Affichage des articles dont le libellé est Richard Dreyfuss. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Richard Dreyfuss. Afficher tous les articles

3 août 2014

Un été 42

J'évoquai dans ces pages, il y a déjà presque deux ans, To Kill a Mockingbird, film de Robert Mulligan sorti en 1962 et dressant un portrait particulièrement précis et touchant de l'enfance, de son innocente cruauté, ses fabulations sans bornes et ses étonnantes prises de responsabilité. En 1971, le même cinéaste tournait Summer of 42, film cette fois-ci centré sur un portrait de l'adolescence et sur un moment charnière de cet âge, celui des premiers émois et de la première fois. Comme dans son chef-d’œuvre tourné presque dix ans plus tôt, Mulligan filme une petite troupe de jeunes gens réunis par les vacances estivales et tâchant de parer à l'oisiveté qui les caractérise, sauf qu'à la canicule alabamesque du film de 62 se substitue le grand air de l'île de Nantucket, au large du Massachussets, dans l'océan Atlantique, où Hermie (Gary Grimes), le héros du film, et ses amis Oscy et Benjie, passent leurs vacances avec leurs parents, dans une indifférence totale à la guerre qui fait rage dans le reste du monde. Si Gregory Peck, dans le rôle du fameux Atticus, partageait avec les petits Jem, Scout et Dill le haut de l'affiche de To Kill a Mockingbird, ici les parents des protagonistes n'ont pas droit de cité (c'est à peine si la mère d'Hermie se fait entendre en voix-off), de sorte que le récit se focalise complètement sur les rapports amicaux complexes entre les trois garçons et sur leurs fixations et questionnements bien naturels de jeunes adolescents.




Le film se consacre, pas seulement mais principalement, à la peinture des fantasmes universels des jeunes gens à l'égard des jeunes femmes plus âgées (fantasmes strictement amoureux d'abord, évidemment doublés de désirs sexuels à l'âge adolescent). On parle bien de fantasmes, car il est très rare que ces émois et autres désirs dépassent ce stade pour se réaliser, contrairement à ce que prétend l'affiche du film, qui affirme avec aplomb que "Tout le monde a son été 42". Si c'est vrai j'aimerais savoir (et je ne pense pas être le seul) si c'est seulement rétroactif... "Tout le monde a rêvé son été 42" serait plus juste, et le fantasme du déniaisement assouvi par une jeune femme plus expérimentée a d'ailleurs inspiré les auteurs depuis la nuit des temps, de Colette et son célèbre Blé en herbe, où deux amis amoureux de longue date, garçon et fille de 15 et 16 ans, sont temporairement déchirés quand le garçon découvre l'amour charnel auprès d'une dame en blanc plus âgée lors des rituelles vacances estivales, à Radiguet et son immense Diable au corps, dont le narrateur licencieux, âgé de 15 ans, s'éprend de Marthe, jeune femme de 18 ans fraîchement mariée à un soldat engagé dans la guerre des tranchées. Summer of 42 est plus ou moins un mélange de ces deux histoires, puisque c'est pendant les vacances d'été qu'Hermie tombe fou amoureux de Dorothy, la jeune épouse d'un soldat tout juste parti pour le front.




Le topos de l'adolescent(e) exaucé(e) amoureusement et sexuellement par un amant ou une maîtresse plus âgé(e) a également servi quelques films érotiques mémorables, du Malizia de Salvatore Samperi, avec l'inoubliable Laura Antonelli, au Private Lessons d'Alan Myerson, avec Sylvia Kristel, l'éternelle Emmanuelle, qui nous a quittés récemment. Ici c'est la sublime Jennifer O'Neill qui joue le rôle du rêve incarné, de l'idéal féminin, rêve et idéal qui contaminent dès les premières secondes ceux des spectateurs du film, et de tous âges. Je dois avouer que je suis personnellement épris de Jennifer O'Neill depuis la vision de Rio Lobo, ultime film du génial Howard Hawks, et il faut la voir ici, filmée par un Robert Mulligan manifestement épris lui aussi, envoûté à tout le moins. C'est en partie la simple vision de quelques photogrammes de miss O'Neill dans ce film qui m'a immédiatement convaincu de me jeter sur cet opus de la filmographie du bon Bob Mulligan. L'actrice est fréquemment baignée d'une lumière vaporeuse, "gélatineuse" faudrait-il dire, typique d'un certain cinéma américain des années 70 (on n'est ni dans le flou artistique assez grotesque du pédophile David Hamilton, ni dans les sublimes ambiances nimbées de pâleur mortuaire ou de flous mélancoliques de Vilmos Zsigmond dans un McCabe and Mrs Miller ; mais on peut penser à la photographie parfois chatoyante du Lauréat, éclairé par le même chef opérateur, Robert Surtees), avec ces couleurs pastels et ce halo vague autour des figures détachées sur un ciel bleu, atmosphère qui convient parfaitement à un souvenir d'enfance estival nécessairement embelli et qui sied à ravir au visage irréel de Jennifer O'Neill.




