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2 janvier 2016

Les Marmottes

10 novembre 1993 : Les Marmottes d'Elie Chouraqui sort sur nos écrans. 22 décembre 1994 : le film est pour la première fois diffusé sur Canal +. Ma famille est abonnée. Soudain, c'est le drame. J'ai 9 ans. Mes vacances de Noël sont ruinées. Mon amour naissant pour le cinéma est mis à mal. Tout cinéphile a vécu des traumatismes, des chocs successifs qui ont façonné ses goûts, ses préférences. Tout cinéphile a une trajectoire personnelle générée par ses coups de cœur enfantins, ses découvertes de passionné affirmé, ses déceptions juvéniles ou ses trauma formateurs. Le visionnage des Marmottes correspond en ce qui me concerne à un véritable trou noir dans ma vie de cinéphage. Ma fraîche passion se voyait aspirée par ce film diabolique. Anéantie. Poussée dans ses derniers retranchements. Rouée de coups. Bousculée comme jamais. Les Marmottes est un tel supplice ! Matez l'affiche, ça donne un petit avant-goût.


Au secours !

Au scénario de ce film chorale détestable, on retrouvait déjà l'infâme Danièle Thompson. C'est dingue ce que cette femme a pu accumuler comme haine chez moi, dès mon plus jeune âge ! Un jour, j'aurais sa vieille tronche empaillée dans mon salon, au-dessus de la cheminée. A l'écran : Jean-Hugues Anglade, Jacqueline Bisset, André Dussollier, Gérard Lanvin, Anouk Aimée, Marie Trintignant, Daniel Gélin, Christopher Thompson et Virginie Ledoyen. Beaucoup de gros noms bankables qui tâchent. Tous ces gens-là, à l'exception notable de Virginie Ledoyen (crush adolescent persistant...), devaient être bannis de mon panthéon personnel. C'était forcément tous des gros salopards, puisqu'ils avaient joué dans cette abomination ! Quand on est gosse, on a le raccourci facile, il ne faut pas m'en vouloir... Je ne voulais plus jamais recroiser leurs gueules. Plus jamais. C'était un réflexe de pure autodéfense. Ils étaient définitivement associés à ces deux heures de tortures non-stop vécues sans consentement. Heureusement, je me suis beaucoup adouci avec l'âge et la rancœur a fini par se dissiper quelque peu. Je suis même devenu fan d'André Dussollier, que je considère comme un ami, même s'il ne me connaît pas. A l'époque, Elie Chouraqui s'en était tiré indemne car je ne m'intéressais pas encore au nom du réalisateur. Ce n'est qu'aujourd'hui que je fais le rapprochement et que je lui en veux à mort. J'apprends à l'instant qu'Elie Chouraqui s'est fait la main en tant qu'assistant réalisateur de Claude Lelouch. Plus rien ne m'étonne !

J'en veux encore à mes parents et à la Vie !


Les Marmottes d'Elie Chouraqui avec Jean-Hugues Anglade, Jacqueline Bisset, André Dussollier, Gérard Lanvin, Anouk Aimée, Marie Trintignant, Daniel Gélin et Virginie Ledoyen (1993)

