7 octobre 2013

Les Flingueuses

On lui devait déjà les meilleurs moments de Mes Meilleures amies et d'Arnaque à la carte, ainsi que les seules éclaircies des pénibles 40 ans : mode d'emploi et Very Bad Trip 3. L'actrice Melissa McCarthy revient dans un rôle enfin à sa démesure avec Les Flingueuses, partageant cette fois-ci l'affiche aux côtés de Sandra Bullock. Les Flingueuses est un buddy movie au féminin où les deux actrices incarnent un duo de flics que tout oppose, amenés à devoir collaborer pour résoudre une sombre affaire de trafic de drogue dont l'intérêt est, bien sûr, tout à fait secondaire. On mate ça pour se marrer et il faut dire qu'on n'est pas déçu ! Melissa McCarthy est incontestablement la grande force comique du film. Si vous aimez l'humour corrosif de cette imprévisible boule de nerfs à l'abattage exceptionnel, vous serez aux anges. Elle ne s'arrête jamais. Son langage est toujours aussi fleuri et son aisance à débiter vulgarités et autres injures très imagées fait encore des ravages. Son aplomb et son sérieux, systématiquement au beau fixe durant les scènes les plus absurdes, sont irrésistibles. C'est un véritable festival, qui nous confirme que l'on tient là une actrice comique très douée. On a évidemment très hâte de la revoir dans d'autres films... et peut-être d'autres registres comiques, car elle pourra ici très vite se mettre à dos ceux goûtant peu cet humour-là. J'en suis personnellement très client, j'avoue, alors je ne suis pas près de m'en lasser !




Heureuse surprise, le duo qu'elle forme avec Sandra Bullock fonctionne parfaitement. Sandra Bullock prend un plaisir communicatif à incarner une agente du FBI complètement coincée, ne cherchant qu'à grimper les échelons du Bureau au prix d'une vie privée totalement misérable dont sa comparse la plaint d'ailleurs exagérément lors d'une des meilleures scènes du film. Elle se tire donc avec les honneurs de cet exercice périlleux, où elle aurait pu être totalement éclipsée par son explosive collègue. Elle aussi parvient à provoquer quelques éclats de rire, bien qu'il ne s'agisse nullement d'un show où chacune jouerait son petit numéro à tour de rôle. Car les actrices se mettent réciproquement en valeur, se renvoient idéalement la balle, l'humour naît la plupart du temps de leurs interactions, de leurs agissements conjugués. Le décalage sexuel qui sépare leurs personnages est, par exemple, aussi simple que bien vu : la croqueuse d'homme n'est pas Sandra Bullock, au sex-appeal pourtant toujours intact, mais bien la ventripotente Melissa McCarthy, et cela offre quelques bons moments ! On pense aussi à cette chouette scène dans les toilettes d'une boîte de nuit, où Melissa McCarthy transforme le tailleur trop strict de son acolyte en une tenue plus sexy, beaucoup mieux appropriée à la situation.




Les Flingueuses dure deux plombes mais passe très vite et perd rarement son souffle, malgré un dernier quart d'heure peut-être moins inspiré, ce qui est souvent inévitable dans ce genre de films, l'intrigue sous-jacente devant bien trouver une résolution. Paul Feig, également réalisateur de Mes Meilleurs amies, reprend le schéma très classique du buddy movie, avec ces deux personnages incompatibles condamnés à devenir inséparables, mais il parvient à ne pas lasser : on joue le jeu sans problème, assistant avec plaisir à l'évolution des rapports entre les protagonistes. Autre bon point, le film n'est pas parasité par des scènes d'action trop longues et embarrassantes, à la différence, par exemple, de Very Bad Cops, où l'humour du génial Will Ferrell était trop étouffé sous les apparats du cinéma d'action à grand spectacle. Dans le même esprit, on ne retrouve nullement de sous-intrigue sentimentale trop encombrante, alors que le terrain était pourtant très propice. Enfin, Les Flingueuses n'est pas un fatiguant défilé de guest stars et ne nous noie pas sous un déluge de références bon marché pour flatter notre culture gé' à péremption rapide. Dans le contexte actuel de la comédie américaine, cela fait un bien fou. J'attends à présent la suite des aventures du duo McCarthy/Bullock. Étant donné les chiffres énormes réalisés au box office US, ça ne devrait pas louper !


