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13 décembre 2018

Mon Garçon

Le gamin de Guillaume Canet et Mélanie Laurent se fait enlever dans une réserve indienne alors qu'il était en colonie de vacances. A bout, Guillaume Canet décide de mener l'enquête lui-même et part, désespéré, à la recherche de son fils dans les beaux paysages enneigés du Vercors. Voici le pitch de Mon Garçon, le cinquième long métrage de Christian Carion à qui l'on doit également Une Hirondelle a fait le printemps, Joyeux Noël et En Mai, fais ce qu'il te plaît (du coup, moi, j'ai pas maté son film !). Bien qu'il ne sache pas monter à cheval, Christian Carion est Chevalier de la Légion d'honneur. Il fait partie de ces grands mystères du cinéma français, ces réalisateurs médiocres tout de même capables d'attirer dans leurs projets des "vedettes" (notez les guillemets). Guillaume Canet, Michel Serrault, Mathilde Seigner, Mélanie Laurent, Diane Krüger, Dany Boon, Emir Kusturica, Willem Dafoe, Alexandra Maria Lara, Niels Arestrup, Olivier Gourmet... tous ces gens ont défilé devant la caméra de Christian Carion, se mettant au service de ses scénarios minables, parfois même à plusieurs reprises. Comment est-ce possible ? Je laisse la question en suspend...





Mon Garçon nous propose donc d'assister à la détresse de Guillaume Canet. Bien décidé à gagner des oinps auprès de son ex-femme, sa rage lui ordonne de se faire justice lui-même. Nous le suivons donc dans son entreprise, très américaine, de vengeance. Après avoir repéré une voiture présente dans deux vidéos amateurs prises lors du départ en colonie du gamin, il retrouve immédiatement la piste des kidnappeurs à partir de la plaque d'immatriculation. Facile. Une fois arrivé au domicile du kidnappeur, nous avons droit à une scène mémorable de torture au chalumeau administrée par un Guillaume Canet enragé sur un pauv' type qui tient à garder le silence et ne livre aucune info, lui qui n'est qu'un maillon sans importance d'un vaste système de trafic de gosses. Cette scène-là vaut le coup car elle nous offre le spectacle d'un acteur poussé dans ses derniers retranchements. C'est la troisième collaboration entre Canet et Carion. Le réalisateur a demandé à son acteur d'improviser chacun de ses dialogues, chacune de ses réactions, selon le contexte et la situation. Quand Canet a vu ce poste de soudage équipé Oxyflam, son sang n'a donc fait qu'un tour : il s'est mis à menacer sa victime de lui cramer le ièp après lui avoir retiré, difficilement, sa godasse. Avant cela, l'acteur avait bien essayé de le faire causer par la menace verbale dans des interjections riches en insultes mais sans effet notable. "Enculé de ta race tu vas me dire où est mon garçon !" On remarque alors que Guillaume Canet insulte volontiers les races de ses semblables et qu'il est alors particulièrement ridicule.





Autre scène, plus tôt dans le film, autre performance de choix : celle de Mélanie Laurent qui, anéantie par la disparition de son fils et navrée par les agissements de son ex-mari, se met à hurler contre lui, après que celui-ci s'en soit pris à son nouveau compagnon (résultat des courses : deux côtes cassées et un séjour à l'hosto) qu'il accusait d'être dans le coup. Mélanie Laurent perd alors sa voix et se met à crier des dialogues infâmes en flirtant avec les ultrasons. Quiconque matera ce film avec son animal de compagnie au pied du canapé le verra fuir la pièce en toute hâte devant un spectacle aussi pénible pour leurs sensibles oreilles. Recherchant visiblement le réalisme à tout prix, Mélanie Laurent en oublie notre bien-être et prouve de nouveau toute sa bêtise. La dernière partie du film nous propose de voir Canet dégonfler un pneu de 4x4 (c'est long...) puis s'en prendre à chaque ravisseur à coups de club de golf. Quand il retrouve enfin son gosse, on se dit putain... tout ça pour ça ? Pour une telle erreur de la nature ? Pour cet avorton à peine humain ?





Alors que l'on croit avoir assisté au pire, Mon Garçon se conclut sur une scène surréaliste dans laquelle toute la petite famille est réunie au grand complet et joue ensemble au frisbee, dans un très joli décor immaculé et ensoleillé que Chris Carion croit embellir encore en filmant à contre-jour, le soleil inondant le cadre. Plus ridicule encore : Mélanie Laurent et Guillaume Canet commentent chacun de leurs lancers via des dialogues improbables ! "Oh, de la main gauche, joliiiii !", dit un Canet débordant d'un enthousiasme très forcé à son fils si problématique, heureux qu'il soit atteint de la même pathologie que lui. "Magnifique échange... C'est ce qu'on appelle un magnifique échange" ajoute Laurent, hilare sans motif valable, et Canet de répondre un incompréhensible "Elle va écrire des bouquins ta mère maintenant...". Ça laisse vraiment sans voix ! "J'ai eu un peu peur quand même..." précise ensuite Canet après avoir manqué de recevoir le frisbee en travers la gueule. C'est surréaliste !





Cette scène finale échappe aux mots. La légende raconte que la petite troupe devait initialement jouer au cerf-volant mais, face à l'absence total du moindre courant d'air le jour du tournage, le gamin a proposé le frisbee ! Quand on voit le résultat à l'écran, nous ne pouvons que nous réjouir que les éléments se soient mobilisés contre ce film. L'arrivée des flics vient conclure ce douloureux épilogue comme pour nous rappeler que nous sommes devant un film français et non américain : ils embarquent Guillaume Canet, qui a tout de même laissé trois ou quatre cadavres dans son sillage pour récupérer son morbac... Dans la catégorie "film français avec un acteur constamment à cran et en roue libre cherchant à se faire justice lui-même", Mon Garçon se pose là mais n'arrive tout de même pas à la cheville de Blanc Comme Neige, ce sommet d'humour involontaire porté par la frénésie d'un François Cluzet au top de sa forme.


Mon Garçon de Christian Carion avec Guillaume Canet et Mélanie Laurent (2017)

2 mars 2014

Les Garçons et Guillaume, à table !

Suite à sa razzia de statuettes compactées, lors de la dernière et parfaitement horrible cérémonie des César, face à des films tels que La Vie d'Adèle, La Vénus à la fourrure, Michael Kohlhaas ou L'Inconnu du lac, on se demandait ce que le premier film de Guillaume Gallienne pouvait contenir de si merveilleux qui justifie qu'il écrase à ce point la concurrence. Nous nous doutions bien que formellement il n'atteindrait pas la cheville de ces adversaires d'un soir, mais, refusant de porter un quelconque soupçon de copinage sur le fracassant succès de Gallienne, sociétaire de la Comédie Française anciennement salarié de Canal+ et produit, dès son premier essai, par ladite quatrième chaîne, France 3 et Gaumont, rien que ça, nous préférions imaginer que le jeune comédien converti cinéaste l'avait emporté grâce à une finesse d'écriture, une drôlerie singulière et un jeu d'acteur forcément épatant. Or, force est de constater que toutes ces qualités supposées font horriblement défaut au film, qui en prime ne propose absolument rien aux autres étages, à commencer donc par celui de la mise en scène. La seule idée formelle du film, répétée à l'envi une heure et demi durant, se résume à un montage assez laborieux qui se régale d'amalgamer différents espace-temps de la façon la plus éculée qui soit : sagement reliés par une voix off surexplicative, les différents épisodes de la vie du personnage, ou ses rêveries, s'enchaînent systématiquement par le truchement d'un raccord ou d'un travelling sans que jamais les rencontres ne constituent un quelconque événement plastique ou affectif.


Quatre pieds de table, quatre ! Guillaume va pouvoir se faire une table ! A table !

