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2 août 2011

Voyage à deux

Classique de Stanley Donen adoré des cinéphiles, Voyage à deux est le film de vacances par excellence, celui qu'on aura toujours envie de revoir et qu'il fait bon retrouver de temps en temps. Ne serait-ce que pour fricoter à nouveau avec Albert Finney, beau cabotin, drôle à souhait derrière son terrible accent anglais, et avec la sublime Audrey Hepburn, mutine et radieuse, qui forment ici un couple passionnément amoureux parcourant les routes de France à travers les âges. Car le voyage du titre est autant géographique que temporel. En effet le film s'ouvre sur les deux personnages en pleine dispute dans une voiture puis enchaîne les flash-back et entrecroise différentes étapes de la vie de ce couple, qui ont toutes pour point commun leur décor : les vacances en France. La traversée du pays se fait en voiture jusqu'à la côte d'azur, et le parcours, spatial ou temporel, déploie les incontournables du film de vacances autant que ceux du film d'amour : rencontre hasardeuse sur un ferry, leitmotiv comique de l'époux qui perd son passeport que sa femme retrouve pour lui, panne de voiture qui finit dans un brasier, l'enfer des vacances partagées avec un couple d'amis snob et peigne-cul, demande en mariage sur la plage, déboires à l'hôtel pour un couple désuni que le travail et l'enfant séparent, tromperies réciproques et ainsi de suite. Le tout avec beaucoup d'humour et pas mal de cynisme.




Stanley Donen dresse le portrait d'une sorte de couple type et autant dire que la peinture qu'il en fait n'est pas toute rose. L'idylle amoureuse quelle qu'elle soit n'est pas faite pour durer selon le scénario du film et avec les tournants fatidiques que sont le mariage, les responsabilités professionnelles puis les enfants, la lassitude prend inévitablement le pas sur l'euphorie des débuts. S'ensuivent l'ennui, le mépris, l'adultère et ainsi de suite. Mais le parcours n'est pas nécessairement aussi linéaire (et par conséquent pas forcément voué à une fin tragique) comme le film s'applique à le démontrer en confondant les temporalités du récit sans se soucier de leur ordre chronologique. C'est la grande force de cette œuvre qui, sans cette construction résolument moderne, serait d'un intérêt somme toute plus relatif. De fait, sans ce canevas tortueux et cet enchaînement retors des séquences, on serait devant une simple comédie romantique vaguement désabusée et on ne pourrait s'appuyer que sur les deux excellents acteurs pour ne pas s'ennuyer. A ce sujet le film est également précieux en cela qu'il sublime l'aura de beauté mythique d'Audrey Hepbrun, qui irradie encore aujourd'hui. L'actrice, débarrassée des robes saillantes de la fin des années 50 (type Diamant sur canapé), arbore ici les très simples blue jeans taille haute et t-shirts moulants de la fin des années 60 (type Anna Karina dans Pierrot le fou), et se révèle d'une grande modernité. Ravissante, elle était non seulement excellente comédienne mais possédait un visage d'une expressivité rare et d'un charme fou, qui ont fait d'elle une icône de la beauté féminine. Or si on peut se laisser aller à penser à cela en regardant le film, Audrey Hepburn n'est pas le seul spectacle qu'il offre, car il n'est pas banalement structuré et toute sa qualité repose sur un entremêlement temporel très déroutant.




Tout du long et très régulièrement, les fins de séquences laissent place à des scènes qui n'ont aucun rapport de causalité avec les précédentes. Les changements de lieux, en tout cas de moments, sont marqués par les décors ou du moins l'habit des acteurs et leur coiffure, qui signalent un basculement entre deux époques que nous ne remarquerions pas forcément sans ces indices flagrants dans l'image, tant les liaisons sont par ailleurs d'une fluidité remarquable. L'effet sur le spectateur est troublant puisqu'on en vient à se demander comment cette histoire s'échafaude, quelle en est la logique, incapable que nous sommes de démêler l'effet de la cause. Est-ce que Mark a trompé Joanna avant que cette dernière ne le trompe à son tour, ou bien était-ce un abandon désenchanté et inconséquent dans les bras d'une autre en réaction à la traitrise de son épouse ? Voilà un exemple de l'indécision dans laquelle nous plonge le scénario. De sorte que l'on ne saisit pas tout des tenants et des aboutissants de cette histoire d'amour inextricable qui pourtant nous apparaît sans heurt dans toute sa complexité, paradoxalement limpide, et que nous suivons sans le moindre mal. Car le couple apparaît tour à tour et d'un plan à l'autre solide et puissant ou fragile et friable. Si nous comprenons les raisons des doutes et des désaccords de Mark et Joanna, elles semblent toujours dérisoires une fois confrontées par le montage à leur passion initiale, et vice versa quand on assiste à leurs déchirements que rien ne peut apaiser et qu'on se demande comment cette histoire a seulement pu commencer. Plus encore que par sa forme, c'est là que le film tend modestement vers une certaine modernité chère à Antonioni, Rossellini, Godard ou Resnais, quand il aborde le thème de l'incommunicabilité du couple. Le talent du cinéaste est là : sans jamais nous perdre il nous plonge dans la confusion propre à l'évolution d'une relation à deux en dépeignant l'histoire de ce couple qui semble en constituer plusieurs à la fois et dont la vie est un savant mais indescriptible mélange d'instants, d'humeurs, de contradictions, d'images et de sentiments.