19 décembre 2012

Après mai

On craint au début du film d'assister à une récollection nostalgico-vintage de la part d'un Olivier Assayas en mode bon pour solde de tout compte, notamment dans ce plan où Gilles fait lentement défiler face à la caméra une quinzaine de beaux vinyles, best-of de l'époque attestant du meilleur goût du cinéaste, avant d'en choisir un. On a l'impression aussi qu'Assayas veut filmer les confrontations des lycéens révolutionnaires soixante-huitards avec les policiers et leurs opérations d'affichages contre-culturels nocturnes comme il filmait les opérations terroristes de Carlos, avec efficacité certes mais aussi avec une forme d'emphase. Et puis assez vite on commence à voir un film sur la jeunesse comme Assayas sait les faire, où il filme ce qu'il a le mieux filmé jusqu'ici, les circonvolutions amoureuses de jeunes gens brûlant d'aimer et d'exister mais tiraillés par leur propre consumation. Notamment dans cette scène, sans doute la plus belle du film, où le cinéaste cite directement L'Eau froide à travers le motif de la fête nocturne dans la maison de campagne envahie par des silhouettes moins adolescentes qu'autrefois mais tout aussi gracieuses et désorientées, errantes ou pleines d'énergie, avec l'inévitable grand bûcher dans le jardin, les amants qui s'éclipsent dans la forêt pour s'aimer et se séparer et, bientôt vingt ans après (ou avant ?) Virginie Ledoyen, une autre jeune fille perdue qui parcourt les couloirs d'une trop vaste demeure en cherchant une issue à sa vie quelle qu'elle soit. La fin de la séquence, avec l'incendie et la chute du corps blanc de la jeunesse, est d'une force émotionnelle remarquable. Assayas filme aussi des événements plus infimes, qu'il sait parfaitement capter, partageant désormais ce don avec sa compagne Mia Hansen-Løve (avec laquelle il forme une chose rare, un couple de cinéastes extrêmement talentueux et obsédés par les mêmes sujets), à laquelle il emprunte l'actrice Lola Créton, qui intervient dans une de ces scènes sans paroles mais toute en présence et en délicate observation, celle de la séance de cinéma clandestine.




Le seul problème du film, si l'on excepte la voix de Carole Combes, l'actrice qui joue Laure, première maîtresse de Gilles, c'est son manque de prise de risque. Beaucoup de choses sont présentes, beaucoup d'idées, de thèmes et de discours : la question du choix entre l'art et l'engagement, ou du mélange des deux, qui se cristallise dans les options amoureuses, l'art étant représenté par Laure (Carole Combes), la politique par Christine (Lola Créton), le choix du voyage ou de la fondation d'un foyer aussi, la problématique du choix tout court en fin de compte, pour l'ensemble des personnages, qui font les bons ou les mauvais, hésitent à se décider et ont l'âge où l'on est hanté par cette hésitation même, pressé par la peur de perdre la jeunesse que l'on est en train de vivre et que l'on tient en soi pour si peu de temps encore. Le film place beaucoup de ces questionnements dans la bouche de ses personnages, parfois avant un fondu au noir qui nous pose la question à nous-mêmes et la laisse ouverte, mais il oublie de les poser plus directement encore par la mise en scène, très fine, très juste et très douce, parce qu'Olivier Assayas est un grand metteur en scène, mais qui ne se brûle pas suffisamment à son sujet.




Gilles (Clément Métayer), le personnage principal du film, s'indigne que des réalisateurs de films révolutionnaires adoptent le langage petit bourgeois du cinéma classique, et on aimerait qu'Assayas rompe le langage relativement policé de son film à son tour, qu'il prenne des risques, quitte à ce que son film soit moins directement grand public. Il n'y a qu'un plan où Assayas nous fait remarquer sa présence et se mouille franchement, par un effet de mise en scène intervenant au cœur de la part la plus autobiographique du film, celui, vers la fin du récit, où Gilles passe derrière un écran au fond d'un studio de cinéma de Pinewood, et marche non seulement dans le cinéma (un cinéma plutôt conventionnel pour le coup, complètement commercial même puisqu'il s'agit d'une série B fantastique, et on sait l'importance qu'a eu le film de genre extrême-oriental pour Assayas dans sa jeunesse), quitte à ce que son ombre occupe tout l'écran et le boive littéralement, tout en s'effaçant vers une sorte de décor immatériel qui serait le monde bis de la cinéphilie et de l'imaginaire cinématographique.




En dehors de ce bref instant, la mise en scène reste aussi respectable qu'élégamment transparente. Une séquence est très symptomatique de ce problème, la toute dernière du film, où Gilles va assister à une "nuit du cinéma expérimental" au cinéma, dans laquelle est diffusé son propre premier court métrage (on le suppose), qui ne consiste, pour ce qu'on en voit, que dans le portrait très sage et très propre de Laure, la muse du jeune homme, son premier amour et son modèle de liberté artistique, marchant sous le soleil dans un champ de blé puis s'approchant de la caméra pour lui tendre la main. On attendait un peu d'expérimentation, en tout cas un peu d'invention, d'explosion, de liberté artistique (puisque c'est le choix de Gilles) et d'audace formelle, on attendait en fait la dernière séquence d'Irma Vep, où le cinéaste vieillissant incarné par Jean-Pierre Léaud sublimait les rushes d'un remake plan-plan des Vampires de Feuillade dont il venait d'être évincé en massacrant la pellicule à coups de cutter pour rendre les plates images de Maggie Cheung grimée en Musidora non seulement expérimentales et puissantes mais surtout poétiques. Malgré cette déception, ce manque de folie, le film reste beau, riche, touchant et surtout particulièrement propice à l'introspection du spectateur. On s'interroge sur notre propre jeunesse, sur nos propres choix, sur nos engagements, notre liberté et nos décisions, et on regagne beaucoup de motivation et d'envie devant ce film qui a la force peu évidente (vu le sujet) d'être infiniment plus stimulant que mélancolique.


