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30 août 2023

White Noise

On n'a pas grand chose à dire de White Noise, d'autant plus qu'un seul de nous deux prétend l'avoir vu. Adam Driver est quasiment the whale d'Aronofsky : il est bedonnant, grimé en prof de fac, marié à Greta Gerwig, affublé(e ?) d'une perruque rousse malaisante. Ils ont trois gamins et ça baragouine non-stop, l'un n'a pas fini sa question que l'autre a répondu trois fois et en a posé six autres, effet mitraillette ô combien pénible digne d'une série télé écrite par le démon et baron de la coke Aaron Sorkin. Parlant d'écriture, le film est nettement divisé en trois parties : une première introductive qui plante le décor, pose les premiers enjeux, débute le métrage et nous invite à entrer dedans, d'une main tendue vers le récit qui se fait jour ; une deuxième partie plus récréative et charnière, tel un pont entre les deux autres parties, où se déroulent les péripéties et autres actions des personnages, partie considérée en général comme "centrale" (d'autant plus quand il y en a trois), consécutive à un élément déclencheur que l'on peut librement qualifier de perturbateur et qui ne manquera pas de déboucher sur un élément de résolution provisoire conduisant tout droit à une autre étape de l'histoire ; puis une troisième en guise conclusion, qui amène à une situation finale précédant un générique dit, par conséquent, de "clôture", et terminant l'œuvre entamée dans une forme d'aboutissement et de fermeture avant un écran noir qui signifie clairement que l'on peut enchaîner sur une autre activité humaine que celle consistant à regarder ce film-là. Après cette analyse structurelle de la narratologie, un petit point sur le fond, le sujet : le thème qui rejoint le début à la fin est la peur du temps qui passe, la peur de la mort, la peur du prochain qui y passe, la peur d'y passer au prochain film de Baumbach. Gerwig et Driver sont obsédés par l'idée de leur mort prochaine, au point d'en faire le thème unique et récurrent de leurs échanges au moment d'aller au dodo, et nous nous sentons gagnés par cette angoisse à travers eux. Petite parenthèse : franchement, là, vous ne pouvez pas nous dire qu'on ne cause pas du film, car vous tenez une de nos analyses les plus sérieuses et organisées. On opère le film à cœur ouvert et si ces mots se retrouvent dans des copies d'étudiants, eh bien cette phrase-là pourra se retourner contre eux.


 
 
Étonnamment, la meilleure partie est celle du milieu, encore faut-il tenir jusque-là. Dans celle-ci, un camion se paye un train de marchandises qui contenait des produits explosifs et toxiques. Baumbach veut faire de cet accident un moment artistique, une proposition de cinéma, presque une performance dans le sens premier du terme : cela passe par un montage alterné entre un cours magistral (dans les deux sens du terme) de Driver devant des étudiants et collègues médusés par son charabia imbitable et la collision proprement dite, amenée par la négligence d'un chauffeur routier trop occupé à s'en tailler une pour capter les sirènes hurlantes et les gyrophares survoltés d'un passage à niveau. Suite à l'incident, un nuage électrique se déplace au-dessus de la ville, menaçant les personnages, qui n'en finissent pas pour autant de blablater comme jamais. La famille de Driver trace à travers champs pour sauver sa peau et doubler trois bagnoles embouteillées dans un clin d'oeil à la fameuse séquence dite "du champ de maïs" d'Interstellar, dans une vibe (première fois qu'on emploie cette notion) très Rencontres du troisième type. Leur bagnole échoue dans une rivière, ce qui nous vaut le meilleur moment du film : l'échange de regards entre Gerwig et Driver lorsque ce dernier tourne en vain le volant du véhicule pour le guider dans sa dérive sur les eaux. Ce moment-là m'a flyé.


 
 
L'histoire se déroule en 84, voie royale pour un régal de memory lane à travers cette époque bénie des dieux où on avait le gazole à pas cher, une 4 saisons pour 1 franc, le plein-emploi, des usines à gogo, PPDA au 20h, Ricard à Matignon et une pollution totalement bénigne des dieux, avec Tchernobyl dans le rétro. Baumbach nous livre tous les poncifs des années 90 : la casquette à visière, la gouffa-permanente qui a mal viré, les baskets dégueulasses, les blue-jeans plus très blue, les fameux breaks que nous autres français ne pouvons admirer que dans les films et séries ricaines des années 70... Sans parler des Air Jordan, des futals Waïkiki, de la zique de Toupak dans les oreilles, des bananes autour de la taille avec le nécessaire de toilettes de l'époque : rasoir Gilette et savon déjà solide, revenu à la mode aujourd'hui. Mais surtout ces magnifiques breaks qui volaient la vedette à n'importe quelle star des sixties. Je rêve de conduire un tel engin à travers champs, quitte à décapiter quelques taupes...