Voyage à deux de Stanley Donen avec Audrey Hepburn et Albert Finney (1967)

31 juillet 2011

Open Water

Le premier film que j'ai vu en screener. C'était y'a 7 ans. C'était les débuts du dvd.rip, j'avais aucune expérience dans le téléchargement mais j'avais quand même jugé l'image un peu floue et trouvé bizarre que des ombres passent devant l'objectif à plusieurs moments vers le début et la fin du film. Malgré tout cette image crado et ces interférences correspondaient bien à ce film que pour rien au monde je n'aurais vu en bonne qualité. Le pitch, on va vous le faire vite fait bien fait : un couple d'américains moyens s'en va en vacances aux îles Galapagos, armé d'une caméra waterproof et d'un programme alléchant : rando à dos d'éléphants, rencontre avec les féroces crocodiles du Nil, ride en sidecar dans les souks amérindiens, spéléo dans des grottes jugées insalubres par les autorités locales, pique-niques sur la plage, quelques promenades dans les marchés galapagiens entrecoupées de bonnes parties de baise en chambre Sofitel pour souder un couple qui a besoin de se retrouver, et surtout la plongée sous-marine. Autant vous dire que cette dernière activité est une activité-clé pour le scénario du film. En effet notre couple vedette s'embarque avec toute une équipe de plongeurs sous-mariniers pour une exploration des récifs coralliens au large des Galapagos, mais ils sont malheureusement oubliés par les organisateurs de la sortie, partis sans recompter leurs recrues, et se retrouvent donc paumés au milieu de l'océan avec une bouée pour seule amie.



Avant la journée fatidique, Dan, le mec du couple, a tenté d'embringuer sa copine dans une session doggy-style, mu par cette excitation raisonnée qu'on connaît tous, qui repose sur un mince espoir et qu'on a nous même un peu maintenue sous cage pour pas brusquer l'être aimée et pour ressortir de l'échec attendu pas trop dégoûté, voire grandi aux yeux de l'autre qui se dit : "C'est quand même pas un connard, il n'est pas sur le point de me violer". Le personnage fait le fameux coup à sa femme : j'hésite pendant une demi heure puis je me tourne lentement pour poser mon livre par terre, demi-tour vers ton cul qui me tend les bras, j'envoie lentement les pattes avec des caresses qui peuvent être prises au choix pour une marque d'affection sans arrière pensée ou pour un début d'acte potentiel sous forme d'attaque vicelarde (le choix n'étant permis que si la compagne n'a pas senti votre boner contre l'arrière de son genou). Hélas pour le héros du film, ça casse. Faut dire qu'il a mal choisi le moment vu que sa meuf lit Biba la tronche farcie de tranches de melon et de concombre. Ce refus aura un goût amer, pour elle comme pour lui, mais la scène aura permis au spectateur d'entrer dans l'intimité des personnages et surtout de voir des nibards dès le générique d'ouverture pour mieux rester concentré.



Du coup, réveil mitigé et frustré pour Dan, dont le zguègue colle un peu au drap. Idem pour sa femme qui a oublié de retirer les fruits et légumes qui recouvraient sa face avant de s'endormir et qu'une petite colonie de fourmis rouges galapagiennes du genre gloutonnes a pris pour cible durant la nuit. Si le couple ne s'était pas foutu dans la merde en se paumant au milieu des requins, on aurait quand même été curieux de suivre un film de deux heures sur le reste de leurs vacances qui s'annonçaient comme un festival de gaffes et de frustrations. Mais le film ne dure qu'une heure et quinze minutes, et l'heure restante on va la passer à choper le mal de mer abandonnés au milieu de l'océan. Du haut de son pitch minimaliste, ce film est un petit guide de survie en eau trouble. Un guide pas très recommandable vu qu'à la fin du film un pêcheur à la ligne retrouve dans la gueule d'un Grand Blanc une caméra waterproof, un zob rabougri et des tranches de concombre. A noter que ce film prend le contrepied du classique de Spielberg, Les Dents de la mer, film à double tranchant pour nos amis à 36 rangées de dents puisque le maître d'Hollywood avait fait de la bête un monstre à part entière, aussi redoutable que fantasmé. Chris Kentis nous remet face à la triste réalité et nous dépeint des requins très loin du strass et des paillettes d'Hollywood, réduits à leur statut de purs charognards des temps modernes, sortes d'équivalents aquatiques et waterproof du corbeau ou de la hyène. Les bestioles qui ont raison de notre couple de touristes ce sont les méduses, les coups de soleil et la maladresse légendaire des femmes. A un moment, toujours seuls au milieu du pacifique, ils décident de manger des chips, la seule denrée conservée dans la combi waterproof de Dan, mais sa meuf les fait tomber à l'eau. Et dans ce film si pauvre en dialogues, l'héroïne lâche un tragique : "Va-t-en manger des chips à la moutarde qui ont pris la flotte toi". Cette même héroïne, qui n'est pas à une connerie près, libère malencontreusement une trainée de sang car elle a oublié de mettre un tampax, et, tel le Petit Poucet, elle laisse de petits globules rouges derrière elle qui ont de quoi ravir une maman squale et ses petits, tout un gang de requins doublés par Will Smith et Angelina Jolie dans la version originale.

Budget du film : 130 000$. Recettes : 55 000 000$. Non je ne me suis pas gouré dans les zéros. Laissez-moi vous dire que Chris Kentis, s'il lit notre critique, doit tendre ses deux majeurs vers son écran en se marrant, les poches bourrées de thunes !


Open Water de Chris Kentis avec Blanchard Ryan et Daniel Travis (2004)

30 juillet 2011

Les Randonneurs à Saint-Tropez

A sa sortie, ce film s'est fait lyncher par une critique étonnement unanime, ravie de lapider le pourtant bonhomme Philippe Harel pour cette suite de mauvais augure, tant attendue et tant repoussée, qui a connu un "development hell" de presque douze ans. Pour la petite histoire Philippe Harel a justement nommé son propre fils, son fiston, Development Hell Harel, qui a vu le jour suite au succès du premier volume des Randonneurs. On avait dit à Philippe Harel, lui qui avait eu l'idée d'un diptyque dès l'écriture du premier film, d'attendre, d'attendre, de laisser monter la sauce, comme George Lucas avec Star Wars. Mais ces choses-là, la décantation d'un succès, l'impatience d'un public, sont dures à jauger. Faut croire qu'Harel a attendu trop longtemps et quand Les Randonneurs 2 est sorti, le premier avait atteint le statut de film culte intouchable, à ne surtout pas affubler d'une suite, quand bien même elle fût dirigée par le même réalisateur avec sous sa coupe les mêmes acteurs.