Après mai d'Olivier Assayas avec Clément Métayer, Lola Créton, Félix Armand, Carole Combes, India Salvor Menuez,  Hugo Conzelmann (2012)

6 avril 2012

Les Adieux à la reine

Avec son argument de poids et son casting douze mille étoiles, le nouveau film de Benoit Jacquot aurait pu être tellement bien ! Aurait pu… Mais n'est pas. Malheureusement le cinéaste, à mi-chemin de son film, sabote lui-même son entreprise pourtant bien engagée et pleine de promesses. La première partie des Adieux à la reine est vraiment remarquable. On y suit, dès le matin du 14 juillet 1789 - date qui s'inscrit immédiatement à l'écran - et sur les trois jours qui suivent, le parcours de la jeune lectrice de la Reine, Sidonie Laborde (Léa Seydoux), obnubilée par son idole Marie-Antoinette (Diane Kruger) et préoccupée par les émeutes du peuple révolutionnaire qui vient juste de prendre la Bastille et s'apprête à réclamer la tête de plusieurs centaines d'aristocrates, dont bien sûr Louis XVI et son autrichienne. Jacquot a l'intelligence de se servir de ce que tous ses spectateurs connaissent par cœur les événements de cette journée fatidique et en profite non seulement pour s'éviter de les représenter mais pour en prime les rendre malgré tout mystérieux en nous immergeant dans le quotidien d'une demoiselle de Versailles mal informée et déconnectée de Paris, donc du monde. Le début du film prend le personnage de Sidonie comme pivot pour montrer non seulement le chaos angoissé qui s'empare de la cour mais aussi à quel point la reine et les siens n'y entendent rien. Plusieurs séquences sont même admirables. Par exemple quand on accompagne Léa Seydoux dans les appartements privés de Marie-Antoinette, allongée comme une enfant sur son lit, occupée de littérature et de broderies et surtout, il faut bien le dire, incarnée par une Diane Kruger au faîte de sa beauté, dont le visage tel qu'il est alors filmé par le cinéaste, avec un peu de la délicatesse d'une Jane Campion, nous fascine littéralement. Il y a aussi cette scène haletante, emballée par la musique de Bruno Coulais, où Sidonie parcourt en pleine nuit avec son vieux camarade Moreau (Michel Robin) les allées de Versailles encombrées de nobles effrayés, éclairés à la torche et ne sachant que faire, si ce n'est défaillir à l'annonce des futures têtes coupées.




Mais au bout d'un certain temps le personnage de Léa Seydoux n'est plus un simple regard permettant au cinéaste de faire entrer son spectateur dans un monde incroyablement réaliste, captivant et même impressionnant, elle cesse d'être l'axe sur lequel la caméra se fixait pour dévoiler tout un monde alentour et devient le personnage central du film, dans le sens où la caméra se met à tourner autour d'elle. Or il faut avouer que si les derniers jours du microcosme versaillais à l'aube des décapitations royales avait tout pour nous intéresser, la toute petite personne d'une groupie tiraillée entre son amour pour la reine et sa jalousie à l'égard de sa favorite la Duchesse Gabrielle de Polignac (Virginie Ledoyen), nous laisse complètement de marbre. En fin de compte le film se met à ressembler à son affiche, c'est-à-dire à une histoire de chamailleries et de bisous dans le cou entre de très jolies pimbêches tout en bijoux, maquillage et robes à décolletés pigeonnants (et décolletés il y a ! et pigeonnants !). Tout le travail de Benoit Jacquot retombe dès lors comme un soufflé. Un peu comme dans Villa Amalia, l'antépénultième film du cinéaste, adapté de Pascal Quignard, avec Isabelle Huppert dans le premier rôle, dont la première partie était aussi très belle, avec une mise en scène raffinée et tout un travail sur les espaces et les lumières pour révéler le rapport d'une femme à un monde qu'elle ne supportait plus, avant que le scénario ne se perde dans le déjà vu et ne nous fasse verser dans l'ennui en suivant cette parisienne en espadrilles respirant l'air du large et se convertissant à l'homosexualité pour révolutionner sa vie.




