nous qu'un bloc de psychologisme hollywoodien à deux balles déboule en plein cœur d'un film pseudo-sensoriel, rendant le tout pathos à souhait et profondément indigeste. Sans parler de tout l'arrière-plan religieux que sous-tend la dépression du personnage en deuil.




La dernière partie du film est à ce titre totalement lourdingue, et achève de plomber l’œuvre toute entière. Il y a notamment cette scène assez insupportable où Sandra Bullock, après une légère tentative de suicide, accepte son destin, décide de foncer (elle n'a pas vraiment le choix vu que son soyouz est entré dans l'atmosphère et commence à flamber en tombant comme une pierre vers l'océan), expose à haute voix les deux issues possibles (la vie ou la mort, bravo), et se motive en remuant la tête, tel un boxeur approchant du ring pour son ultime combat, avant d'enfiler son casque et d'entrer dans le dernier round, prête à vivre comme à mourir, mais avec panache s'il vous plaît. Et elle y va de ses petites répliques qui tâchent, reprenant le gimmick comique du personnage de Clooney ("Je la sens mal cette mission…") ou y allant de sa propre formule-choc pas du tout cliché : "Dans tous les cas, ça aura été une sacrée virée !". Tout cela, ajouté à une scène légèrement antérieure où l'inconscient de Sandra Bullock lui dicte de ne pas renoncer (à moins de croire au dialogue avec les morts, piste possible étant donné que Cuaron nous place aussi tout un interminable monologue de la jeune femme priant le fantôme de Clooney de faire des baisers au fantôme de sa fille…), est d'une lourdeur terrible.




Cuaron nous donne une énième leçon de vie hollywoodienne en bonne et due forme : il faut vivre, se battre, il ne faut pas abandonner ni se couper du monde par confort, ne pas renoncer par faiblesse ou par facilité, il ne faut jamais lâcher, il faut vaincre. Philosophie de comptoir qui se double d'une dissertation pénible sur la gravité, évidemment. Dans un film où elle n'existe jamais, du moins pendant plus ou moins 80 minutes, elle est pourtant cruciale puisque la fille du personnage de Sandra Bullock en est morte (une chute idiote dans la cour de récréation), et surgit enfin quand l'héroïne trouve son salut, de retour sur terre, en renouant avec cette pesanteur espérée, qu'elle réapprend à dompter, se relevant, se remettant debout dans une sale illustration du fameux mythe du "christian reborn" si cher aux américains. Encore une scène où Cuaron, au lieu de jouer sur le retour du son, sur les bruits de ce corps lourd de fatigue prenant appui sur le sable, s'agrippant à la matière pour la maîtriser, fout tout en l'air en nous balançant des chœurs infâmes, une musique parfaitement grossière où des gens crient comme des malades, façon Walt Disney dans Le Roi Lion. Et la symbolique est lourde à mourir (sans parler de la laideur de la chose) quand Cuaron termine son film par ce plan en contreplongée sur Sandra Bullock qui se redresse, dans une pauvre imagerie publicitaire glorifiant l'humain magnifique et décrétant l'avènement hasardeux d'une sorte de new age crétin.




Beaucoup de critiques ont comparé le film à 2001 l'Odyssée de l'espace. Le film fait tout pour ça, avec cette fin qui fait écho à l'ouverture du chef-d’œuvre de Kubrick (les singes découvrent l'usage de l'arme dans 2001, l'humain se (re)met sur ses deux pieds et réapprend à marcher ici), et avec ce plan poussif sur Sandra Bullock flottant dans la position du fœtus devant le giron du sas de la station-mère… Cuaron l'a voulu et Cuaron l'a eu. C'est pourtant grotesque tant les deux films, dans l'aspect et dans le propos, n'ont rien de commun. Kubrick et Cuaron ne jouent pas dans la même cour, loin s'en faut. C'est plutôt à Titanic qu'il faut comparer Gravity, poids-lourd du box office, film catastrophe à la pointe en termes techniques, donnant au spectateur à s'émerveiller d'un spectacle sur-dimensionné, à s'émouvoir d'un récit plein de suspense et de rebondissements, à s'identifier à des personnages simplistes accablés par un sentiment d'impuissance, car coulant et n'y pouvant rien, happés par l'immensité silencieuse sur fond de musique dramatique pompière et de sentiments bon marché, avec la farouche envie et la noble énergie de s'en sortir, quitte à ce que l'héroïne perde son héros chevaleresque prompt au sacrifice en route. Comme Titanic, Gravity peut légitimement être considéré comme un divertissement parfois efficace, mais il n'est strictement rien d'autre qu'un pur produit hollywoodien contemporain avec les quelques qualités (l'once de vague vertige sensoriel du début, parfois une certaine peur pour le personnage) et tous les défauts de la chose.




La part ultra hollywoodienne du film pèse donc aussi sur son scénario, et c'est un nouveau gâchis dans la mesure où la part réaliste de Gravity, dans sa première partie (c'est l'un des arguments de l'opération, ce prétendu réalisme chevronné de la reconstitution de la vie dans l'espace), qui passe aussi par la part de vraisemblance du personnage de Sandra Bullock au début du film, paniquée, au bord de l'asphyxie (toutes choses qui participent à notre croyance dans le récit et donc au suspense de certaines scènes), disparaît ensuite du fait d'un abus de péripéties invraisemblables, dont la liste serait trop fastidieuse à dresser. Si bien qu'on peut aussi se plaindre du film si, sans même le penser tel une œuvre majeure dans le genre de 2001 l'Odyssée de l'espace (on est loin aussi de la dimension parfaitement visionnaire du film de Kubrick), on le considère comme le simple blockbuster à suspense qu'il est. Si l'on prend aussi en compte que la 3D du film, assez porteuse dans les premières scènes, devient aussi ridicule que ringarde avec la grosse larme de Sandra Bullock qui flotte sous nos yeux pendant deux minutes à bord du Soyouz, et que le bijou de Cuaron perdra la déjà maigre épaisseur de ses meilleures scènes en 2D et sur un plus petit écran (tel un exact tour de Grand Huit, une sensation de vertige et puis s'en va), il n'y a vraiment pas de quoi s'extasier ni de quoi faire de Gravity le film du siècle.