Mais après avoir filmé son actrice, d'une beauté hypnotique, avec amour et sous toutes les coutures, et dans des tenues étonnantes de surcroît, Robert Mulligan, qui n'a eu de cesse de créer des situations équivoques, de nous placer en bienheureux voyeurs au-dessus de l'épaule pas bien haute du personnage principal et de nous amuser de conversations idiotes entre les membres de la petite troupe d'amis, candides adolescents excités et impatients, s'interdit de tomber dans un érotisme idiot au moment où ce dernier devrait justement surgir. La scène cruciale, si attendue, n'est pas tant sensuelle que bouleversante, et le scénario justifie (d'une manière que je ne dévoilerai pas) qu'elle advienne, ce qui n'était pas donné, tout en lui conférant une dimension tragique et tendre tout à fait inattendue. Après ce tournant, on entend d'une façon toute neuve la phrase a priori banale prononcée en voix-off par le narrateur, qui n'est autre que Hermie adulte, à la fin du film (et Rob Reiner y a certainement pensé en tournant Stand by Me, narré en off par Richard Dreyfuss), quand il affirme avoir perdu une partie de lui-même cet été-là : il s'agit moins de sa virginité, de son ignorance ou même de son enfance, au sens clinique du terme, que de son innocence. Dans les bras de Dorothy, le héros étreint la tristesse la plus insondable qui soit et découvre l'amour, mais par procuration, bouleversement bien plus profond que prévu, pour lui-même comme pour le spectateur, qui n'en attendait pas tant.


Un été 42 de Robert Mulligan avec Gary Grimes, Jennifer O'Neill, Jerry Houser et Oliver Conant (1971)

21 août 2012

Stand By Me

Rob Reiner, né Robert Reiner le 6 mars 1947 dans le Bronx à New York aux États-Unis, est un acteur, producteur, réalisateur et scénariste américain dont la carrière se divise littéralement en deux avec une cassure nette pile en son milieu. Lancé avec un mocku-fiction encore culte aujourd'hui, This is Spinal Tap, il a ensuite réalisé coup sur coup Stand By Me, Princess Bride et Quand Harry rencontre Sally, enchaînant littéralement les succès (même si le deuxième de la liste est une pure infection) pour poser son empreinte sur les années 80, dont il reste l'un des symboles, au même titre que le groupe Dépêche Mode. Stand By Me signe sa rencontre avec Stephen King, auteur qu'il retrouvera au début des années 90 avec Misery, l'avant-dernier film appréciable du cinéaste, qui ensuite réalisa Des Souris et des hommes d'honneur, l'adaptation du roman de John Steinbeck dans laquelle Gary Sinise flinguait John Malkovitch pour avoir violé une chienne (l'animal). Après cet ultime coup d'éclat, Reiner a tourné le dos aux grands auteurs et nous a enfouis sous une flopée de purges aux relents réactionnaires, dont le dernier exemple en date, Flipped, est peut-être le pire.



