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18 avril 2021

First Man – le premier homme sur la Lune

Au moment de faire le bilan ciné des années 2010, cet inventaire indispensable que nous nous devons d'établir à présent que cette décennie est (enfin !) entièrement révolue, il y a un film dont nous n'avons dit mot et qui nous avait pourtant marqués au fer rouge. Trêve de suspense, ce film, c'est évidemment le First Man du sorcier Damien Chazelle, le fils prodigue du cinéma contemporain. Sorti à l'automne 2018, ce métrage est une épopée sensorielle, puissante et même lyrique : First Man ou quand le cinéma devient cosmique. Il y a tant et à la fois si peu à dire de cette œuvre que je vais me risquer à une titrologie analytique. "First Man : le premier homme" : cette double répétition dans le titre complet, suggéré par l'auteur lui-même (dont on rappelle au passage les racines françaises – cocorico !), en dit long sur le projet artistique visant à nous livrer un double portrait de cet homme, premier marcheur sur la Lune, dans l'espace et au foyer. Plutôt confiant et sûr de lui dès qu'il passe la porte de ses bureaux à la NASA et qu'il s'envoie en l'air avec ses petits copains en tenue de bibendum Michelin, Neil Armstrong s'avère être une larve amorphe, impuissante et inexpressive quand il rentre chez lui, où il doit affronter la colère de sa femme et la maladie de sa fille, débiles de naissance. Damien Chazelle nous place sur orbite, non sans oublier de nous faire tourner sur nous-mêmes : il révolutionne l'intime et l'Histoire, mêle l'utile à l'agréable, dans un film-miroir, comme son intitulé intégral, qui n'a pour reflet que ce que nous acceptons de révéler à nous-mêmes. First Man : le premier homme, c’est aussi l'exemple-type d'un titre éponyme concentré sur la dualité du personnage éponyme de ce film éponyme. Vertigineux.
 
 
 
 
Ce film éponyme est une expérience amniotique, fœtale même (en tout cas, c'est bien dans la position du fœtus que je me souviens m'être surpris, à la fin de la séance). Je n'ai pas touché terre de toute la projo, mais quelque chose de plus mou... de plus doux... le sol de la Lune ? Non, simplement le fauteuil de la rangée de devant, à laquelle un filet de bave me reliait ! Loin d’être un trip régressif, les stimulis qu’active Chazelle sont de toute nature. On tient là un film qui a besoin de décanter 2-3 jours, mais pas plus, surtout pas, il pourrait tourner... Sur le coup, on est un peu sonné. First Man ne ressemble à rien, et il est assez compliqué de situer Chazelle sur l'échiquier cinématographique actuel où il a pris tant d'importance. C'est un peu du Kubrick easy-listening, le melon en moins, ou du Bergman réactualisé, à la portée de la plèbe. Un homme dont on attend aussi des réponses... Alors qu'il était attendu au tournant comme le messie, le film ne prend pas parti sur un sujet encore polémique : pied droit, pied gauche ? On ne saura pas. On ne saura jamais. Satellite ? Planète ? Le film laisse aussi cette autre question en suspens, plus désireux d'ouvrir de nouvelles pistes que d'en baliser d'anciennes, dans un grand chamboule-tout des repères spatio-temporaux. Ivre de la superbe de son film étincelant, épaulé par un Ryan Gosling de nouveau synesthésique, Chazelle laisse place aux rêveries : on en a même oublié notre alarme le lendemain matin ! C'est peut-être le cinéma d'après-demain, et il est encore impossible d'en mesurer l'impact ; c'est une expérience physique hors du commun en termes d'immersion et de submersion. Tétanisant, bouleversant, renversant, malfaisant et d'une beauté sans égal, on en ressort avec une gerbe terrible, et un goût de reviens-y... Dans l'espace, personne ne nous a entendu pleurer. 


First Man – le premier homme sur la Lune de Damien Chazelle avec Ryan Gosling et Claire Foy (2018)

11 juillet 2019

Le Roi Lion

On l'a vu au cinéma. Et on n'en avait déjà rien à branler. Pourtant c'était "l'histoire de la vie", rien que ça... Et puis les graphismes autour de la tagline sur l'affiche, ma-gni-fique... Une gueule ce faisan ! Mais ça n'a pas pris, on n'a pas mordu à l'hameçon. Rien à battre. La seule chose qui nous a marqués, c'est la séance de ciné elle-même, faite d'événements plus ou moins heureux, pour l'un comme pour l'autre... A l'époque, quelques poignées de kilomètres nous séparaient, mais un destin commun, déjà, nous liait. L'un comme l'autre, nous avons passé un mauvais moment devant ce film, que nous sommes allés voir à une époque où les mots "libre" et "arbitre" n'avaient aucun sens pour nous (aussi nos carrières respectives de minimes dans nos clubs de foot locaux ont-elle tourné court). On décidait à notre place. Non seulement de la quantité de miel tartinée sur le bout de pain du matin, mais aussi du film à voir à 16h, et de la tenue à porter pour cette sortie : qui du survêt en velours violet de la tête au pied, qui du sweatshirt Waïkiki dix fois trop grand qui servait aussi de couette pour le coucher.


 La mythique scène d'intro, où Muphasa annonce fièrement la naissance de son petit héritier Simba, sur l'air du "Circle of life" interprété par Carmen Twillie associée à Labo M.

L'un de nous ne se souvient que de deux choses. D'abord que son père a dormi de façon très sonore, empêchant la moitié de la salle d'entendre les dialogues de la sublime VF (portés par les voix des immenses stars du grand écran hexagonal : Dimitri Rougeul, Emmanuel Curtil, Morganne Flahaut, Jean-Philippe Puymartin, Michel Prud'homme et Manu). Le paternel a écrasé dans son fauteuil, les poings fermés hissés devant le menton, en danseuse sur son siège, tanguant sur ses appuis tel un boxeur dans son coin de ring, ronflant tous ses morts de la première seconde à la dernière, recouvrant les décibels du dolby surround, coinçant la bulle, fumant Morphée du sommeil du juste, pour finalement ouvrir un œil lors du hurlement du générique final signé Ali Farka Touré, et clamer avec fierté : "C'était bien, fils !"