Le plus étonnant est en fait que le film soit aussi faible dans le fond que dans la forme. Gallienne nous raconte sa vie, sa relation à la fois privilégiée et traumatique à la figure de la mère, et ses doutes quant à son identité sexuelle (thème ô combien d'actualité, mais d'autres films en compétition traitaient eux aussi de l'identité et du genre, avec ô combien plus de finesse et d'ambition esthétique : La Vie d'Adèle, L'Inconnu du lac, voire même La Vénus à la fourrure). Mais au lieu de rendre compte de questions profondes via une véritable évolution de son personnage, il emboîte des sketches souvent pathétiques, constamment creux et parfois malaisants. Chaque épisode apparaît comme très superficiel, alourdi en outre par les commentaires du personnage qui viennent systématiquement surligner ou expliciter un discours psychanalytique très basique. Le comble est atteint, vers la fin du film, quand le personnage se retrouve face à un homme monté comme un "cheval" (sic), vision qui vaut pour révélation : il doit surmonter sa phobie du cheval pour accepter son phallus. On le retrouve aussitôt dans un haras, les bras en croix, les yeux fermés, à califourchon sur un poney qui tourne en rond, comme révélé à lui-même dans une épiphanie ridicule à souhait. L'ultime séquence n'est pas de reste non plus : le héros déblatère sur sa mère qui l'a toujours traité comme la fille qu'elle n'avait pas eue, et de conclure, extatique face à sa découverte hallucinante, que c'était pour ne pas qu'il puisse aimer une autre femme qu'elle. Amis de Freud, au revoir.


Montre-moi un poney, je te dirai qui tu es.

La lourdeur du propos et la grossièreté de l'écriture pourraient passer si un humour fin et piquant venait emballer ce scénario minable. Mis à part une paire de répliques au vrai potentiel, malheureusement gâché, le film ne parvient jamais à être drôle, strictement jamais. D'ailleurs le seul moment qui nous ait décroché un demi-sourire est celui où Gallienne, dans la peau de sa mère, hurle sèchement au chien de chasse du père de famille de retourner dehors : le clebs, stoppé en pleine course, se fait dans le froc, patine sur le carrelage et fait demi-tour illico en lâchant un couinement terrible. On vous recommande cette scène, et c'est bien la seule. Merci au clébard en question, à qui tous les César de Gallienne reviennent de droit. Car comment rire en effet devant, par exemple, la séquence de massage en Bavière, quand Gallienne se fait malmener par un masseur musclé, gag que l'on a vu dix milliards de fois et qui ne peut fonctionner qu'à condition d'avoir un peu de génie ou, au pire, d'aller dans l'excès potache (façon Les Bronzés… Gallienne parvient à nous faire regretter Gérard Jugnot !). Et quand la scène, longue, débouche sur une autre, toute aussi longue, où le même Gallienne se fait faire un lavement par Diane Kruger, on est alors stupéfaits et béats devant si peu de veine comique.


Notre homme est hétéro et ne s'en rend pas compte face à Diane Kruger...

A défaut de parvenir à nous faire ne serait-ce que sourire, on espérait que Gallienne nous épate un peu par son jeu d'acteur, lui qui a déjà prouvé qu'il était capable de camper des personnages hauts en couleur avec panache. Quand il joue son propre personnage, on est face à un jeune homo un peu niais, très plat, qui hésite entre la caricature absolue, excessive, et donc potentiellement drôle, et l'autoportrait juste et sincère, donc potentiellement touchant. Sauf que Gallienne reste le cul entre deux chaises et rend son personnage royalement ennuyeux, à l'image, et c'est peut-être le plus triste, de celui de sa mère. Non pas que Gallienne l'interprète mal, d'ailleurs il joue mieux sa mère qu'il ne se joue lui-même, mais la caractérisation même du personnage est une fois de plus dépourvue de tout relief. La mère se résume à une vignette (une bourgeoise de mauvais poil, pète-sec et grossière), bien loin du portrait que Gallienne, plus ému que nous, décrit à la fin, sur la scène de son théâtre, la tignasse nimbée d'un halo de lumière blanc du plus triste effet. Il nous parle de la pudeur de sa génitrice, de son élégance, de son humour, de son aplomb, autant de choses qu'il ne nous a jamais montrées durant le film, qu'il n'a jamais vraiment incarnées. 


N'est pas Proust qui veut...

Tout est donc plat dans ce film, terriblement plat, et nécessairement le rythme s'en ressent : aucune envolée, aucune saillie, aucun contretemps. On n'en retire rien, sinon beaucoup d'ennui et un peu de gêne pour Guillaume Gallienne dont le film, contre toute attente, nous tient à distance, ne parvient pas à nous toucher, et finit par nous mettre quasiment mal à l'aise face à tant de confessions, comme lors du monologue final où l'acteur se livre à sa mère dans un tête-à-tête en huis-clos devant lequel on se sent de trop. Ce premier film, nul, disons-le, n'est pas pour autant détestable, et Gallienne demeure vaguement sympathique, mais l'un comme l'autre sont bien peu de choses, et l'on se trouve plus effaré encore du succès public de Les Garçons et Guillaume, à table ! que de celui d'Intouchables. C'est dire...


Les Garçons et Guillaume, à table ! de Guillaume Gallienne avec Guillaume Gallienne, François Fabian et André Marcon (2013)

6 avril 2012

Les Adieux à la reine

Avec son argument de poids et son casting douze mille étoiles, le nouveau film de Benoit Jacquot aurait pu être tellement bien ! Aurait pu… Mais n'est pas. Malheureusement le cinéaste, à mi-chemin de son film, sabote lui-même son entreprise pourtant bien engagée et pleine de promesses. La première partie des Adieux à la reine est vraiment remarquable. On y suit, dès le matin du 14 juillet 1789 - date qui s'inscrit immédiatement à l'écran - et sur les trois jours qui suivent, le parcours de la jeune lectrice de la Reine, Sidonie Laborde (Léa Seydoux), obnubilée par son idole Marie-Antoinette (Diane Kruger) et préoccupée par les émeutes du peuple révolutionnaire qui vient juste de prendre la Bastille et s'apprête à réclamer la tête de plusieurs centaines d'aristocrates, dont bien sûr Louis XVI et son autrichienne. Jacquot a l'intelligence de se servir de ce que tous ses spectateurs connaissent par cœur les événements de cette journée fatidique et en profite non seulement pour s'éviter de les représenter mais pour en prime les rendre malgré tout mystérieux en nous immergeant dans le quotidien d'une demoiselle de Versailles mal informée et déconnectée de Paris, donc du monde. Le début du film prend le personnage de Sidonie comme pivot pour montrer non seulement le chaos angoissé qui s'empare de la cour mais aussi à quel point la reine et les siens n'y entendent rien. Plusieurs séquences sont même admirables. Par exemple quand on accompagne Léa Seydoux dans les appartements privés de Marie-Antoinette, allongée comme une enfant sur son lit, occupée de littérature et de broderies et surtout, il faut bien le dire, incarnée par une Diane Kruger au faîte de sa beauté, dont le visage tel qu'il est alors filmé par le cinéaste, avec un peu de la délicatesse d'une Jane Campion, nous fascine littéralement. Il y a aussi cette scène haletante, emballée par la musique de Bruno Coulais, où Sidonie parcourt en pleine nuit avec son vieux camarade Moreau (Michel Robin) les allées de Versailles encombrées de nobles effrayés, éclairés à la torche et ne sachant que faire, si ce n'est défaillir à l'annonce des futures têtes coupées.




Mais au bout d'un certain temps le personnage de Léa Seydoux n'est plus un simple regard permettant au cinéaste de faire entrer son spectateur dans un monde incroyablement réaliste, captivant et même impressionnant, elle cesse d'être l'axe sur lequel la caméra se fixait pour dévoiler tout un monde alentour et devient le personnage central du film, dans le sens où la caméra se met à tourner autour d'elle. Or il faut avouer que si les derniers jours du microcosme versaillais à l'aube des décapitations royales avait tout pour nous intéresser, la toute petite personne d'une groupie tiraillée entre son amour pour la reine et sa jalousie à l'égard de sa favorite la Duchesse Gabrielle de Polignac (Virginie Ledoyen), nous laisse complètement de marbre. En fin de compte le film se met à ressembler à son affiche, c'est-à-dire à une histoire de chamailleries et de bisous dans le cou entre de très jolies pimbêches tout en bijoux, maquillage et robes à décolletés pigeonnants (et décolletés il y a ! et pigeonnants !). Tout le travail de Benoit Jacquot retombe dès lors comme un soufflé. Un peu comme dans Villa Amalia, l'antépénultième film du cinéaste, adapté de Pascal Quignard, avec Isabelle Huppert dans le premier rôle, dont la première partie était aussi très belle, avec une mise en scène raffinée et tout un travail sur les espaces et les lumières pour révéler le rapport d'une femme à un monde qu'elle ne supportait plus, avant que le scénario ne se perde dans le déjà vu et ne nous fasse verser dans l'ennui en suivant cette parisienne en espadrilles respirant l'air du large et se convertissant à l'homosexualité pour révolutionner sa vie.