Y'a bien que MCinéma.com pour avoir osé accueillir à bras ouverts ce sequel non-désiré et pour le couvrir de louanges. Le reste de la critique a préféré l'enduire de fanges avant même sa sortie. Pourtant on a vu bien pire. En mettant de côté son jugement critique on peut même passer un relatif bon moment devant ce film plus ou moins honnête, pas souvent marrant et parfois franchement chiant mais ô combien plus respectable que bien d'autres suites indignes surfant sur la vague du succès en quête de pognon, à la manière d'un Saw, qui en est déjà à son septième épisode (et on attend d'autres suites, dont Saw Show Montbéliard, et Moussa Saw, le biopic du footballer pichichi de Ligue 1 2010-2011, sacré avec le LOSC), ou comme Les Bronzés 3, même si le deuxième exemple est plus directement rapprochable des Randonneurs. En effet l'histoire est un peu la même : pour le dire vite, un des anciens de la bande a fait fortune et les autres viennent ramasser les miettes pour des retrouvailles un poil amères. Ici c'est Poelvoorde qui, comme dans la vraie vie, a touché le pactole, alors que les autres triment encore et sont rassemblés dans un hôtel un peu miteux. L'histoire, qui met une plombe à se lancer et dont plusieurs éléments sont ébauchés avant d'être abandonnés, n'est pas franchement le fruit d'un travail de dix ans mais elle est le prétexte à une poignée de bons moments, surtout grâce à Poelvoorde. L'acteur était en pleine dépression carabinée au moment du tournage, traînant son ombre sur les plateaux télé et peinant à faire marrer, aussi passe-t-il le film à prendre la mouche et à alterner moments d'euphorie et d'abattement, avec pour transition entre les deux tempos de grands coups de sang à l'encontre de Miguel, son homme à tout faire.



Poelvoorde sauve presque le film, c'est pas peu dire. Hormis Philippe Harel lui-même, qui campe un type ultra chiant et qui est à deux doigts de plomber son propre métrage, les autres ne font pas pitié, contrairement à tous les acteurs des Bronzés 3, excepté peut-être Lhermitte qui sait qu'il n'a rien à foutre dans ce merdier. Contrairement à l'horreur de Lecon(te), Les Randonneurs 2 peut se targuer d'avoir un casting constitué d'autant de grandes actrices doublées de belles pépés qu'en annonce le chiffre (deux) qui classe le film dans la saga Quetchua d'Harel. Géraldine Pailhas d'une part, et Karin Viard d'autre part. Toute la France dans ce qu'elle a de plus subtil, et surtout la France profonde du fromage qui fond, une belle tartine bien faite avec du fromage étalé dessus à déguster avec du rouge. Du fromage qui déborde et qui attire toutes les mouches de la région. J'ai l'air négatif dans ma comparaison, mais mon cœur, je ne le suis pas du tout. Je dîne régulièrement à base de Chaussée-au-moine (quelle idée d'appeler un tel fromage "godasse du Pape"... Ok ça pue sûrement la mort dans les sandales du Pape mais c'est pas une raison) et de vinasse. Pour moi c'est le sommet du repas culinaire. Pailhas, on ne la présente plus, à la fois personne ne la connaît. Elle m'en a fait mater des films... Je la considère comme underated. Comme Viard, elle a ce petit truc en plus des actrices typiquement françaises qui nous renvoient à monitrices de centres aérés, des anciennes profs de géo. Pailhas était l'argument féminin majeur du premier volet, avec son petit débardeur bleu ciel moulant, et il faut bien dire (d'ailleurs Poelvoorde passe un quart d'heure à le dire dans sa première apparition) qu'elle est ici outrepassée par une Karin Viard que l'âge a sublimée. Je me suis souvent senti seul sur le cas Viard, président et uniquement membre du fan club à l'exception de Félix, le trésorier, mais petit à petit j'en ai parlé autour de moi et j'ai été heureux de constater qu'on est à peu près 65 millions de français à en avoir après elle. J'attends le troisième épisode. Je serai au premier rang à côté de Félix. Car quand on ne se met pas au premier rang on voit que Félix a son pantalon défait. Hâtez-vous Monsieur Harel.


Les Randonneurs à Saint-Tropez de Philippe Harel avec Benoît Poelvoorde, Karin Viard, Géraldine Pailhas et Vincent Elbaz (2008)

29 juillet 2011

Duel au sommet

Après la mer, retour à la montagne ! Duel au sommet (que vous trouverez parfois sous le titre Face nord) est basé sur une histoire vraie à laquelle ce film semble tenir coûte que coûte à rester très fidèle. En 1936, le Eiger est l'un des rares sommets des Alpes à encore poser des problèmes aux alpinistes les plus chevronnés, en tout cas en ce qui concerne son ascension par sa face nord, la plus abrupte, celle qui propose un à-pic de près de 2km (rendez-vous compte !). Pour marquer le coup, le régime nazi se fixe pour objectif de réussir à gravir cette montagne avant l'ouverture des fameux JO de Berlin, pour pouvoir ensuite s'en vanter et prouver la supériorité aryenne. Le gouvernement nazi envoie donc son meilleur duo d'alpinistes : deux frères tarés des alpages et des produits laitiers qui acceptent cette mission pour leur plaisir personnel avant de penser à servir une patrie dont ils ont l'air de fort peu se soucier. Ces deux alpinistes sont concurrencés par d'autres grimpeurs bien décidés à les devancer et sont suivis de près dans leur ascension par des journalistes présents au pied de la montagne pour relater leurs exploits tant attendus. Mais évidemment, l'ascension tourne mal...