 La terrible séquence de la mort de Muphasa, qui rend l'âme piétiné par un troupeau de bisons après avoir été poussé sur leur passage par son propre frère, Scar, dit le fumier.

Autre souvenir de cette séance, le gros coup de pied au cul reçu dans les escaliers guidant vers la sortie de la salle, le genre de coup de pied au cul qui fait si mal qu'il coupe le souffle pendant un bon quart d'heure (un petit coup de pied au cul pour l'humanité, mais un gros coup de pied au cul pour l'homme - le genre qui t'expédie Ryan Gosling en orbite), administré par le spectateur assis derrière, qui s'est contenté de le justifier par ces mots : "J'ai jamais loupé un Disney, mais c'est le premier que je vois à travers un sweatshirt Waïkiki, CONNARD".


Scar, fier de son coup...

Parmi les rédac' chefs de ce blog, victimes de ce film, le deuxième a aussi un souvenir venu de par-devers lui, au moins tout aussi douloureux. C'était le jour de sortie du foyer d'hébergement "Le Petit bois", avec un personnel encadrant qui voyait cette sortie comme une petite parenthèse dans la journée pour souffler un brin et lâcher la bride. Sur le siège de derrière, un type, une ombre hululant, s'est servi du crâne d'enfant placé devant lui comme d'un tam-tam à la peau bien tendue et au son pur. Cet individu, le Verbal Kint de Pertuis, n'avait certes pas toute sa tête mais un sacré sens du rythme. 90 minutes de percus endiablées, à être pris pour un djembé. Tout cela est vrai. On pourrait croire qu'on embellit, qu'on sort encore des "mythos", mais c'est la pure et stricte vérité. Demandez autour de vous.


Pumba, Timon et leurs potes chantent Hakuna Matata dans le remake sorti cet été, un film "visuellement parfait".

Nous n'irons certainement pas voir le remake signé Jon Favreau (si Jon Favreau a signé quoi que ce soit dans ce gros merdier de pixels morts...). Dans 30 ans on se souviendra sans doute autant de Jon Favreau que de Roger Allers et Rob Minkoff (qui c'est ? Matez la ligne ci-dessous pour un indice).


Le Roi Lion de Roger Allers et Rob Minkoff avec beaucoup de doubleurs noirs, le film se passant en Afrique, filez-moi un mouchoir... (1994)

9 février 2019

The Predator

Le nouveau Predator fait partie de ces catastrophes industrielles qui laissent songeur quant au fonctionnement des studios hollywoodiens. Comment un tel scénario peut-il avoir le feu vert ? Comment peut-on tourner ça ? C'est la grande question. Devant un film si bancal et raté, on se dit qu'il a forcément dû y avoir de gros soucis dans le développement du projet, que le réalisateur n'a pas pu faire ce qu'il voulait, qu'on lui a mis des bâtons dans les roues, qu'il y a eu un couac quelque part. Ceci expliquerait cela. De rapides recherches sur internet m'informent que seule la fin a dû être reprise suite à des projections tests désastreuses. Ça me paraît bien maigre étant donné que le film part en vrille dès les premières minutes, et je n'ai pas le courage de fouiller davantage pour comprendre un tel fiasco...




Shane Black a sans doute été jugé plus légitime qu'un autre pour réaliser un nouvel épisode à la franchise sous prétexte qu'il a joué dans le premier film de John McTiernan. Un calcul malin des exécutifs pour rassurer la fanbase. On connaît la volonté affirmée du réalisateur et scénariste de renouer avec un certain cinéma d'action des années 80-90 dont il a lui-même participé à la renommée en signant les scénarios de L'Arme Fatale ou du Dernier samaritain. Des films qui mêlaient avec plus ou moins de bonheur l'action à l'humour et qui sont effectivement sans équivalent aujourd'hui malgré les tentatives répétées de s'en approcher (on pense par exemple au pénible The Hitman's Bodyguard). Avec The Nice Guys, sorti il y a trois ans, Shane Black a lui-même tenté de nous livrer un buddy movie comme au bon vieux temps, en s'appuyant sur un duo d'acteurs a priori prometteur, Ryan Gosling et Russell Crowe, appelés à collaborer pour une enquête dans le Los Angeles de la fin des seventies. Le résultat à l'écran était hélas assez décevant, flingué par une histoire des plus laborieuses dont on se foutait éperdument, coincé dans un fétichisme lourdingue et une nostalgie épuisante pour les années 70 et, surtout, obnubilé à l'idée d'être "cool" et "culte" à tout prix. Malgré cela, cet essai non transformé appelait tout de même à une certaine bienveillance grâce à deux ou trois scènes plutôt marrantes qui nous faisaient relever les yeux de temps à autre et entrevoir à peine le film que cela aurait pu être.




Impossible de faire preuve de la même mansuétude ce coup-ci. Shane Black, ce grand nostalgique devant l'éternel des films d'actions US de la belle époque ne parvient qu'à nous rendre encore plus nostalgique nous aussi. En nous proposant un si piteux spectacle, il réussit à anéantir pour de bon toute espèce de petite sympathie que l'on pouvait encore avoir pour lui. Ce nouveau Predator est une merde infâme, bien pire que ce que l'on pouvait craindre à l'annonce du projet, à la lecture du pitch ou à la vue de la bande-annonce. Ce déchet à 150 millions de dollars de budget n'a même pas le petit côté vaguement sympathique d'un truc certes raté mais qui, au fond, est empli de bonnes intentions.




On pouvait au moins espérer un divertissement débile, on a là quelque chose de si mal écrit et mal réalisé que cela en devient presque difficile à suivre. L'action est incompréhensible et illisible. John McTiernan pleurerait à chaudes larmes en regardant la sale tronche du dernier rejeton qu'a généré son film. Le predator en prend un sérieux coup dans l'aile, sa pauvre mythologie n'en sort guère enrichie, bien au contraire. On découvre que la race des predators convoite notre planète et s'intéresse de plus en plus aux humains, considérés comme une espèce en voie d'extinction (contrairement à Trump, le film prend en compte le réchauffement climatique, les predators aussi), faisant donc de nous des trophées de chasse convoités. Il existe des predators plus costauds, hauts de trois mètres, et l'un d'eux est envoyé sur terre accompagné d'une paire de chien-predators hideux pour pourchasser un predator plus rachitique qui fout le bazar et a laissé ses armes hi-tech à droite à gauche. Un convoi de soldats débiles se retrouve au milieu de ce vaste bordel et va essayer de survivre, rapidement rejoint par une scientifique spécialiste de l'évolution. Il serait inhumain de ma part de vous infliger un résumé plus précis des événements.