 
 
Bien qu'assez peu recommandable, ce White Noise s'inscrit plutôt dans le haut du panier de la filmographie de Noah Baumbach malgré ses trois idées sur la société de consommation et ses personnages toujours revenus de tout, tellement intellectuels, donc suicidaires, tant ils ont compris que la vie était dure. Range ton carnet Baumbach, on a compris que l'existence était une chienne, tes films n'ont pas à nous le rappeler de par leur contenu à proprement parler et, plus grave, par leur qualité intrinsèque. Te fatigue pas à nous adapter La Tabula Rasa Connexion de Saul Bellow ni Porte-manteau et son complexe de Philip Roth, on sait déjà que tu les as lus et aimés, pas besoin de nous l'indiquer, on sait lire autant que toi. Nous sommes allés à la faculté nous aussi. Alors certes, ça n'était pas Oxford ni Harvard, plutôt l'UT2 du Mirail, mais on a eu de sacrés bons profs également ventrus et vêtus de tweeds et on a surtout pu croiser de jolies pépées. Fin de critique et on constate amèrement que l'on n'a pas mentionné le parrain Don DeLillo, auteur du bouquin dont Baumbach livre ici une adaptation, ce qui jure un peu dans une telle analyse. Nul doute que l'écrivain du Bronx se retourne déjà dans sa tombe alors qu'il est encore parmi nous. Entre deux séances de psy et deux allers-retours à la cinémathèque de New York, Don DeLillo maudit ce jour où il a accepté le chèque en bois signé Baumbach & Gerwig (rappelons qu'ils ont un compte commun au Crédit Mutuel).


White Noise de Noah Baumbach avec Adam Driver, Greta Gerwig et Don Cheadle (2023)

25 mars 2018

Le Teckel

L'affiche représente assez bien ce que nous avons vu du film. On en a vu la queue, la partie qui sent la merde, un bon quart, puis on a coupé net. En général, quand on s'endort devant un film, il finit de mourir sur l'écran tandis qu'on est ailleurs. Là, on l'éteint tout en dormant, sans se réveiller, le ronflement se poursuit et la main va toute seule à la télécommande pour éteindre le poste (faites le test, vous confirmerez). Todd Solondz a cru bon de réaliser un film choral à sketchs réunissant quelques étoiles filantes : Danny DeVito, (insérer d'autres noms), Greta Gerwig... Cette dernière se rend chez l'ostéopathe, et on la voit prendre rendez-vous au téléphone, puis s'y rendre... Et revenir. Autant le dire tout de suite, on n'en a franchement rien à branler. Après le tournage, Greta Gerwig a déclaré qu'elle ne tournerait plus jamais avec Todd Solondz. Nous non plus.


Le Teckel de Todd Solondz avec Greta Gerwig et Danny DeVito (2016)

6 mars 2018

Lady Bird

Chat ultra échaudé craint l'eau tiède ! Après les calvaires Juno, Garden State, Greenberg, The Way Way Back, Little Miss Shoeshine et compagnie, j'en passe et des pires, on s'attend toujours à fondre sur place devant la soi-disant nouvelle pépite du cinéma indé US. Vu l'emballage et l'accueil dithyrambique réservé à Lady Bird outre Atlantique, on pouvait légitimement craindre le pire. Il y avait toutes les raisons de redouter une nouvelle malédiction estampillée Sundance, dans la droite lignée, par exemple, de l'infâme Captain Fantastic, l'un des plus insupportables immondices produits récemment par l'indiewood. On pouvait aussi s'attendre à ce que Greta Gerwig, pour la première fois seule derrière la caméra, s'échine à glisser toutes ses petites idées, de mise en scène ou de scénario, pour un résultat indigeste, agaçant et méprisable. On sent effectivement l'envie irrépressible de la réalisatrice et scénariste de placer ses chansons préférées, ses anecdotes persos, ses petites blagues trop écrites et, sans doute, aussi, une part de sa propre vie. 




