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18 mars 2015

Big Eyes

Vingt ans après Ed Wood, Tim Burton, à défaut de renouer avec la qualité, renoue avec le biopic. Il nous raconte l’histoire de Margaret Keane (Amy Adams), peintre soi-disant géniale dont toutes les toiles représentaient des enfants aux yeux globuleux hypertrophiés*. L'artiste américaine, après avoir subi en silence et des années durant la tyrannie de son mari, l’escroc Walter Keane (Christoph Waltz), qui s’appropria sans vergogne l’ensemble de l'œuvre picturale de sa femme pour en tirer reconnaissance et fortune**, partit s'installer à Hawaï où elle devint témoin de Jéhova. Difficile de dire qui, des pourfendeurs ou des adorateurs de Tim Burton, détestera le plus Big Eyes… Il y a une chose qu’on ne peut pas reprocher au cinéaste, c’est d’avoir eu l’intention de se renouveler, de changer un peu de registre. 


Le génie dans un pur moment d'inspiration !

Malheureusement le changement n’aura pas consisté à réaliser enfin un bon film après en avoir mis en boîte de si mauvais depuis des années. Non Burton a plus simplement laissé au placard ses marionnettes favorites, les increvables Helena Bonham-Carter et Johnny Depp. Prenant par ailleurs conscience que tous ses films étaient tournés en studio et qu’ils étaient plutôt sombres,  il est allé dans la rue et a tourné sous un soleil de plomb (un vrai risque pour Burton, qui est un enfant de la lune - en plus d'être un enfant-huître, comme nous l’a révélé son autobiographie en 1997 - et qui n’avait pas vu la lumière du jour depuis le 25 août 1958). Allez savoir si c’est l’effet d’un coup de soleil de cinglé, mais Burton en a aussitôt perdu tous ses moyens, oubliant ce qui faisait le sel de ses films sur-assaisonnés : Big Eyes, dont le scénario, cousu de fil blanc et d’un rasoir prodigieux, n’a rien à envier à une mise en scène aux abonnés absents, comptera sans doute parmi les films les plus plats de l’année 2015, et domine sans conteste la filmographie burtonienne en termes de vide et de fadeur.


En voyant cette image, on peut s'imaginer que Christoph Waltz est drôle.

Contrairement à l’ennui du spectateur devant le film, la révolution du cinéma de Burton n’est pas totale, rassurez-vous. On reconnaît encore la vieille patte fatiguée de Tim aux mains de plomb ici et là, via quelques correspondances auteuriales à la noix (le personnage du plagiaire, interprété par un Christoph Waltz toujours aussi cabotin et résolument insupportable, vit dans le mensonge, comme le père d’Ewan McGregor dans Big Fish, et il finit par se lancer dans un numéro pseudo-loufoque lors du procès final, aussi absurde que celui qui conclut Alice au pays des merveilles), ou autres allusions finaudes au vaste domaine des contes (le méchant Walter Keane pète progressivement un plomb et décide d’incinérer son épouse - c'est ce qui la poussera vers Hawaï et les tarés de Jéhova - jetant une allumette incandescente à travers la serrure de l'atelier où elle vient de se barricader avec sa fille, tel le grand méchant loup face aux petits cochons ; et c’est insultant pour Amy Adams, qui a certes le teint rose et le nez retroussé mais qui mérite mieux que cette association - à un porc ou d’ailleurs à Burton).


Le cinéaste a casé l'une de ses œuvres d'art perso dans la scène du musée. En haut à gauche sur cette image. Magnifique huile de tournesol sur bois. Il s'agit, d'après mes informations, d'un portrait de Jack Nicholson dans Batman.