Shane Black est tellement aux abois qu'il en vient à inventer un personnage atteint du syndrome de la Tourette pour justifier le langage très fleuri qu'il affectionne tant. Faut-il être tombé bien bas pour faire appel à un tel subterfuge qui, en plus, ne donne rien d'amusant... Son blockbuster sans queue ni tête ne trouve même pas son salut dans son manque de sérieux et son humour assumés. Les quelques vannes minables à base de "Quelle est la différence entre ta mère et un poisson-chat ?" finissent vite par lasser. Malgré la présence au casting d'un gars comme Keegan-Michael Key, que l'on sait capable d'être drôle et d'un bel abattage, les dialogues entre ces soldats déglingués sont juste pathétiques. Comme dans tout reboot/remake/sequel actuel, nous avons aussi droit à des clins d’œil miteux aux autres films de la saga, comme lorsque la scientifique dit du predator en le découvrant sur le billard, "you're one ugly motherfucker". Brillant...




Le comble de l'horreur n'est guère atteint par le predator XXL et les boucheries en CGI qu'il provoque mais par un gamin autiste campé par l'affreux Jacob Tremblay, une tête à claques insupportable supposée incarner le futur de l'humanité. Comment réagirions-nous, en tant que parent, si notre gosse venait par malheur à ressembler à cette chose ? Comment peut-on éprouver le moindre amour pour une tronche de cake pareille ? On a juste envie de l'éclater... Je préfère m'arrêter là pour ne pas retomber dans mes travers. Trop tard.


The Predator de Shane Black avec Olivia Munn, Boyd Holbrook et Trevante Rhodes (2018)

2 décembre 2017

Song to Song

J'ai laissé passer une journée. J'ai vu ce film un beau soir, je suis allé me coucher sans rien dire, tel un zombie, oubliant de faire ma toilette et d'enfiler mon pyjama. J'ai dormi d'un sommeil de plomb, comme assommé, et j'ai passé la journée suivante amorphe et pratiquement muet, en état de choc post-traumatique. Je n'avais jamais rien vu d'aussi ridicule et laid. J'avais pourtant regardé A la Merveille, mais j'avais cru en une amélioration de l'état de santé de Terrence Malick suite aux critiques plus positives inexplicablement obtenues par son dernier film. En réalité, c'est une nouvelle abomination incroyable que nous a encore livrée le vieux cinéaste texan, devenu complètement sénile et gâteux, bégayant un style atroce depuis quelques films et enchaînant les projets à vitesse grand V, comme si sa maladie mentale l'avait rendu inarrêtable. Que la réputation et le statut de Malick devaient être grands pour que celui-ci jouisse encore d'une quelconque crédibilité auprès de quelques cinéphiles ! Certains voient encore en lui un génie, trop en avance sur son temps, et rédigent des textes dignes des fameuses voix off du réalisateur-philosophe, pour défendre passionnément son si triste cinéma. Un phénomène aussi fascinant que terrifiant quand on sait à quoi ressemblent les films en question. Car Song to Song est une horreur sans nom.





J'ai donc laissé passer une journée pour prendre du recul et établir en toute intégrité le constat amiable. Pour mesurer mes propos et rester courtois. Je dois donc le reconnaître : il y a, peut-on dire, une amélioration par rapport aux derniers longs métrages du texan. Song to Song est plus ou moins constitué d'un début et d'une fin, ce qui est appréciable car cela donne des repères aux spectateurs constamment bousculés dans la mélasse ignoble que constitue ce film abject. Autre point positif : les 130 minutes de cette infamie sont ponctuées par des sommets d'humour involontaire, des moments aussi fugaces qu’irrésistibles, à condition de prêter encore attention à ce qui se déroule à l'écran, notre vigilance étant systématiquement mise à rude épreuve. On a effectivement le naturel réflexe d'autodéfense consistant à chercher de l'air pur face à cette si puante chienlit. Ces éclairs comiques sont dus à des acteurs qui n'ont pas toujours l'air de savoir où va se trouver la caméra et qui tirent des tronches pas possibles, avec des regards perdus, surpris ou apeurés lancés à l'objectif, comme s'ils venaient d'éviter, de justesse, de se prendre l'appareil sur le coin du front ! Terrence Malick filme tout le temps de la même façon, constamment en mouvement, flottant dans les airs, tournoyant autour de ses acteurs, dans des angles impossibles, déformant l'image et donc les visages des vedettes. C'est ainsi la première fois que Natalie Portman apparaît presque laide, réduite à un rôle méprisable, dans des tenues de cagoles lamentables.





Ce style Malick, subi depuis The Tree of Life et désormais systématique, est d'une extrême laideur. La fluidité fabriquée des mouvements de caméra incessants s'oppose à l'absence de linéarité du récit, à l'imbrication de souvenirs et de points du vue des différents personnages, soulignés par des phrases grotesques issues d'un esprit forcément dérangé. Comme pour nous plonger dans le flux incessant de la Vie... C'est magnifique. Terrence Malick nous montre toujours la même chose : des (beaux) acteurs se tournant autour au soleil couchant ou dans les herbes hautes, se sautant dessus dans d'immenses villas ou des appartements aux baies vitrées vertigineuses, se courant après et se reniflant presque autour de piscines interminables, etc, si bien que l'on a l'impression que Malick filme des chiens en chaleur ! Devant un si piteux spectacle, je trouvais une échappatoire inespérée en imaginant exactement le même film, mais avec des chiens à la place des comédiens, et je me disais "Ah ouais, ça serait sympa... enfin, lassant à la longue, mais beaucoup plus sympa que ça !". Blague à part, il serait aussi très amusant de voir comment un tel film serait reçu s'il avait été signé par un réalisateur quelconque et que l'on y voyait gesticuler des acteurs aléatoires, pourquoi pas français, à la place de tout ce "beau monde". Je parie qu'il serait carrément lynché, et à raison !