De nouveau Benoit Jacquot gâche son talent en abandonnant la création par la mise en scène d'une tension palpable (entre le rêve et la réalité, entre la menace de mort et la frivolité, entre la haine de la couronne et son respect, entre les dorures de la chambre royale et la pierre vulgaire des appartements des laquais, entre les bijoux de la reine et les rats et moustiques qui prennent possession d'un lieu déjà pourri), en abandonnant aussi la représentation tout en subtilité de rapports complexes entre des individualités touchantes et intrigantes au profit d'un scénario de basse-cour filmé par le plus petit bout de la lorgnette. Le principe du point de vue unique reste à peu près le même mais n'a pourtant plus rien à voir quand on passe d'une caméra fiévreuse marchant dans les pas rapides et incertains de Léa Seydoux au milieu d'un couloir obscur empêtré d'hommes et de femmes aux regards d'enfants effarés (remarquable Jacques Nolot), incrédules, cloîtrés et condamnés à la guillotine, à une caméra balayant mollement d'un visage à l'autre la reine et sa duchesse, occupées à un marivaudage un peu surjoué, observées dans leurs jeux de regards et leurs grands gestes de désespoir par une Sidonie voyeuse, à quatre pattes devant la porte de la chambre. De même, on était complètement accaparés par le déroulement du récit quand Sidonie et ses amies domestiques observaient soudain depuis la fenêtre la première sortie du Roi (Xavier Beauvois), proche et lointain à la fois, on ne l'est plus quand, concernant le roi, on nous le montre en gros plan discutant mollement avec sa femme de son futur départ pour Paris, ni quand, concernant les domestiques, la jeune Honorine (Julie-Marie Parmentier) demande sans raison à Sidonie de lui dire qui elle est vraiment, elle qui ne se dévoile jamais et dont les autres filles ne savent finalement rien : "Qui sont tes parents ? Ils sont morts ou vivants ?". Le film essaie alors de s'imposer à lui-même le thème de l'identité... de faire entendre, et ce uniquement via les dialogues, que Sidonie serait une fille mystérieuse, et à la fin la voix-off lui fait dire : "Je suis orpheline de père et de mère, je suis la lectrice de la Reine, et bientôt je ne serai plus personne". Comme si tout ce qu'on venait de voir était en fait lié à un problème de filiation, d'identité, de place à tenir et de rôle à jouer, ce que le film n'a absolument pas traité jusque là, le sujet tombant soudain comme un cheveu sur la soupe en conclusion d'un film qui ne l'a jamais abordé.




C'est d'ailleurs pour ça que le personnage de Léa Seydoux passait bien dans la première partie, parce qu'il en était à peine un. Sidonie était quasiment un prétexte pour s'immiscer dans Versailles depuis les cantines des valets jusqu'au lit de la reine, mais quand Sidonie cache, et gâche, par son omniprésence ce vaste projet pour devenir le cœur du récit, la chose fonctionne d'autant moins que son personnage se limite finalement à une fille un peu paumée dont l'adulation d'abord ambigüe et insaisissable pour la reine se limite ensuite au comportement inintéressant de n'importe quelle adolescente béate devant sa star. D'ailleurs tous les personnages finissent par être insupportables. La Reine devient une véritable garce, il n'y a pas d'autre mot, supérieure et arrogante, elle force sa chère lectrice à revêtir la robe de la Duchesse dont elle est amoureuse afin de couvrir la fuite de cette dernière, quitte à ce que Sidonie se fasse trancher la tête pour une autre ; la Duchesse de Polignac se révèle être une écœurante égoïste hautaine et méprisante qui abandonne la reine et parle à celle qui risque sa vie pour elle comme à un chien ; et la lectrice elle-même, l'héroïne, qui souffre de ce que son idole la condamne à mort pour en sauver une autre, accepte ce projet et obéit bêtement, comme une idiote tête à claques. Mais Sidonie ne s'abandonne pas aux caprices de sa reine par devoir, par obéissance, par réflexe culturel ou civilisationnel, elle le fait par un amour auquel nous ne goûtons pas. Sa colère ou son adoration n'ont rien à voir avec un geste politique, pourtant crucial dans ce contexte, et c'est d'autant plus regrettable que Benoit Jacquot parvient assez bien à montrer l'ambivalence de la révolution, son horreur barbare consubstantielle (les aristocrates assassinés en masses et sans procès pour leur arbitraire appartenance à une famille) et sa nécessité (l'accablement d'un peuple ne pouvant plus tolérer l'injustice et les privilèges d'une classe dominante résolument puante). Le cinéaste soulève cette dualité notamment en opposant deux dames de la reine, l'une déférente et l'autre opportuniste, interprétées par d'excellentes Noémie Lvovsky et Dominique Reymond. De même, Sidonie et sa vénération sans condition, sacrificielle même, pour la reine, s'opposent au comportement plus libre des autres servantes, qui pestent contre leur maîtres et n'oublient pas de se marier ou de se sauver.




Quitte à ce qu'elle prenne tristement le dessus sur des événements qui la dépassent et qui se veulent ô combien plus passionnants que ses peines de cœur, on aurait pu souhaiter que Sidonie, le personnage malheureusement "central" du film, ne soit pas une simple suiveuse, une imbécile amoureuse (ou alors cet amour-là aurait-il dû supplanter le contexte et l'écraser, sur ce point Jacquot échoue), une fade adulatrice, un être sans vie disparaissant avec sa reine. On aurait aimé qu'elle existe, qu'elle décide, qu'elle agisse, qu'elle se révolte (ce que l'amour n'interdit pas, soit dit en passant). D'autant plus qu'en voyant le film avec ces galeries bourrées de courtisans rapaces cavalant après la moindre apparition d'un Roi disgracieux et fat mais si précieux puisque paré des plus riches ornements, presque prêts à lui demander un autographe (on n'en serait qu'à moitié surpris vu le parallèle fait par Jacquot entre la royauté d'alors et le star system bling bling d'aujourd'hui), on pense forcément à nos puissants actuels, et le film aurait pu, comme on l'a vu récemment dans Habemus Papam ou La Dernière piste, se grandir d'un message violemment ancré dans le contemporain sur le rapport au politique et au pouvoir, à la figure du dirigeant en tant que guide plus ou moins fiable, plutôt que de simplement raccorder le XVIIIème siècle à aujourd'hui par le biais plus facile et plus maigre de la "peopolisation" des dirigeants (ou par d'autres biais, comme la question de l'homosexualité affichée). Il est un peu vain, voire idiot, de refaire le film et de le souhaiter différent, mais pour le coup avouons qu'on aurait aimé voir Sidonie réagir, ou que sa non-réaction signifie quelque chose d'autre que son soi-disant manque d'identité pallié par un aplatissement absurde face à une icône, défaut d'identité complètement auto-proclamé du reste mais, malheureusement pour le film, bien réel, le personnage que Jacquot décide tardivement et très préjudiciablement de prendre pour unique et minuscule sujet n'existant pas.


Les Adieux à la reine de Benoit Jacquot avec Léa Seydoux, Diane Kruger, Virginie Ledoyen, Noémie Lvovsky, Xavier Beauvois, Dominique Reymond, Julie-Marie Parmentier, Jacques Nolot, Lolita Chammah et Michel Robin (2012)

18 août 2011

A bout portant / Pour elle

Il y a quelques années, Fred Cavayé vivait en Cité U et occupait son maigre temps libre à écrire des scénarios. Il s’octroyait parfois le plaisir d’aller au cinéma pour voir les derniers John McTiernan ou Michael Mann, des films qu’il regardait avec des étoiles plein les yeux, des rêves plein la tête. Aujourd’hui, Fred Cavayé est le cinéaste français qu’Hollywood nous envie le plus. Deux films l’ont fait exploser :  Pour elle et A bout portant, deux thrillers sans temps mort ou des pauvres types sans histoire se retrouvent dans la merde du jour au lendemain et doivent sauver leurs bonnes femmes si peu dégourdies en un temps record. Des tag-lines similaires fendaient les affiches de ces deux films : « Il a 72 heures pour sauver celle qu’il aime et la sortir de cabane ! » pour le premier, « Il a 3 heures et des brouettes pour retrouver sa femme et lui faire la peau ! » pour le second. En ce qui me concerne, quand je lance un film de Fred Cavayé, je lui donne un gros quart d’heure pour me choper. Si Pour elle avait réussi à me captiver du début à la fin, réalisant là une vraie prouesse, ce n’est pas le cas de son dernier rejeton, qui m’a très tôt perdu.