La terrible face nord du Mont Eiger, trop méconnu du grand public malgré les efforts conjugués de Philipp Stölzl et de Clint Eastwood pour le rendre mythique.

Le solide point de départ historique du scénario aurait pu donner lieu à un film fameux (dans la limite du genre, bien entendu). Hélas, je ne serai pas aussi dithyrambique que les petites phrases lisibles sur l'affiche. Face nord est plutôt réussi quand il choisit de se focaliser sur nos deux grimpeurs en grande difficulté, bientôt rejoint par un duo d'autrichiens avec lesquels ils finissent par fraterniser après avoir été leurs principaux adversaires. Toutes ces parties situées à plus de 2500 mètres d'altitude se matent à l'aise et même avec un certain entrain. Les quelques effets spéciaux sont très réussis et le suspense fonctionne pas trop mal. On peut toutefois regretter que les personnages principaux soient si lisses, ce qui fait qu'on se fiche pas mal du sort que le destin va leur réserver. Malheureusement, tous ces moments sont entrecoupés par des scènes particulièrement chiantes où l'on suit ce qui se passe quelques centaines de mètres plus bas, et plus précisément à l'hôtel situé au pied du Eiger. Un prestigieux hôtel où tous les reporters présents pour couvrir l'évènement se sont réunis. On y suit surtout le couple de journalistes allemands : un vieux briscard de la presse teutonne et une pigiste débutante désireuse de gravir les échelons. Cette jeune femme, d'une laideur accablante, est par ailleurs éprise de l'un des deux grimpeurs, bien qu'elle ne dirait sûrement pas non à un threesome. Ces scènes-là sont autant de sévices infligés à un spectateur qui n'a qu'une seule envie : être coincé avec les autres tocards dans leurs bivouacs pourris, en pleine tempête, et retourner escalader avec eux dès la première accalmie ! C'est fort dommage, car délesté de ces moments si ennuyeux, le film se suivrait avec une toute autre excitation et gagnerait énormément en qualité, tout en restant d'une longueur raisonnable (puisque le film dure 2 grosses plombes !).


Le duo pense que l'affaire est dans la poche jusqu'à ce que quelqu'un de bien intentionné leur tapote sur l'épaule pour leur indiquer que la montagne en question se trouve juste derrière eux.

Duel au sommet nous quitte cependant sur une bonne impression puisqu'il se termine méga mal et donc de façon assez surprenante. Le héros clamse assez piteusement, pendu au bout d'une corde trop courte pour lui sauver la vie, sacrifié au prix de l'impitoyable vérité historique. Je viens donc de vous spoiler la fin, mais peut-on parler de spoiler quand le film retrace un évènement de notre Histoire que l'on devrait tous connaître sur le bout des doigts ? Là est la question ! Si vous avez lu ces quelques lignes, vous pouvez clairement considérer que vous avez vu le film.

De mon côté, je continue à attendre LE film qui saura m'accrocher à mon fauteuil comme K2 y était parvenu il y a des années. J'ai plutôt apprécié le documentaire Touching the Void (aka La Mort suspendue), mais ça reste du pipi de chat par rapport au film renié par James Cameron. Quant à Cliffhanger, il s'agit davantage d'un film dédié à la gloire de Sly Stallone qu'à celle de nos sommets enneigés : efficace, certes, mais vite écœurant quand on ne raffole pas de charcuterie. Et par pitié, ne me parlez surtout pas de Vertical Limit, je me refuse à regarder ce film où des yankees surexcités surfent nonchalamment de sommets en sommets. Respecte la montagne et la montagne te respectera, abruti !


Face nord (Duel au sommet) de Philipp Stölzl avec Benno Fürmann, Florian Lukas et Johanna Wokalek (2008)

28 juillet 2011

Brice de Nice

Avant de le voir faut avouer qu'on avait un petit mépris pour ceux qui passaient leur temps à imiter Dujardin "cassant" les gens, à grand renfort de mouvements transversaux du bras droit. En même temps les gens qui ont passé des heures à faire ça doivent le regretter et doivent se trouver putain de laids avec le recul, quand ils se revoient sur toutes les photos le bras tendu, paume ouverte à l'oblique, avec la banane, et qu'ils peuvent lire sur leurs lèvres figées par la photographie : "Je t'ai cassé ahahah, j'ai cassé ta photo", ces types-là doivent avoir envie de se pendre. Mais on n'a pas envie de les attaquer, d'abord parce qu'on ne peut se résoudre à mépriser ces personnes qui sont des cibles idéales pour les trucs qui fusillent l'esprit et qui s'impriment insidieusement dans les habitudes, ces gens-là sont de véritables vases à merde et on respecte ça, mais surtout parce qu'on partage un truc avec eux : on s'est fendu la gueule devant Brice de Nice. Le gimmick du personnage de Dujardin n'est pas souvent marrant, mais il y a d'autres trucs dans ce film qui nous ont tués. Brice de Nice est le film d'un acteur, et pas celui qu'on croit. Même si Dujardin ne démérite pas dans son rôle, c'est Clovis Cornillac qui, quand il déboule à l'écran, fait entrer le film dans une autre dimension.