Mais revenons sur ce qui est, à n'en pas douter, le chef-d’œuvre de Rob Reiner, derrière Quand Harry rencontre Sally et quelques autres. Armé du livre de poche du King, qu'il ne lâcha pas durant toute la préparation du tournage, Reiner organisa un casting de quarante jours et quarante nuits pour trouver les quatre garçons magiques qui allaient incarner les héros de la bande de son film d'aventure : le premier, Wil Wheaton (Gordie), n'a pas fait une grande carrière, il a notamment joué le flubber dans Flubber ; le second, River Phoenix (Chris), n'est plus à présenter ; le troisième, Corey Feldman (Teddy), a joué dans tous les films pour gosses des années 80 (Les Goonies, Gremlins, etc.) avant que l'âge adulte et une tronche pas possible ne mettent fin à ses rêves de gloire ; quant à la quatrième roue du carrosse, Jerry O'Connell (Vern), il resta longtemps coincé dans les mondes parallèles de Sliders avant de mourir, à la vie comme à l'écran, dans Scream 2. Une véritable harmonie se dégage de cette petite troupe d'adolescents, qui restèrent d'ailleurs longtemps amis, au moins durant le tournage.



L'histoire, racontée en voix-off par Richard Dreyfuss, qui prête ses traits au début et à la fin du film au personnage principal devenu adulte, est celle de ces quatre gamins partis un été à la recherche du cadavre d'un gosse censé avoir été percuté par un train. Traversant le pays en suivant les rails dans ce qui se veut un pur railroad movie, Gordie, Chris, Teddy et Vern rencontrent évidemment tout un tas d'embûches sur leur parcours, dont la présence désagréable (y compris à l’œil du spectateur) de Kiefer Sutherland. Les fans de la série 24 heures chrono devraient se pencher sur le quasi premier film de la vedette du petit écran (avant même The Lost Boys de Joel Schumacher), qui interprétait ici un loubard aussi menaçant que ridicule et était loin de s'imaginer qu'il deviendrait plus tard l'idole des jeunes en prêtant ses traits à un personnage culminant à 24 de QI dans une série dont chaque seconde se déroulerait sur 24 épisodes de 24 heures chacun.



Au gré de leurs aventures (l'attaque d'un chien méchant, la fuite face à un train lancé à toute allure sur un pont, les confrontations régulières avec la bande de Sutherland et ainsi de suite), peu à peu les quatre personnages principaux se dessinent : Gordie a perdu son grand frère (John Cusack) à la guerre et passe ses repas du soir en les quat'z'yeux de ses parents à écouter les lamentations de son paternel qui regrette qu'il ne soit pas mort à la place de son aîné ; Chris a quant à lui un grand frère délinquant et se voit condamné à en suivre le chemin ; Teddy a un père rendu complètement schizo par son expérience de la guerre qui s'amuse régulièrement à lui brûler la moitié du visage sur une plaque chauffante ; quant à Vern, il est principalement obèse. Ces quatre portraits portent la griffe reconnaissable entre mille du King par leur finesse, leur richesse et leur faculté à forcer l'identification.



A revoir le film aujourd'hui, et quitte à verser dans l'uchronie, on peut se demander ce qu'il aurait donné si le script était tombé dans les mains de Gus Van Sant. La nouvelle de Stephen King semblait faite pour lui, du moins dans les grands lignes. Après tout, Stand By Me est un lent road movie situé à Portland et racontant l'histoire d'une bande de jeunes adolescents formant une communauté fraternelle pour fuir des cellules familiales éclatées par l'empreinte de la guerre (pour Gordie et Teddy) ou par le spectre de la marginalité (pour Chris et son grand frère - sans parler du gang de punks errants menés par Kiefer Sutherland) dans la quête insensée du cadavre d'un semblable, mort littéralement fauché en pleine jeunesse par un train... Une bonne partie du cinéma de Van Sant est là dans les termes et on peut se demander ce que le "cinéaste de Portland" aurait tiré de cette histoire. L'aurait-il adaptée dans le cadre hollywoodien comme Rob Reiner ou en aurait-il fait un film indépendant plus audacieux, voire un film expérimental ? Vous me répondrez que si ma tante en avait on l’appellerait mon oncle et vous aurez raison.