Bien sûr, strictement personne ne ressort grandi d'une telle expérience. Rooney Mara est plus énervante que jamais et, après sa prestation déjà pitoyable dans l'épouvantable A Ghost Story (dont nous vous reparlerons plus en détails à sa sortie), nous commençons à accumuler pas mal de ressentiment à l'égard de cette actrice, qui doit être persuadée de tourner pour la crème de la crème alors qu'elle aligne les pires guignols du moment à son tableau de chasse. Ryan Gosling est tout simplement pitoyable, mais il a aussi l'air d'être celui qui fait le moins d'efforts inutiles, il est le plus naturel en somme, ne se gênant pas pour reprendre à la guitare des morceaux de son propre groupe et assurer son autopromotion. Michael Fassbender est quant à lui au-delà de tout et cette nouvelle performance hors norme nous amène à nous pencher de plus près sur la filmographie de cet acteur vraisemblablement aussi beau qu'idiot : Alien Covenant, Prometheus, Cartel, Assassin's Creed, Le Bonhomme de Neige... où s'arrêtera-t-il ? Rien à dire de plus sur le cas Portman, peu valorisée par l'effet fish eye des cadrages malheureux du sieur Malick et par un rôle de cagole pathétique. Terry Malick ayant tourné dans divers festivals de musique, quelques guests stars font aussi des apparitions : on croise ainsi les fantômes plus ou moins flippants d'Iggy Pop, de Lykke Li, de Patti Smith et d'Holly Hunter.





D'autres instants furtifs s'avèrent d'une grande drôlerie accidentelle, les acteurs semblant encouragés par leur metteur en scène à faire strictement n'importe quoi. Terrence Malick paraît alors se réjouir d'avoir su "capter" un moment rare, d'avoir réussi à saisir à la dérobée un pseudo éclat de vérité, en réalité d'un ridicule insondable. C'est ainsi que nous avons droit aux gamineries horripilantes de Rooney Mara, que l'on a envie d'étrangler, aux acrobaties improvisées surréalistes d'un Michael Fassbender en roues libres, aux baisers furtifs et navrants d'un Ryan Gosling qui profite de l'espace de liberté entretenue par l'ambiance générale de désinvolture et de dévergondage. Il faut vraiment le voir pour le croire. Le résultat à l'image est tout simplement ahurissant de nullité, de ridicule et de laideur. Quand on sait que le commandant en chef de ce foutoir infect a 74 ans, on se dit qu'on ne doit plus aucun respect au 3ème âge et qu'il y a des internements en psychiatrie qui se perdent (on lui propose la même chambre que Ridley Scott ou qu'un autre Terry, Gilliam).





Le pire c'est que c'est le genre de film qui dissuade d'en écrire une critique. On a l'impression de se répéter, de devoir aligner les synonymes de "ridicule" et "laid" (j'en profite pour vous faire croquer ce remarquable dictionnaire créé par l'Université de Caen), que ne ça sert et rime strictement à rien de commenter un tel désastre, surtout quand on sait combien les fans irréductibles du bonhomme sont véhéments, bornés et dans leur monde. Terrence Malick est pourtant bel et bien le plus gros gag de l'histoire du cinéma. Un gag patiemment et savamment construit au fil des ans. Le vieil homme va réussir à me faire abandonner toute espèce d'attachement à son premier et meilleur film, Badlands. J'ai un petit cadre avec l'affiche du film, un de ces cadres amoureusement confectionnés il y a quelques années avec Rémi. Mon acolyte me regardait pourtant d'un mauvais œil lorsque j'y glissais l'affiche du Malick qu'il n'a, lui, jamais pu encadrer, justement. J'ai à présent envie de décrocher cette affiche de chez moi. Je ne peux plus la regarder dignement. Terrence Malick, c'est comme un très vieil ami dont on aurait appris qu'il est un dangereux psychopathe ou qu'il a commis des actes indéfendables. On ne veut plus avoir aucun rapport avec lui. 


Song to Song de Terrence Malick avec Rooney Mara, Michael Fassbender, Ryan Gosling et Natalie Portman (2017)

25 janvier 2017

La La Land

L'année cinéma 2017 démarre sur les chapeaux de roues avec la sortie, dès le 25 janvier du premier mois de l'année, de La La Land, le très attendu second long métrage du jeune et prometteur Damien Chazelle. Ce cinéaste américain de lointaine origine française (de par son père), déjà auteur du remarqué et remarquable White Splash (parfois connu sous le titre BlackFish), trustera encore une fois les tops de fin d'année avec ce nouveau titre qui ravira les amateurs de musique, de danse, de jazz, de salsa ou, tout simplement, de bon cinéma. On tient là une oeuvre à la fraîcheur vivace et sincère, à la bonne humeur communicative et tombant à point nommé en cette ère glaciale de post-vérité. Nous sommes prêts à y laisser nos chemises respectives : on n'a pas fini d'en entendre parler...  




Ryan Gosling interprète ici Jazz Man, un trompettiste de jazz-salsa condamné à jouer les mêmes ritournelles dans des clubs miteux de Los Angeles, la "ville rose", pour rejoindre les deux bouts et arrondir des fins de mois plus que difficiles ou, comme il le dit en français dans le texte, "mettre des pâtes dans son eau". Son régime alimentaire se résume à quelques vertébrés victimes de collisions et autres asticots faisandés. Un beau jour, le jeune éphèbe à qui tout ne réussit pas croise la route de Mia Clarke (Emma Stone), une femme débonnaire aux dents qui rayent le parquet, prête à vendre son âme au Diable pour devenir actrice à Hollywood et enchaînant, en vain, les auditions. Le film de Damien Chazelle nous raconte, en musique s'il vous plaît, l'idylle terrible de ces deux roux rêveurs condamnés à cirer le parquet, auquel le destin réserve bien des surprises. Dès les premières minutes de ce "musical" revisité, le spectateur est invité à suivre ces deux personnages attachants à la trace, quitte à en avoir la tête qui tourne. Car il faut les suivre, les tourtereaux en rut, dans ce tour de manège qui ne prendra fin qu'aux mots "The End". 