Gravity d'Alfonso Cuaron avec Sandra Bullock et George Clooney (2013)

31 août 2012

Sideways

Aux premiers jours de notre colocation à Rémi et moi, on s'est fait voir quelques films qu'on aimait beaucoup. Lui m'a lancé L’Épouvantail de Jerry Schatzberg, moi je lui ai mis Sideways d'Alexander Payne. Je vous ai déjà parlé de mon amour irraisonné pour le comédien Paul Giamatti ? Quand et où le coup de foudre a-t-il eu lieu ? Devant Sideways, en 2005 ! Alexander Payne signait là un film méga cool, marrant et autrement plus léger que son dernier rejeton, The Descendants, qui, malgré quelques très bons moments et un George Clooney à son meilleur, tombe parfois dans certaines lourdeurs mal venues et peine à retrouver le niveau d'excellence jadis atteint par Sideways. Il s'agit surtout pour moi d'un film très attachant grâce au personnage incarné par Paul Giamatti, alors à son zénith et ressemblant plus que jamais à mon frère Glue III (il s'habille même pareil, c'en est troublant). Le duo qu'il forme avec Thomas Haden Church fonctionne parfaitement et, quand nous le voyons séduire Virginia Madsen un verre de vin à la main, on ne peut s'empêcher de succomber aussi ! Pour en revenir à mon idole, Giamatti, il passe tout le film à cran ou au bord de la dépression ! Un rôle en or pour n'importe quel acteur, certes, mais auquel Giamatti apporte sa petite touche personnelle : une humanité rare, qui nous permet de prendre fait et cause pour lui et sa grosse tronche d'ours mal luné. Je pourrais revoir ce film régulièrement sans que ça me gêne, je le trouve infiniment agréable. Quand je le mate, c'est comme si j'enfilais une vieille pantoufle faite à mon pied, c'est peut-être moins joli et ça sent sûrement un peu mauvais pour les autres, mais je m'en fiche pas mal, moi je m'y sens at ease, ça échappe aux mots ! Je n'espère qu'une seule chose : un Sideways 2, réunissant toute la fine équipe : Payne, Giamatti, Haden Church, Madsen, Oh ! Toute l'escadrille !



Sideways d'Alexander Payne avec Paul Giamatti, Thomas Haden Church, Virginia Madsen, Sandra Oh (2005)

6 mai 2012

Le Porteur de serviette

Sorti en 1991 et sélectionné à l'époque en compétition officielle à Cannes, Le Porteur de serviette est un film très méconnu aujourd'hui, pour ne pas dire complètement oublié. Je l'ai découvert par hasard en cherchant ça et là de bons films sur la politique, et force est de constater que l'oubli général à l'égard de ce film n'est pas tout à fait fortuit. Réalisé par Daniele Luchetti (récemment auteur de La Nostra Vita), avec dans les premiers rôles Silvio Orlando et Nanni Moretti himself, le film est une sorte de pré-Caïman et malheureusement pour lui de sous-Caïman, l'avant-dernier film de Moretti (avant l'excellent Habemus Papam) sorti en 2006, où le cinéaste jouait un petit rôle aux côtés de sa star, le même Silvio Orlando, pour dresser un brûlot politique contre le pathétique Silvio Berlusconi. Le Porteur de serviette constitue lui aussi une charge sur le thème de la corruption et prend lui aussi la forme d'une comédie satirique en racontant l'histoire de Luciano (Silvio Orlando donc), professeur de lycée et nègre d'un romancier célèbre, convoqué par Cesare Botero (Nanni Moretti), ministre de l'Industrie et plus jeune ministre en fonction d'Italie, qui lui propose d'écrire ses futurs discours pour une élection prochaine.


La charmante Anne Roussel fait tourner la tête de Luciano en enlevant ses chaussures devant lui dans sa chambre d'hôtel. Son personnage se révèle rapidement pris au piège par Botero qui en a fait sa chose et la tient à sa botte, un peu comme Evan Rachel Wood dans Les Marches du pouvoir, même si le scénario de Luchetti est bien meilleur que celui de Clooney.

D'abord fasciné par le monde de privilèges que lui ouvre Botero, entre grosse voiture, belles interprètes et enveloppes discrètes qui lui permettent de boucler ses fins de mois haut-la-main, Luciano est rattrapé par sa compagne intègre et par ses chers étudiants sur le point de passer leur bac, et découvre vite le revers de la médaille du jeu politique, le vrai visage du tricheur et manipulateur qu'est Botero et la frénésie arriviste des hommes de pouvoir. On retient surtout du film cette scène où Luciano est dépité d'apprendre qu'un certain élève qui fut jadis dans sa classe de terminale et qui montrait des qualités extraordinaires est devenu avocat pour le Parti de Botero, mettant ses immenses talents au service des plus pourris et de leurs viles manigances. Il y a aussi cette séquence où Luciano se soustrait une nuit à ses obligations pour aller aider en urgence ses étudiants à réviser leur bac, se rappelant soudain où sont ses priorités. On préfèrera retenir ces courts passages plutôt que la fin du film et son symbolisme à gros pistons, quand Luciano et son ami journaliste, écœurés par la victoire fallacieuse de Botero malgré tous leurs efforts pour le contrer en dénonçant ses tractations financières, détruisent à coups de clubs de golf la belle décapotable que le ministre avait offerte à sa nouvelle plume. Le Porteur de serviette est un film à thèse, un très utile tract à charge contre les dérives du monde politique et l'immoralité de ses représentants en un point donné du monde et de l'histoire, dont la valeur universelle n'est plus à prouver. Or c'est sans doute cette trop importante dimension contestataire et dénonciatrice qui recale le film au rang anecdotique, son scénario trop convenu et sa réalisation faiblarde l'empêchant de quérir un intérêt artistique au-delà de son seul intérêt civique.