Rob Reiner, qui transforma la nouvelle en un film mainstream dans la lignée des productions Amblin avec peut-être un zeste de noirceur en plus, parvint en tout cas à capter des instants d'enfance, et River Phoenix, qui joua quatre ans plus tard dans My Own Private Idaho de Van Sant, nous gratifiait déjà de quelques scènes poignantes, un peu surjouées mais poignantes, qui nous feront dire et répéter qu'il serait devenu un immense acteur si... Stand By Me fait partie des très bons films pour enfants des années 80. Quand on se rappelle que George Lucas ciblait avec Star Wars le public des moins de 10 ans et avait prévu dès le départ de tout miser sur le merchandising (les jouets) pour gagner du blé, et quand on voit l'âge moyen des fanatiques de ses films à l'époque et aujourd'hui, on se dit que si le film de Rob Reiner sortait en 2012 des tas de freaks de 30/40 ans en seraient malades, arboreraient des t-shirts Stand By Me et se baladeraient en bagnole avec la chanson éponyme de Ben E. King à fond la caisse en lieu et place de la bande originale complète et composée d'une seule chanson de Drive, et ça foutrait sacrément les jetons ! Ce scénario, là encore légèrement fantaisiste, est assez peu plausible, mais après tout on fait ce qu'on veut. A l'époque en tout cas nous étions jeunes et nous avions aimé le film de Rob Reiner, qui s'adressait directement à nous en nous identifiant à ce quatuor d'enfants partis sur les routes pour un voyage initiatique vers l'âge adulte. On aime encore aujourd'hui ce Stand by me et on peut se demander jusqu'à demain si ce n'est que pure nostalgie ou si c'est plus que ça. Au pire on serait raccord avec le film, qui se montrait lui-même nostalgique de la fin des années 50 et du début des années 60 avec son panel de standards du rockabilly et son portrait sinon enchanté disons joliment ouaté de l'Oregon en particulier et de l'Amérique rurale en général comme vaste terrain de jeu naturel. Une chose est sûre, le film convoque forcément la nostalgie du spectateur quant à sa propre enfance, et dieu sait que Rob Reiner a su filmer cette œuvre "à hauteur d'enfant". Le secret pour y parvenir ? Placer sa caméra à hauteur d'1m50 environ en rehaussant un peu la fameuse caméra-tabouret qui a fait le succès des meilleurs films d'Ozu.


Stand By Me de Rob Reiner avec Wil Wheaton, River Phoenix, Corey Feldman, Jerry O'Connell, Richard Dreyfuss, John Cusack et Kiefer Sutherland (1987)

14 novembre 2011

Adieu, je reste

Tout juste après avoir été larguée, une danseuse (Marsha Mason), maman d'une petite fille (Quinn Cummings), apprend que son ex a sous-loué son appartement new-yorkais à un acteur (Richard Dreyfuss) qui veut percer à Broadway. Bien décidées à ne pas quitter les lieux, elles se verront donc contraintes à accepter une colocation forcée avec cet inconnu débarqué de nulle part, aux lubies très spéciales et à la personnalité bien affirmée. Voici donc le point de départ de ce film d'Herbert Ross intitulé The Goodbye Girl aka Adieu, je reste, une comédie romantique très agréable et bien rythmée, portée par un couple d'acteurs principaux en pleine forme et, comme nous le verrons à la fin de cet article, assez éloigné des standards actuels.



La chose qui m'a le plus agréablement interpellé pendant la vision de ce film, ce sont ces sortes de raccourcis qui le ponctuent ça et là. Il s'agit souvent de réactions qu'ont les personnages, des réactions qui sont très plaisantes car soudaines, et d'autant plus justes, là où l'on pourrait craindre que cela s'éternise. Le scénario de Neil Simon évite ainsi assez brillamment les lourdeurs propres à ce genre de films, c'est-à-dire tous ces moments où l'on tente vainement de nous faire naviguer entre deux eaux alors que l'on sait très bien comment tout cela va se terminer. De cette même façon, les passages a priori plus graves, comme par exemple le tout début du film et la découverte de la lettre de rupture par l'héroïne, sont traités avec légèreté, tout en réussissant l'exploit de rester tout à fait crédibles. Tout s'enchaine donc sur un rythme très soutenu, pour notre plus grand plaisir. A l'image des dialogues, très écrits, qui fonctionnent parfaitement et qui nous offrent quelques savoureuses joutes verbales entre les deux acteurs vedettes.