Les Flingueuses de Paul Feig avec Melissa McCarthy, Sandra Bullock, Demian Bichir et Marlon Wayans (2013)

5 octobre 2013

Daïnah la métisse

Serge Daney disait de Jean Grémillon qu'il était le grand perdant d'un âge du cinéma français où tous les autres, les Carné et compagnie, avaient "insolemment gagné". J'ai vu ce film et voulu en parler il y a déjà quelques temps, mais il faut croire que Grémillon est condamné à passer après, à demeurer dans les limbes, y compris sur ce blog. La juste entreprise de réhabilitation et d'hommage lancée ce mois-ci par les Cahiers du Cinéma pousse à réagir. Réagissons donc en vous invitant à découvrir Daïnah la métisse, premier moyen-métrage (il ne dure que 45 minutes) parlant de Jean Grémillon, sorti en 1931. Le film raconte l'histoire d'une métisse mariée à un homme noir qui s'exprime comme elle dans un français de haute volée et travaille sur un paquebot comme amuseur, saltimbanque, prestidigitateur ou sorcier, afin de distraire les longues soirées de ces messieurs dames de la haute bourgeoisie française tout au long d'une interminable traversée.




Le temps de la croisière en direction de Nouméa, Daïnah use de ses charmes incontestables pour séduire tous les hommes et s'en distraire à son tour. Jusqu'au jour où elle mord un machinot frustré par ses avances non assouvies. Conduite à traverser l'inquiétante salle des machines du vaisseau, Daïnah recroise et attise les foudres de celui qui prévoit déjà de se venger. Une nuit, la jeune femme disparaît, et son mari va mener l'enquête.




Le film vaut surtout pour une scène (comme Remorques du même Grémillon, avec Jean Gabin, Michelle Morgan et Madeleine Renaud, sur lequel nous reviendrons peut-être bientôt), la scène absolument magnifique du bal masqué. Le mari de Daïnah fait des tours de magie noire qui permettent à Grémillion quelques expérimentations formelles assez hypnotiques, dignes du cinéma d'avant-garde muet (et pouvant évoquer certaines images de Vertov dans L'Homme à la caméra). Mais surtout il y a cette séquence, dans la continuité de la soirée, et tandis que le spectacle a laissé place au bal, où Daïnah elle-même, sous un masque sublime, en forme de grillage, qui la transforme en une étrange et envoûtante figure de féline, tournoie et danse presque jusqu'à la folie, au point de se débarrasser de tout partenaire et d'envoyer valser les autres convives dans le décor. Dans cette scène fascinante, la jeune femme, presque en transe et tourbillonnant au rythme de la musique, se laisse emporter par son mouvement et atteint une sorte d'orgasme solitaire au milieu de la piste, sous le regard subjugué des mauvais bourgeois aux visages unanimement recouverts de déguisements parfaitement monstrueux (on s'étonnerait guère que Franju ou Lynch s'en soient inspirés), tels des porcs rieurs et jouisseurs rassemblés dans un tableau digne des compositions cubistes de Pablo Picasso. C'est Daïnah qui se donne à voir, c'est sur elle que tous les yeux sont fixés, et pourtant c'est la seule qui ne joue pas, dont le masque ne dissimule rien, elle vit sans s'importuner de rien, chose qui, dans ce bas monde, peut coûter cher, mais qui, à l'écran, emporte, remue, bouleverse.