Si, politiquement, l'année s'annonce particulièrement morose et tendue, elle est, cinématographiquement, lancée sous les meilleurs auspices grâce aux talents conjugués de Ryan Gosling, Emma Stone et de leur chef d'orchestre Damien Chazelle. Alors que l'on croyait dans le prophétique Jeff Nichols pour incarner le renouveau du cinéma américain, il semblerait que le messie s'appelle, non sans ironie, Damien. Avec son premier long métrage, le réalisateur avait su éveiller les consciences et défendre les cétacés en jouant carte sur table et en pointant beaucoup de doigts. Pour ce nouveau film, le new yorkais abandonne sa véhémence et sa chasuble de la CGT, il nous propose un grand bol d'air frais, une véritable soupe à la grimace, cuisinée aux petits oignons.




S'il souhaitait reproduire ce film à l'identique, 9 fois sur 10 il se louperait. La La Land (dont le titre se prononce "Lay Lay Land", pays d'Oncle Sam oblige) multiplie les grands moments de cinéma et nous laisse un peu KO, chancelants dans nos fauteuils de velours, dont l'humidité atteste que nous avons passé 100 minutes de folie douce. S'il osait déjà beaucoup dans White Splash, Chazelle abandonne ici le cheval à son harnais et parie davantage que la somme de toutes les mises engagées. On s'étonnera néanmoins de ces nombreux passages où des sous-titres chinois sont cachés par des sous-titres français, affichés par-dessus, avant de saisir le message de Chazelle. C'est encore un choix de mise en scène courageux et novateur, un pied-de-nez adressé au lecteur et un message sans concession sur notre village-monde à la communication si difficile et invasive... 




Le fils de Mary-Ann et de Christian Keyboard filme avec une bravoure et un sens du rythme peu communs, emporté par des acteurs en ébullition dont l'attirance physique réciproque ne fait plus aucun doute. Emma Stone, déjà brillante dans Harry Potter (dont La La Land peut être perçu comme une suite enchantée), sort enfin de l'ombre de ses aïeuls. La fille de Sharon et Oliver Stone n'a jamais paru aussi à l'aise devant une caméra. Elle s'impose comme la digne successeuse de Marylin Monroe, près d'un siècle après la disparition tragique de celle-ci (il était temps !). Un Oscar lui est désormais promis, et nous nous joindrons aux applaudissements nourris qui accompagneront son triomphe écrit d'avance. L'actrice sonne le glas des espoirs révolutionnaires, jugulés par ailleurs dans les autres grandes nations européennes. Elle laisse le pendu choisir sa corde et sa performance est à se damner.




Et que dire de Ryan Gosling ? Durant tout le film, on se demande qui fait quoi, et si ça n'est pas Ryan qui dirige Damien ou l'inverse ! L'acteur avait confié à une télé anglaise en septembre 2008 qu'il avait pris une taille de plus, une information capitale qui ne laisse pas de doute sur son pragmatisme d'homme de terrain. Dans ce rôle, Ryan Gosling est comme un swap dans l'eau. Petit à petit, le plus grand acteur de sa génération décroche la bourgeoise à son thé... sans épargner le manant ni le banquier. On peut hélas constater par intermittences que la peau trop parfaite, diaphane, immaculée, du sex-symbol surdoué a parfois posé de gros problèmes aux différents directeurs photos engagés sur le projet, incapables de le saisir à l'image. La star n'est pas toujours perceptible à l'écran, on ne la voit pas comme il faut. Scarlett Johansson posait le même problème avant son premier enfant. On devine aisément que Ryan Gosling a signé le contrat sans avoir lu toutes les mentions en-bas de page, au petit bonheur la chance, mais avec sa générosité légendaire, et son courage en bandoulière. Dans l'ombre du couple vedette, nous retrouvons l'inévitable J. K. Simmons (cocorico !), de nouveau appelé pour jouer un personnage dénué de cheveux. L'acteur, qui a également accepté un rôle muet, ne prend jamais la parole malgré toutes les fois où on l'y invite. Le résultat à l'image est étonnant. 




Festival sonore et pyrotechnique, vibrant hommage à l'âge d'or du cinéma hollywoodien, La La Land est un poème macabre, une oeuvre païenne qui, si elle ne descend pas la pente à vive allure, sait la remonter sans difficulté car son moteur est solide. Un film généreux et altruiste qui, contrairement à l'hôpital, ne se fout pas de la charité. Une date. Un rendez-vous.


La La Land de Damien Chazelle avec Ryan Gosling, Emma Stone et J. K. Simmons (2017)

21 janvier 2017

Crazy Stupid Love

Dans quelques jours, sortira sur nos écrans le phénomène La La Land. Au cœur de ce phénomène, un couple vedette qui attire tous les regards et a su redonner à Hollywood tout son charme glamour, j'ai nommé Emma Stone et Ryan Gosling. Couple à la scène comme à l'écran, les deux acteurs s'étaient déjà croisés plus d'une fois sur la toile. Leur première rencontre remonte à Crazy Stupid Love, une comédie romantique réalisée par un autre couple à la campagne comme à la ville, Glenn Ficarra et John Requa. Ces deux-là s'étaient fait remarquer en 2009 avec I Love You Philipp Morris, autre comédie dont nous gardons tous un très mauvais souvenir, qui narrait la romance impossible entre deux hommes : un détenu et un policier, incarnés par des stars sur le déclin (Jim Carrey et Ewan McGregor). Crazy Stupid Love a confirmé la spécialisation dans la comédie bas de gamme du duo de cinéaste d'origine porto-ricaine depuis condamné au silence et dont l'aventure a inspiré le musical West Side Story. #coupledepacotille


Premiers regards croisés entre les deux tourtereaux...