Mais, miraculeusement, la sincérité de la démarche de Greta Gerwig prend le dessus et son succès relatif réside principalement dans le personnage vedette incarné par une irréprochable Saoirse Ronan. Celui-ci est tout à fait à l'image du film. Il peut être énervant avec ses tics, sa chambre trop décorée, ses petites lubies, ses répliques toutes faites, mais il n'est en réalité pas si sûr de lui, il dégage une fragilité plutôt charmante et assez juste, il grandit et s'affirme sous nos yeux. En écrivant ce personnage, Greta Gerwig a évité de justesse les clichés si répandus dans cette catégorie de films et nous suivons les mésaventures de cette adolescente sans déplaisir. Lady Bird a un rythme si soutenu que l'on est vite emporté dans son récit, à condition bien sûr d'accepter ce ton particulier, entre le rire et l'émotion, que recherche très souvent l'apprentie cinéaste.




Le film nous raconte une période charnière de la vie de cette adolescente : coincée à Sacramento, son plus grand rêve est de braver la situation très modeste de sa famille et de réussir à intégrer une des universités huppées de la côte Est après sa dernière année scolaire. Nous découvrons ses premières amours, sa relation tumultueuse avec sa mère, nous la voyons en somme devenir une jeune femme. Saoirse Ronan, que nous avions découverte toute gamine il y a plus de dix ans dans le sympathique Atonement et qui nous avait déjà beaucoup plu, est une nouvelle fois impeccable. L'actrice porte le film sur ses épaules, elle y insuffle l'énergie adéquate, la fantaisie qu'il faut, sans en faire trop, en restant crédible. Elle est entourée de personnages plus ou moins réussis, mais aucun d'eux n'est purement haïssable, ce qui est déjà une rareté dans un film de ce genre. On apprécie ainsi la meilleure amie du lycée campée par Beanie Feldstein, à la présence assez rafraîchissante. Dans un rôle compliqué, puisque constamment en opposition face à sa fille rebelle et têtue, l'actrice incarnant la mère, Laurie Metcalf, ne s'en tire pas si mal.




Visuellement, le film n'est pas complètement dégueu. Flirtant avec le style Instagram mais n'y tombant pas réellement, les lumières et les cadres mettent au moins en valeur la ville de cœur de la cinéaste, Sacramento. Le montage très rapide choisi par la réalisatrice annonce et symbolise l'envergure très modeste du film, mais c'est peut-être lui, aussi, qui nous permet d'accrocher, de rester captif. Les scènes s'enchaînent, sans temps mort, comme si la plus grande inquiétude de Gerwig était de nous ennuyer, de nous perdre en cours de route. Rondement mené, Lady Bird a l'abattage d'une série télé efficace. On ne s'esclaffe pas quand Greta Gerwig l'espère, mais son petit film nous fait peut-être sourire une ou deux fois. C'est déjà plus qu'attendu. Certains dialogues ont l'air trop préparés, comme par exemple cet accrochage à la sortie du bahut entre Lady Bird et son amie. "Ta mère s'est faite refaire les seins !", "Elle avait 19 ans, on peut faire une erreur à cette âge-là !", "Deux erreurs !". On entend presque Greta Gerwig ricaner à ses propres blagues derrière la caméra, se satisfaire de ses trouvailles. Mais allez, ça passe...




Faisons donc les comptes : une BO susceptible de plaire à tout le monde, mêlant le gros hit nostalgique qui tâche (Alanis Morissette, Justin Timberlake...) à la ritournelle indé moins connue, une photographie aguicheuse et ensoleillée aux couleurs très américaines, des petits détails "mignons" glissés ici ou là, des personnages secondaires farfelus, une conclusion qui se veut poignante où la fille et la môman se réconcilient enfin... Tous les ingrédients étaient bel et bien réunis pour me mettre à cran, mais ça a plutôt fonctionné. Guilty as charged de ne pas avoir passé un mauvais moment devant (le très anecdotique) Lady Bird ! Il faut dire que j'ai vu le film en belle compagnie, aux côtés d'une fan de Frances Ha qui a eu l'impression de découvrir une sorte de préquelle au long métrage de Noah Baumbach, mise en boîte par son actrice principale et déjà co-scénariste. Ça aide. 