Daïnah la métisse de Jean Grémillon avec Laurence Clavius, Habib Benglia et Charles Vanel (1931)

3 octobre 2013

La Forêt interdite

L'année 1959, dans les salles de cinéma françaises, c'est, en vrac, La Mort aux trousses et Vertigo d'Hitchcock, Les Contes de la lune vague après la pluie et L'Impératrice Yang Kwei-Fei de Mizoguchi, Mirage de la vie et Le temps d'aimer et le temps de mourir de Sirk, Rio Bravo de Hawks, Certains l'aiment chaud de Wilder, Le Déjeuner sur l'herbe de Renoir, Pickpocket de Bresson, Bonjour de Ozu, ou encore la naissance de la Nouvelle Vague avec Hiroshima mon amour et Les 400 coups. Une quinzaine de chefs-d’œuvre absolus, pour résumer. Et c'est au milieu de ce flot ininterrompu de prodiges cinématographiques que sort La Forêt interdite (Wind across the Everglades), dont la distribution est sabotée à la source et qui rencontre un échec immédiat. Ne vous y trompez pas : il s'agit bien d'un film de Nicholas Ray, relégué dans un coin de l'affiche comme un simple technicien engagé à la mise en scène, au profit de Budd Schulberg, collé en gros sous la mention "Un film de" et à côté du titre, qui fut en réalité l'auteur du scénario, le co-producteur du film (avec son frère Stuart), et le réalisateur improvisé des dernières séquences.




Le tournage chaotique de La Forêt interdite - retardé suite à une indisponibilité de Burl Ives, puis beaucoup trop long pour le budget prévisionnel, sans compter les sautes d'humeur de Nick Ray, fraîchement sorti du vif succès de La Fureur de vivre et légèrement porté sur la bouteille pour parer à l'ennui d'un lieu de tournage sans distractions - poussa Budd Schulberg à remiser son réalisateur en titre dans sa caravane et à tourner lui-même les derniers plans du film. A en croire les propos de Bertrand Tavernier et de Bernard Eisenschitz dans les bonus de l'excellente édition dvd parue chez Wild Side, ce n'est que bien plus tard, à la fin de sa vie, que le producteur reconnut le film comme étant bel et bien de Nicholas Ray. On s'en rend tout de même compte assez vite, malgré un montage plus ou moins expéditif également dirigé par Schulberg et qui nous vaut une ou deux ellipses étonnantes, à la remarquable maîtrise de l'ensemble, ainsi qu'à certaines scènes typiques de l'auteur des Amants de la nuit (et de Traquenard), comme cette belle séquence dans laquelle Christopher Plummer et Chana Eden échangent quelques baisers sous les planches d'une estrade où s'apprête à jouer la fanfare locale.




Ce film écologique avant l'heure raconte la confrontation, à la fin du XIXème siècle, en Floride, et plus précisément à Miami, ainsi que dans les Everglades voisins, entre deux hommes que tout oppose. Walt Murdock (Christopher Plummer), professeur de sciences naturelles, est révolté par le massacre des oiseaux de marécages pour le seul commerce de leurs plumes, sacrifiées à la mode d'alors. Il est limogé dès son arrivée à Miami pour avoir arraché les plumes du chapeau d'une dame du monde et se voit aussitôt converti garde forestier. Face à lui, Cottonmouth (Burl Ives), natif du coin et braconnier sans vergogne qui doit son surnom à une barbe rousse monumentale (laquelle vire au rouge sang dans les toutes dernières scènes du film), tient à sa botte une troupe de brigands vivant en communauté au coeur même des marécages. Le duel entre les deux hommes cristallise une bonne part de l'intérêt du scénario, et passe d'ailleurs au premier plan, avant la dimension politique du film, bien présente mais jamais surlignée, laissée en toile de fond. L'excellent Christopher Plummer (qui très jeune ressemblait un peu à Michael Fassbender), ici dans son premier rôle (comme Peter Falk d'ailleurs, qui apparaît dans la bande de Cottonmouth, et c'est amusant quand on sait que Ben Gazzara, l'autre comparse de John Cassavetes, devait originellement tenir le rôle de Murdock, avant qu'il ne change d'avis au dernier moment), donne idéalement corps à son personnage d'idéaliste révolté et incorruptible. Face à lui, le superbe Burl Ives de La Chatte sur un toit brûlant lui tient la dragée haute en chef de clan haut en couleurs, autoritaire et menaçant.