Il faut dire que dans Pour elle, on suivait Vincent Lindon en train d’échafauder un plan machiavélique pour extirper Diane Kruger de prison. Un Vincent Lindon égal à lui-même, capable de sauver n’importe quel film par sa seule présence, le regard fou, les tics survoltés et le front hyperactif. Dans A bout portant, le héros n’est autre que Gilles Lellouche. "Gilles Lellouche", "héros"… voilà des mots que je ne pensais pas devoir associer un jour. Et pourtant, Fred Cavayé a osé. L’acteur n’a cependant pas grand-chose à se reprocher, il fait de son mieux, avec ce que la Nature, dans un malheureux hasard, lui a donné : un profil d’aigle inélégant, une voix de beauf trop familière, une piètre allure générale, le dos toujours un peu voûté, le cou en avant, le regard vide et stupide. Cette piteuse panoplie ne fait pas de son personnage quelqu'un que l'on veut voir réussir et vaincre. Mais si le film n’est pas parvenu à me captiver, ce n’est pas spécialement sa faute. Je me suis simplement retrouvé face à l’impossibilité de me passionner pour cette histoire de flics ripoux et magouilleurs, très loin de la simplicité et donc de l’efficacité du pitch de Pour elle, qui passe désormais pour une vraie réussite dans le genre.




Qui plus est, j’ai très tôt repéré que le gros souci venait de Gérard Lanvin, qui campe donc le gros méchant tirant toutes les ficelles. J’ai vite compris que le comédien était dans un rôle de sale con inhabituel vu qu’il ne décroche jamais les mâchoires et parle toujours de sa voix la plus grave, sans jamais articuler. L’acteur a peut-être pris du plaisir à jouer un méchant de façon si grossière, mais pour nous autres spectateurs, c’est un bien triste spectacle qui s’offre à nous. A part ça, les personnages ne font que se courir après, se menacer, se tirer dessus, viser à côté, à court de munitions se tabasser et finissent souvent par se tabasser et s'invectiver en rappelant le peu de temps qu'il reste avant la fin du film ; un film qui, de mon côté, m'a paru bien long. Ces individus nerveux ne peuvent jamais se faire confiance et doivent toujours s'assurer que l'un a les mains vides quand l'autre fait mine de s'approcher. C'est un climat d'incertitude et de haine assez usant, pesant, d'autant plus quand on est, au quotidien, assez travaillé et miné par un avenir très flou, par la sale tronche de notre président, par des relations pas toujours faciles avec un animal domestique et par le triste état du monde en général. Las et abattu, j’ai vite décroché d'A bout portant. Des fois, on a pas envie de voir des gens passer leur temps à se foutre sur la gueule. 





Pour elle avait eu le bonheur d’être remaké par Paul Haggis et Russell Crowe via le film Les Trois prochains jours. Il paraît que lorsque Fred Cavayé a appris la nouvelle, il n’y a pas cru. Il se serait exclamé « Russell Crowe, le Russell Crowe de Point Break ? Non mais arrêtez les conneries, c’est de la folie douce, c’est un rêve de gosse qui se matérialise ! J’avais 8 ans quand j’ai écrit cette histoire à la con, dans ma Cité U à Nanterre-les-olives, et voilà que le grand Russell Crowe va l’incarner ?! Anything for She, a dream come true, sans blague ?! Je n’en reviens pas ! ». Après en être revenu, Fred Cavayé aurait plus tard ajouté « Quand j’ai vu mon nom accolé à celui de Russell Crowe sur le net, j’ai inséré mon doigt dans mon ventilo pour m’assurer que je ne rêvais pas. J’ai perdu un doigt. J’en reviens juste toujours pas ! » A bout portant, renommé Point Blank par des distributeurs internationaux visiblement bien peu soucieux que ce titre soit déjà pris mille fois, passera-t-il à son tour à la moulinette hollywoodienne ? On peut l’imaginer. Moi je vois déjà Shia LaBoeuf à la place de Gilles Lellouche, courir dans tous les sens, tout étonné de ne pas voir des twingos se transformer en Lego ! Et j'imagine bien Bob Duvall dans le rôle du flic véreux sans scrupule.


Pour elle de Fred Cavayé avec Vincent Lindon et Diane Kruger (2008)
A bout portant de Fred Cavayé avec Gilles Lellouche, Roshdy Zem et Gérard Lanvin (2011)

20 avril 2011

Les Trois prochains jours

Je suis déçu. Déçu par ce film et par le traitement qui en a été fait. Si je ne m’abuse, il devait s’agir du remake "made in USA" de Welcome, le pamphlet contestataire de l’insaisissable Philippe Lioret, porté par la superstar Vincent Lindon. Et je me réjouissais par avance qu’un tel brûlot social soit repris par la grande machinerie hollywoodienne pour ainsi voir son impact dédoublé, que dis-je, octuplé ! Quand j’ai su que Paul Haggis reprenait le flambeau allumé par Lioret, ça faisait sens, et je trouvais tout à fait logique qu’un cinéaste ayant prouvé qu’il était sensible aux questions de société s’attaque à un tel projet. Il n’y a qu’à se balader Dans la vallée d’Elah ou se prendre son Crash frontal pour s’en assurer : cet homme se sert de son art pour transmettre un message de paix et d’amitié entre les peuples. En somme, un artisan de l'universel. Quand j’ai appris que Vincent Lindon était remplacé, poste pour poste, par Russell Crowe, je me disais que tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes, tel un remake approuvé John Carpenter, et que l’on se dirigeait tout droit vers le chef d’œuvre ultime tant espéré. Je sais pas vous, mais moi, entre d’un côté la tronche ravagée, les milles tics par minute et le charisme vagabond de Barry Lindon et de l’autre, la voix abîmée par l’alcool, le regard las et l’allure rustique de son collègue australo-néo-zélandais, mon cœur balance et, dans tous les cas, chavire. Tandis que le second est un éternel amoureux des chevaux, à tel point qu’il a bien du mal à s’en séparer entre chaque tournage, le premier perd ses cheveux dès qu’il n’est pas sous les feux de la rampe, cheveux qui repoussent par magie dès qu'un projecteur est braqué sur son crâne par un intermittent du spectacle. Autant de points communs surprenants qui m’amenaient à penser qu’il s’agissait du choix idéal.


Sur ce cliché pris à la sauvette, vous avez le seul type qui arrive à avoir la classe sur une plage du Nord-Pas-de-Calais en hiver.

Mes premiers doutes sont apparus lorsque j’ai pris connaissance du titre choisi pour la version américaine du film de Lioret. Assez naïf, j’avais déjà imaginé que le film aurait pu s’intituler Bienvenue, comme un pied-de-nez amical adressé à l’œuvre initiale. J’étais loin du compte… Mais ça n’était que le début d’une série de désillusions terribles dont j’ai à présent du mal à me remettre. Je m’étais déjà longuement amusé à américaniser le scénario de Philippe Lioret avant d’avoir vent de la trame réelle du film de Paul Haggis. Aussi je m’étais mis à penser que la piscine du remake serait plus longue, que Russell Crowe se trimballerait tout autour dans un monokini plus saillant que le bas de survêt jadis porté par Lindon, une tenue mettant plus judicieusement en avant le mastodonte de petit-petit-petit-fils d'aborigènes qu'est l'acteur oscarisé. Et surtout, je m'étais dit que le clandestin, prenant alors les traits d’un cubain égaré à Homestead (Florida), aurait désormais pour but de traverser le détroit de Floride à la nage, et non la Manche, toujours guidé par le même espoir de rejoindre sa fiancée restée au pays. Hélas, j’avais tout faux !


Sur ce cliché, admirez l'effort fait par Russell Crowe pour ressembler à tout le monde et à personne à la fois, une girl-next-door au masculin, l'alter-ego baraqué de Paul Hagard de l'est.

Je suis tombé des nues face à ce thriller décousu et lent, où un Russell Crowe qui n'a vraisemblablement pas l'intention de jouer le rôle du mari transi et prêt à tout pour sortir sa bien-aimée de sa geôle, mais plutôt celui du pervers sexuel qui se complaît à prendre discrètement des photos des entre-jambes des demoiselles ayant eu le malheur de se trouver en jupe face à cet étalon venu tout droit d'Océanie et dont le visa expire dans deux jours ! En somme, nous sommes bien loin des méthodes de l'actor's studio mises à mal par Al Pacino dans Maniac Cop, retitré Serpico en France. Dans le script, le personnage incarné par Russell Crowe se donne pour mission de sortir sa bonne femme de taule afin d’aller vivre un avenir plus radieux en Thaïlande avec leur fils autiste. On se rend compte que Welcome est bien loin, et la transformation du projet pourrait faire l’objet d’une thèse passionnante. Un bémol cependant : pourquoi risquerait-on sa vie à libérer sa femme de prison lorsque celle-ci a le physique disgracieux d’Elizabeth Banks ? Là encore, le film français, où la jeune femme était incarnée par la charmante Diane Kruger, l’emporte haut la main et enterre son remake américain. "Bigger, louder, better, dick stronger" ? Pas convaincu.