Coiffé d'une serpillère sèche et usée, vêtu du marcel de John McLane dans Die Hard 3 et d'un bermuda qui n'a pas choisi entre le short et le pantacourt, affublé d'un bronzage rougeâtre manifestement douloureux et surtout doté d'une diction unique en son genre, Cornillac crève l'écran. Après 110 piges de cinéma, il arrive ici à créer quelque chose d'inqualifiable, de complètement nouveau, que personne n'a jamais pu approcher ni prévoir. L'acteur campe une sorte de débile profond extrêmement généreux qui a un mal fou à s'exprimer, à trouver les termes, à les sortir dans l'ordre et de façon intelligible. On croit parfois percevoir des bouts de mots exacts mais ils sont noyés dans un charabia déballé avec un débit mitraillette qui a de quoi rendre fou. On dirait que l'acteur se noie quand il parle. Comment Cornillac est-il parvenu à créer ça ? Le mystère est total. Dans tous les cas ça fait de lui un grand comique, l'un de ces comiques qui risquent leur peau quand il s'agit de faire rire mais qui croient à fond dans ce qu'ils font. Bien plus drôle au final que Dujardin ou Salomone, Cornillac est la pièce rapportée plus tarée que le noyau dur de ce film qui, sous son influence, atteint des sommets. On se rappellera longtemps de plusieurs scènes hilarantes, dont celles où Cornillac côtoie Élodie Bouchez (qui lui renvoie d'ailleurs bien la balle), mais une séquence en particulier se veut la pierre angulaire de cette comédie déjantée et sans limites. Il s'agit de cette scène où Cornillac révèle à Dujardin qu'il a un problème de pieds avant de lui montrer que ses deux panards ne sont en réalité que deux énormes orteils atrophiés et très très laids, que Dujardin admire et qualifie tour à tour d'éclairs au café ou de nems avant de faire remarquer à Cornillac qu'il ne peut pas porter de tongs et ainsi de suite. Les deux personnages s'esclaffent et rient de leurs malheurs (car Dujardin en profite pour avouer quant à lui qu'il a peur des vagues, ce qui la fout mal pour un pseudo-surfeur), il se marrent comme deux gamins d'un rire extrêmement communicatif, emportant même l'adhésion des plus sceptiques que la danse des pieds de Cornillac n'aura (malheureusement) pas séduits. Cette scène a le don de faire marrer tout le monde, de mon tonton facho à ma tata lezdbo. C'est le point d'orgue mémorable d'un film tellement con et tellement conscient de l'être qu'il attire la sympathie, et qui en outre parvient à être véritablement inventif grâce notamment à un Clovis Cornillac qui échappe aux mots.


Brice de Nice de James Huth avec Jean Dujardin, Clovis Cornillac et Élodie Bouchez (2005)

27 juillet 2011

Liberté-Oléron

Avant de devenir l'adaptateur attitré des romans policiers de Gaston Leroux narrant les aventures de Rouletabille (Le Parfum de la dame en noir et Le Mystère de la chambre jaune), Bruno Podalydès a réalisé deux films plus minimalistes et tendancieusement comiques sur la vanité du français moyen contemporain, invariablement incarné par le frère du réalisateur, le très connu Denis Podalydès, sociétaire de la comédie française, second couteau fatiguant dans une multitude de films depuis quinze ans et récemment imitateur de Nicolas Sarkozy dans La Conquête. Denis Podalydès est le premier rôle inévitable de tous les films de Podalydès Bruno. C'est d'ailleurs grâce à Versailles rive gauche, le premier film réalisé par son frère en 1991, que l'acteur a percé véritablement. Dix ans plus tard, en 2001, les deux frérots, loin des frères Lumière et loin d'être de pures lanternes, remettaient le couvert en duo avec Liberté-Oléron.



Jacques (Denis Podalydès donc), 38 ans, est en vacances à l'Île d'Oléron avec sa femme et ses quatre garçons. Lassé des jeux de plage, le personnage n'a de cesse de ruminer et de marmonner dans sa barbe : "Je me fais chier". Pour tromper son ennui, il décide de tirer un trait sur ses économies en s'achetant le voilier dont il a toujours rêvé afin de rallier l'île d'Aix, distante de cinq kilomètres. Faute de moyens et victime d'un vendeur escroc (interprété par Bruno Podalydès lui-même), Jacques met finalement la main sur un pauvre dériveur lesté dont il est au demeurant très fier et qu'il baptise pompeusement "Liberté-Oléron". Bien que totalement incompétent en voile et ignare en vocabulaire marin, Jacques déclare à sa famille qu'il est le seul maître à bord. S'ensuit une avalanche de déconvenues et d'emmerdes qui pousseront le personnage au bord de la crise de nerf. Le film nous raconte par le menu les vacances typiques d'une famille lambda. Tout y passe : le plus petit qui chiale parce que son père lui a offert un sous-marin téléguidé capable de plonger mais qui ne refait jamais surface. Le plus grand, timoré et transi, tombe amoureux d'une jolie brune logée dans une grande demeure en bord de plage et convoitée par toute une bande de surfeurs débiles. L'épouse (incarnée par une excellente Guilaine Londez, déjà aperçue entre autres dans Le Bonheur est dans le pré), régulièrement bâchée par son mari, décide d'assumer elle aussi ses loisirs et sa passion pour le jardinage avant de tomber sur un paysagiste zélé, charmant, plein aux as mais un peu fêlé et outrancièrement nudiste. Et bien sûr le personnage principal, le père de famille raté, loser invétéré, qui veut jouer les riches alors qu'il n'a pas le sou.



Rapidement installé dans un faux rythme, le film n'est pas une totale réussite. Il pèche même par un certain manque d'efficacité et par quelques lenteurs notoires. Mais on ne retiendra que les bons moments : des instants comiques assez réussis où Podalydès est poussé à bout et gueule sur tout ce qui bouge, insultant franchement ses proches : "Mais qu'elle est con... Mais qu'elle est con !", lance-t-il sans discontinuer à sa femme qui vient de tomber à l'eau. Ce pétage de plomb en règle sort des frontières du comique à la fin du film, où le rire se transforme presque en gêne devant ce père qui en vient aux mains avec ses enfants sur le bateau tombé en rade au large et en pleine nuit. L'Île d'Oléron était le véritable lieu de pèlerinage vacancier de la famille Podalydès, comme on le pressent tout au long du film, et ce portrait vitriolé mais affectueux de la figure du père tangue entre une tonalité nostalgique et une autre plus amère, rappelant d'autres portraits touchants de pères ratés, comme dans Les Convoyeurs attendent de Benoît Mariage avec Benoît Poelvoorde, ou dans l'excellent Mort d'un commis voyageur adapté de la pièce d'Arthur Miller par Volker Schlöndorff en 1985, avec un Dustin Hoffman survolté dans le rôle principal. Entre humour et rancœur, Liberté-Oléron suit sa route sans totalement convaincre mais sans déplaire, grâce à ses quelques moments drôles qui lui redonnent régulièrement de l'intérêt.