Nanni Moretti est impeccable dans son rôle de politicard arriviste prêt à tout. Lors de son intervention télévisée à la fin du film, où il n'a de cesse de mentir et de lancer de grandes phrases creuses et séduisantes, il nous rappelle étrangement quelqu'un...

Le sujet du film reste bel et bien de rigueur. Le problème du manque cruel et abyssal de moralité dans l'exercice politique n'a pas du tout disparu, y compris dans notre doux pays et à l'heure actuelle. Nous verrons ce qu'il adviendra de l'affaire tout récemment sortie par Mediapart du financement de la campagne 2007 de Sarkozy par Kadhafi… et nul doute que d'autres "affaires" ne tarderont pas à se faire jour et viendront sous peu éclabousser notre cher président et les siens quand celui-ci ne sera plus protégé par la fonction, c'est-à-dire dès le 6 mai prochain si Dieu existe. Le problème du déni de moralité ne se résume d'ailleurs pas qu'aux affaires et ne concerne pas que les matières financières, comme on le voit de façon plus que jamais limpide dans le triste entre-deux tours qui s'achève et qui a opposé François Hollande à Nicolas Sarkozy pour l'accession à la tête de l’État. Le premier, Hollande, a parlé aux électeurs de Le Pen et il a bien fait de leur parler, parce qu'il est important et même impératif de s'adresser à eux, ne serait-ce que pour tâcher de les convaincre qu'il y a autre chose à faire que voter pour une responsable politique dont tout le discours consiste à ostraciser et stigmatiser les étrangers pour régner sur la haine érigée en principe. Mais Hollande n'est pas allé les draguer en s'abaissant aux propos hideux de leur candidate, il a tenté de ramener un maximum des 6,5 millions d'électeurs du Front National dans le giron de la république et vers des choix moins radicaux, moins délétères pour la société et pour ses membres. Il a tenté de ramener à une alternative saine ceux parmi ces 6,5 millions de gens qui n'ont pas voté Marine Le Pen par pure conviction et adhésion pleine et entière aux idées racistes et xénophobes déployées sans complexe par cette dernière notamment dans les derniers jours de l'élection (encore qu'il faudrait connaître la dose de votes contestataires, d'électeurs "en colère", parmi ces 6,5 millions de bulletins, vu que 18% de Français étaient prêts à voir Jean-Marie Le Pen gouverner la France au deuxième-tour de 2002, et vu que la colère ne pousse pas forcément tout le monde vers le vote haineux le plus con qui soit, aussi faudrait-il peut-être parler de "bêtise" ou d'ignorance plutôt que de colère, quitte à tomber dans la condescendance). Hollande s'est contenté d'appeler les quelques potentiels électeurs réellement "en colère" de Le Pen à un vote plus sensé et n'a espéré que détourner ces quelques désespérés de la politique (parmi une masse de véritables racistes, ne nous voilons pas la face) d'une candidate au programme économique invraisemblable, aux propositions de société aberrantes (interdiction de l'avortement, rétablissement de la peine de mort, mais on connaît ça par cœur), et aux discours abjects, volontairement racistes (on se rappelle ce meeting où elle affirmait vouloir fermer les frontières pour ne pas permettre à des avions pleins de Mohamed Merah de se poser en France et de nous dévorer tout crus, assimilant gaiement l'immigration au terrorisme et les étrangers à la barbarie avec enthousiasme et désinvolture). Hollande s'est limité donc, sans en faire le cœur de sa campagne d'entre-deux tours, à essayer de ramener les colériques qui se trompent de cible vers des choix pas seulement plus raisonnables mais carrément moins débiles et surtout moins terribles. Encore qu'on aurait aimé le voir lui et ses porte-paroles, ainsi que les médias, attaquer plus directement le racisme pur et les absurdités du vote FN, quitte à débiter ce qui leur semble des évidences mais que certains auraient bien besoin d'entendre encore et encore. Au lieu de ça les médias se sont souvent bornés à normaliser ce vote et à lui donner une belle légitimité en tant que scrutin décomplexé et pivot du deuxième tour. Sarkozy quant à lui s'est livré à une séduction des plus crasses à l'endroit des partisans de l'extrême-droite en agitant plus que jamais les étendards de l'insécurité, de l'immigration, des frontières et des étrangers, pour galvaniser la foule sur le sentiment le plus facile et le plus bestial qui soit, la très pérenne peur/haine de l'autre.


Quand je pense qu'il y a une probabilité non-nulle pour que Sarkozy soit réélu ce soir, je pense à ceux qui votent pour lui et j'éprouve un soudain mais fugace mépris pour le système démocratique qui risque de nous foutre dedans, et alors je me souviens un instant de Bacri dans Cuisines et Dépendances : "La majorité ? Laquelle d'abord ? Celle qui pensait que la Terre était plate ? Celle qui veut rétablir la peine de mort ? Celle qui se met une plume dans le cul parce que c'est la mode ?"