Petit rappel des faits. Lors d'un dîner en tête-à-tête avec sa femme, Steve Carell apprend que celle-ci veut divorcer et qu'elle le trompe. Au bord du gouffre, il noie son chagrin dans l'alcool à 90°, réservé théoriquement au lavage du linge très sale. J'ai par ailleurs fait l'acquisition récente d'une machine à laver 9 litres, ce qui est beaucoup trop pour un homme célibataire bien qu'en couple comme moi, n'hésitez donc pas à envoyer votre linge sale à ilaose-at-gmail-dot-com. Revenons à Carell : bien décidé à ne pas sombrer dans la dépression, il espère rencontrer l'âme-sœur. Pour retrouver confiance en lui et devenir un expert en séduction, il fait appel aux services de Ryan Gosling, qui devient son coach personnel. Tout d'abord proposé à Will Smith, celui-ci aurait décliné la proposition par peur que ce rôle lui colle à la peau, obligeant les réalisateurs siamois à se tourner vers un choix plus risqué. La relation entre Steve Carell et Ryan Gosling, acteur comique confirmé d'un côté et sex-symbol au potentiel humoristique avéré de l'autre, n'offre malheureusement aucune étincelle à l'écran. Non, c'est seulement quand Emma Stone apparaît que le film gagne un brin d'intérêt. Séducteur à qui personne ne résiste, Ryan Gosling se trouve en effet bien incapable de conquérir le cœur de la jeune femme. S'engage alors un jeu de chat et de la souris qui ravira les amateurs de Titi et Grominet.


Tel le paon et ses plumes, le beau Ryan entame sa parade nuptiale. Peu importe : Emma est déjà sous son emprise...

L'histoire de Gosling et Stone prend progressivement le pas sur les tristes mésaventures de Steve Carrell, littéralement mis sur le bas-côté lors d'une scène de route indigne. On ne s'en plaindra pas. Après l'avoir cherché dans de nombreux films, il semblerait que Ryan ait trouvé en la red Emma Stone sa Blue Valentine... C'est le "love at first take". Les deux tourtereaux inscrivent alors leur nom directement dans le panthéon des #coupledelégende. Leur alchimie n'a pas d'égale. Leur charme, leur compatibilité évidente, nous laissent songeur.  En ces temps sombres, ils nous invitent même à reconsidérer les grandes théories panthropiques détaillées par James Blish. Le futur de l'homme passe peut-être par eux. Il faudrait envoyer leur sperme dans l'espace au quatre vents. Si des aliens tombent là dessus, ils voudront forcément nous rencontrer pour nous défoncer. Il faudrait semer la vie sur les exoplanètes étrangères avec leur sperme. S'ils font un gosse, par pitié, qu'ils nous en gardent un... Il faut sauvegarder leurs gênes. Congeler le sperme de Stone, conserver les ovules de Gosling. En attendant, nous nous contenterons de regarder leurs films... #MytheDeCinéma


Moment de complicité rare : Emma rit de Ryan qui vient de croquer dans une pomme en plastique.

On terminera cette critique par une petite astuce, par un petit secret beauté, que le beau Ryan (Ryan Gosling) nous offre dans les boni du DVD zone A. Si vous avez les cheveux gras et que vous ne voulez pas les laver, contentez-vous de suivre la technique suivante : avec un bon gros pinceau (taille 8), appliquez de la maïzena au niveau de vos racines. Attention, cependant, à ne pas abuser de la maïzena. Il en faut simplement tremper le bout du gros pinceau, que vous tapotez bien avant sur le rebord du lavabo. Après l'avoir appliquée avec soin, laissez reposer la mixture 10 minutes environ. Procédez ensuite à un bon petit brossage frénétique. Matez-vous alors dans la glace, et vous découvrirez des cheveux comme neufs ! Vous en doutez ? Demandez à EmmaStone... #MademoiZelle


Crazy Stupid Love de Glenn Ficarra et John Requa avec Ryan Gosling, Emma Stone et Steve Carell (2011)

24 août 2016

Bad Company

Premier film de Robert Benton, plus connu pour avoir réalisé le très oscarisé Kramer contre Kramer, Bad Company est un anti-western typique du cinéma américain des années 70. Barry Brown y incarne un fils de bonne famille qui se retrouve livré à lui-même sur les routes mal famées de l'Ouest après avoir évité de justesse l'enrôlement dans l'armée pour la guerre de Sécession. Très vite, il croise le chemin du chef d'une petite bande de voyous, joué par le très fringuant Jeff Bridges. Le film nous narrera alors en une série d'épisodes les différentes mésaventures de cette bande de jeunes partie vers l'Ouest à la recherche d'une vie meilleure.



On suit tout cela avec un certain plaisir notamment grâce aux deux personnages principaux, très attachants, l'un voulant rester droit dans ses bottes par rapport à ses croyances malgré les méfaits dans lesquels il est entraîné tandis que l'autre se fantasme fièrement en un hors-la-loi intrépide. On veut croire en leur amitié et son expression à l'écran, toujours pleine de pudeur et d'authenticité, nous offre les plus beaux moments du film. L'interprétation de Barry Brown, également fascinant dans Daisy Miller, y est pour quelque chose. Cet acteur malheureusement disparu quelques années après le tournage, membre méconnu du "club des 27", est la curiosité de Bad Company. Avec ses airs troublants de Ryan Gosling brun, il a une présence étonnante, dégageant une fragilité et une incrédulité qui conviennent totalement à son personnage.




Trait récurrent du Nouvel Hollywood, la naïveté et la soif de vivre des jeunes protagonistes est contagieuse pour le spectateur et systématiquement mise à mal par des retours à la réalité à la brutalité souvent saisissante. Certaines scènes sont aussi cruelles que mémorables, l'humour bravache se mêle à la violence crue, les beaux moments de douceur alternent les grands drames inattendus. Tout cela fait de Bad Company un film hautement recommandable, à ne surtout pas confondre avec celui dans lequel Anthony Hopkins affronte Chris Rock.