En octobre 79, Serge Daney comparait La Forêt interdite à Apocalypse Now dans sa géniale critique fleuve du film de Coppola. Ou plutôt comparait-t-il Cottonmouth à Kurtz (Marlon Brando), chefs de petites bandes retirées du monde dans un contrefort sauvage où tout ne tient que sur les piliers de la violence, de la virilité, du culte de soi et, en définitive, d'une masculinité aux confins de l'homosexualité. On peut aussi penser, dans un tout autre genre, à La Chevauchée des bannis, sublime western d'André de Toth également sorti en 1959 (un de plus !), où le même Burl Ives, cette fois-ci confronté au grand Robert Ryan, conduit une troupe de bandits dégénérés, des borgnes et autres éclopés avides de violence et n'obéissant qu'à leur maître - un même mâle dominant et physiquement imposant - avec déférence. Dans les trois films il s'agit d'un duel, ou d'un duo, qui se joue entre un héros intègre et un chef de meute excessif à tous points de vue, résolu à évoluer et à demeurer dans la marge, considérant le monde comme un danger à dompter. Les rapports entre les deux adversaires sont, chez Ray, De Toth et Coppola, ambigus, conjuguant combat de coqs et vues contradictoires avec une amitié virile et une forme troublante de séduction.




Cela donne, dans La Forêt interdite, la plus belle scène du film, où Cottonmouth défie Murdock à un jeu d'alcool toute la nuit durant : les deux hommes finissent complètement ivres au milieu des gueules cassées de la bande du braconnier, échangent quelques plaisanteries et une série de regards rivalisant de bleu clair perçant, débattent enfin de leurs idées respectives dans un mélange de respect et de mépris, naviguant entre une camaraderie rigolarde et un duel à mort absolument fascinant. La séquence se termine dehors, sous la tempête, dans un drôle de manège où les deux hommes se tournent autour, chopes d'alcool sur le coude et vissées à la gueule, dans une ronde qui tient autant de la danse macabre que de la parade amoureuse. C'est le point d'orgue d'un film que Serge Daney nomma à George Cukor lors d'une entrevue de 64 comme faisant partie selon lui des plus beaux films américains. Le critique se vit retourner un rire moqueur de la part d'un cinéaste peu surpris qu'un Français aille lui dénicher ce film que Jack Warner lui-même daigna à peine sortir, un authentique film maudit, ou "film malade", selon la fameuse expression de Truffaut. On aimerait simplement que tous les films hollywoodiens d'aujourd'hui soient aussi malades que celui-ci...


La Forêt interdite de Nicholas Ray avec Christopher Plummer, Burl Ives, Chana Eden et Peter Falk (1959)

1 octobre 2013

The Informant !

Un soir, je suis allé voir The Informant ! de Steven Soderbergh, avec Matt Damon. Je ne vous en ferai pas une critique succincte, je préfère vous retranscrire le mail envoyé à la personne qui m'avait recommandé ce film, à savoir mon ainé Alexandre (Ralex pour les intimes) :

Mon beau R'alex,
Je pense qu'avec The Informant j'ai vécu une véritable expérience d'indifférence cinématographique, tant je ne me suis jamais senti un tant soit peu concerné par l'histoire, les enjeux du film et le destin du personnage. J'ai attendu que le temps passe sans apprécier la moindre minute de ce film, ce qui est un exploit. J'ai cherché l'humour des situations, j'ai essayé de comprendre pourquoi le gros(tesque) Matt Damon était soi-disant au sommet de son art (au sommet de son poids oui !). Pourtant je savais que Steven Soderbergh = traquenard, je le savais ! J'y suis allé pourtant, malgré le fait que je sais que tes goûts cinématographiques sont souvent atypiques (She's the One, et toute la filmographie d'Edward Burns en tant que director, parce que quand même il joue dans Il faut sauver le soldat Ryan, ne l'oublions pas, je ne l'oublie pas et personne ne l'oublie ici, c'est un peu son seul fait d'armes si on peut s'exprimer ainsi). Donc voilà, il est d'ailleurs évident que ta mauvaise recommandation m'a empêché de "conclure", ou tout du moins de "passer à l'étape supérieure" avec la personne qui m'accompagnait. J'espère que tu es conscient que tu es en partie responsable du prolongement de mon célibat, voire de sa perpétuation, et par là même de mon marasme. Une responsabilité partagée avec M. Soderbergh.
Ton jeune frère dorénavant dépourvu d'avenir sentimental. :(




Triste film.