De nouveau Benoit Jacquot gâche son talent en abandonnant la création par la mise en scène d'une tension palpable (entre le rêve et la réalité, entre la menace de mort et la frivolité, entre la haine de la couronne et son respect, entre les dorures de la chambre royale et la pierre vulgaire des appartements des laquais, entre les bijoux de la reine et les rats et moustiques qui prennent possession d'un lieu déjà pourri), en abandonnant aussi la représentation tout en subtilité de rapports complexes entre des individualités touchantes et intrigantes au profit d'un scénario de basse-cour filmé par le plus petit bout de la lorgnette. Le principe du point de vue unique reste à peu près le même mais n'a pourtant plus rien à voir quand on passe d'une caméra fiévreuse marchant dans les pas rapides et incertains de Léa Seydoux au milieu d'un couloir obscur empêtré d'hommes et de femmes aux regards d'enfants effarés (remarquable Jacques Nolot), incrédules, cloîtrés et condamnés à la guillotine, à une caméra balayant mollement d'un visage à l'autre la reine et sa duchesse, occupées à un marivaudage un peu surjoué, observées dans leurs jeux de regards et leurs grands gestes de désespoir par une Sidonie voyeuse, à quatre pattes devant la porte de la chambre. De même, on était complètement accaparés par le déroulement du récit quand Sidonie et ses amies domestiques observaient soudain depuis la fenêtre la première sortie du Roi (Xavier Beauvois), proche et lointain à la fois, on ne l'est plus quand, concernant le roi, on nous le montre en gros plan discutant mollement avec sa femme de son futur départ pour Paris, ni quand, concernant les domestiques, la jeune Honorine (Julie-Marie Parmentier) demande sans raison à Sidonie de lui dire qui elle est vraiment, elle qui ne se dévoile jamais et dont les autres filles ne savent finalement rien : "Qui sont tes parents ? Ils sont morts ou vivants ?". Le film essaie alors de s'imposer à lui-même le thème de l'identité... de faire entendre, et ce uniquement via les dialogues, que Sidonie serait une fille mystérieuse, et à la fin la voix-off lui fait dire : "Je suis orpheline de père et de mère, je suis la lectrice de la Reine, et bientôt je ne serai plus personne". Comme si tout ce qu'on venait de voir était en fait lié à un problème de filiation, d'identité, de place à tenir et de rôle à jouer, ce que le film n'a absolument pas traité jusque là, le sujet tombant soudain comme un cheveu sur la soupe en conclusion d'un film qui ne l'a jamais abordé.