Lady Bird de Greta Gerwig avec Saoirse Ronan, Laurie Metcalf et Beanie Feldstein (2018)

23 septembre 2013

Margot va au mariage

Noah Baumbach, dit Noah Baumbastic (pour son aisance sur le dancefloor malgré ses grandes mèches brunes qui ne sont jamais dans le rythme), est depuis quelques temps sur un piédestal, aussi est-il de bon ton de rappeler que c'est un poison neurotoxique. Quand est sorti Frances Ha, la critique a tout oublié, victime d'un blackout complet qui nous a rappelé ce qui s'est produit chez nous le jour où on a lancé Margot at the Wedding, aka, en français, "Gomart va au mariage". C'était le cinquième film de Baumbastic, simply fantastic. Normalement quand on en a déjà signé quatre, on est dans ce qu'on appelle la "plénitude artistique", en pleine possession de ses moyens, high in the sky, on ne bouge même plus son fiac de sa chaise de réalisateur floquée à son nom, on fait juste des grands gestes de loin, et les acteurs se bousculent au portillon pour se retrouver devant la caméra d'un cinéaste confirmé. Nicole Kidman, alors en pleine phase descendante, tant au niveau professionnel qu'esthétique, hésitant entre le brun et le blond pour finir dans un entre-deux bien inconfortable pour ses cheveux, venait donc de signer pour incarner la fameuse Gomart.




Or, ce cinquième film de Noah Baumbastic (ou doit-on le considérer comme son quatrième long métrage seulement ? Baumbach a en effet signé l'un de ses opus précédents, Highball, sous un autre nom : Tonton Scefo) est l'équivalent d'un thé au Sahara, dans les deux sens du terme, c'est-à-dire que c'est une œuvre qui rivalise de puanteur avec le film de Bernardo Brecht Bertolucci, et que c'est typiquement aussi plombant qu'une boisson chaude et drainante avalée sous un cagnard de plomb entouré de touaregs morts de aimf et morts de rire. On a d'ailleurs lancé ce film ignoble par un après-midi printanier de toute beauté, de ceux qui vous donnent envie d'aller tirer des coups dans tous les lacs publics du coin incognito, il faut bien l'avouer. Aussitôt le film débuté, le soleil s'est éteint. Des trombes d'eau ont déferlé sur nos têtes (alors qu'on évolue à domicile et sous bâche). L'un d'entre nous, celui qui est le plus sensible aux intempéries et aux phénomènes paranormaux (le même qui jure d'avoir vu le film Jumper en compagnie de tous les morts de sa famille venus l'épauler dans cette épreuve from outer space), s'est levé d'un bond en faisant valser la table (heureusement c'était une table ikéa Jesper Blomkvist) et en s'écriant : "There is a storm coming ! I wish I wuz not here !".

Comme son titre l'indique, le cinquième film de Noah Baumbastic est un film de mariage. On a tous signé un film de mariage au moins dans notre vie. On a tous un grand frère qui nous a fait acheter une caméra DV (avec cassette HI8 désormais introuvable) pour immortaliser son mariage avec un cas avéré de possession démoniaque. Ce même grand frère, depuis, à chaque réunion familiale, nous demande : "Alors t'as fini de le monter ? Bientôt 15 ans que j'attends". Et nous de lui répondre : "Non je vais te rendre un found footage pour tes noces de cristal l'année prochaine". Ces films-là sont insupportables, filmés caméra au poing avec en amorce, dans tous les plans, le gobelet de champagne sans gaz à 30°C de mise, ponctués par des discussions en off qui nous apprennent qu'on n'a peut-être qu'un véritable frère sur une fratrie qui en compte une tétrachiée plus dix, rythmés aussi par quelques zooms avant et autres panoramiques descendants où le gobelet cède la place à une paire de cuisseaux de choix qui le lendemain paraissent surcôtés mais qui le soir même étaient des putain d'idées fixes, à coups de "j'vais me la faire ! j'vais me la faire !" crachés dans le micro avec ce grésillement typique du caméraman en surchauffe cérébrale. Bref, ces films amateurs sont autant de plaies et d'étrons déposés sur la tombe profanée des frères Lumière, qui du fond de leur trou se dédouanent en hurlant tant bien que mal : "C'était pas fait pour aç au départ !". Mais dites-vous bien que ces films amateurs, aussi détestables soient-ils pour le genre humain, sont plus dignes d'une sortie ciné que Margot at the Wedding (dont la date de sortie est du reste encore inconnue, et le film date d'il y a une bonne décade). Probable que Baumbach retarde lui-même la distribution internationale de ce microbe filmique pour éviter de remuer la merde auprès d'une ex-femme bafouée et blessée à vie.  