Mais tout de même, on se demande où est passé Tim Burton, l’homme aux lunettes bleues et aux cheveux enfumés, le cinéaste « décalé », comme ils disent, l'artiste fou dont tous les critiques sont fous, l’artisan sans complexe, qui répète sa petite musique lancinante sans se fouler depuis des lustres, dont les derniers films sont coulés dans un moule ultra-rôdé qui ne gratte absolument personne. Où sont ses joujous de toujours, ses créatures farfelues, ses motifs permanents, ses effets signatures ? Au vu de ses derniers opus, on pourrait se réjouir que le cinéaste ait entrepris un voyage sans escale vers la mesure, la finesse et la sobriété, mais pas si ce voyage doit nous révéler à quel point, délesté de ses attributs fantaisico-baroques, le cinéma de Burton n’est rien. Big Eyes correspond en tout point au téléfilm quotidien de l’après-midi sur M6. Il y a bien deux scènes où Burton se réveille (on l'imagine, couvert de biafine jusqu'aux extrémités des tifs et reprenant du poil de la bête derrière son combo), pour représenter sa dessinatrice d’héroïne soudain affublée des gros yeux de ses portraits tandis qu'elle se regarde dans un miroir, ou croisant une ménagère elle aussi atteinte de triple glaucomes dans un supermarché, mais que c’est timide… de la part de celui auquel on prête habituellement tout un « univers » !


Beau placement de produit pour Jiffy. Tim Burton n'a plus qu'à trouver des idées de génie...

On en vient à s’imaginer que ce film est porteur d’un message secret. Peut-être est-ce, en réalité, le premier film de Tim Burton ! Imaginez ! Son premier ! Le soulagement de dingue !... Pourquoi son premier ? Parce que les autres auront été réalisés par sa femme, Helena Bonham-Carter***. Et Burton, comme Walter Keane dans le film, fort d’un bagout de tous les diables et d’une allure de malade susceptible d'accrocher les photographes, se sera accaparé le travail de sa compagne. Les deux freaks ayant divorcé tout récemment, Burton s’est retrouvé comme un con avec ce drôle d’objet qu’il n’avait encore jamais touché de sa vie, non, pas un peigne, une caméra, et dépourvu de tout le pognon habituel qui plus est, forcé de fabriquer un film avec les moyens du bord pour ne pas se retrouver comme Christoph Waltz à la fin du récit, contraint à mimer un tennis elbow inopiné pour ne pas avoir à dessiner un enfant aux yeux exorbités devant un juge de cour peu commode. D’où Big Eyes, qui nous révèle en pointillés cette sombre affaire. Et alors, si tout cela est vrai, autant dire que notre cinéaste décalé, au panthéon des plus adulés du XXIème siècle, a un sens du cinéma aussi étroit que les yeux de son titre sont gros, et aussi ras que (l'arrière de) son crâne est hirsute.


Série de croutes mises à sécher.

* Mes connaissances en histoire de l’art sont trop limitées pour le dire, mais si Margaret Keane a contribué à la mode aujourd’hui souveraine des personnages de films animés destinés aux enfants dotés d’yeux au-delà de disproportionnés, nous ne remercions pas cette brave dame.

** On se rappellera des soupçons de plagiat qui pèsent encore sur le cinéaste suite à l’affaire Burton/Selick, que mon acolyte avait révélés dès le mois de novembre 2010 dans un article massue ! C’est une clé de lecture pour ce nouvel opus de Burton que je vous glisse sous la porte (et que confirme, comme quoi c'est du solide, la fin de cet article). Aux Mediapart et autres Wikileaks de s’en emparer. Faites votre boulot les gars...

*** Ou par ses femmes, puisque Burton a d'abord vécu avec l'actrice Lisa Marie, qu'il quitte durant le tournage de La Planète des singes pour épouser Helena Bonham-Carter. Et autant dire, si notre théorie est juste, qu'il valait mieux apposer sa signature au bas des films de sa première conquête que revendiquer ceux de la seconde...