Parce qu'ils sont six millions et demi de Français à voter FN, les électeurs de Le Pen sont quasiment devenus intouchables. Ou quand le nombre impose non pas seulement le respect que réclame de toute façon la démocratie mais une déférence inquiétante. Qu'on veuille à tout prix respecter ces votants et respecter leur vote est une chose, et il est évident qu'il importe d'écouter cette voix, de ne pas faire la sourde oreille, afin de ne pas favoriser le repli sur soi et la fuite vers le vote extrémiste. Il est capital de comprendre et de répondre, de rétorquer, de contre-attaquer arguments à l'appui, mais encore faut-il pouvoir s'ériger contre l'immense danger de ce vote contestataire et dire à ceux qui l'ont choisi à quel point ils se trompent de solution et de vérité. Ne pas pouvoir attaquer de face les idées racistes du Parti de Marine Le Pen (les quelques attaques qu'elle a reçues face à face durant la campagne portaient uniquement sur son programme économique improbable) par un soi-disant égard démocratique envers ceux qui l'ont élevé au résultat de 18% au premier tour des élections devient absolument insupportable, autant qu'il est insupportable de voir la droite de Sarkozy faire la manche auprès des électeurs du FN en sombrant toujours plus dans le populisme. C'est lui, Sarkozy, qui, en allant piocher directement dans les voix de Le Pen dès 2007 pour s'assurer la victoire, et même avant, quand il était ministre de l'intérieur, à l'époque du kärscher et compagnie, a activement entamé la dédiabolisation certes nécessaire du FN, mais bien au-delà : une "normalisation" dangereuse de l'idéologie raciste des Le Pen. Il n'a pas forcément répandu ces idées davantage qu'elles ne l'étaient déjà, puisque ceux qui en 2007 ont voté Sarkozy pour voter Le Pen sans le faire ont simplement voté directement Le Pen en 2012, histoire d'avoir l'original au lieu de la copie, mais, sous l'égide de son conseiller Patrick Buisson entre autres, il a bel et bien banalisé les idées nationalistes et xénophobes de l'extrême-droite et décomplexé peu à peu la parole raciste dans notre pays. Dans l'entre-deux tours les électeurs de Le Pen ont été présentés par les médias comme la clé de l'élection du 6 mai, ceux sur qui il faut compter et qui tiennent les rênes du pays dans leur bulletin, et on leur donne ouvertement la parole à la télévision pour qu'il y expriment leur dégoût "des noirs et des arabes" qui volent la "France aux Français", sans que cette parole ne soit encadrée ou critiquée (les micro-trottoirs pullulent où l'on entend de tels propos sans aucune contradiction immédiate, Bourdin a lu une lettre qui contenait exactement ces mots à l'antenne avant de donner la parole à un élu UMP qui s'est empressé d'enchaîner avec aubaine sur le problème de l'immigration et d'être gêné quand Bourdin lui a rétorqué que ces "noirs et ces arabes" sont français). Aujourd'hui, à l'heure où l'on confère une importance confortable à ces électeurs dont on légitimise les discours les plus inacceptables (cette parole raciste détendue et assumée sera sans doute préjudiciable pour l'avenir du pays), plus que jamais nous constatons à quel point Sarkozy, qui prône les racines chrétiennes de la France des cathédrales, travaille avec un ministre condamné pour injure raciale, fait de grands discours sur les différences de valeur entre les civilisations, reporte tous les problèmes des Français sur l'immigration et le péril islamiste, s'en est pris directement aux roms, pointe désormais du doigt les musulmans et agite en permanence le drapeau de l'insécurité en présentant ce sujet comme la préoccupation principale des Français alors qu'elle ne l'est que pour 3% des personnes interrogées (loin derrière le problème du chômage, bizarrement), nous constatons à quel point il ne voit aucun mal à se présenter comme proche des idées de l'extrême-droite et combien il a participé à cultiver un climat de mépris et de haine, favorisant un quant à soi franco-français fantasmagorique qui voudrait que tous les malheurs des citoyens de France soient la faute aux boucs émissaires de l'immigration, aux étrangers, mais aussi aux chômeurs, assimilés par présupposé aux immigrés, et maintenant aux élites, autres cibles faciles et récurrentes du Front National.


A quand un biopic de Marine Le Pen avec Charlotte de Turckheim dans le rôle titre ?