C'est d'ailleurs pour ça que le personnage de Léa Seydoux passait bien dans la première partie, parce qu'il en était à peine un. Sidonie était quasiment un prétexte pour s'immiscer dans Versailles depuis les cantines des valets jusqu'au lit de la reine, mais quand Sidonie cache, et gâche, par son omniprésence ce vaste projet pour devenir le cœur du récit, la chose fonctionne d'autant moins que son personnage se limite finalement à une fille un peu paumée dont l'adulation d'abord ambigüe et insaisissable pour la reine se limite ensuite au comportement inintéressant de n'importe quelle adolescente béate devant sa star. D'ailleurs tous les personnages finissent par être insupportables. La Reine devient une véritable garce, il n'y a pas d'autre mot, supérieure et arrogante, elle force sa chère lectrice à revêtir la robe de la Duchesse dont elle est amoureuse afin de couvrir la fuite de cette dernière, quitte à ce que Sidonie se fasse trancher la tête pour une autre ; la Duchesse de Polignac se révèle être une écœurante égoïste hautaine et méprisante qui abandonne la reine et parle à celle qui risque sa vie pour elle comme à un chien ; et la lectrice elle-même, l'héroïne, qui souffre de ce que son idole la condamne à mort pour en sauver une autre, accepte ce projet et obéit bêtement, comme une idiote tête à claques. Mais Sidonie ne s'abandonne pas aux caprices de sa reine par devoir, par obéissance, par réflexe culturel ou civilisationnel, elle le fait par un amour auquel nous ne goûtons pas. Sa colère ou son adoration n'ont rien à voir avec un geste politique, pourtant crucial dans ce contexte, et c'est d'autant plus regrettable que Benoit Jacquot parvient assez bien à montrer l'ambivalence de la révolution, son horreur barbare consubstantielle (les aristocrates assassinés en masses et sans procès pour leur arbitraire appartenance à une famille) et sa nécessité (l'accablement d'un peuple ne pouvant plus tolérer l'injustice et les privilèges d'une classe dominante résolument puante). Le cinéaste soulève cette dualité notamment en opposant deux dames de la reine, l'une déférente et l'autre opportuniste, interprétées par d'excellentes Noémie Lvovsky et Dominique Reymond. De même, Sidonie et sa vénération sans condition, sacrificielle même, pour la reine, s'opposent au comportement plus libre des autres servantes, qui pestent contre leur maîtres et n'oublient pas de se marier ou de se sauver.




Quitte à ce qu'elle prenne tristement le dessus sur des événements qui la dépassent et qui se veulent ô combien plus passionnants que ses peines de cœur, on aurait pu souhaiter que Sidonie, le personnage malheureusement "central" du film, ne soit pas une simple suiveuse, une imbécile amoureuse (ou alors cet amour-là aurait-il dû supplanter le contexte et l'écraser, sur ce point Jacquot échoue), une fade adulatrice, un être sans vie disparaissant avec sa reine. On aurait aimé qu'elle existe, qu'elle décide, qu'elle agisse, qu'elle se révolte (ce que l'amour n'interdit pas, soit dit en passant). D'autant plus qu'en voyant le film avec ces galeries bourrées de courtisans rapaces cavalant après la moindre apparition d'un Roi disgracieux et fat mais si précieux puisque paré des plus riches ornements, presque prêts à lui demander un autographe (on n'en serait qu'à moitié surpris vu le parallèle fait par Jacquot entre la royauté d'alors et le star system bling bling d'aujourd'hui), on pense forcément à nos puissants actuels, et le film aurait pu, comme on l'a vu récemment dans Habemus Papam ou La Dernière piste, se grandir d'un message violemment ancré dans le contemporain sur le rapport au politique et au pouvoir, à la figure du dirigeant en tant que guide plus ou moins fiable, plutôt que de simplement raccorder le XVIIIème siècle à aujourd'hui par le biais plus facile et plus maigre de la "peopolisation" des dirigeants (ou par d'autres biais, comme la question de l'homosexualité affichée). Il est un peu vain, voire idiot, de refaire le film et de le souhaiter différent, mais pour le coup avouons qu'on aurait aimé voir Sidonie réagir, ou que sa non-réaction signifie quelque chose d'autre que son soi-disant manque d'identité pallié par un aplatissement absurde face à une icône, défaut d'identité complètement auto-proclamé du reste mais, malheureusement pour le film, bien réel, le personnage que Jacquot décide tardivement et très préjudiciablement de prendre pour unique et minuscule sujet n'existant pas.


Les Adieux à la reine de Benoit Jacquot avec Léa Seydoux, Diane Kruger, Virginie Ledoyen, Noémie Lvovsky, Xavier Beauvois, Dominique Reymond, Julie-Marie Parmentier, Jacques Nolot, Lolita Chammah et Michel Robin (2012)