Les Trois prochains jours de Paul Haggis avec Russell Crowe et Elizabeth Banks (2010)

25 août 2009

Inglourious Basterds

Le film s'annonçait plus ou moins comme un hommage à Sergio Leone... Quentin Tarantino croit emprunter à Leone l'art de faire monter la tension avant un duel ou avant une quelconque décharge brève et brutale de violence en les faisant précéder d'une longue attente calme en surface et tendue en profondeur. La tension est peut-être là dans d'interminables scènes, comme celle du dialogue dans le bar, mais elle est futile et éphémère, vaine en un mot, Tarantino n'en fait rien. Ce qui l'intéresse c'est l'aboutissement, les gerbes de sang, le gore gratuit et, partant, tout ce qui précède est un prétexte pour arriver à cette épiphanie sanglante, telle une laborieuse masturbation pour atteindre in fine le graal de l'éjaculation. Chez Leone le coup de feu a terriblement moins d'importance que l'attente qui le précède, la violence n'est qu'un prétexte pour les minutes qui nous y conduisent. Dans ces instants cruciaux qui précèdent les coups de feu, aux silences de Leone s'oppose un verbiage permanent et insipide, une hémorragie de mots sans but ni saveur, et à la mise en scène virtuose de Leone, à ses cadrages savants sur des regards échangés avec une fascinante science du montage comme autant de coups de feu, s'oppose une morne série de mauvais plans - insignifiants au mieux, laids sinon - en champ-contrechamp. Si l'omniprésent dialogue a pour but de prendre le contrepied du silence de Leone, autant dire que le contrepied est total puisque Tarantino perd tout de l'éloquence du cinéaste italien et de sa puissance d'expression en réduisant au minimum l'importance des corps (tout juste reste-t-il des regards, celui de Fassbender par exemple, mais la caméra n'en fait rien) et en substituant au pur langage cinématographique des conversations scénaristiques épuisantes qui nous rappellent à chaque seconde qu'il est loin le temps de Reservoir Dogs et de Pulp Fiction. Tarantino ne pouvait rien avoir en commun avec Sergio Leone, il est volontairement pornographique ("jouissif" est le mot qui revient inlassablement pour parler de lui depuis le départ, et plus que jamais avec ce nouveau film), là où Leone était peut-être le plus grand des cinéastes érotiques. Rien de vraiment léonien à l'horizon donc, à part peut-être la fameuse vengeance finale, annoncée en titre de chapitre comme "la vengeance en gros plan", où il n'y a qu'un gros plan, celui de Mélanie Laurent projeté sur l'écran de cinéma, qui est peut-être (et l'actrice, ignoble à chaque apparition, participe au massacre) le gros plan le plus laid de l'Histoire du cinéma.



L'ouverture du film en dit long sur Quentin Tarantino, qui est devenu une sorte de DJ. Il fait tourner les citations au point de tourner lui-même en rond et pioche sans cesse dans tout ce qu'il aime, y compris dans ses propres films, et les auto-références sont légion, qu'il s'agisse du zoom avant sur le regard d'un basterd avec une musique répétitive et galopante annonçant un flashback où il revoit les tortures infligées par son vis-à-vis, à la manière de la mariée dans Kill Bill, ou du petit soldat allemand, dernier survivant de la fusillade dans le bar, qui accepte de dialoguer avec Brad Pitt et de déposer son arme comme le faisait la compagne de Tim Roth avec Samuel L. Jackson à la fin de Pulp Fiction. On savait que Tarantino s'adorait comme un fou mais quand il en vient à refaire systématiquement la même chose en moins bien, ça commence à faire de la peine. Tel un vieux DJ fatigué, il fait des mixages, des pots pourris, mais alors bien pourris. Certes il a toujours plus ou moins fait ça et même ses meilleurs films valent peut-être moins en DVD qu'en bande originale MP3. C'est avant tout un type qui fait des collages, des assemblages, qui réunit ce qu'il aime le plus, du très bon au très mauvais, et si possible un maximum de trucs nazes et oubliés pour susciter l'engouement de ceux qui ont les mêmes références que lui et pour charmer les autres avec un univers cinématographique de collectionneur publicitaire geek ultra cool. On dit souvent qu'un cinéaste est tout entier contenu dans son premier film. Alors disons que Tarantino était tout entier contenu dans l'ouverture de son second film. La première chose dite dans Pulp Fiction, c'était précisément la définition du titre : une mauvaise histoire imprimée sur du papier de mauvaise qualité, littéralement "littérature de gare". Ça passait plutôt bien au début, c'était même pas mal dans le genre, parce que Tarantino parvenait à inventer une forme singulière avec son héritage bigarré, mêlé d'autant de chefs-d’œuvre du cinéma que de purs navets bis admirés précisément pour leur médiocrité et leur mauvais goût, mais très vite ça s'essouffle ces choses-là, et depuis disons Kill Bill (qui n'était que son 4ème film, rappelons-le) le cinéaste est en bout de course. En fait Tarantino ressemble au personnage de Samuel Jackson dans Pulp Fiction, il a appris quelque chose par cœur, non pas un verset de la bible mais une quantité incomputable de films ingurgités en bon cinéphage, et il ressasse sans arrêt, sans forcément tout piger ni sans que ça n'ait d'intérêt particulier, mais parce que c'est la classe. Le film cite à tout rompre, il porte le titre d'un autre gros navet des 70s et il se rapproche vaguement des 12 Salopards de Robert Aldrich, entre (beaucoup d') autres choses, de Jacques Tourneur aux pires westerns spaghettis. Certains fans parlent aussi d'une influence "wooienne" dans le ralenti sur Mélanie Laurent quand elle se maquille, et on pourrait même penser à Matrix dans la pathétique séquence où les bâtards vont délivrer un nazi reconverti en tueur de nazis... Bref, on va pas faire la liste, d'abord parce qu'elle serait forcément incomplète, car nous ne possédons certainement pas l'immense culture de Tarantino, surtout en termes de navets de série B, ensuite parce que c'est sans intérêt. C'est de la citation qui tourne à vide. C'est comme quand Tarantino cite Leone (qui quant à lui était maître dans l'art de transformer le western classique) : ça n'a aucun sens. Tarantino a vu les films, il les a bien aimés, alors il les cite sans savoir pourquoi et sans en tirer quoi que ce soit. Je ne nie pas un certain potentiel au départ, mais il faut bien se rendre à l'évidence, plus aucun espoir n'est permis. Tarantino, depuis le départ ça puait l'esbroufe, mais maintenant c'est une horreur.