Bad Company de Robert Benton avec Barry Brown et Jeff Bridges (1972)

30 septembre 2015

Lost River

C'est avec beaucoup d'appréhension que nous nous lancions dans ce Lost River, premier long métrage très attendu de l'acteur et sex symbol Ryan Gosling. Les premiers échos cannois nous avaient fait redouter un pénible essai autocentré, s'aventurant sur les rives d'une expérimentation de façade pour en réalité se noyer sous une masse de références trop évidentes et terriblement prévisibles. Certains articles rédigés par des fans amoureux, entièrement acquis à la cause de l'acteur-réalisateur, avaient amplifié notre méfiance. Quelle ne fut pas notre surprise de découvrir le film d'un auteur certes sous influence mais à la personnalité intéressante et déjà bien affirmée, méritant amplement le détour.




Lost River est un film fragile qui dégage une forte odeur de cinéma. Dès les premières images, et même dès le générique (un peu longuet), une vraie envie de cinéma suinte littéralement de l'écran. Ryan Gosling utilise son enviable popularité auprès des jeunes filles et sa si grande notoriété pour mettre en garde contre les dérives d'un système qui fait fi des laissés pour compte et des marginaux. Le beau gosse se mue alors en cinéaste engagé, prenant courageusement pour décor la ville désaffectée de Détroit, dont il filme les dessous sans pudeur tout en nous faisant admirer sa technique. Parfois, Gosling semble ne plus maîtriser son art, comme si la recherche de son inconscient dévoilait des horizons inconnus, qu'il ne peut lui même expliquer : une caractéristique chère aux plus grands. On repense à cette réponse sans équivoque de Hitchcock à Truffaut tirée du fameux Hitchcock/Truffaut : "Cette scène ? Aucune idée de comment ça m'est venu, désolé..." Travelling bilatéraux en contre-champ et double contre plongée... Effets de manche inattendus et plans américains qui n'ont rien à envier à ceux, très européens, des cinéastes actuels (suivez notre regard...). Il y aurait aussi toute une thèse à écrire sur le rôle du hors champ et des jeux de reflets dans les débuts derrière la caméra du beau Ryan. On est plutôt sur le cul face à cet abécédaire revisité du cinématographe de poche.




Dans une ambiance lynchéenne à souhait, Ryan Gosling casse les règles pour mieux en dicter de nouvelles. Son récit, très éparpillé, parvient néanmoins à nous captiver. Certains passages, que l'on devine autobiographiques, réussissent à retranscrire une certaine vérité du mal être adulescent. Dans son rôle de mère courage, Christina Hendricks étonne et s'impose comme une image moderne d'un féminisme très actuel qui ne dit pas son nom. Le réalisateur parvient à être touchant sans pour autant céder aux violons insupportables, sans jamais sombrer dans le pathos. La "lost river" du titre n'était-elle pas ce filet de larme qui coulait sur nos joues pendant la projection ?




Aspect guère étonnant quand on connaît également la carrière musicale de l'acteur-réalisateur surdoué : la bande son de Lost River est extrêmement travaillée. Une musique planante tout droit sortie de la scène underground new-yorkaise, où l'électronique et l'acoustique se disputent la vedette, vient sublimer de vrais moments de cinéma. Sans difficulté, on ressent l'influence électronique de Trent Reznor et de l'école de Düsseldorf ; influences mêlées à la musique tzigane dans laquelle notre cinéaste a grandi et dont il a su s’empreigner sans perdre son identité (au contraire d'un Johnny Depp). Le film caresse les yeux en plus de nous chatouiller les oreilles. Les plus jeunes, à l'ouïe plus fine, ont dû apprécier.




En équilibre, Ryan Gosling accomplit un grand écart épatant : il endosse en toute humilité le rôle du maître du temple tout en adoptant une position avant-gardiste. Il s'impose comme la figure de proue d'une nouvelle génération à suivre de près et qui saura redonner un nouveau souffle au cinéma américain. Et il le fait avec cette modestie délicate qui le caractérise depuis toujours. Au contraire de l'ultra-référencé Quentin Tarantino, Ryan Gosling distille sa connaissance encyclopédique du 7ème art par petites touches et sans lourdeur, invoquant tour à tour Murnau, Scorsese, Godard, Reed, Méliès, Kurosawa... Malgré cela, le film dégage une maturité impressionnante.




Sachant que son image de sex symbol lui collerait à la peau, il signe un film autodestructeur et véritablement modeste, comme s'il ne voulait pas entrer dans la cour des grands qu'il tutoie pourtant sur quelques scènes, quitte à tirer une balle dans son propre pied. Lost River est à l'évidence le premier titre d'une filmographie qui nous réservera bien des surprises et dont on a hâte de connaître le prochain tournant. Du cinéma en voie d'extinction.


Lost River de Ryan Gosling avec Christina Hendricks, Saoirse Ronan et Eva Mendes (2015)

24 juin 2015

Il était temps

Richard Curtis est le grand spécialiste britannique des comédies romantiques qui font des ravages auprès de la gent féminine. On lui doit déjà Quatre mariages et Un enterrement, mais aussi Coup de foudre à Notting Hill et Love Actually, rien que ça. Richard Curtis, c'est donc quatre films et autant de succès, malgré un enterrement... Il a juré que ce nouveau film, il était temps, serait son tout dernier en tant que réalisateur. Avant sa retraite, sa route devait forcément croiser celle de Rachel McAdams, agréable actrice également spécialisée dans le domaine de la romcom, dont la filmographie est une liste longue comme le bras de titres à l'eau de rose tels The Notebook (Le Calepin), Hors du temps (What's Time ?) ou Je te promets (I Owe U). Le résultat de leur collision était donc très attendu au tournant et je suis là pour dresser le constat amiable !




Premier constat : la petite formule de Richard Curtis est toujours la même, il s'appuie sur une idée de départ plus ou moins accrocheuse, met en scène un couple inattendu, forcément "trop mignon", l'entoure d'une ribambelle de personnages secondaires pittoresques et saupoudre le tout d'une pincée d'humour british inoffensif. Ici, le jeune Tim apprend qu'il a le pouvoir de remonter dans le temps pour changer le cours de sa vie. Ce pouvoir lui vient de son père (Bill Nighy), qui le lui annonce le jour de son 21ème anniversaire, comme le veut la tradition, et lui avoue en avoir bien profité, dans un geste du poignet très équivoque. Pour immédiatement réduire le champ des possibles, Bill Nighy prévient son fils qu'il peut uniquement se déplacer dans des lieux et à des moments qu'il a déjà connus, et qu'il ne vaut mieux pas utiliser ce don pour toucher le pactole ou devenir célèbre. En revanche, aucune contre-indication de s'en servir pour pécho à tout-va...