Big Eyes de Tim Burton avec Christoph Waltz et Amy Adams (2015)

30 octobre 2014

Zero Theorem

Zero Theorem offre l’opportunité pas si fréquente de jeter un œil, curieux et malsain, sur le dernier geste libre d’un homme sur le point d’être interné en HDTT (Hospitalisation à la Demande d’un Tas de Tiers) dans un hôpital psy. Les gens se demandent souvent, à propos des fous : « C’était quoi son dernier acte avant de finir à l’ombre ? » Pour Terry Gilliam, la réponse sera donc : Zero Theorem. Gloubi boulga, méli-mélo, fourre-tout, Zero Theorem est un film totalement dépourvu de sens dans lequel on reconnait tous les films précédents de Gilliam, cinéaste en déroute mentale qui bégaye son cinéma. Tiens, Brazil par ci, The Fisher King par là, L’armée des douze singes ci-après et tous les autres ci-contre. Gilliam, bloqué sur 1984 depuis au moins 1984, nous déballe une énième dystrophie crasseuse. C’est un objet filmique d’une laideur à toute épreuve, comme le film de John Woo A toute épreuve, d'une laideur à toute épreuve, comme le film de John Woo.


Le futur selon le visionnaire Terry Gilliam. Y'aurait pas comme un air de Déjà vu ?

Scénario monstrueux donc pour un film d’une hideur sans pareille, et ce ne sont pas les seuls symptômes de la folie douce de Gilliam, qui a aussi flashé comme un malade sur Mélanie Thierry, faisant de l’actrice un pur objet sexuel, et c’est aussi touchant que malaisant. Devant cela on repense à certains de ces tontons qui sont tombés amoureux d’une compagne que leur neveu a pu ramener par mégarde à la maison pour un week-end en famille, et qui, louchant sur la nouvelle venue, ont passé des plombes à répéter : « Elle est vrrrrrrraiment mignonne ta copine », prononçant « mignonne » en mimant deux obus avec les mains dans un geste sans équivoque. Gilliam est un peu comme ces tontons. Et pourtant, il est parvenu à dégoûter tous nos cousins de son cinéma, des fans de longue date, que ce seul film a suffi à ébranler dans toutes leurs certitudes, remettant en cause leur goût même du cinéma, écroulant leur cinéphilie, à la charpente certes bien branlante.


Gilliam a proposé de jouer la main dans cet insert.

Christoph Waltz, en mode crâne d’œuf halluciné posé sur un corps de protagoniste du jeu Worms, joue un pur illuminé des familles, dépourvu de sourcils et impatient de pénétrer dans ses propres rêves délurés (autant d’offenses caractérisées au bon goût), ce qui finira bien sûr par lui arriver, comme dans tout bon film de Gilliam qui se respecte. Les rêves de Gilliam n’ont pas beaucoup bougé depuis des lustres, devenant juste plus gerbants de film en film. On peut sans scrupule ne pas tenir une seconde et demi devant cette décharge. C’est bien légitime. On ne conçoit pas une once de respect pour l’homme qui a filmé ça et qui jouit encore, malgré tout, d’une forme d’admiration béate de la part de tout un public, y compris pour de telles insanités. Un public tout de même délesté de nos cousins, qui, tels les fans de Radiohead qui sont allés au terme de King of Limbs pour en avoir le cœur net, se sont infligés Zero Theorem jusqu’à la lie, pur chemin de croix, pour s’assurer d’avoir définitivement paumé la foi. Quelques fans de Terry Gilliam en moins sur sa page Facebook. Quelques uns de plus, bizarrement, sur celle de Mélanie Thierry.


Zero Theorem de Terry Gilliam avec Christoph Waltz, David Thewlis, Mélanie Thierry, Matt Damon et Tilda Swinton (2014)