Car rappelons que Baumbastic, du haut de ses 1m75 seulement (nous sommes plus grands que ce type, dans tous les sens du terme), était l'époux de Jennifer Jason Leigh avant de devenir celui de Greta Gerwig. C'est Jennifer Jason Leigh qui a co-écrit le scénario du sac à merde filmique qu'est Greenberg et qui, jouant également dans le film, où elle tient un rôle secondaire mais décisif (comme dans la vie de Baumbastic à cette époque-là diront certains...), y répète à treize reprises (toutes les 8'52 env.) : "hurted people hurt people" (ce qui est vrai). Toutes ces données en tronche, rappelez-vous que la sémillante Greta Gerwig faisait ses premiers pas sous le gros objectif violacé de Baumbastic dans ce même film ! Est-il besoin de vous faire un dessin ?




Margot va au mariage de Noah Baumbach avec Nicole Kidman et Jennifer Jason Leigh (2007)

19 juillet 2013

Frances Ha

Refroidis par les précédents films de Noah Baumbach (Les Berkman se séparent ; Greenberg) et pas encore suffisamment envoûtés par Greta Gerwig après Damsels in Distress, nous savons gré à notre collaborateur Simon d'être allé au charbon à notre place pour découvrir Frances Ha, dont la dernière onomatopée s'est semble-t-il transformée en véritable cri de plaisir :

Frances Ha pouvait inspirer la crainte. En premier lieu son étiquette de énième film indé-new-yorkais en noir et blanc sous influence Nouvelle vague-Cassavettes-Jarmusch-Allen. Son sujet aussi, en apparence typiquement mumblecore (l’incapacité d’une fille de 27 ans à devenir adulte, pour faire vite). Et puis les très diversement appréciés films précédents de Noah Baumbach, notamment Greenberg, que je n'ai pas vu mais dont j'avais encore en tête la critique assassine de Félix dans ces pages. Malgré tout ça le film est une réussite, qui tient avant tout en deux mots : Greta Gerwig. Là encore on était en droit de se méfier. Son statut d’icône du cinéma indépendant américain, au même titre que Winona Ryder il y a 20 ans ou Chloë Sevigny il y a 10 ans, et toute la hype qui entoure sa jeune personne dans la presse branchée,  sont autant de facteurs qui peuvent agacer et faire craindre le phénomène de mode. Mais si sa performance constituait déjà à mes yeux le principal intérêt du surestimé Damsels in Distress, ce qui se passe à chaque image de Frances Ha sur le visage et dans le corps de cette fille, pas très jolie et pas très gracieuse de prime abord, est simplement fascinant.




Son jeu est un mélange très étrange d'hyper-expressivité corporelle et de bouillonnement intérieur. Derrière ses grimaces, ses éclats de voix, ses gestes brusques qui semblent incontrôlés, il y a ses yeux et tout ce qu'ils renferment d'émotion et de folie. Elle danse, elle court, elle tombe, elle crie, elle se bat pour de faux… puis, dans un repas où elle n’a pas vraiment sa place, elle se lance sans vraiment y penser et avec une sincérité désarmante dans une tirade sur ce qu’elle attend d’une relation amoureuse. Greta Gerwig joue, elle joue la comédie mais elle joue aussi comme une enfant, et on sent sa joie à jouer, sans pour autant avoir l’impression d’assister à une performance. Elle parvient à donner une épaisseur et une complexité folles au personnage de Frances, qui pourrait n'être qu'une ado attardée un peu écervelée et inconséquente, mais à laquelle on reste éperdument attaché par la seule grâce de son jeu, tout en ruptures. Elle parvient à faire naître un véritable sentiment amoureux pour son personnage, pourtant qualifié à longueur de film de « undatable ». Frances n’est pas une fille mignonne et un peu cruche qui refuse de grandir, elle est au contraire intelligente et volontaire, tout au plus un peu naïve dans ses sentiments, et comme empêchée. 




Le film est aussi très bien écrit, et là encore le mérite lui en revient en bonne partie : elle a co-écrit le scénario avec Baumbach et on sent que ce personnage ils l’ont vraiment façonné à partir de sa propre matière, mais avec beaucoup de dérision, sans tomber donc dans l'auto-portrait nombriliste. Il serait cependant injuste pour Baumbach de résumer le film à un brillant numéro de sa comédienne et co-auteur. Il a le grand mérite d’avoir su lui donner le juste espace, d’avoir su la regarder et transmettre sa propre fascination. Sa mise en scène n'est relâchée qu'en apparence : beaucoup de scènes, le plus souvent filmées en plans larges, semblent chorégraphiées. Dans le film Frances est une danseuse moderne un peu ratée, et son rapport à la danse se retrouve dans ses déplacements et ses gestes du quotidien, dans lesquels elle entraîne (ou tente d’entraîner)  les autres personnages. Le film déborde d'énergie, très curieusement rythmé, la aussi sur le mode de la rupture, alternant longues scènes bavardes et saynètes très courtes.