Liberté-Oléron de Bruno Podalydès avec Denis Podalydès, Guilaine Londez et Éric Elmosnino (2001)

26 juillet 2011

K2, l'ultime défi

Je vais commencer cette critique en vous avouant un truc peu commun : j'ai un gros faible pour les films de montagne. Je vous fais cette confession sans aucune honte mais j'avoue que je me sens à présent plus léger. Je suis un mordu des films d'alpinisme depuis que, tout gamin, j'ai découvert l'obscur long-métrage intitulé K2 sur Canal +. Faut dire qu'à l'époque, je voulais devenir alpiniste, un rêve sur lequel j'ai dû faire une croix quand, souffrant de vertige et d'abominables maux de crâne, je me suis rendu compte que j'étais incapable de gravir le Pic du Gradail, point culminant du canton d'Alaigne (560 mètres). Mais passons... Je me souviens de ma découverte du film K2 comme si c'était hier. Je devais avoir environ huit balais. C'était un mercredi matin et je profitais de ne pas avoir école pour m'envoyer le film de mon choix. Je m'étais préparé un énorme bol de chocapic en guise de petit-déjeuner, et pour m'accompagner pendant la vision du film. A cette époque, il faut dire que je bouffais des chocapic à chaque repas, d'abord parce que j'adorais ça, mais surtout parce qu'à ce moment-là, dans ma famille, on était un peu ric-rac, alors il n'y avait pas trop le choix... Ah si, je pouvais choisir de n'avoir que du lait, mais comme je disais à mon père pour lui sortir le nez de ses bouteilles à chaque repas : "Quitte à manger, autant ne pas faire que boire"... Enfin bref, revenons au film.


La fameuse montagne s'appelle aussi Mont Godwin-Austen, Chogori ou Dapsang, mais assez curieusement, le film ne se nomme que K2, l'Ultime défi. Peut-être parce que ça claquait plus.

Je débordais donc d'enthousiasme à l'idée de découvrir K2 et je suis littéralement resté scotché face à ce thriller de haute voltige qui retrace l'ascension du deuxième sommet le plus haut du monde, celui réputé comme étant le plus dangereux. Une rumeur transmise de sherpa en sherpa raconte même qu'au pied du K2, un nouveau sommet menaçant de dépasser l'Everest se serait formé à partir de l'accumulation des ossements d'alpinistes disparus ayant tous chuté dans ce qu'on appelait jadis "la fosse aux cons". Une rumeur que je trouve personnellement un peu tirée par les cheveux, mais qui n'a pas manqué de me glacer le sang quand elle est parvenue jusqu'à mes oreilles pour la première fois. Blague à part : j'accuse le peuple sherpa de véhiculer cette légende urbaine terrifiante pour ne plus avoir à se farcir des touristes américains qui se croient chez eux où qu'ils aillent, et pensent pouvoir se payer le premier venu en échange de quelques dollars. Mais ça n'est que mon avis et à cette rumeur d'un goût sinistre, je préfère de loin la blague que deux grimpeurs belges auraient parait-il inventée suite à la mort accidentelle de leur troisième partenaire. Une blague bien connue dans le milieu mais hélas très difficile à retranscrire convenablement à l'écrit. Je vais tout de même m'y risquer. En gros, cela consiste à demander à celui ou celle que l'on veut faire marrer : "Tu connais les derniers mots du premier type qui a tenté d'escalader le K2 ?", l'autre (de préférence quelqu'un qui vous est déjà entièrement acquis - simple conseil amical) étant invité à répondre négativement, on peut ensuite lui déballer la vanne : "En fait, ce type-là essayait d'escalader la face nord du K2 quand son collègue lui a demandé de lui passer la bouteille d'eau, rangée dans son sac à dos. L'autre a répondu : "Tiens attraAAAAAAp !!! ATTRAP', ATTRap', Attrap', attrape', attrap...". L'idée c'est donc de mimer la chute mortelle par un cri flippant ainsi que le terrible écho du malheureux protagoniste de l'histoire. Voilà, c'est une blague qui fonctionne à merveille à l'oral. Là bof, j'avoue ! Bon, trêve de plaisanterie et d'anecdotes en tout genre, revenons au film !


Le pari idiot qui scelle le destin des deux hommes : "le premier en haut a gagné".

Dans ce film, l'ascension du K2 est un objectif que s'oblige à réaliser un duo d'américains un poil orgueilleux, avide de sensations fortes et, surtout, épris d'une seule et même femme. Profitant de leurs vacances communes, ils ont entre eux conclu un drôle de marché : le premier en haut repartira avec le cœur de la donzelle, et tant pis pour l'autre ! Parmi ces deux grimpeurs chevronnés, on retrouve avec plaisir cet acteur trop rare qu'est devenu Michael Biehn, la seule star du film, figure mythique des années 80, et unique personnage à terminer sur ses deux jambes. Le fait que Michael Biehn soit en tête d'affiche ajouté à la maestria affichée par le metteur en scène quand il s'agit de torcher de grandes scènes d'action et faire monter la tension à son paroxysme m'ont amené à échafauder une théorie toute personnelle : l'étrange nom du réalisateur, "Franc Roddam", serait nul autre que le pseudonyme d'un James Cameron pas spécialement gaga de son film (il aurait bien tort d'ailleurs, c'est Avorton qu'il aurait dû signer sous un autre nom !). Et si K2 est bel et bien l’œuvre du dénommé Franc Roddam, alors cet homme-là a beau être un gros inconnu, il est pour toujours dans mon cœur.