9 mars 2012

Hugo Cabret

Il y a de quoi être partagé sur le dernier bébé de Martin Scorsésé (il paraît qu'il faut prononcer comme ça, comme il faut prononcer "Schpielberg", "Cassavétès", "Frank Borzégui" et "James Cameroun"). Hugo Cabret, adapté du roman pour enfants à succès signé Brian Selznick, raconte l'aventure d'un fils d'horloger devenu orphelin, vivant seul dans les coulisses et les engrenages mécaniques d'une grande gare parisienne en quête d'une clé unique capable de faire fonctionner un automate déniché par feu son père dans un musée, machine supposée contenir un message posthume laissé par ce dernier. Poursuivi par un gendarme tenace traquant les orphelins (Sasha Baron Cohen), Hugo se fait prendre en train de chaparder des pièces d'horlogerie par Papa Georges (Ben Kingsley), un vieux vendeur de jouets rustre et cruel. Mais Isabel, la nièce du vieil homme, va l'aider plus qu'elle ne l'espère, elle qui possède mystérieusement la clé manquante pour résoudre l'énigme de l'enfant. Voila pour le départ de l'intrigue de ce film présentant de nombreuses qualités mêlées de menus défauts qui le maintiennent dans une sorte d'entre-deux dont, il faut bien le dire, on ressort tout de même plutôt conquis.



La première partie, très enfantine, a du charme malgré une esthétique parfois proche de celle de Jean-Pierre Jeunet dans la peinture du Paris folklorique des années 30. Les visions d'ensemble de la capitale comme d'un grand mécanisme sont pourtant heureuses, mais contrebalancées par des clichés un peu grossiers sur le microcosme de la gare avec sa jolie vendeuse de fleurs, son gardien à jambe métallique flanqué d'un chien terrible, ses musiciens de bal musette à moustaches et favoris et autres gros personnages truculents. Hormis ce décor boursouflé, le film ne contient rien de visuellement laid, et même si le long travelling à 100km/h tout en effets spéciaux qui ouvre le film dans la gare est inutile et plutôt désagréable, Scorsese le fait vite oublier ensuite par des effets très simples mais plutôt jolis, comme quand Hugo et Isabel ouvrent la boîte à dessins de Papa Georges et que les illustrations s'envolent pour révéler autant de créatures et de fées en mouvement. Autre point positif, les personnages sont intéressants et agréables, de Papa Georges au bibliothécaire incarné par Christopher Lee en passant par l'historien du cinéma adorateur de Méliès (incarné par le Michael Stuhlbarg de A Serious Man en double de Scorsese) et Isabel (campée par la remarquable Chloë Grace Moretz, sosie juvénile de Virginie Ledoyen dans L'Eau froide !), à l'exception du gendarme incarné par Sacha Baron Cohen, peint à gros traits et fatiguant à la longue avec ses attributs physiques lourdingues et sa psychologie de faux méchant estampillé Walt Disney.




Le film n'ennuie jamais, sauf quand il s'éternise sur ce personnage de gardien et son histoire d'amour secondaire ou sur ses comparses de la gare. Le projet cependant perd de son intérêt quand, dans la deuxième partie, beaucoup plus réussie, il délaisse un temps l'hommage à Georges Méliès pour une scène de course poursuite attendue entre Hugo et le gendarme bêtement cruel. Encore que cette séquence s'inspire judicieusement et honorablement des films muets aperçus précédemment, et notamment de la grande scène de l'horloge d'Harold Lloyd, s'élevant par là-même au-dessus du simple film d'action pour enfants et de la plupart des films actuels qui ne peuvent s'empêcher de citer à tout va sans raison là où Scorsese le fait à bon escient, de façon très claire et affichée, dans une œuvre où cela fait immédiatement sens. Le cinéaste a le bon goût de réaliser un film qui ne fait jamais le malin, un film qui plus est assez calme, dont les protagonistes ne sont pas surexcités, et dont toute l'aventure promise au départ, toute l'énigme incroyable ménagée par le scénario, ne tient que dans l'histoire d'un malheureux cinéaste injustement oublié, sauvé par des retrouvailles inattendues avec son public et avec les vestiges bien vivants de sa propre œuvre qu'il croyait disparue.



Scorsese navigue donc entre deux eaux, le pur film pour enfant avec ses poncifs lassants, et un film plus adulte (mais qui peut certainement séduire les enfants quand même et leur donnera peut-être le goût de cet art) en forme d'hommage sincère et émouvant au cinéma magique des premiers temps, incarné par la figure de Méliès (ce rapport aux origines du cinématographe justifie peut-être l'usage de la 3D comme surplus de magie, sujet sur lequel je ne m'étendrai pas n'ayant pas vu le film dans ce format). La deuxième partie, très touchante, est évidemment beaucoup plus intéressante que la première, sorte d'Oliver Twist chez Super 8, qui rappelle Spielberg par le biais de l'enfant orphelin tâchant de retrouver un message laissé par son père qui l'aiderait à supporter sa solitude, message dissimulé dans un automate à forme humaine qui n'est pas sans évoquer l'extra-terrestre qui donnait à David l'opportunité inespérée de vivre une dernière journée idéale avec sa mère à la fin de A.I..