On se demande pourquoi Sarkozy veut fermer les frontières vu qu'il a autant de mépris et de dédain pour les français de France que pour ceux qui voudraient le devenir. On voit bien que dans l'esprit de Sarkozy les Français n'ont pas besoin d'être éduqués sur un pied d'égalité, n'ont pas besoin d'avoir les mêmes chances, de bénéficier d'un système scolaire général équivalent, il le dit lui-même quand il refuse le tronc d'éducation commun et suggère ouvertement d'envoyer ceux qui sont en difficulté vers la professionnalisation le plus tôt possible, proposant même de créer de nouveaux baccalauréats spécialisés, "un baccalauréat informatique pour ceux qui aiment l'informatique par exemple, et qui n'ont pas besoin de s'embêter à apprendre l'algèbre ou la géométrie" (sic.), c'est vrai que pour travailler dans l'informatique il n'y a absolument pas besoin de savoir compter ou d'avoir la moindre notion en mathématiques, pas plus qu'une caissière n'a besoin de lire La Princesse de Clèves auquel de toute façon elle ne comprendrait rien. Ce mépris absolu du peuple est plus que jamais arrivé à saturation, et se confond d'ailleurs avec un mépris des électeurs qui sera sans doute regrettable pour la campagne du président sortant, du moins espérons-le. Après que Le Pen, qui s'est toujours plainte qu'on insulte sans arrêt son électorat, a ouvertement traité de bobos abrutis les électeurs de Hollande et de Sarkozy, soit 55% des électeurs du premier tour, Sarkozy et les siens nous ressortent la bonne vieille "gauche caviar", et reprennent à leur compte la rengaine le peniste des électeurs de Hollande identifiés à de satanés bobos inconscients des vrais problèmes des vrais français... Sarkozy a visé à tour de rôle les immigrés qui menacent d'envahir notre beau pays, les étrangers résidant en France, y travaillant et y payant leurs impôts, auxquels il refuse le droit de vote sous prétexte que cela favoriserait le communautarisme, comme si interdire à ceux qui font partie de la cité de participer à ses choix n'allait pas le favoriser davantage (mais en fait on a appris que "personnellement" il était plutôt pour ce vote, sauf qu'il se dit contre pour ne pas se mettre à dos les électeurs du FN, ce qui est encore pire qu'être "personnellement" contre…), puis maintenant il s'attaque aux faux travailleurs, aux gros branleurs de la fonction publique, aux travailleurs en situation précaire (les "bénéficiaires" du RSA dont Hollande a rappelé à juste titre qu'il fallait les appeler "prestataires"), aux faux chômeurs, aux vrais chômeurs, et maintenant aux élites, aux journalistes, aux gens des médias en général, aux artistes, aux étudiants, aux professeurs, aux chercheurs, aux universitaires, et à l'occasion de la fête du 1er mai aux syndicalistes aussi, tous montrés du doigt et désignés comme les coupables de tous les maux qui accablent les seuls français qui trouvent grâce aux yeux du président-candidat, cette poignée d'ouvriers et d'agriculteurs (on n'en est même pas sûrs…) dont il se fout éperdument mais qu'il apprécie quand même parce qu'ils souffrent tellement qu'ils n'ont pas le temps de manifester et donc de le faire chier. Sarkozy n'a même pas conscience qu'à force de monter les Français les uns contre les autres et d'augmenter le nombre de citoyens mis au banc des accusés, il rassemble les Français non pas comme il le voudrait, mais contre lui. Reste à espérer qu'une majorité de Français n'aime pas se faire insulter et être considérée comme de la sous-merde par le chef de l’État.


Je ne sais pas vous mais moi là tout de suite, et plus que jamais, le titre du dernier film de Jean-Luc Godard me paraît constituer un programme idéal pour les cinq années à venir.

Godard disait : "Je ne veux parler que de cinéma, pourquoi parler d'autre chose ? Avec le cinéma on parle de tout, on arrive à tout", aussi, ça ne vous aura pas échappé, ai-je profité de cette critique d'un film politique italien oublié de 1991, quand bien même ce dernier dénonçait une immoralité de type arriviste et financière, pour vider mon sac quant à l'immoralité, entière et assumée, politique et intellectuelle, du président-candidat Sarkozy et de sa politique violente, méprisante, insultante, basse et vile, prompte au pire divisionnisme. Il est grand temps de couper définitivement avec ce personnage qui a tant avili l'exercice de l’État depuis cinq ans, qui a rabaissé toujours davantage le niveau de la parole politique, comme encore lors du débat d'entre-deux tours, où il n'a cessé de ramener le dialogue à de tristes coups-bas et autres attaques personnelles et s'est complu à qualifier son interlocuteur de menteur et de calomniateur alors que les études ont prouvé, s'il était besoin, qu'il a lui-même fondé son discours sur un grand nombre de mensonges purs et simples pour s'arranger avec la réalité au mépris de la vérité et à la barbe des Français. Pour éluder les débats et haranguer les foules avec du vide, Sarkozy n'a pas hésité ces derniers jours, à propos du problème de l'euthanasie, à hurler des phrases dignes de la grotesque Christine Boutin, des paroles aussi débiles que "Nous on est pour la vie !", ou comment dresser un procès d'intention à son adversaire en présupposant dans une rhétorique absurde que ce dernier serait pour la mort… C'est le degré zéro du langage et de la réflexion politique atteint par celui que des millions de Français voudraient réélire après cinq ans de souffrances réelles et intellectuelles. Si Sarkozy est réélu aujourd'hui, si les français qu'il a tant et tant méprisés et insultés, qu'il a plongés dans un abîme de vulgarité, qu'il a montés les uns contre les autres et traînés dans la boue, au sens propre comme au figuré, si les français élisent ce 6 mai pour réparer les saloperies instaurées durant les cinq dernières années et plus celui-là même qui les a imaginées et instaurées, je pense entrer en catatonie pour une durée indéterminée. A la seule idée de peut-être me réveiller demain matin dans une France encore et toujours gouvernée par Sarkozy, et de me réveiller dans cette triste France pour les cinq ans prochains, je défaille. Ou plutôt non, au lieu d'une catatonie je pense que je serai mu par une rage terrible et que je serai dans la rue le soir même. Hollande a énormément parlé d'une (re)moralisation de l'exercice politique (il n'y a d'ailleurs rien d'étonnant à ce que François Bayrou, qui a également largement prôné ce retour aux valeurs et à la morale - il faut lui reconnaître cette qualité - ait décidé de voter Hollande), or Hollande a d'ores et déjà participé à rétablir la balance dans ce sens vis à vis des excès de Sarkozy, aussi le voir, tout pis-aller qu'il est, devenir le nouveau Président de la République ce soir (même sans se leurrer sur les difficultés qu'il rencontrera et sur celles qui nous attendent tous) sera déjà une sorte de victoire.