Sa force tient aussi dans la qualité des nombreux personnages secondaires qui entourent Frances et des liens qu'elle entretient avec eux, en particulier l'histoire d'amitié contrariée avec Sophie, traitée comme une romance. Même bel équilibre de légèreté et d’amertume dans les relations entre Frances et les garçons, qui donne au film une réelle épaisseur affective et le fait planer très loin au-dessus de l’ordinaire sucré de la comédie indie américaine. On pardonnera aisément à Baumbach son usage régulier d'une musique "cool", notamment le Modern Love de Bowie à plusieurs reprises, qui s'intègre très bien au film, et les nombreux clins d'œil cinéphilo-francophiles. Il a su construire un film euphorisant, léger et grave à la fois, et contribuer à confirmer l'éclosion d'une très grande actrice.


Frances Ha de Noah Baumbach avec Greta Gerwig, Mickey Sumner, Michael Esper et Adam Driver (2013)

5 octobre 2012

Damsels in Distress

Léger désaccord sur ce film du côté d'Il a osé, ça parlemente dans les bureaux de la rédac' pour trouver un juste milieu, un angle d'attaque, pour s'accorder sur la ligne éditoriale, tomber sur un compromis satisfaisant pour tous les partis, même si question débat c'est pas non plus l'avant-veille du clasico OM-PSG (d'autant que dans ce cas précis on est tous les deux d'accord à mort, hurlant l'un sur l'autre : "Allez André Pige ! Allez Gignac ! Fais-en une omelette norvégienne de l'autre grand con de suédois !", pas qu'on idolâtre le martégaou qui culmine en moyenne à un but tous les six matches sur ses trois saisons marseillaises mais on reste marseillais de sang ou d'adoption - l'un d'entre nous est lui-même martégaou de souche tandis que l'autre a eu un grand frère nommé Glue3, sosie de Paul Giamatti, qui lui a mis une écharpe bleu phocéen autour du cou à huit ans en lui murmurant à l'oreille sur un ton menaçant et tout en lui faisant un "shampoo" - cette pratique de collégien consistant à frictionner le crâne d'autrui et à offrir une calvitie gratos à des individus de tous âges - quelques paroles dont il ne reste que trois mots : "Marche ou crève").




Mais puisque nous ne sommes pas à la veille d'un clasico, nos discussions restent courtoises quand il s'agit d'échanger sur le cas Damsels in Distress. L'un de nous avoue "ne pas avoir passé un mauvais moment" devant ce film "plutôt original". L'autre avoue "ne pas avoir passé un bon moment" devant ce film "plutôt banal". Mais à l'heure de faire les comptes nous trouvons un point d'accord sur le cas Greta Gerwig, la jeune actrice blonde abonnée au cinéma indé qu'on avait prise en grippe dans Greenberg et qui incarne le premier rôle de ce film, qu'elle porte sur son dos bien droit. Son charme singulier ainsi que son jeu toujours un peu surprenant parviennent à captiver là où Whit Stillman, le réalisateur, échoue à le faire une fois passés les premiers moments du film, prompts à nous laisser circonspects et curieux. A l'évidence nous reverrons Greta Gerwig dans d'autres œuvres du genre, qui sauront peut-être nous réconcilier et nous éviter un premier paragraphe de critique comme celui ci-dessus, susceptible de mettre quelques damoiselles en distress. "Bon moment", "mauvais moment", au final peu importe puisqu'on se rejoint pour affirmer que d'ici au jour où nous posterons la critique (dans 48 heures) nous aurons tout oublié du film et n'aurons plus, de fait, envie de la poster.