Mais, disons-le, même dans cette première partie plus scolaire et moins originale, Scorsese ne s'en sort pas si mal, construisant de beaux personnages qu'il filme bien la plupart du temps, comme dans la scène où Hugo se souvient de son père en fixant du regard l'automate, le mécanisme de l'horloge derrière eux simulant le bruit et le faisceau de lumière d'un projecteur de cinéma projetant sur l'enfant le souvenir de son père qui, avant de mourir, l'emmenait voir les premiers films avec un enthousiasme communicatif. Hugo Cabret fait penser au cinéma de Burton (notamment quand Hugo et Isabel traversent le jardin menant à la demeure de Papa Georges - Johnny Depp a d'ailleurs produit le film et y fait une apparition), il rappelle aussi celui de Jeunet pour le pire et celui de Spielberg pour le meilleur. Il ne contient pas grand chose de Scorsese sinon une passion réelle et dévorante pour l'histoire du cinéma, un amour débordant pour cet art, que Scorsese partage assez délicatement avec les enfants comme avec les plus grands dans une œuvre appréciable dont restera le portrait d'un Méliès magicien et la joie éprouvée au seul son d'un projecteur de cinéma.


Hugo Cabret de Martin Scorsese avec Asa Butterfield, Ben Kinglsey, Chloe Moretz, Sacha Baron Cohen, Christopher Lee et Emily Mortimer (2011)

2 décembre 2010

Fais-moi plaisir !

Emmanuel Mouret m'a une fois de plus séduit ! Son film est une réussite et mon goût grandissant pour ce cinéaste n'est pas près d'être démenti. Mouret se renouvelle et signe un film drôle et léger après le plus solennel et dramatique mais néanmoins remarquable Un baiser s'il vous plaît. Avec Fais-moi plaisir ! il réalise une comédie dans le genre slapstick, qui emprunte largement à un certain Woody Allen bien révolu aujourd'hui et surtout au fameux Blake Edwards, et qui consiste à raconter les aventures inattendues d'un héros naïf qui se fourvoie dans une suite d'étourderies et de maladresses qui en appellent d'autres et le propulsent vers une avalanche d'ennuis et de dérapages. Mouret évite d'en faire trop, déroule son scénario avec un certain raffinement et, au final, accouche de beaucoup de scènes drôles. L'idée de se lancer dans ce genre de comédie est d'ailleurs d'autant plus judicieuse que le type de personnage réclamé par le genre correspond à ce que nous évoque physiquement Mouret, qui joue lui-même de mieux en mieux la comédie.



Le cinéaste-comédien Emmanuel Mouret, sosie officiel du clebs Droopy, continue avec joie à déployer sous nos yeux l'éventail de ses fantasmes, en faisant montre de talent. D'ailleurs "fantasme" n'est pas le bon mot. Il faudrait plutôt parler de rêveries érotiques. Mouret n'écrit pas avec son entre-jambes mais bien avec ses songes. Après Promène-toi donc tout nu !, son premier "long" métrage (50 minutes) en 1999, où une amie de son personnage lui suggère d'être sa fiancée pour une journée, pour lui prouver que toutes les filles sont les mêmes et l'aider se positionner par rapport à sa compagne ; Laissons Lucie faire, où il nous racontait l'histoire d'une jeune femme complexée par sa tardive virginité suppliant un garçon pourtant déjà marié (à Marie Gillain) d'être son premier partenaire sexuel ; après Changement d'adresse, qui narre l'histoire d'un homme tombant amoureux de la jeune et timide demoiselle à qui il donne des cours de trombone, avant de se voir proposer par une autre fille de bien vouloir être son colocataire dans un appartement dont la baignoire est au milieu du salon ; Après Un baiser s'il vous plaît, l'histoire d'un type en grande difficulté affective et sexuelle qui demande à sa meilleure amie (Virginie Ledoyen) de bien vouloir l'extirper de sa solitude en couchant avec lui, laquelle, après quelques hésitations, prend finalement goût à cette drôle de thérapie...