P.S. : Malgré ce faux-pas presque rédhibitoire, j'ai conclu !


The Informant ! de Steven Soderbergh avec Matt Damon (2009)

29 septembre 2013

Diana

C'est le grand come-back d'Oliver Hirschbiegel. Il est de retour avec un biopic de Lady Diana, son Altesse royale la princesse de Galles et comtesse de Chester, duchesse de Cornouailles, duchesse de Rothesay, comtesse de Carrick, baronne de Renfrew, Dame des Îles, princesse d'Écosse. Contrairement à bien des journaleux peu scrupuleux, nous nous sommes fixés comme règle de toujours citer son nom complet, tel qu'il apparaissait sur sa carte d'identité longue comme un parchemin. C'est surtout l'occasion pour nous de pointer une étrange tendance actuelle d'Hollywood, celle qui consiste à faire jouer les beautés par des tromblons et les tromblons par des beautés. C'est par exemple Michelle Williams qui incarne Marilyn Monroe et Scarlett Johansson qui prête ses gros traits à la délicate Janet Leigh. Et c'est donc l’incandescente Naomi Watts, avec un truc de dingue collé sur le haut de la tronche, qui donne son joli minois à Lady Di.




On peut le dire, maintenant que le deuil est fait, que la part de sacré commence à s'estomper : Lady Diana n'était pas non plus le phénomène de beauté que Paris Match Voici Gala nous ont vendu pendant des années... On s'en rend d'autant mieux compte aujourd'hui grâce à Google Images d'une part, grâce à Kate Middleton d'autre part, qui dans le genre Altesse royale la princesse William, duchesse de Cambridge, comtesse de Strathearn et baronne de Cunnilingus, se place là. Disons-le : Lady Di était une pure guenon, et là si on était en train de pisser sous le pont de l'Alma ce serait peut-être plus apprécié. Si elle avait ressemblé à Naomi Watts, j'aurais été paparrazzo et j'aurais eu la dernière photo !


Diana d'Oliver Hirschbiegel avec Naomi Watts (2013)

25 septembre 2013

L'Inconnu du lac

Pour peu que l'on se soit laissé dire quelque bien de ce film avant de le voir, un bien tout justifié du reste, on peut se trouver vaguement déçu au moment de la découverte, et juste après, sauf que très vite les grandes qualités du film nous rattrapent. Cette déception initiale vient en partie de la non-virtuosité du film, qui n'aligne pas les effets de manche et n'a rien d'ostensiblement prodigieux dans la forme. Mais quelle élégance, quelle justesse et surtout quelle maîtrise il y a dans cet envoûtant objet filmique. Guiraudie ne fait pas l’œuvre ouvertement plastique qu'on pouvait attendre, et s'il réalise bien un plan particulièrement saillant et envoûtant, où l'image prend une texture nouvelle, quand le cinéaste intègre les images des ondulations huileuses et hypnotiques des vagues du lac filmées sous un soleil tardif au montage de la première étreinte de Franck (Pierre Deladonchamps) et Michel (Christophe Paou), c'est bien sous la surface plus lisse des autres images du film qu'il faut aller chercher sa force. Le film paraît d'abord simple, à plat, minimal, alors que tout se joue et se déploie en profondeur, dans l'invisible. On croit d'abord avoir affaire au portrait naturaliste particulièrement cru d'une certaine marge de la population, quand Franck se rend quotidiennement au bord d'un petit lac, sur une plage tacitement réservée aux homosexuels naturistes, qui viennent là, s'installent sur les galets, se toisent, se draguent, puis se partagent les lieux à qui restera sur la plage, choisira la baignade, en face, ou de multiples étreintes sexuelles spontanées, dans le bois, derrière. Et puis le ton plutôt insouciant du film, léger même, grâce à de très appréciables touches d'humour, se mêle d'un soudain goût de drame et prend les atours du polar, lorsque Franck est témoin d'un meurtre. Mais ce qui se trame là-dessous, de façon plus dissimulée, tient peut-être davantage du film fantastique, voire du film d'horreur.