Whit Stillman a voulu réinventer la comédie et le rire avec ce film. Il nous aura fait marrer avec ce genre de phrases au moins. Pour ce qui est de nous faire rire ou pleurer avec son scénario mi-figue mi-raisin par contre on est loin du compte. L'histoire est celle d'une bande d'étudiantes dans une université de l'Est des États-Unis qui mènent une action dite de "prévention anti-suicide" sur le campus. Avec un humour noir décalé, des personnages cintrés voire caricaturaux, des dialogues au langage plus soutenu que leur teneur, des plages de musique rétro reliant entre elles la quasi totalité des scènes, de beaux costumes vieillots et de belles lumières ensoleillées, le film raconte les péripéties amoureuses de ces jeunes filles et évoque avec ironie le petit malaise de la jeunesse américaine. Mais au bout d'une heure et quart on se rend compte qu'il ne raconte pas grand chose d'autre, qu'il le fait avec une mise en scène qui n'est pas non plus à grimper au rideau (on se croirait souvent dans une bête série) et que ce ton qui se veut si original est vite la limite du film. Whit Stillman accumule les petites idées (les filles ne supportent pas les odeurs masculines, elles se réconfortent en sniffant du savon, veulent inventer une nouvelle danse pour sauver le monde et préfèrent les débiles un peu moches aux beaux garçons, aux "playboys" comme elles n'arrêtent pas de le répéter, pour pouvoir les aider à progresser et accessoirement pour ne pas être trompées) mais on finit par se demander où tout cela nous mène, et si l'on reste malgré tout devant l'écran avec un maigre espoir dans le potentiel des prochaines minutes du film, on s'ennuie en réalité pendant une heure et demi devant un énième film indépendant américain contemporain ironique, drôlatique, touchant, perché, décoratif, mélancolique et suicidaire.




La séquence finale résume assez bien le problème, où nous est présenté une sorte de clip grotesque sur la fameuse danse nouvelle inventée par Violet (Greta Gerwig donc) et ses amies, la "Sambola" : un mélange de danses anciennes, dont le cha-cha-cha et le tango, qui n'est ni amusante à regarder ni belle (on passera sur la séquence comédie musicale un peu avant la fin du film, en hommage à Fred Astaire et à son film A Damsel in distress (1937), qui nous rappelle que décidément le cinéma américain ne sait plus danser). Comme cette danse, le film fait son marché et pioche ça et là des ingrédients de la comédie et du cinéma indépendant américains, un peu du Trust me de Hal Hartley, un parfum de Woody Allen, quelques touches de Wes Anderson avec ces personnages de mélancoliques loufoques, ces costumes et décors au poil, cette musique vintage et ce ton ironico-décalé permanent qui voudrait quand même aussi nous bouleverser (le beurre et l'argent du beurre), sans oublier un zeste du James L. Brooks de How do you know et ainsi de suite. Reste que le film est moins détestable que beaucoup d'autres dans sa catégorie, mais de là à s'extasier devant ça il y a une marge. On nous a vendu Whit Stillman, qui n'avait rien tourné depuis 14 ans, comme un cinéaste encore méconnu en France et pourtant déjà auteur de trois films remarqués outre-atlantique, mais devant Damsels in Distress on a l'impression de découvrir un premier film et on a comme l'assurance de ne rien avoir raté de primordial avant lui. On s'interrogera par contre sur ce prénom, With. C'est Whit ou With ? Ou tout ? U 2 ? Whit or without U two.


Damsels in Distress de Whit (?) Stillman avec Greta Gerwig, Carrie McLemore, Analeigh Tipton et Zach Woods (2012)

10 novembre 2010

Greenberg

L'affiche n'est pas truquée : c'est bel et bien un gros dog allemand dans le coin en bas à droite de l'encadré du titre, aux côtés des trois autres seconds rôles qui entourent la starlette Ben Stiller* dans ce film démoniaque qui vient littéralement de me "tenir en otage" pendant toute une soirée en solitaire dont j'aurai hélas bien du mal à me remettre. Parce qu'il faut savoir que, dans ce film, Ben Stiller, qui a un rôle à contre-emploi taillé sur mesures (il joue un énorme connard dépressif et torturé, égoïste et imbuvable, une merde humaine à l'état pur comme le ciné indé ricain en regorge -finalement, il se joue himself), eh bien Ben Stiller passe ici le plus clair de son temps à nous l'obscurcir en tentant de sauver un clebs dont il doit assurer la garde pendant l'été (et auquel il doit également construire une niche digne de ce nom, mais ça c'est plutôt une intrigue secondaire de ce film, tout comme la garde de la baraque qui va avec). C'est le pitch que je ferai de ce film. Quand 85% d'un long-métrage se joue entre un clebs à moitié mort et 12 personnes affairées autour de lui pour le soigner, je considère que c'est grosso modo le pitch.