Après tout ça, Mouret met à nouveau en scène un certain nombre de ses douces fantasmagories érotiques : du mot écrit en douce aux inconnues dans les bars qui leur donne inéluctablement envie de coucher avec l'émetteur, à la maîtresse dont on découvre peu à peu qu'elle est la fille du président de la république, en passant par la soubrette contrainte de réparer une braguette à même le porteur du pantalon, sans oublier le groupe des quatre sœurs colocataires en nuisettes blanches, Mouret se fait plaisir ! Son film est drôle, intelligent, original et savoureux, et son auteur a trouvé un fidèle supporter en ma personne.

NB. Le film s'ouvre sur une danse des pieds de Mouret qui laisse songeur et qui révèle que le cinéaste a des panards très fins qui lui font apparemment un gros effet.


Fais-moi plaisir ! d'Emmanuel Mouret avec Emmanuel Mouret, Judith Godrèche et Deborah François (2009)

4 août 2008

Un Baiser s'il vous plaît

Je suis allé voir ce film avec Rémi. Comme d'hab. Entre gadjos. A la sortie du cinoche on se matait en chien de faïence car on avait tous les deux envie de niquer ; comme ça nous arrive tous les soirs entre midi et 7h du mat'. Moi je regrettais d'être un mec et lui, il regrettait que je sois un mec. Puis on en est venu à causer du film, et on s'est dit que, bon sang, apprécier réellement les films d'Emmanuel Mouret, comme on le fait nous deux, ça devrait être une sacrée carte de visite auprès des filles, si seulement le monde tournait rond ! Car ces films-là sont faits pour leur plaire. Ils racontent des histoires d'amour compliquées, avec des personnages romantiques, sensibles, délicats et maladroits, joliment humains, tout simplement. Les dialogues sont toujours très soignés, écrits et dits avec une très grande application ; chose rare : ils sont agréables à l'oreille en plus de sonner justes. A travers ces dialogues, Mouret fait preuve d'un talent et d'un goût du langage qui rappellent inévitablement Eric Rohmer.



Les acteurs, et Emmanuel Mouret lui-même, sont toujours impeccables, ils semblent prendre autant de plaisir à se renvoyer la balle que le spectateur à les regarder faire. Mouret a décidément l'art de choisir ses actrices, ainsi, il nous a fait découvrir la ravissante Fanny Valette dans Changement d'Adresse, puis il a dirigé les sublimes Virginie Ledoyen et Julie Gayet dans Un Baiser s'il vous plaît, sans parler de Frédérique Bel, présente dans les deux films, et d'autres interprètes moins connues mais toutes aussi chouettes et idéales dans leurs rôles respectifs. Mouret a également le talent de savoir mettre en images des fantasmes universels auxquels nous avons tous pensé un jour. Dans Un Baiser s'il vous plaît, le personnage principal demande à sa meilleure amie de faire l'amour avec lui, par simple amitié, afin qu'il se sente mieux dans sa peau. Avant cela, et dans le même but, il était allé voir une charmante prostituée étudiante, sans succès. Alors bien sûr, ces films ne sont pas parfaits, ils ont tendance à commencer très fort puis à perdre le rythme peu à peu, voire même à décevoir sur la fin. Mais Un Baiser s'il vous plaît semble échapper à la règle et après avoir commencé sur des chapeaux de roues, il ne s'essouffle pas et se termine joliment. Ces films ont peut-être bien quelques défauts, mais trop peu pour nous faire oublier la qualité globale remarquable des œuvres d'Emmanuel Mouret. Hélas, ses films ne sont pas encore assez connus, et les filles d'aujourd'hui semblent préfèrer la filmographie intégrale de Tim Burton. Tim Burton, celui qui a écrit "Triste fin du petit enfant huitre". Dans quel monde vivons-nous ?


Un Baiser s'il vous plaît d'Emmanuel Mouret avec Julie Gayet, Virgine Ledoyen, Frédérique Bel et Emmanuel Mouret (2007)