Le Porteur de serviette de Daniele Luchetti avec Silvio Orlando, Nanni Moretti, Giulio Brogi, Anne Roussel et Angela Finocchiaro (1991)

13 février 2012

Carancho

Si j'ai lancé ce film avec beaucoup d'envie, c'est surtout parce qu'il met en vedette Ricardo Darin, un acteur argentin que j'apprécie tout particulièrement. Nous l'avions découvert dans un rôle de petit arnaqueur au verbe facile dans Les Neuf Reines, où sa présence gouailleuse et ironique faisait des étincelles ; il avait su explorer une autre facette de son talent en campant un taxidermiste épileptique et torturé dans El Aura, second et malheureusement dernier film de son ami, le regretté cinéaste argentin Fabian Bielinsky. L'acteur nous avait fait verser quelques larmes de crocodiles quand il incarnait le papa dépassé d'un adolescent atteint du syndrome de Klinefelter dans le si bien nommé XXY ; et enfin, il avait fini de nous séduire dans le remarquable Dans ses yeux, où il incarnait un avocat au grand cœur rattrapé par une sale affaire passée. Cet acteur, au profil d'aigle fatigué, donne l'impression d'être le héros de quasiment tous les films argentins à succès qui parviennent jusqu'à nos écrans !



Ricardo Darin vous fera certainement "penser à quelqu'un". Pour ma part, je trouve qu'il ressemble à une sorte de croisement savant entre Youri "The Snake" Djorkaeff et George "What da' ?" Clooney. 90% Djorkaeff, 10% Clooney, 100% humain ! Avec son physique à la fois très passe-partout et singulier, ses cernes terribles et son regard azuréen charmeur, Ricardo Darin semble capable de tout jouer. Dans Carancho, il incarne à nouveau une sorte d'avocat, cette fois-ci assez ambigu et misérable, spécialisé dans les accidents de la circulation à Buenos Aires. Son gagne-pain est en effet constitué des sommes versées par les assurances aux victimes, dont les accidents sont parfois mis en scène par ses soins afin de les sortir temporairement de la pauvreté. Le film se concentre dans sa plus grande partie à nous dépeindre le quotidien de ce personnage atypique et celui, très animé aussi, d'une jeune infirmière droguée, solidement interprété par Martina Gusman (la compagne du réalisateur). Une jeune femme dont le "carancho" (c'est ainsi que l'on surnomme les avocats de ce genre) finit par croiser la route et tomber amoureux.



Mis en scène avec âpreté et énergie par Pablo Trapero, souvent caméra à l'épaule, le film colle toujours au plus près des évènements parfois très violents qu'il nous dépeint. Malgré cela, Carancho n'est selon moi jamais choquant. L'action se passe régulièrement dans un hôpital en effervescence, puisque la jeune infirmière s'occupe des urgences, mais on ne voit pas d'images désagréables, de barbaque ou de gens mal en point filmés en gros plans. Il y a aussi quelques passages où des personnages, à commencer par le héros, se font casser la gueule en beauté, mais c'est filmé de telle façon qu'on ne voit pas vraiment les coups, qui se déroulent même parfois hors champ. Bref, cet aspect-là, que certaines critiques ont apparemment pointé du doigt et qui a pu déranger certains spectateurs, ne m'a donc personnellement pas gêné du tout. La mise en scène très sèche et physique de Pablo Trapero participe clairement à l'efficacité de son film, très haletant, qui a su me captiver sans aucune difficulté. Il y a même certains passages très maîtrisés qui m'ont fait assez forte impression et qui m'invitent à m'intéresser aux précédents films de ce cinéaste.



Pendant sa plus grande partie, j'étais donc plutôt conquis par ce long métrage habile, mêlant avec brio romance, thriller et drame social ; car le réalisateur parvient, en toile de fond, à nous dresser le portrait tétanisant d'une société argentine gangrenée par la corruption et la violence, une société qui ne sort plus de la crise, où misère et inégalités règnent en maître. Hélas, force est de reconnaître que la fin du film m'a pas mal dégoûté, et c'est bien dommage... Je recommande à ceux qui auraient envie de voir le film de zapper les lignes qui vont suivre. La scène finale se conclut par un accident de voiture très soudain, qui doit quant à lui être assez choquant sur grand écran, car il est vécu depuis l'intérieur du véhicule. Cette conclusion ironique et brutale est d'une cruauté assez rare envers le couple de personnages principaux, et elle ne m'a pas plu du tout, d'autant plus qu'après l'ultime accident de bagnole, qui conclut une scène tournée en plan séquence, le générique final déboule sur une musique rock tapageuse qui veut donc nous en mettre plein les oreilles après en avoir eu plein la vue. Je trouve cela du plus mauvais effet et même déplacé, car cela donne la nette impression que le réalisateur est tout fier de son coup, alors qu'il n'y a vraiment pas de quoi... Cette conclusion, en plus de laisser un goût très amer, dote en outre son film d'une morale balourde et assez malvenue. Le film m'a donc définitivement perdu à cet ultime instant.



La fin n'est toutefois pas suffisamment affreuse pour effacer le bien que j'ai pu penser du film pendant sa majeure partie. Si Carancho était un film américain, avec Brad Pitt et Angelina Jolie dans les rôles principaux, il aurait sûrement fait un sacré boucan, et son dénouement m'aurait alors véritablement en-chan-té ! Mais cessons sur-le-champ ces digressions absurdes puisque le film traite d'un phénomène précis qui concerne l'Argentine (ces fraudes aux assurances suite à de vrais/faux accidents de la route) et s'attache à nous montrer la corruption et la pauvreté qui frappent ce pays. Reconnaissons simplement que Pablo Trapero fait preuve d'un tel savoir-faire que l'on en vient inévitablement à penser qu'Hollywood doit lui faire les yeux doux et, malgré ses gênants défauts, son film est une nouvelle preuve de la vivacité du cinéma argentin.