Tim, grand romantique frustré et trahi pas un physique difficile, y voit donc un beau moyen pour enfin parvenir à ses fins avec cette blonde bien craspec (campée par l'australienne Margot Robbie) de passage, comme chaque année, dans le grand manoir familial pour les vacances d'été. Il doit tout de même s'y reprendre à plusieurs fois et cumuler quelques semaines de râteaux avant de trouver la bonne méthode et réaliser son rêve de gosse, ce qui nous vaut une introduction assez sympathique. Débarrassé de ce très lourd fardeau que constituait pour lui sa virginité, Tim se servira ensuite de son pouvoir magique pour conquérir celle dont il tombera éperdument amoureux deux mois plus tard, Mary (Rachel McAdams), une fan de Kate Moss croisée dans le noir d'un pub londonien qui organisait ce soir-là une nuit de speed dating aveugle...




Déjà, retenons le positif. C'est une bonne chose d'avoir choisi Domhnall Gleeson, fils de Brendan Gleeson et rouquin dégingandé au nez en trompette, dans le premier rôle. Il faut se le farcir, certes, mais ça nous change un peu de ces bellâtres ordinaires qui rendent quasi impossible toute volonté d'identification au public masculin. Rachel McAdams, plus habituée à avoir affaire à des stars aux muscles saillants et aux coupes impeccables comme Eric Bana, Ryan Gosling ou Channing Tatum, a d'ailleurs avoué avoir eu "un mal de chien" à reconnaître, chaque matin de tournage, son partenaire sur le plateau. Lors de certains dialogues, on peut même remarquer un léger décalage entre les regards des deux personnages, vous savez, ce petit couac que l'on constate trop souvent dans ces films de science-fiction où des acteurs, désorientés car évoluant déjà sur fond vert, doivent interagir avec des interlocuteurs créés de toutes pièces sur ordinateur et ne savent plus vers où se tourner (cas d'école : Star Wars : Episode 1 - Le Fantôme Menace, et toutes les scènes avec Yar-Yar Binks qui illustrent parfaitement ce problème récurrent dans le cinéma de divertissement moderne).




Malgré des acteurs assez charmants et une idée de scénario qui donne lieu à quelques passages plutôt plaisants au début du film, Il était temps tourne vite en rond, s'effondre progressivement et finit même par agacer. Plusieurs aspects de ce film farfelu m'ont gêné. On sent bien que Dick Curtis a été dépassé par son pitch. Il a voulu trop en faire et rien ne tient debout. Il aurait dû se contenter de nous montrer un vieux zonard s'y reprendre systématiquement à plusieurs fois avant de pécho. C'est assez ludique, ça pouvait bien remplir 1h30. Hélas, Curtis a tôt fait de se perdre dans des réflexions philosophiques de caniveau, à mille lieues de nos attentes devant un tel spectacle. Le pire étant cette longue digression totalement dispensable où, pour éviter à sa sœur un terrible accident de bagnole provoqué par l'infect beau-frère alcoolo, Tim décide de retourner dans le temps afin d'empêcher le mariage, oubliant au passage que sa petite fille Porky est née après les noces funèbres ! Cet aller-retour temporel a donc pour conséquence de sauver la vie de sa frangine, d'éradiquer tonton Scefo du cocon familial, mais aussi de transformer la fille de Tim en un petit mec ! Et Tim s'y fait... Il n'y voit aucun inconvénient. Alors certes, il tique un peu lors du premier changement de couche en découvrant le joystick miniature de son bambin. Mais en dehors de ça, rien à fiche. Que faut-il comprendre ? Mine de rien, Dick Curtis adresse un message odieux à tous les pédiatres et, plus grave encore, à tous les enfants de moins d'un an du monde entier, interchangeables.




Une autre scène m'a particulièrement contrarié : celle de la "première fois" entre Tim et Mary. Mécontent de sa performance sexuelle, vraisemblablement jugée un brin trop courte par sa compagne, Tim décide de retourner 47 secondes en arrière, pour se donner une nouvelle chance d'être un peu moins égoïste. Mais la deuxième fois n'est pas la bonne : un flatus vaginalis d'outre-tombe dont la durée anormalement longue dépasse à elle seule celle du premier coït met d'emblée tout le monde mal à l'aise. A refaire. La troisième tentative échoue de nouveau à cause d'un simple regard de Tim qualifié de "particulièrement flippant" par la jeune femme lors des préliminaires. Le quatrième essai est le bon. Des effets de montage hideux nous font comprendre que le rapport s'étend et s'étend encore, que plusieurs chapitres du Kama Sutra sont réécrits, réinventés, que les orgasmes, au pluriel, sont partagés, que les voisins sont conviés à la fête, simples spectateurs béats ou membres actifs des ébats, que les animaux de compagnie s'y mettent aussi, en rythme, dans un grand éloge inter-espèce à la Vie, tout ceci grâce à l'endurance et à la puissance perforatrice inouïe d'un homme fédérateur et plus déterminé que jamais. Que faut-il comprendre là encore ? Selon Dick Curtis, il faut donc pouvoir réaliser une perf' digne d'un acteur porno au zénith de sa carrière pour "assurer la première fois". C'est franchement pas jojo tout ça...




Il était temps est donc une grande déception pour l'amateur de romcom qui voulait assister à une conjugaison de savoir-faire entre un cinéaste et son actrice. Le vague intérêt du film réside étonnamment ailleurs : dans cette relation plutôt touchante entre le père et son con de fils, que Curtis ne fait qu'effleurer mais à laquelle ses acteurs réussissent à donner vie. C'est ce que l'on préférera retenir de ce film dont je ne me souviens plus.


Il était temps de Richard Curtis avec Domhnall Gleeson, Rachel McAdams, Bill Nighy, Margot Robbie et Tom Hollander (2013)