On pense parfois à Woody Allen, notamment à travers certaines réflexions de ce personnage désabusé et pince-sans-rire incarné par le frétillant Richard Dreyfuss, qui fut récompensé d'un Oscar amplement mérité pour sa prestation. Sa partenaire Marsha Mason a son petit charme, qui réside dans son corps fluet et son nez retroussé, malgré sa coupe de cheveux démodée et sa beauté toute relative. De par son jeu tout en spontanéité, elle dégage une vraie fraîcheur, et son personnage finit donc par nous conquérir également. Quant à la toute jeune actrice Quinn Cummings, elle campe un autre personnage très charmant, avec des attitudes et des remarques très crédibles pour une enfant de son âge, et là encore, la fraîcheur de l'actrice n'y est pas pour rien. Ces acteurs forment un trio crédible et attachant, dont on suit l'évolution avec entrain, en étant simplement content du déroulement de l'histoire, qui paraît tracé d'avance, mais que l'on apprécie d'autant plus, comme cela peut arriver devant une comédie romantique de ce genre quand elle est réussie et parvient à se mettre le spectateur très vite dans la poche.



Adieu, je reste est donc un film à l'image de ses comédiens, assez frais et vraiment plaisant, très mignon sans jamais être agaçant. Un film comme Hollywood ne semble plus savoir en produire aujourd'hui. Déjà, si un tel film était produit actuellement, le couple vedette serait incarné par un duo glamour des plus insupportables. J'imagine bien Ryan Reynolds et Elizabeth Banks, tiens. Ou Justin Timberlake et Jennifer Aniston. On pourrait en trouver mille autres en fait... La petite fille, trop encombrante dans ce monde de jeunes cons, serait remplacée par un animal domestique : un clébard ou, plus original, un furet. Le film aurait sans doute pour titre quelque chose comme Sex Friends, (S)ex List ou Sexe entre amis, il viserait un public adolescent et il nous raconterait comme il est plus pratique de commencer par être amis avant de se dégommer jour & nuit. On y perdrait un peu en qualité, ça c'est sûr...


Adieu, je reste d'Herbert Ross avec Richard Dreyfuss, Marsha Mason et Quinn Cummings (1977)

25 juillet 2011

Les Dents de la mer

Troisième film de Steven Spielberg, sorti en 1975 et responsable non seulement d'une terrible baisse de fréquentation des plages jusque dans les années 90 mais aussi d'un grand nombre de phobies infantiles, Les Dents de la mer est un des films les plus connus de son auteur et parmi les plus célèbres de l'histoire du cinéma. Qui n'a pas vu ce film ? Même la jeune génération doit au moins en avoir entendu parler. Jaws reste aujourd'hui un efficace nid à frissons et c'est un des rares films qui aura su à ce point originer et entretenir une psychose bien réelle de son monstre star. L'argument est simple : un grand requin blanc, autrement appelé Carcharodon carcharias, espèce considérée comme faisant partie des plus grands poissons prédateurs vivants, rôde aux abords de la plage d'Amity Island.




Une nuit, alors qu'un groupe d'étudiants fait la fête en bord de mer avec l'attirail indispensable de cheveux longs, chansons folk et coïts ensablés, une jeune femme part se baigner nue au large et se fait dévorer par le monstre. Les autorités retrouvent les restes de son corps déchiqueté au petit matin, sans être sûrs de comprendre ce qui a pu causer de tels dégâts sur un être humain, quand bien même les lambeaux de chair qu'ils ont sous la main ne laissent que peu de place au doute. Préférant expliquer l'accident par l'irresponsabilité de la jeune hippie, qui serait allée nager trop près de l'hélice d'un bateau selon leurs analyses, les fédéraux ont tôt fait d'étouffer l'affaire. Mais Martin Brody (Roy Scheider), le shérif local fraîchement installé sur l'île avec son épouse et ses deux garçons, va tout faire pour fermer la plage et interdire la baignade, avec l'appui de Matt Hooper (Richard Dreyfuss), un scientifique en océanographie passionné qui ne laisse planer aucun doute sur la nature du tueur féroce de la jeune fille. Le maire d'Amity Ville (Murray Hamilton) l'entend autrement et compte bien éviter un mouvement de panique qui impliquerait la fuite des touristes et de lourdes pertes économiques pour l'île. En guise de compromis, la plage reste ouverte au public sous la surveillance des gardes-côtes. Quand le grand blanc s'en prend à de nouvelles victimes, un pêcheur puis un enfant, les autorités acceptent finalement d'engager le fier et taciturne Quint (Robert Shaw), chasseur de requin aguerri, ivrogne et borgne, qui réclame 10 000 dollars pour débarrasser l'île de la bête gigantesque. La deuxième partie du film embarque donc à bord du petit bateau de Quint, l'Orca, et accompagne le trio formé par le shérif aquaphobe, le scientifique chevronné et le chasseur intrépide, partis au large à la chasse au requin.