Carancho de Pablo Trapero avec Ricardo Darin et Martina Gusman (2011)

25 janvier 2012

Les Marches du pouvoir

Ce film-là c'est typiquement celui que nous regardons chacun de notre côté, et chacun avec sa tchotcha (vu les acteurs en présence). Chacun se dit "je ne vais pas en parler à l'autre, sinon il ne le verra jamais", et puis une fois que l'autre l'a vu aussi, on se réunit pour en causer ensemble sur le blog, parce qu'en parler tout seul c'est pas jouable, ce serait trop laborieux, autant que le film. Ce film-là c'est la rencontre de deux beaux gosses, à l'image des deux auteurs de ce blog se retrouvant pour en causer. D'un côté Ryan Gosling, l'homme à tout faire de 2011 : garagiste dans Drive, psychopathe dans Love & Secrets, déménageur dans Blue Valentine, pigiste indé sur CE, blond platine, 90-60-90, mannequin Gillette, deuxième homme le plus sexy du Monde selon Esquire après Bradley Cooper aka Glue3, bref la totale. L'acteur a un parcours tout tracé, dans dix ans il aura son premier Oscar pour un film sur la trisomie, dans vingt ans il aura son premier rôle de manager d'équipe de baseball, dans trente ans il jouera en guest un macaque vieillard dans le 19ème épisode de La Planète des singes, dans quarante ans il passera pour la première fois derrière la caméra pour filmer un biopic lent sur Thom Yorke ou Neil Young et il ne finira pas son chef-d’œuvre parce qu'il crèvera entre temps.


The Driver s'est paumé dans un meeting politique et il se fait chier autant que nous

En face et aux manettes, George Clooney, le Obama blanc. Le seul homme qui a dû dire non à une journaliste latino qui en pleine interview filmée et pendant qu'il répondait à la question : "Alors vous avez joué dans Kung-Fu Panda 2, pas trop dur d'incarner un panda ?", lui a mimé une grosse pipe en poussant à intervalles réguliers l'intérieur de sa joue avec sa langue. Colin Farrell's way... Clooney a été obligé de dire non et de faire un mouliné avec les bras pour signifier "tout à l'heure" avant d'enchaîner sur la question suivante : "Alors ? Vous avez joué dans Cars 2, pas trop dur de doubler une bagnole ?". Clooney c'est l'homme qui a voulu être le Cary Grant des années 2000, mais son meilleur rôle reste celui de Monsieur Nespresso, dommage pour lui. Cet homme aux allures d'ambassadeur s'est octroyé le rôle du président démocrate dans The Ides of march, titre original, assez malin et tape-à-l'œil qui désigne en anglais le jour où Jules César s'est fait assassiner (vient du latin Idus Martii), sauf que c'est Ducon qui s'est collé à la traduction française et qui, après avoir suggéré "Les Idées de Mars", s'en est tenu à un plus terre-à-terre Les Marches du pouvoir.


Les deux sextoys humains de l'année sont contents d'eux, mais Dieu sait qu'il n'y a pas de quoi !

Qu'en est-il donc de ces Idées de Mars ? Un thriller politique de grand-père qui croit nous apprendre la vie et qui veut nous rencarder sur les coulisses du jeu politique où tout le monde est pourri et où c'est blanc bonnet, bonnet blanc. A d'autres Clooney, à d'autres... Comme toujours quand Clooney réalise, grooooooos problème de rythme à la clé. On suit le film parce qu'il n'est pas inintéressant et parce que les acteurs sont là, mais tout ça est terriblement mou du genou et les temps morts durent une heure et demi. Reste un script où Clooney, qui aime à faire des films à charge, semble faire part de ses désillusions politiques d'homme de 60 balais qui a paumé ses rêves d'adolescent et qui "en est revenu". Clooney ne votera peut-être pas Obama, dont il reprend les codes visuels de campagne, vu ce qu'il met dans la tronche du parti de son cœur avec cette histoire de blackmailing à tout-va. "Tous pourris" nous dit Clooney ! Ton film aussi !


Les Marches du pouvoir de George Clooney avec George Clooney, Ryan Gosling, Paul Giamatti et Philip Seymour Hoffman (2011)

6 octobre 2011

Batman

Aujourd'hui nous accueillons Joe G., rédacteur en chef de l'outstanding webzine musical C'est entendu, pour nous parler avec passion, enthousiasme et tranchant (comme toujours avec Joe G. et sa gouaille franglaise sans pareille) du premier Batman, celui de Tim Burton.

En dehors du port-de-boucain lambda, l'homme de la rue trépané du ciboulot, le gros gros idiot que l'on nomme souvent "tout-un-chacun" pour ne pas dire "personne" qui a toujours préféré Batman & Robin parce que selon lui George Clooney est un acteur connu, à la différence de Michael "Caine ? Non." Keaton et Val "de Marne" Kilmer qu'il n'a jamais vu dans les rétrospectives "people" de M6 ; en dehors de cet individu un peu con, tout le monde préfère Batman : le Défi, le deuxième film réalisé par Timur Burton, plutôt que le premier, "Batman 1, LE Batman, Da prem's Batman, le first, avec Keaton dans le rôle de Bruce Wayne, mais le premier de Burton pas le 2, le 1. Ba1man, Batone, el primero uno". Je comprends et respecte ce choix parce qu'il est vrai qu'à l'opposé du premier film, le scénario du "Défi" semble plus alambiqué, et on a droit à plusieurs personnages opposés à le Batman : Catwoman, le Pingouin et Chris Walken (aka "le notable pire que les freaks").