Si la part émergée - le scénario (cette symbiose parfaite entre le film d'amour, la comédie de plage, le drame existentiel et le polar), les personnages (tous finement dessinés et respectés par leur auteur), les dialogues (tantôt savoureux, tantôt d'une très simple beauté), le jeu des comédiens ou la splendeur plastique et la sophistication de chaque plan d'apparence banale - se montre immédiatement de haute volée, la partie immergée du film l'élève encore davantage, cette zone quasi-théorique, ce traitement épuré d'idées complexes, ce dispositif brillant qui se tisse tout au long de l’œuvre et prend de l'ampleur à chaque franchissement d'un étage de signification supplémentaire. Le film parle de l'amour, de son absence de limite et de ses dangers. C'est, pour résumer, l'histoire d'un homme qui en aime un autre qu'il sait coupable de meurtre et potentiellement dangereux pour lui-même. Mais il l'aime coûte que coûte et, peut-être, jusque dans la mort. Franck a vu, trop vu, et se rend aveugle. Il refuse de voir, enfouit ce qu'il sait et le nie. Son amour pour Michel, son désir pour lui et pour son corps irrésistible, sa parfaite inconscience aussi, sont matérialisés dans ce silure géant bien qu'invisible, car tapi dans le lac, sous les profondeurs d'une surface placide et paisible. Les personnages, spectateurs aveugles, n'ont de cesse d'observer la ligne d'horizon de cette eau sans remous où croupit un cadavre et où se terre un monstre. Et le spectateur, qui a vu le meurtre comme Franck, passe l'ensemble du film à scruter les plans à la recherche de ce qui ne s'y voit pas, tel James Stewart dans Fenêtre sur cour, autre huis-clos paradoxal, qui observe sans relâche le même décor en quête d'un infime détail révélateur. De minuscules variations font événement dans ces espaces (topographie limpide digne des grands maîtres du genre) si minutieusement organisés par Guiraudie (le parking, la frontière d'arbres qui mène du parking à la plage, la butte où Henri (Patrick D'Assumçao) se tient à l'écart, l'étendue d'eau, le labyrinthique bois des ébats, derrière), qu'il s'agisse d'une voiture rouge qui disparaît ou d'un personnage absent de son cadre habituel. On scrute de la même façon le visage de Michel, espérant un signe susceptible de tout expliquer, un rictus qui casserait l'enveloppe du bel éphèbe, de cette statue grecque d'Apollon bien vivant, ce Dieu qui tue mais que l'on adore et sans qui l'on est perdu, selon le modèle de la tragédie antique. Mais les personnages, eux, et Franck le premier, refusent de voir. Ils admirent une tombe liquide sans broncher, ne voient pas la voiture rouge et la serviette abandonnées de la victime, ne viennent pas au lac le jour où le mort est repêché.