Après le succès de son premier film réalisé pour la télévision puis exporté au cinéma, Duel, où un camion fou s'en prenait à un automobiliste lambda, Spielberg se consacra pour le grand écran à un road movie à la sauce seventies, Sugarland Express, qui, dans la veine des Bonnie and Clyde, Badlands et compagnie, racontait la tragique cavale d'un couple de jeunes paumés à travers la vieille Amérique. Malgré ses grandes qualités le film ne trouva pas son public. Aussi Spielberg décida-t-il de retourner à ce qui avait lancé sa carrière, une sorte de pré-slasher détourné à la sauce catastrophiquo-horrifique, en adaptant le roman de Peter Benchley : Jaws. Le lien qui unit Duel aux Dents de la mer est entériné à la fin du film quand le requin sombre au fond de l'océan dans un bouquet massif de sang comme le lourd et puissant camion du premier film de Spielberg qui plongeait dans un canyon au ralenti, entouré d'un large nuage de poussière. La chute des deux créatures - iconiques et sans justifications, vouées à pousser l'homme dans ses derniers retranchements, l'humain condamné à affronter ses peurs et sa propre mort - est marquée d'un cri de dinosaure strident et métallique qui préfigure peut-être le célèbre Jurassik Parc. Cette fin en apothéose, couronnée par un Roy Scheider vainqueur hurlant de joie, marque cependant l'écart entre le premier film d'auteur du cinéaste, à la fin duquel Dennis Weaver commençait par sauter nerveusement sur lui-même après sa victoire contre le camion diabolique avant de s'asseoir au bord du canyon l'air traumatisé par son épreuve.




Roy Scheider quant à lui retrouve Richard Dreyfuss une fois le requin atomisé et les deux hommes rentrent à la nage dans un happy end qui ne leur laisse guère de séquelles morales, Spielberg et le cinéma américain entrant alors dans l'ère triomphale des grands blockbusters. Jaws est aujourd'hui considéré comme le premier du genre, il remporta trois Oscars et battit des records au box office. Le succès du film porta Spielberg aux nues (même si la reconnaissance absolue vint avec E.T.) et lui permit d'avoir la carrière que l'on sait (qui est aujourd'hui en chute libre mais qui nous offrit un grand nombre de pépites). Mais ne boudons pas notre plaisir, tout blockbuster qu'il fut et bien que père d'une déferlante de films plus ou moins misérables, Jaws reste un excellent film, et les ingrédients de sa gloire sont aussi simples que savoureux : un référent connu de tous (la plage, les vacances), une peur partagée, celle des requins, un suspense permanent et croissant, soulevé par cette bête tueuse énorme mais invisible, et des personnages haut en couleurs opposés les uns aux autres mais faisant face dans l'adversité. Spielberg se joue du spectateur avec brio grâce à une mise en scène redoutable, que peu de réalisateurs pourraient revendiquer aujourd'hui, comme lorsque le requin est représenté en vue subjective par la caméra naviguant dans les fonds marins au début du film, accompagné par cette musique inoubliable composée par John Williams, à base de cordes graves haussant le rythme crescendo. Le cinéaste en montre le moins possible, si bien que la terreur reste hors-champ, invisible y compris pour le spectateur qui doit se méfier de ce qu'on lui montre et qui l'apprendra à ses dépens quand la caméra reprend plus tard dans le film sa position subjective pour s'approcher des jambes des baigneurs avant qu'on ne découvre que l'aileron du requin émergeant à la surface est... en plastique, conduit par des enfants farceurs : la musique était absente, le requin aussi. On ne se fera pas avoir deux fois et quand la musique revient, la peur avec.