Un plan véritablement poignant comme ce film en regorge...

Évidemment, ça n'est pas tout : dans le même temps, Ben Stiller s'enfonce dans sa connerie en se comportant comme un chien, lui aussi, notamment vis-à-vis d'une blonde quelconque (Greta Gerwig) dont le simili-cinéaste est visiblement fasciné par le profil en dents de scie. Pour choquer un peu, on nous montre même Ben Stiller pratiquer sur elle un cuni lingus dès le premier rencard, sans trop prévenir, après avoir tout juste échangé un premier bécot. "Hurted people hurt people" est la réplique-clé du film, la seule qui fait se taire la zik quand elle est prononcée, plusieurs fois de suite, par deux acteurs visiblement ravis de dégueuler des dialogues d'une telle profondeur. Parce que la zik est évidemment omniprésente, tout comme l'ensemble des clichés très chers à ce genre de films indépendants américains, à gerber. Et pas n'importe quelle zik, c'est James Murphy aka LSD Soundsystem qui s'y est collé, avec aussi des cameos de Gainsbourg, Galaxie 500, Karen Dalton, que des trucs "méga cools" qui attestent des goûts supers du réalisateur à travers son personnage principal minable. Y'a même Ben Stiller qui prépare une mixtape à cette meuf pour rattraper son cuni lingus un peu trop précipité, et en faisant une screencaps de son itunes ma parole on peut voir de quoi cette compil' est faite et on serait prêts à se l'arracher !


Ben Stiller ne va pas jusqu'à lui faire un artwork de son cru à la Stanley Donwood, par peur de passer pour un malade...

Le pire, c'est que je l'ai maté connement, parce que c'était lui ou moi, Greenberg ou ma pomme, parce que l'un de nous devait y passer. Voir ce film était comme l'une de ces épreuves inutiles que l'on s'impose sans raison pour se dire qu'on est tout de même courageux bien qu'ultra cons. Je finis pas mes boîtes de Coco Pops mais je m'oblige à aller au bout de ces films, allez comprendre. Je suis une daube. Hélas, je ne m'attendais pas du tout à ce que ce film à la con me fasse un terrible coup de Trafalgar à la toute fin, vu que de fin, justement, il n'y en avait pas. Mon .avi abandonne le film en cours de route, comme le vieux clébard qu'il est. Je l'avais senti venir pourtant, je matais le film avec le compte à rebours affiché sur l'écran depuis la 14ème minute, et plus ça approchait de la fin, plus je me disais qu'elle devait être méga abrupte pour que le temps restant soit crédible. Cette fin prématurée était à la fois une délivrance et un vrai coup de pute. Je m'étais juré d'aller au bout, juré ! Et voilà que je quitte un Ben Stiller en chaussettes, encore pendu au téléphone, essayant une dernière fois de rattraper toutes ses saloperies.


Le cinéaste a flashé sur Greta Gerwig et nous sommes les malheureux témoins de ce triste coup de foudre...

Ce film est réalisé par un avorton de Wes Anderon nommé Noah Baumbach déjà coupable du terrible Les Berkman se Séparent, où l'on se souvient seulement d'une scène de tennis de table sauvage où Jeff Daniels impressionnait la galerie. Greenberg a été co-écrit par lui-même et sa femme, Jennifer Jason Leigh, qui n'a donc pas fini de nous dégueuler son mal-être sur écran géant suite à la mort tragique de son père Vic Morrow et le procès qu'elle ne gagnera jamais contre le vieux John Landis. Son infâme trouvaille "hurted people hurt people" n'est rien d'autre que sa ligne de conduite, sa marche à suivre coûte que coûte. C'est réussi. Leur film m'a fait du mal, il m'a déjà rendu méga con alors que y'avait pas besoin.



*Comme vous l'avez remarqué, il y a bien une gueule de chien sur l'affiche, or, vous avez aussi pu voir qu'on y trouve tous les noms des connards d'acteurs, mais pas celui du clebs. Pourtant, c'est bien lui la pierre angulaire du film, et à ce propos, les maîtres de ce chien ont intenté un procès à la 20th Century Fox. Suite à une longue bataille judiciaire qui fit l'objet d'un court reportage dans 30 Millions de Sacs à Merde, nous verrons bel et bien le nom du berger boche sur les futures jaquettes du dvd. Il répond au doux nom de Gdansk.


Greenberg de Noah Baumbach avec Ben Stiller, Greta Gerwig et Jennifer Jason Leigh (2010)