On peut lire ce comportement comme la critique métaphorique d'une certaine frange de la communauté gay qui refuserait de voir les dangers ou les dérives de certains milieux (l'inspecteur reproche à Franck et aux autres de ne pas s'émouvoir de l'assassinat d'un des leurs), ou comme une plus vaste représentation de la société française dans son ensemble, qui nie ses malaises et ferme les yeux sur ses individus marginaux en détresse. C'est en tout cas une réflexion sur les puissances de la passion et l'aveuglement au danger. Cette créature mythique qu'est le silure est la projection d'un mal bien humain dans un récit où le fantasme tient une part primordiale et où la fantasmagorie n'est jamais très loin. La question de la frontière (le passage du parking à la plage, de la plage au bois, la barrière imaginaire soi-disant symbolisé par un arbre entre le coin de plage des dragueurs et celui des vieux couples), la question du passage d'un monde à l'autre, du réel au fantasme, du concret à l'illusion, donne au film, complètement détaché du monde (on ne quitte jamais la plage et rien ne transparaît de la vie des personnages en-dehors de ce lieu) une dimension fantastique que ne font que renforcer ces parades amoureuses silencieuses sur la plage, ces étranges scènes d'errance fantomatique dans les bois à la recherche d'un partenaire sexuel, ou le final, en pleine nuit, dans les bosquets, digne de Predator (d'autant que Michel, lorsqu'il s'en prend à l'inspecteur, semble avoir la faculté d'apparaître sans prévenir et de se matérialiser où il veut) ou, pour être plus juste, de Tropical Malady. Sans parler du surgissement du sang dans une séquence magistrale, où Guiraudie laisse planer le doute : venons-nous d'assister à une étreinte ou à un meurtre ? C'est toute la question du film, en droite lignée des théories de Georges Bataille, développées dans L’érotisme, qui posent l'amour sexuel comme une forme de mise à mort. Et le film de Guiraudie est au final une sublime mise en récit de la thèse de Bataille, d'où la pertinence et la force, qui se révèlent après-coup, de ces scènes très directes de relations sexuelles où c'est, sous les dehors de l'amour, un violent et irrémissible désir de mort qui se profile. Le talent du cinéaste est alors de conjuguer cette approche théorique à une pure narration dotée d'une grande dimension charnelle, physique, car ce sont des corps bien réels et de vrais personnages qui incarnent des idées. Michel par exemple, personnage à part entière, assez fascinant par-dessus le marché, est aussi le spectre de la mort, qui disparaît dans la nuit à la fin du film, comme il était apparu sous le plein soleil. A-t-il jamais existé, est-il un fantasme incarné ? Henri dit : "Ce n'est pas parce que les choses n'arrivent pas qu'elles n'existent pas" et, comme les personnages du film, qui regardent tout du long une surface plane mutée en scène de drame, la ligne claire du lac, résolument vide mais où sommeille en puissance tout le récit du film, nous ressortons de ce spectacle, de cette fiction, pleins de ces choses, idées, doutes, terreurs, qui y existent avec un relief particulier, soucieux de retourner en sonder les abîmes.


L'Inconnu du lac d'Alain Guiraudie avec Pierre Deladonchamps, Christophe Paou et Patrick D'Assumçao (2013)

23 septembre 2013

Margot va au mariage

Noah Baumbach, dit Noah Baumbastic (pour son aisance sur le dancefloor malgré ses grandes mèches brunes qui ne sont jamais dans le rythme), est depuis quelques temps sur un piédestal, aussi est-il de bon ton de rappeler que c'est un poison neurotoxique. Quand est sorti Frances Ha, la critique a tout oublié, victime d'un blackout complet qui nous a rappelé ce qui s'est produit chez nous le jour où on a lancé Margot at the Wedding, aka, en français, "Gomart va au mariage". C'était le cinquième film de Baumbastic, simply fantastic. Normalement quand on en a déjà signé quatre, on est dans ce qu'on appelle la "plénitude artistique", en pleine possession de ses moyens, high in the sky, on ne bouge même plus son fiac de sa chaise de réalisateur floquée à son nom, on fait juste des grands gestes de loin, et les acteurs se bousculent au portillon pour se retrouver devant la caméra d'un cinéaste confirmé. Nicole Kidman, alors en pleine phase descendante, tant au niveau professionnel qu'esthétique, hésitant entre le brun et le blond pour finir dans un entre-deux bien inconfortable pour ses cheveux, venait donc de signer pour incarner la fameuse Gomart.