Lorsque la créature apparaît soudain dans toute sa démesure, vers la fin du film, l'événement n'est que plus terrifiant. Spielberg filme Roy Scheider (qui quelques scènes plus tôt à lâché son fameux "We're gonna need a bigger boat") assis au bord du bateau qui balance de la viande saignante à la mer pour attirer la bête en regardant Quint posté dans la cabine, quand l'énorme requin, appelé par la composition du plan mais néanmoins surprenant, surgit de l'eau dans le dos de l'acteur, gueule grande ouverte sur une rangée de crocs énormes, la bille de son œil noir roulant sur elle-même avant qu'il ne s’immerge aussitôt. Le mannequin du requin est relativement très mal fait par rapport aux effets spéciaux d'aujourd'hui, mais il n'en est pas moins criant de vérité et sa matérialité même lui donne du corps, une présence effrayante que ses traits presque grossiers rendent encore plus saillante. S'il avait pu être réalisé par effets numériques il aurait été de tous les plans et ne nous aurait jamais effrayé de la sorte. Ou comment regretter cette époque où les réalisateurs ne pouvaient pas "tout" montrer et s'en servaient pour mieux suggérer.




J'en veux pour preuve que la scène la plus inquiétante du film est une scène de dialogue, sans la moindre action ni la moindre goutte de sang, aucun cri, aucun requin à l'horizon. Car à l'époque le cinéma populaire à grand spectacle et à effets spéciaux pouvait encore se targuer de créer des personnages et de leur écrire des dialogues. Vers la fin du film, avant que la fière équipée de chasseurs ne prenne pleinement conscience de la puissance de la bête et de l'aspect rancunier de sa personnalité (qui la poussera bientôt à réduire le bateau en miettes et à engloutir l'un de ses passagers), les trois compères se reposent une nuit sur les fauteuils usés de la cabine de l'Orca, autour de quelques bouteilles d'alcool. Ils se montrent les uns les autres leurs diverses cicatrices, petit jeu que Quint remporte haut la main avant de se lancer dans un long monologue pour ensuite expliquer l'histoire de sa plus belle plaie. Le texte, écrit paraît-il par Howard Sackler et John Milius, est excellent et sublimé par le jeu génial de Robert Shaw (auquel les deux autres acteurs, non moins géniaux, répondent par leur mutisme et leurs regards parlants). Le vieux chasseur de requin raconte l'histoire vraie (quelque peu romancée pour les besoins du film) de l'USS Indianapolis et de son naufrage, le plus meurtrier dans toute l'histoire de la marine américaine. Le navire, parti livrer les composantes de la bombe atomique d'Hiroshima à une base américaine dans le pacifique, fut torpillé durant son voyage de retour par un sous-marin japonais et coula en 12 minutes. Sur les 1196 membres d'équipage, 300 sombrèrent avec le navire et 900 hommes durent survivre à l'hypothermie, la déshydratation et surtout aux attaques des requins. Quatre jours plus tard un bateau de patrouille découvrit les survivants : seuls 316 marins sur 900 s'en étaient sortis. Les autres furent en grande partie massacrés par un banc de requins rendu glouton par tant d'agitation et par les premières effusions de sang. Cette histoire est évidemment poignante en soi mais elle l'est doublement racontée par Robert Shaw, avec ses yeux pétillants, sa gueule burinée, son sourire narquois, sa voix rocailleuse et son accent qui roule les "r". Ce long monologue, dit dans un bateau menacé par la nuit et par un requin géant, devient la scène la plus angoissante d'un blockbuster d'action comme on n'en fait plus.