Michael Biehn a insisté pour jouer toutes les scènes se déroulant à moins de 2000m d'altitude mais pas au-delà. Au bout du compte, sa doublure apparaît donc plus souvent à l'écran que la star, emmitouflée de la tête au pied pour passer incognito. Une anecdote unique dans l'histoire du cinéma.

K2 est donc pour moi un très fameux souvenir, et il le restera. A vrai dire, j'aimerais beaucoup le revoir, mais il est très difficile à trouver autrement qu'en VHS, et mon magnétoscope a rendu l'âme le 5 septembre 2004. En outre, je suis à peu près sûr qu'une nouvelle vision de ce film le ferait immédiatement descendre du piédestal sur lequel je l'ai installé depuis tout ce temps. Sans doute pour combler ce manque, je me risque assez régulièrement à essayer d'autres films du genre, en espérant un nouveau coup de cœur. C'est dans cette optique que je me suis récemment envoyé Face nord, dont je vous parlerai très prochainement dans le cadre de ces deux articles consacrés à la haute montagne, cette si agréable destination de vacances, réservée aux plus courageux.


K2, l'ultime défi de Franc Roddam avec Michael Biehn, Matt Craven et Annie Grindlay (1992)

25 juillet 2011

Les Dents de la mer

Troisième film de Steven Spielberg, sorti en 1975 et responsable non seulement d'une terrible baisse de fréquentation des plages jusque dans les années 90 mais aussi d'un grand nombre de phobies infantiles, Les Dents de la mer est un des films les plus connus de son auteur et parmi les plus célèbres de l'histoire du cinéma. Qui n'a pas vu ce film ? Même la jeune génération doit au moins en avoir entendu parler. Jaws reste aujourd'hui un efficace nid à frissons et c'est un des rares films qui aura su à ce point originer et entretenir une psychose bien réelle de son monstre star. L'argument est simple : un grand requin blanc, autrement appelé Carcharodon carcharias, espèce considérée comme faisant partie des plus grands poissons prédateurs vivants, rôde aux abords de la plage d'Amity Island.




Une nuit, alors qu'un groupe d'étudiants fait la fête en bord de mer avec l'attirail indispensable de cheveux longs, chansons folk et coïts ensablés, une jeune femme part se baigner nue au large et se fait dévorer par le monstre. Les autorités retrouvent les restes de son corps déchiqueté au petit matin, sans être sûrs de comprendre ce qui a pu causer de tels dégâts sur un être humain, quand bien même les lambeaux de chair qu'ils ont sous la main ne laissent que peu de place au doute. Préférant expliquer l'accident par l'irresponsabilité de la jeune hippie, qui serait allée nager trop près de l'hélice d'un bateau selon leurs analyses, les fédéraux ont tôt fait d'étouffer l'affaire. Mais Martin Brody (Roy Scheider), le shérif local fraîchement installé sur l'île avec son épouse et ses deux garçons, va tout faire pour fermer la plage et interdire la baignade, avec l'appui de Matt Hooper (Richard Dreyfuss), un scientifique en océanographie passionné qui ne laisse planer aucun doute sur la nature du tueur féroce de la jeune fille. Le maire d'Amity Ville (Murray Hamilton) l'entend autrement et compte bien éviter un mouvement de panique qui impliquerait la fuite des touristes et de lourdes pertes économiques pour l'île. En guise de compromis, la plage reste ouverte au public sous la surveillance des gardes-côtes. Quand le grand blanc s'en prend à de nouvelles victimes, un pêcheur puis un enfant, les autorités acceptent finalement d'engager le fier et taciturne Quint (Robert Shaw), chasseur de requin aguerri, ivrogne et borgne, qui réclame 10 000 dollars pour débarrasser l'île de la bête gigantesque. La deuxième partie du film embarque donc à bord du petit bateau de Quint, l'Orca, et accompagne le trio formé par le shérif aquaphobe, le scientifique chevronné et le chasseur intrépide, partis au large à la chasse au requin.




Après le succès de son premier film réalisé pour la télévision puis exporté au cinéma, Duel, où un camion fou s'en prenait à un automobiliste lambda, Spielberg se consacra pour le grand écran à un road movie à la sauce seventies, Sugarland Express, qui, dans la veine des Bonnie and Clyde, Badlands et compagnie, racontait la tragique cavale d'un couple de jeunes paumés à travers la vieille Amérique. Malgré ses grandes qualités le film ne trouva pas son public. Aussi Spielberg décida-t-il de retourner à ce qui avait lancé sa carrière, une sorte de pré-slasher détourné à la sauce catastrophiquo-horrifique, en adaptant le roman de Peter Benchley : Jaws. Le lien qui unit Duel aux Dents de la mer est entériné à la fin du film quand le requin sombre au fond de l'océan dans un bouquet massif de sang comme le lourd et puissant camion du premier film de Spielberg qui plongeait dans un canyon au ralenti, entouré d'un large nuage de poussière. La chute des deux créatures - iconiques et sans justifications, vouées à pousser l'homme dans ses derniers retranchements, l'humain condamné à affronter ses peurs et sa propre mort - est marquée d'un cri de dinosaure strident et métallique qui préfigure peut-être le célèbre Jurassik Parc. Cette fin en apothéose, couronnée par un Roy Scheider vainqueur hurlant de joie, marque cependant l'écart entre le premier film d'auteur du cinéaste, à la fin duquel Dennis Weaver commençait par sauter nerveusement sur lui-même après sa victoire contre le camion diabolique avant de s'asseoir au bord du canyon l'air traumatisé par son épreuve.