Et en prime, quand on essaie de faire l'honneur au réalisateur de ne pas juste regarder la forme de son film, ce qu'il appelle pourtant à faire en bon maniériste, et ce que tant de fans font en croyant lui rendre service, on a comme une envie de chialer. A la fin d'Inglourious Basterds Quentin fait une métaphore désastreuse pour résumer ce que fait son film : détruire l'Histoire par le cinéma (l'établissement de Mélanie Laurent, un cinéma de Paris, explose et le nazisme avec puisque Hitler himself et ses sbires sont enfermés à l'intérieur). Il y a de quoi rester pantois. De là à dire que Tarantino détruit le cinéma par le cinéma il n'y a qu'un pas. D'ailleurs la mise en scène dans ce film qu'est-ce que c'est, concrètement, sinon un doublon de J.P. Jeunet quand QT tente vainement d'installer ses lamentables personnages (interprétés par des acteurs pour la plupart d'une nullité sans point de comparaison, Mélanie Laurent en tête donc) avec foule de flashbacks d'une seconde résumant les personnages à trois caractéristiques ridicules et qui touchent au simple "toc". On croise d'ailleurs un autre moyen bien pratique et déjà utilisé mille fois, y compris par Tarantino lui-même, pour introduire les protagonistes : l'arrêt sur image avec colorisation du plan à la palette graphique et inscription sur la gueule du type de son blaze façon comic-book... A part ça ? Sur quoi s'extasier ? Une caméra tournant longuement autour de la table et inscrivant ses personnages dans un lieu clos ? Bravo. Certains fanatiques ont relevé avec passion des contre-plongées sur Brad Pitt et des plans s'attardant sur des pieds féminins... Toutes choses prodigieusement inédites et bouleversantes. Niveau mise en scène on a pratiquement fait le tour et autant dire que c'est indigent. Côté scénario, certaines critiques élogieuses (on ne s'attardera pas sur celles qui pointent des "dialogues délicieux", ce sont les mêmes, qui ont la mémoire bien courte et une exigence inexistante, qui s'extasiaient sur les répliques misérables de Death Proof) ont parlé du mérite qu'avait Tarantino de refaire l'Histoire grâce au cinéma. Quand il s'agit de refaire l'Histoire du nazisme, on évite normalement de suivre ses pulsions les plus connes et de faire absolument n'importe quoi pour déballer un "pur délire jouissif" abruti en public. Réécrire l'histoire n'est pas un problème, on est tous d'accord là-dessus. C'est juste une question de comment et de pourquoi. Puisqu'on parle partout de l'amour de Tarantino pour le cinéma et de son penchant pour la citation, il est évident qu'il cite entre autres To be or not to be de Lubitsch. Or Lubitsch détruisait le nazisme dans son film en faisant jouer la fameuse scène du Marchand de Venise : "Si vous nous tuez, ne mourrons-nous pas ?", à deux juifs, devant Hitler. C'était autrement plus beau, plus fort, plus intelligent, plus percutant, plus précis, plus raffiné, plus puissant, plus tout ce que vous voudrez que ce que fait Tarantino quand il réécrit à son tour l'Histoire pour tuer Hitler en le faisant recevoir 125 balles dans le visage et en le faisant brûler dans un cinéma avec une juive sur l'écran qui, dans un affreux gros plan, hurle : "C'est la vengeance juive !" en oubliant de préciser "C'est la vengeance juive un peu nazie sur les bords". Quand Tarantino filme tous ces nazis morts de rire devant un film de propagande dans lequel un soldat Allemand abat 300 soldats américains à la chaîne en grand héros du IIIème Reich, comme en réponse à L'Enfer des hommes avec Audie Murphy, ça rappelle Tarantino lui-même quand il s'esclaffe en bavant devant des navetons absolus ou devant ses propres films et notamment, bien sûr, devant les scènes les plus violentes. Se complaire dans le gore et la violence gratuite, ricaner avec entrain à la cruauté manipulatrice et machiavélique du méchant nazi (on pourra m'objecter que l'Allemand "chasseur de juif" du film est particulièrement classieux et plaisant, et on aura raison...), s'extasier devant la pornographie du meurtre, se réjouir de s'abaisser, même à travers la fiction et en bon démiurge, à l'inhumanité des bourreaux dont on se venge, tout cela est tellement crétin et surtout tellement laid...



Filmer une jeune juive qui incendie (gaze) sa propre salle de cinéma et à l'intérieur tout le gratin du grand parti Nazi avec Hitler en tête, en criant sur l'écran : "C'est la vengeance JUIVE !", avec un ricanement diabolique, tandis que ce même écran tombe en cendres, c'est assez abject. Filmer avec jouissance le massacre sans procès des nazis en tirant un trait sur Nuremberg pour se faire un petit plaisir perso, c'est profondément idiot. Ce que filme Tarantino (via ses "bâtards") et ce qu'il fait lui-même (dans la scène finale), revient à réclamer le droit de jouir à l'idée de massacrer atrocement et sans autre forme de procès des êtres marqués et assassinés pour ce qu'ils sont, pour ce qu'ils représentent, en se réduisant pour cela à leur animalité reprochée. Se laisser aller à des délires réducteurs, systématiques, arbitraires, meurtriers et jouissifs, c'est un peu écrire Mein Kampf à l'envers, en tout cas c'est pas loin d'être la même démarche. Je ne dis pas que Tarantino est un nazi et que son film est un manifeste politique, économique et xénophobe. Car contrairement à celui qu'on appelle joliment "QT", il me reste une once de discernement. Je dis que j'ai rarement vu un film plus moche et plus abruti que celui-ci. Jouir - car quand on voit Eli Roth (ami de Tarantino au visage respirant l'intelligence, et auteur des deux Hostel...) frapper sur un crane avec un sourire jusqu'aux oreilles attendant que ledit crane explose tout à fait, quand on le voit les yeux révulsés et la bave aux lèvres vidant trois chargeurs de mitraillette dans un visage, quand on voit la jeune juive rire à gorge déployée de son meutre "de masse", quand on voit Brad Pitt enfoncer son doigt dans le "trou de balle" de Kruger pendant qu'Eli Roth, au second plan, lui fourre le canon de son fusil dans le cul, il convient de parler de la jouissance d'un porno pourri plutôt que d'une anodine jubilation humoristique ou spirituelle - jouir donc de faire bêtement aux nazis ce qu'ils ont fait aux juifs, jouir de s'abaisser à leur cruauté et à leur ignominie, jouir médiocrement sur ce qui touche de près ou de loin au nazisme et à la shoah, c'est en général l'apanage des tristes sires...



Passée l'hypothèse interprétative de cette première et si mince idée qu'on peut déceler dans la scène finale et que Tarantino filme sans la moindre subtilité à grand renfort d'un symbolisme lourdaud qui confine à connerie, cette idée que le cinéma seul (les films utilisés comme une arme incendiaire) peut lutter contre le nazisme, on peut aussi penser que Tarantino a voulu faire brûler les nazis par les flammes des pellicules nitrate sur lesquelles sont imprimés des films de propagande comme celui qu'ils regardaient avant l'incendie : ainsi les nazis seraient vaincus par leurs propres armes. Et c'est là que le bât blesse, car cette interprétation-là ne se limite pas à cette séquence. Elle est aussi là quand un juif explose dans de grandes gerbes de sang le crane d'un nazi avec jouissance, à coups de batte de base-ball. Tarantino présuppose que les nazis ont joui en commettant leurs crimes (le personnage de Christoph Waltz est un jouisseur, ses babines écument quand il parle, quand il mange, etc., produisant souvent des bruits de succion bien gras) et il veut jouir à son tour en leur rendant la pareille. La jouissance est là en somme tout au long du film. Y compris au-delà de l'écran dans la séquence finale, quand Eli Roth tire pendant cinq minutes à bout portant sur le visage d'Hitler, Eli Roth qui, rappelons-le, déclarait après la sortie du film et dans un de ses éclats d'intelligence et de finesse avoir joui en massacrant ces nazis avec bestialité, nous rappelant par-delà la brillance de son propos la part cathartique qu'il y a dans l'art et qui, n'en déplaise à certains, lui suppose un impact et donc peut-être une forme sinon de responsabilité en tout cas de part morale. Jusque dans la mise en scène de Tarantino, on ne peut nier cette jouissance qu'il a à rendre la monnaie de leur pièce aux nazis par leurs propres armes : extrême violence, arbitraire, assassinat, humiliation, exultation du massacre, flammes et fumée. La vengeance en soi est ce qu'elle est, pas glorieuse, mais dans les films dont Tarantino revendique ou non l'influence comme Il était une fois dans l'ouest (la vengeance de l'Harmonica) ou La mariée était en noir de Truffaut (dont on croit entendre quelque vague écho dans Kill Bill bien que Tarantino affirme qu'il n'a pas vu le film et Dieu sait que c'est con pour lui...), elle est un plat qui se mange froid et que l'on exécute proprement, avec la noblesse qu'il manquait aux bourreaux dont on se venge, et en leur accordant le dernier soupçon de dignité qu'ils avaient retiré à leur victime. La mise en scène elle-même de ces revanches était empreinte de cette noblesse et de cette sobriété qui les caractérisait et par lesquelles les vengeurs s’élevaient au-dessus de la condition de leurs bourreaux. Dans un contexte nécessairement moins fictif puisque éminemment Historique, quoi qu'on en dise (l'étendard dressé en ouverture, "Il était une fois...", ne suffisant pas à faire de ce contexte marqué, et très pesant de surcroît, une pure fable dégagée de toute réalité connotée), faire présider la jouissance meurtrière et cruelle dans un nivellement par le bas qui consiste à rejoindre le niveau animal de son bourreau est décidément pathétique. C'est une idée si basse que celle de vouloir faire périr l'autre par son propre mal... On tuerait la propagande par la propagande ? On tue les nazis en les enfermant à la place des juifs dans les chambres à gaz (ce que fait littéralement la séquence finale). Avouez que c'est confondant. Et Tarantino filme ce fantasme de la vengeance soi-disant juive, cette jouissance de la loi du Talion, avec une bêtise sans bornes. Il filme cette jouissance avec jouissance. C'est profondément minable. Mais le plus détestable c'est de prendre en otage le spectateur pour le forcer à partager cette jouissance du pauvre d'esprit.