Les Dents de la mer de Steven Spielberg avec Roy Scheider, Richard Dreyfuss, Robert Shaw et Murray Hamilton (1975)

12 décembre 2010

Les Banlieusards

Ce n'était pas le premier film de Joe Dante, qui avait déjà réalisé Piranhas, Hurlements, et L'aventure intérieure entre autres. C'était pas tout à fait le premier film de Tom Hanks qui avait déjà joué le rôle d'un géant dans Big et celui d'une sirène dans Splash. Néanmoins Les Banlieusards n'a pas fait date dans les carrières dorées de ces deux fils prodigues d'Hollywood, et il est aujourd'hui pratiquement inconnu. Ca fait un bail que je voulais le voir. J'ai toujours apprécié Tom Hanks et l'idée de le croiser dans un des premiers films de Joe Dalton m'intriguait beaucoup. Au final rien de si étonnant à ce qu'on ait oublié ce film mineur, qui se mate juste gentiment. Rien que par nostalgie... Ça date de 1989 et ce film marque la fin d'une certaine époque du cinéma Hollywoodien complètement mais volontairement "1er âge", l'âge d'or des bons films pour gosses, ou le règne de l'esprit Spielberg avec la banlieue américaine pour unique fond d'écran (d'où le titre, The Burbs, traduit par le très raffiné "Les Banlieusards" en version française), où le quotidien tutoie le fantastique (cf. la sublime affiche du film).




A l'affiche justement, on retrouve Corey Feldman, l'emblématique enfant-acteur de cette génération des années 80s (vu dans Gremlins du même Joe Dante, dans Stand By Me, dans Les Goonies aussi), en jeune ado décérébré fan de hard rock. Tom Hanks, pour en revenir à mon idole, joue un père de famille franchement désintéressé de son cocon (pourtant son épouse est interprétée par Carrie Fisher qui personnellement et depuis sa toge d'esclave dans Le Retour du Jedi m'a toujours inspiré des actes sexuels interstellaires pratiqués à la vitesse de la lumière). Le héros est en effet un jeune trentenaire rangé des voitures qui ne peut plus voir sa femme et ses gosses en peinture et qui rêve éveillé, un personnage assez proche du Richard Dreyfuss de Rencontre du 3ème type. Un connard instable et irresponsable, pour le dire sans nuance, un éternel adulescent en quête de sensations fortes, comme ce cinéma-là en a tant et tant racontés.




Voilà pour le résumé vite fait bien fait de ce film pour gosses à moitié raté. A moitié seulement ! Faut voir le plan d'ouverture : le logo Universal, vous le voyez tous, la terre qui tourne sur elle-même, sauf que là, dans Les Banlieusards, elle se fige tout d'un coup et alors la caméra fait un zoom immense sur l'Amérique pour atterrir sans discontinuer pile poil dans la rue où se déroule le film ! OW ! Je n'ai qu'un truc à dire c'est wouah. Je me demande encore comment cet enfoiré de Joe Dante a pu réaliser ce plan incroyable. Sans doute depuis une fusée, ou depuis la lune. Depuis la lune ?




Vous croyez qu'un réalisateur américain a pu aller sur la lune pour son film ? Le mystère restera entier. Quoi qu'il en soit, dans cette banlieue où le plan s'achève, une nouvelle famille vient de s'installer, les Klopeck. Ce blaze est un savant mélange des mots "clodo", "clopeux", "craspec", "kopek" et "Popek", le comique-troupier. Les Klopeck sont donc d'emblée ultra bizarres. Ce sont des juifs d'Europe de l'est, sales et méchants, qui foutent les foies aux banlieusards que sont leurs nouveaux voisins. Tous nos chers abrutis issus de la middle-class américaine si chère à Tim Burton vont donc mener une enquête musclée sur ces zombies vampiriques polonais, une enquête qui trouvera son terme quand ils auront réussi à foutre le feu à la baraque des moscovites...




A la fin du film la messe est dite : il ne faut pas être raciste. Car ces gens venus d'ailleurs sont en fait normaux et le citoyen moyen des pays développés est un gros connard paranoïaque. Mais une fois la morale posée, Joe Dante réaffirme quand même que les Polonais de son film sont bel et bien des sauvages aux yeux rouges et aux dents longues, pour relancer l'action de sa comédie ! Il en a rien à battre Dante, il est comme ça. C'est peut-être aussi pour ça que ce film finalement douteux n'est pas resté dans les annales. L'idée en somme c'est de dire à ces cons de banlieusards à la manque d'éteindre leurs télés et de mater dans la rue, y'a des potes potentiels à se faire et peut-être même des gros tarés d'étrangers à massacrer. C'est un point de vue, j'imagine. C'est le point de vue de Joe Danté.


Les Banlieusards de Joe Dante avec Tom Hanks et Carrie Fisher (1989)