Roy Scheider quant à lui retrouve Richard Dreyfuss une fois le requin atomisé et les deux hommes rentrent à la nage dans un happy end qui ne leur laisse guère de séquelles morales, Spielberg et le cinéma américain entrant alors dans l'ère triomphale des grands blockbusters. Jaws est aujourd'hui considéré comme le premier du genre, il remporta trois Oscars et battit des records au box office. Le succès du film porta Spielberg aux nues (même si la reconnaissance absolue vint avec E.T.) et lui permit d'avoir la carrière que l'on sait (qui est aujourd'hui en chute libre mais qui nous offrit un grand nombre de pépites). Mais ne boudons pas notre plaisir, tout blockbuster qu'il fut et bien que père d'une déferlante de films plus ou moins misérables, Jaws reste un excellent film, et les ingrédients de sa gloire sont aussi simples que savoureux : un référent connu de tous (la plage, les vacances), une peur partagée, celle des requins, un suspense permanent et croissant, soulevé par cette bête tueuse énorme mais invisible, et des personnages haut en couleurs opposés les uns aux autres mais faisant face dans l'adversité. Spielberg se joue du spectateur avec brio grâce à une mise en scène redoutable, que peu de réalisateurs pourraient revendiquer aujourd'hui, comme lorsque le requin est représenté en vue subjective par la caméra naviguant dans les fonds marins au début du film, accompagné par cette musique inoubliable composée par John Williams, à base de cordes graves haussant le rythme crescendo. Le cinéaste en montre le moins possible, si bien que la terreur reste hors-champ, invisible y compris pour le spectateur qui doit se méfier de ce qu'on lui montre et qui l'apprendra à ses dépens quand la caméra reprend plus tard dans le film sa position subjective pour s'approcher des jambes des baigneurs avant qu'on ne découvre que l'aileron du requin émergeant à la surface est... en plastique, conduit par des enfants farceurs : la musique était absente, le requin aussi. On ne se fera pas avoir deux fois et quand la musique revient, la peur avec.




Lorsque la créature apparaît soudain dans toute sa démesure, vers la fin du film, l'événement n'est que plus terrifiant. Spielberg filme Roy Scheider (qui quelques scènes plus tôt à lâché son fameux "We're gonna need a bigger boat") assis au bord du bateau qui balance de la viande saignante à la mer pour attirer la bête en regardant Quint posté dans la cabine, quand l'énorme requin, appelé par la composition du plan mais néanmoins surprenant, surgit de l'eau dans le dos de l'acteur, gueule grande ouverte sur une rangée de crocs énormes, la bille de son œil noir roulant sur elle-même avant qu'il ne s’immerge aussitôt. Le mannequin du requin est relativement très mal fait par rapport aux effets spéciaux d'aujourd'hui, mais il n'en est pas moins criant de vérité et sa matérialité même lui donne du corps, une présence effrayante que ses traits presque grossiers rendent encore plus saillante. S'il avait pu être réalisé par effets numériques il aurait été de tous les plans et ne nous aurait jamais effrayé de la sorte. Ou comment regretter cette époque où les réalisateurs ne pouvaient pas "tout" montrer et s'en servaient pour mieux suggérer.




J'en veux pour preuve que la scène la plus inquiétante du film est une scène de dialogue, sans la moindre action ni la moindre goutte de sang, aucun cri, aucun requin à l'horizon. Car à l'époque le cinéma populaire à grand spectacle et à effets spéciaux pouvait encore se targuer de créer des personnages et de leur écrire des dialogues. Vers la fin du film, avant que la fière équipée de chasseurs ne prenne pleinement conscience de la puissance de la bête et de l'aspect rancunier de sa personnalité (qui la poussera bientôt à réduire le bateau en miettes et à engloutir l'un de ses passagers), les trois compères se reposent une nuit sur les fauteuils usés de la cabine de l'Orca, autour de quelques bouteilles d'alcool. Ils se montrent les uns les autres leurs diverses cicatrices, petit jeu que Quint remporte haut la main avant de se lancer dans un long monologue pour ensuite expliquer l'histoire de sa plus belle plaie. Le texte, écrit paraît-il par Howard Sackler et John Milius, est excellent et sublimé par le jeu génial de Robert Shaw (auquel les deux autres acteurs, non moins géniaux, répondent par leur mutisme et leurs regards parlants). Le vieux chasseur de requin raconte l'histoire vraie (quelque peu romancée pour les besoins du film) de l'USS Indianapolis et de son naufrage, le plus meurtrier dans toute l'histoire de la marine américaine. Le navire, parti livrer les composantes de la bombe atomique d'Hiroshima à une base américaine dans le pacifique, fut torpillé durant son voyage de retour par un sous-marin japonais et coula en 12 minutes. Sur les 1196 membres d'équipage, 300 sombrèrent avec le navire et 900 hommes durent survivre à l'hypothermie, la déshydratation et surtout aux attaques des requins. Quatre jours plus tard un bateau de patrouille découvrit les survivants : seuls 316 marins sur 900 s'en étaient sortis. Les autres furent en grande partie massacrés par un banc de requins rendu glouton par tant d'agitation et par les premières effusions de sang. Cette histoire est évidemment poignante en soi mais elle l'est doublement racontée par Robert Shaw, avec ses yeux pétillants, sa gueule burinée, son sourire narquois, sa voix rocailleuse et son accent qui roule les "r". Ce long monologue, dit dans un bateau menacé par la nuit et par un requin géant, devient la scène la plus angoissante d'un blockbuster d'action comme on n'en fait plus.


Les Dents de la mer de Steven Spielberg avec Roy Scheider, Richard Dreyfuss, Robert Shaw et Murray Hamilton (1975)