Je ne dis pas ça parce que la photo vient de la scène du restaurant, ni parce que j'aime pas les croquettes, mais y'a définitivement plus à bouffer ici que chez Selina Kyle

Mais je crois que c'est justement la raison pour laquelle je préfère le premier épisode. Ça et puis il faut dire que la plastique de Kim Basinger me convient mieux que la maigreur de Michelle Pfeiffer. Ca joue ! Le premier volet de la saga d'avant le reboot est celui qui pour moi symbolise le mieux l'esprit des bandes dessinées d'avant-guerre. C'est même, avec le film Dick Tracy et peut-être le moins connu Rocketeer, l'un des tous meilleurs exemples de mise en métrage de ces comic books d'antan et de leur idéalisme américain sur fond de corruption, de violence et de roman noir.


Le lieutenant Max Eckhardt, gros lard corrompu tout droit issu de l'imaginaire du Chicago d'Elliott Ness

Dans Batman, il n'y a qu'un seul ennemi et c'est celui qui compte : le Joker. C'est lui qui a tué les parents de Bruce quand il était gamin, c'est un mec complètement fêlé et il permet l'association des deux aspects qui rendent le film si réussi à mes yeux : la caricature du roman (graphique) noir et le grotesque amusant des années 80. Rappelons-le, Batman a paru en 1989 et sa bande-son est signée Prince. C'est important.


Le Joker en critique terminale des Reaganomics, le vol de l'argent public par l'élite blanche (la couleur de la peau du gangster nouveau qu'est le Joker) d'une Amérique décomplexée et corrompue entre 1980 et 1988

Si l'on a envoyé tant de fleurs à feu-Heath Ledger pour son interprétation cinglée du Joker, c'est en partie il faut le reconnaitre parce qu'il a fallu à cet acteur surpasser la performance de Jack Nicholson, grand parmi les grands, qui offre là un personnage haut en couleurs. Si le Joker complètement timbré et franchement marrant de ce film est indéniablement un bon méchant avec des répliques mémorables (en VF les fameuses : "Il faudrait voir à pas trop me prendre pour une POIRE" après avoir flingué Bruce Wayne ou le "T'es mort et c'est chouette !" chanté après avoir fait frire l'un des chefs de la pègre) mais c'est surtout l’ambiguïté de son personnage qui le rend si intéressant puisque l'on peut voir au début du film le Jack Napier d'avant le bain d'acide. Et là, Nicholson est fidèle à lui-même, tout en sourires en coin, dans un séduisant costume de gangster, un chapeau baissé sur les yeux et il a l'air vraiment dangereux. Davantage que le Joker, qui n'est qu'imprévisible et fou. Ma scène préférée est peut-être celle où il hèle le lieutenant corrompu symbolique d'un "Hey Eckhart !" avant de le flinguer. C'est exactement comme ça que je fantasme les personnages de pulps noirs, pile entre James Cagney et un cliché de bande dessinée. Et puis après ça la réactualistion du mythe du Joker peut se laisser aller à toutes les excentricités permises par la fin des années 80, avec les publicités télévisées pour les produits esthétiques qui tuent de rire, la parade mortelle dans Gotham à la fin, et même cette cathédrale immense, improbable dans une ville américaine, et absolument fantasmatique, dont les gargouilles gigantesques sont à l'image du film : un anachronisme voué au ravissement de l'imagerie rêvée.

"Est-ce qu'il t'arrive de vouloir danser avec mes bastos au clair de lune ?"

Un mot sur Batman, puisqu'il s'agit tout de même de lui, aussi. Contrairement au premier volet du reboot de Nolan, on ne nous bassine pas ici pendant des plombes avec le passé et la psyché de Wayne, et c'est tant mieux ! Ce film est à l'image de la bande dessinée, un pur produit de consommation populaire mêlant fantastique, action et humour noir. Il n'y a pas de place là-dedans pour de la psychologie à deux sous. On voit certes les parents de Wayne mourir mais ça n'a pour but que de servir l'établissement du mobile de vengeance qui amènera au duel final entre Wayne et Napier. Malgré tout le respect que j'ai pour Michael Keaton et pour ses talents (aperçus notamment dans Beetlejuice, Multiplicity ou Desperate Measures ou plus récemment son second rôle dans The Other Guys), il faut avouer qu'il est ici plus ou moins transparent mais c'est un trait qui me parait en fait être partie du personnage de Batman/Wayne et que l'on retrouve chez tous ses interprètes (Clooney, Kilmer, Bale). Batman est une idée, un costume, un étendard, un fantôme. C'est exactement la raison pour laquelle l'étude de sa psychologie, de ses sentiments, telles qu'elles ont par exemple été montrées, poussées à l'extrême dans Batman Begins n'ont aucune sorte d'intérêt. On n'étudie pas les sentiments d'un costume. Ses idylles éternellement renouvelables dans la première série (Basinger, Pfeiffer, Kidman, qui d'autre ?) ne sont qu'un coup de pinceau dans le tableau qu'est ce personnage, représentant de l'idée selon laquelle le mal crée le mal, cette notion de la transformation karmique glamorisant le chevalier gris (et non pas noir), luttant pour le bien avec les armes des méchants. Timur Burton, jamais avare de métaphores fantasmagoriques, avait réalisé son film le plus abouti en 1989 et si seulement quelqu'un avait pu l'en informer, on n'en serait pas aujourd'hui à se demander où est passé le talent supposé de Johnny Depp.


Batman de Tim Burton avec Michael Keaton, Jack Nicholson et Kim Basinger (1989)