Tarantino a fait un film minable - cet homme, qui présentait des capacités au départ, un certain sens du cinéma, est manifestement et de plus en plus mégalomane et débile - dans lequel il tend à se rendre aussi détestable que ceux contre qui il pousse son cri trépané de jouisseur pornographique primaire. Évidemment c'est difficile de parler d'autre chose que du rejet qu'inspire le film. Pour ne pas faire long disons qu'avant d'être méprisable il est surtout très nul, car ce n'est pas la mise en scène de QT qui saurait le sauver de ses abîmes de débilité. Et pour lâcher un peu de trivia, sachez que Brad Pitt s'appelait en réalité Pat Bridd, Patrick Bridd. Il a inter-changé les voyelles de son nom et sa carrière était lancée dans Thelma et Louise, souvent rediffusé par les Thelma d'Arte. A la fin du film, Brad Pitt regarde la caméra et dit avec ironie : "Je crois bien que c'est mon chef-d'œuvre", en gravant une croix gammée sur le front du méchant nazi. Espérons que Tarantino, dans sa grande mégalo, croie vraiment avoir réalisé le sien, aussi simpliste et hideux en effet qu'une croix gammée, et qu'il pense ainsi être allé au bout de lui-même, puis qu'il décide en conséquence d'arrêter sa carrière au sommet de sa forme...


Inglourious Basterds de Quentin Tarantino avec Brad Pitt, Christoph Waltz, Diane Kruger, Eli Roth, Michael Fassbender et Mélanie Laurent (2009)

3 mai 2008

Benjamin Gates et le Livre des Secrets

Arrêtons-nous sur le cas Nicolas Cage, de son vrai nom Nikos Coppola. Je sors de deux heures de Benjamin Gates et je me demande plus que jamais comment on peut être fan ou ne serait-ce que spectateur d'un aventurier portant les traits de Nicolas Cage. Le visage de cet acteur est comme un grand gland fatigué, éreinté, surmonté d'une chevelure touffue et hasardeuse bleue marine et comme échappée dans un élan vers l'arrière d'un urètre invisible. Sans parler des quatre centimètres largement dégagés autour de chaque oreille, ces deux périmètres de crane rasé qui font rejaillir les esgourdes de Cage hors de sa longue tête plate. Alors certains émettront l'hypothèse que Nicolas Cage pourrait bien être le dernier acteur hollywoodien a se coiffer d'une perruque pour chaque tournage, les grosses productions s'étalant parfois sur six mois, afin que sa coiffure ne bouge pas d'un poil et soit toujours raccord. Toujours est-il qu'à l'image on a droit à un hommage posthume à Pablo Picasso puisque Nicolas Cage s'avère posséder un visage tel que de face on puisse apprécier ses deux profils voire, selon l'éclairage, l'arrière de sa nuque. Son visage est comme étalé sur la page d'un bouquin et on lit à livre ouvert dans son terrifiant jeu d'acteur.



Pour se recentrer un peu sur le film il convient de mettre en lumière quelques séquences assez représentatives de l'ensemble de l'œuvre. J'en veux pour preuve cette longue scène où Nicolas Cage découvre qu'il doit fouiller un buffet qui se trouve dans le bureau du président, à la Maison Blanche. À ce moment-là son acolyte demande, incrédule : "notre président ?", à quoi Diane Kruger, enfin décidée à ne pas chier un dialogue, répond : "malheureusement oui". Satire sociale, quand tu nous tiens. Jon Turteltaub, le réalisateur du film, se met ainsi tout l'électorat démocrate dans la poche tandis que les WASPs républicains lui étaient déjà acquis grâce à la présence à l'écran de Jon Voight (qui s'appelle en réalité Jon Jolie mais qui a changé de blaze à la naissance de sa fille Angelina pour cesser d'être associé à elle). Voilà donc Nicolas Cage et Diane Kruger infiltrés dans la Maison Blanche, to the west wing. Ne me demandez pas comment, apparemment il suffisait de soudoyer un garde. Et là Diane Kruger feinte d'avoir paumé une boucle d'oreille pour demander au garde de l'aider à la retrouver dans le canapé pendant que Nicolas Cage déclare sur un ton désinvolte "moi je vais jeter un œil du côté de l'intérieur du buffet". Pour maintenir l'attention du garde, Diane Kruger n'hésite pas à user et abuser de ses charmes, se penchant en avant pour ouvrir son décolleté de malade, se penchant en arrière pour dévoiler son pubis chargé de poils blonds, lui roulant une pelle d'enfer, et finalement laissant le garde agripper violemment sa tignasse pour entamer un coït immonde avec hargne et acrimonie. Pendant ce temps, nous avons droit à quelques plans de coupe sur Nicolas Cage, levant un sourcil distrait vers son ex-femme en train d'encourager un malheureux garde à la violer avec fureur, et matant carrément le spectacle tout en crochetant la serrure d'un des tiroirs du buffet avec ses clés de bagnole.



Très vite on retourne sur Diane Kruger qui entame une vieille branlette espingouine avec difficulté au vu de son ridicule bonnet B à un garde toujours aussi médusé mais condamné au 7ème ciel, tandis que de l'autre côté de la pièce, Nicolas Cage surfe sur le web et crée patiemment un compte facebook au président des États-Unis d'Amérique tout en enculant résolument le 7ème art. Après de longues minutes, et alors que Diane Kruger subit un cumshot misérabiliste en tirant grimace, Nicolas Cage se faufile hors de la pièce, dans le dos du garde de toute façon peu concerné par les affaires de la White House, et faisant signe à son ex-épouse de le rejoindre à la sortie quand elle aura terminé. Diane Kruger ajoute son blaze à la longue liste des jeunes comédiennes qui se sont faites sodomiser dans le bureau ovale. Après le Monica Gate, quid du Diane Gates, épouse Benjamin, dont la preuve ne consistera pas en une timide tache de sperme sur une robe bleu ciel, mais bien en un sofa détrempé.



Autre séquence. En pleine course poursuite de bolides dans Londres, Benjamin Gates, qui possède un bout de bois que son ennemi juré aimerait posséder de même, et qui sait pertinemment que le seul moyen d'arrêter le massacre de piétons occasionné par cette poursuite en dragsters consiste à prêter ce morceau de châtaigner à son pire ennemi, décide de le faire mais, avant ça, de le prendre en photo pour conserver les informations cruciales qu'il recèle. Alors il grille un feu rouge à toute allure et se laisse prendre en photo par un radar, le bout de bois en mains, tenu en évidence au-dessus du volant, et souriant très bêtement à la caméra, histoire d'avoir un souvenir dudit morceau de bambou où est inscrit le reste du script sans lequel le film devra s'arrêter. Et puis, très calme, il conjure son acolyte d'infiltrer le forum de la police londonienne afin de télécharger la photo du radar. Son pote, armé d'un ordinateur portable dernier cri et pourtant dénué d'une webcam qui aurait permis de photographier plus simplement le bâton de Cage, se lance dans l'opération sur son PC, tandis que la caméra dévoile le bel APN que le personnage gardait chevillé au corps, accroché au cou par une lanière en cuir.



Autre scène, autre lieu, autres mœurs. Nicolas Cage vient de kidnapper le président. Ils font une ballade pédestre dans une forêt de Washington quand, après un débat houleux, Benjamin Gates déclare tout de go au président : "De toute façon mon président préféré, c'est Abraham Lincoln". Ce à quoi le président répond : "Y'a que toi et le chien de Philippe !" Puis, après quelques minutes de marche à bavasser entre collègues, le président, harassé par les questions de Gates, finit par lui dire : "Allez, à toi je peux bien le dire, après tout je peux déroger à la règle une fois ou deux, à un pote je peux le raconter, allez, de toute façon ça me pèse". Et c'est alors que le président dévoile sans broncher l'existence d'un livre secret contenant la vérité sur toutes les énigmes et autres grands mystères de l'Histoire des États-Unis, de Roswell Zone 51, à NCIS portés disparus, en passant par l'assassinat de Kennedy, Appolo sur la lune et autres Kyle XY. Après quoi, il lui confesse, tant qu'à y être, l'emplacement du livre, tout connement la bibliothèque du Congrès, puis la côte du bouquin afin qu'il puisse l'emprunter librement :

"X, P, E, WINDOWS, ÉDITIONS FAMILLE GALLIMARD, 00, 7 À DEUX POUR BORDEAUX, 9, 45, 6, 40-A ÉGALITÉ JEUX BALLE ET MATCH, 13, 52 pour les Spurs de San Antonio, 6, 7, 129, CUMSHOT, FACIAL, HORSE-RIDING, BABBYSITTER FORCED SEX, 45, 69, 12".