Or, ce cinquième film de Noah Baumbastic (ou doit-on le considérer comme son quatrième long métrage seulement ? Baumbach a en effet signé l'un de ses opus précédents, Highball, sous un autre nom : Tonton Scefo) est l'équivalent d'un thé au Sahara, dans les deux sens du terme, c'est-à-dire que c'est une œuvre qui rivalise de puanteur avec le film de Bernardo Brecht Bertolucci, et que c'est typiquement aussi plombant qu'une boisson chaude et drainante avalée sous un cagnard de plomb entouré de touaregs morts de aimf et morts de rire. On a d'ailleurs lancé ce film ignoble par un après-midi printanier de toute beauté, de ceux qui vous donnent envie d'aller tirer des coups dans tous les lacs publics du coin incognito, il faut bien l'avouer. Aussitôt le film débuté, le soleil s'est éteint. Des trombes d'eau ont déferlé sur nos têtes (alors qu'on évolue à domicile et sous bâche). L'un d'entre nous, celui qui est le plus sensible aux intempéries et aux phénomènes paranormaux (le même qui jure d'avoir vu le film Jumper en compagnie de tous les morts de sa famille venus l'épauler dans cette épreuve from outer space), s'est levé d'un bond en faisant valser la table (heureusement c'était une table ikéa Jesper Blomkvist) et en s'écriant : "There is a storm coming ! I wish I wuz not here !".

Comme son titre l'indique, le cinquième film de Noah Baumbastic est un film de mariage. On a tous signé un film de mariage au moins dans notre vie. On a tous un grand frère qui nous a fait acheter une caméra DV (avec cassette HI8 désormais introuvable) pour immortaliser son mariage avec un cas avéré de possession démoniaque. Ce même grand frère, depuis, à chaque réunion familiale, nous demande : "Alors t'as fini de le monter ? Bientôt 15 ans que j'attends". Et nous de lui répondre : "Non je vais te rendre un found footage pour tes noces de cristal l'année prochaine". Ces films-là sont insupportables, filmés caméra au poing avec en amorce, dans tous les plans, le gobelet de champagne sans gaz à 30°C de mise, ponctués par des discussions en off qui nous apprennent qu'on n'a peut-être qu'un véritable frère sur une fratrie qui en compte une tétrachiée plus dix, rythmés aussi par quelques zooms avant et autres panoramiques descendants où le gobelet cède la place à une paire de cuisseaux de choix qui le lendemain paraissent surcôtés mais qui le soir même étaient des putain d'idées fixes, à coups de "j'vais me la faire ! j'vais me la faire !" crachés dans le micro avec ce grésillement typique du caméraman en surchauffe cérébrale. Bref, ces films amateurs sont autant de plaies et d'étrons déposés sur la tombe profanée des frères Lumière, qui du fond de leur trou se dédouanent en hurlant tant bien que mal : "C'était pas fait pour aç au départ !". Mais dites-vous bien que ces films amateurs, aussi détestables soient-ils pour le genre humain, sont plus dignes d'une sortie ciné que Margot at the Wedding (dont la date de sortie est du reste encore inconnue, et le film date d'il y a une bonne décade). Probable que Baumbach retarde lui-même la distribution internationale de ce microbe filmique pour éviter de remuer la merde auprès d'une ex-femme bafouée et blessée à vie.  




Car rappelons que Baumbastic, du haut de ses 1m75 seulement (nous sommes plus grands que ce type, dans tous les sens du terme), était l'époux de Jennifer Jason Leigh avant de devenir celui de Greta Gerwig. C'est Jennifer Jason Leigh qui a co-écrit le scénario du sac à merde filmique qu'est Greenberg et qui, jouant également dans le film, où elle tient un rôle secondaire mais décisif (comme dans la vie de Baumbastic à cette époque-là diront certains...), y répète à treize reprises (toutes les 8'52 env.) : "hurted people hurt people" (ce qui est vrai). Toutes ces données en tronche, rappelez-vous que la sémillante Greta Gerwig faisait ses premiers pas sous le gros objectif violacé de Baumbastic dans ce même film ! Est-il besoin de vous faire un dessin ?




Margot va au mariage de Noah Baumbach avec Nicole Kidman et Jennifer Jason Leigh (2007)