Ce à quoi Benjamin Gates répond : "Ok très bien, j'ai". Mais c'est sans compter sur le président qui lui tape sur l'épaule et lui dit :

"Attends, c'est pas tout : 26, 1, 7-6, FORCLOSURE, MUC72, RESOLUTE, TWINS, TWIN TOWERS, AUSTIN POWERS, 12, 36547, 4, PORN PHPBB, http://WWW.COM, WORDPAD.DOC, 1, 2, 7".

Benjamin Gates, serein, acquiesce, et se retourne prêt à partir emprunter ledit bouquin, quand le président lui frappe à nouveau l'épaule à coup de tête, pour ajouter : "Attends au fait Ben, on s'entend bien, je te file mon 06, t'as de quoi noter ? Allez j'enchaîne : 06-27-30-22-21". Et à ce moment crucial, Benjamin Gates se plaque très fort la paume de la main contre sa gueule déjà tristement aplatie en hurlant : "Eh j'ai tout perdu ça y est t'as foutu le bordel j'avais tout bon, je suis quén". Finalement, le président lui répète la combinaison au complet et cette fois-ci Benjamin prend des notes sur un calepin. La scène est longue, digne d'un Béla Tarr en pleine forme. Et puis notre aventurier intrépide laisse le président en plan dans le sous-bois et se barre vers de nouvelles aventures. Alors on voit le président faire du stop sur une route de campagne le doigt levé. Un type s'arrête, le reconnaît, l'emmène par le bras vers le fossé et le roue de coups jusqu'à ce que mort s'en suive. Quelques scènes plus loin, tandis que Benjamin Gates résout de nouvelles énigmes, il est arrêté par un flash info à la télé où l'on voit le meurtrier du président interviewé par des journalistes, et voila ce que le pauvre bougre nous raconte : "Je suis un type lambda, tout à fait normal et sain d'esprit, je n'appartiens à aucun parti politique, je ne me réclame d'aucun groupuscule, je ne fais partie de rien. Je suis tout à fait banal et heureux. J'ai même voté pour ce type. Simplement je passais par là dans mon camtard GeneralMotors quand ce bonhomme m'a fait arrêter. Alors comme je suis un type honnête et sympathique au demeurant, j'ai stoppé ma camionnette pour le prendre, et quand j'ai vu que c'était le président j'ai estimé logique et opportun de lui ruiner la gueule, de le conduire dans le fossé et de le défoncer, de le cogner jusqu'à ce qu'il crève, j'estime, je considère que c'est la moindre des choses quand on croise le dirlo des états-unis de lui crever la gueule, ça reste un bon moyen efficace de se faire un nom, de se tailler une place au soleil et de marquer l'histoire de son pays, c'est simplement pour ça que je lui ai explosé la paillasse, je l'ai laissé pour mort, vous pouvez y aller il est toujours dans le ravin, je l'ai laissé en place, il est complètement raide, je l'ai ruiné. J'étais là seul à seul avec le président, l'occasion était trop unique et trop belle, lui qui est toujours encadré par six gorilles. J'ai fait ce que tout le monde d'un tant soit peu concerné par l'Histoire de son pays, aurait fait. T'es seul avec le président, tu le quén. Il peut pas en réchapper. Faut qu'il y passe. C'était naturel de le destroy. Je l'ai foncedé et ça vous passera avant que ça me revienne. Je vais en taule, à plus !"



À ne pas voir si vous n'avez pas vu le 1, à ne pas voir si vous avez vu le 1, dans tous les cas tenez-vous loin du 2.


Benjamin Gates et le Livre des Secrets de Jon Turtletaub avec Nicolas Cage, Diane Kruger, Jon Voight, Harvey Keitel et Ed Harris (2008)

16 mars 2008

Joyeux Noël

Très tôt j'ai repéré que je n'avais pas téléchargé le film animé de Tim Burton sur la fête de Noël que je comptais voir pour pouvoir discuter avec mes amis dont c'est unanimement le film préféré...

Non ça c'est un film de guerre où on en prend plein la vue. Les scènes de bataille sont filmées caméra au genou, l'objectif n'est jamais à moins de cinq centimètres des sacs à dos des soldats quand les plans ne sont pas carrément réalisés depuis l'intérieur de leur besace (je pense que la caméra est restée allumée dans le sac-à-dos du réalisateur et qu'il a ajouté les images au montage final pour obtenir plus d'intensité), du même coup on ne voit strictement rien mais on est plongé au cœur de l'action. Et au vu d'un certain logo immédiatement reconnaissable et récurrent à l'image, j'oserai émettre un doute quant à l'existence, à l'époque, de la marque Quetchua. Mais avec les milliers de spécialistes de la guerre de 14 qui se sont cotisés pour accoucher de ce script j'imagine que rien n'a été laissé au hasard au niveau de la vraisemblance. Et puis l'affiche le dit bien : "Une histoire vraie que l'Histoire a oubliée". Nul doute que l'histoire en question c'est celle de l'entreprise Quetchua. Ils auraient dû écrire: "Une histoire vraie que l'Histoire a oubliée et que même les historiens n'en sont pas sûrs".



C'est l'histoire d'une fraternisation qui a eu lieu en décembre 14 (il n'y avait alors pas encore assez de tués dans les deux camps pour qu'ils aient encore envie de faire la fête ensemble), le soir de Noël, où soldats allemands, écossais et français sont sortis de leurs tranchées pour jouer au foot ensemble avec des cranes en guise de ballons, au milieu des cadavres. Et dans le film ça n'est pas bien compliqué de sortir des tranchées puisqu'elles ne font jamais plus de 10cm de profondeur. Le producteur s'en est justifié en évoquant les délais draconiens imposés par lui-même à l'équipe de tournage et en expliquant qu'il avait eu la fière idée de demander à son chef décorateur d'utiliser les rigoles d'évacuation des eaux usées de la ville de Lens en guise de tranchées afin de sortir le film à Noël (le tournage ayant débuté le 24 décembre au matin).



Alors bien sûr au nom du cinéma cette fraternisation est un brin romancée, à peine enjolivée. À l'image du couple de chanteurs d'opéra allemands, de passage sur le front de la Somme, qui pousse la chansonnette pour les soldats. Sans doute est-ce une anecdote vraie mais c'est si grossièrement mis en scène qu'on n'y croit pas une seconde. "Une histoire vraie, que l'Histoire a oubliée et que ce film tâchera de faire passer pour fausse". C'est si joliment arrangé que la cantatrice est interprétée par la sublime Diane Kruger. Or le réalisateur de ce bourbier nous épargne le gigantesque gang-bang que la présence d'une telle femme dans les tranchées aurait forcément provoqué en réalité, et avec le consentement de son époux encore ! Tout est édulcoré au possible, par exemple il y a de la boue partout sauf dans les tranchées, où la vie en plein hiver semblait assez peinarde. Et tandis qu'on se fait chier comme jamais Dany Boon est en repérages pour son film Bienvenue chez les ch'tis. On assiste au making-of du film qui fait salle comble aujourd'hui. Le comique aux oreilles décollées et à l'accent incompréhensible écrit son scénario en douce et l'essaie devant nous dans un film qui ne s'y prête pas, aux côtés d'un Guillaume Canet de guingois, qui quant à lui faisait ses essais en douce sur la belle Diane Kruger sans nous faire croquer. Si vous avez aimé Bienvenue chez les Ch'tis, matez ce film, c'est le préquel. Au même titre que les 26 spectacles de Dany Boon sur scène. La vie de cette homme a été une longue répétition générale pour un film qui bat tous les records du box office français en ce moment même, ça se passe à côté de chez vous et vous en faîtes partie, vous faîtes partie de ce monde. Demain c'est la fête du cinéma, aidez Dany Boon a franchir la barre des 20 millions d'entrées en 10 jours et puis tirez vous une balle dans la tronche.


Joyeux Noël de Christian Carion avec Diane Kruger et Dany Boon (2005)