22 janvier 2013

Django Unchained

On l'attendait depuis longtemps, il est enfin arrivé pour embellir cette rentrée, je parle bien entendu du nouveau cru de Quentin Tarantino, de son tant espéré western-spaghetti à la sauce dé-chaî-né. Film parfait de A à Z, à la mise en scène jouissive et jubilatoire, au casting jouissif et impeccable, à la bande originale jouissive et tonitruante, ce Django Unchained est tout simplement un chef-d’œuvre. Le pied ce film. J'étais mort de rire tout le long. J'avais des frissons qui me parcouraient l'échine depuis la première scène (le générique), quand apparaît le titre, "DJANGO UNCHAINED", écrit et réalisé par "Quentin Tarantino", avec la musique sublime du Django de Sergio Corbucci en fond ("Djangoooo, have you ever been alone ? Djangooooo, have you ever fucked your son ?"), jusqu'à la fin, avec le gros délire sanglant et l'explosion énorme en forme de feu d'artifice délirant, en passant par tout ce qui se passe entre-temps, toutes ces punch-lines fracassantes, cet humour décapant, ce slow-motion tripant, ce hip-hop jumpant, toute cette violence décomplexée, et notamment le caméo de Tarantino himself et la façon dont crève son personnage. Juste jouissif. C'est bien simple, j'avais envie d'applaudir l'écran de ciné toutes les deux secondes, et je l'ai fait d'ailleurs, je me suis pas fait prier, même si je me suis fait tabasser gentiment par un type à la sortie du ciné. Un nazi ou un raciste. Un chien qui n'a rien compris au génie intégral du grand Tarantino, le mec le plus fun du monde, qui vient de réaliser le meilleur film de l'année, et même des trois années à venir, jusqu'au prochain opus signé QT quoi. Même si je me demande comment il va bien pouvoir faire mieux que cette tuerie. Whaoou, merci Quentin. Spike Lee, va crever pauvre con, tu mérites le fouet ! Dans un monde idéal on te foutrait au fond d'une cale en espérant que le bateau coule ! Django Unchained est magnifique, peut-être le meilleur film de son auteur. Ce film est une claque qu'on est trop heureux de recevoir en pleine tronche, et on serait même prêt à tendre l'autre joue pour en recevoir une autre du même genre mais deux fois pire, voire pourquoi pas tendre son joufflu (car c'est comme ça que j'appelle mon gros cul) pour se faire défenestrer et en redemander encore et encore. Tarantino nous ravage les boyaux et le cerveau, et on en redemande comme des cons qui prennent leur pied à deux mains. Le film dure presque 3 plombes mais il passe comme une balle de fusil à lunette entre les deux yeux d'un salopard d'esclavagiste, il passe comme un doigt dans le cul. Joui-ssif.




Voilà en gros ce qu'on peut lire absolument de partout à propos de ce film qui de notre côté ne nous a pas fait "jouir" une seconde. Mais il est difficile de s'en prendre aux fans qui font dans l'exagération et dans le répétitif puisque c'est le régime cinématographique que Tarantino lui-même ne cesse d'installer dans sa filmographie. Et puis l'homme n'est pas le dernier à se faire mousser, quand il déclare par exemple à certains journaux des choses aussi nuancées que : "Je suis à mon apogée". Quand nous avons fait notre édito sur les mégalos d'Hollywood, nous n'avons pas évoqué Tarantino, mais c'est évidemment le pire de tous. Bref, vous l'aurez compris, de notre côté on a comme une grosse dent contre Tarantino, plus ou moins depuis Kill Bill, qui s'est mutée en infection buccale pestilentielle de film en film. Mais avouons-le, si on craignait - et on avait raison - d'être à nouveau accablé par la plate stupidité du cinéaste, et surtout d'être agacé encore une fois par ses effets de manche stylistiques ressassés jusqu'à la lie (car il est difficile de reprocher à quelqu'un d'être intellectuellement aux abois mais plus légitime de lui reprocher une esthétique poussive et bégayante), on ne pensait pas s'ennuyer à ce point devant son nouveau bébé (sachant que quand on parle d'un nouveau bébé de Tarantino il faut imaginer un nourrisson difforme et bodybuildé). A force de répétition (le film est en lui-même d'un répétitif assommant) et d'insistance (on se croirait parfois non plus devant un patchwork de pastiches et d'influences mais devant une parodie par Tarantino de lui-même), feu le "style Tarantino" s'est muté en système, en une machine qui jadis, et même très tôt, était assez bien huilée, et que nous retrouvons déjà bien vieille, en train de rouiller sous nos yeux, de s'encrasser et de coincer, sabotée par son mécanicien en personne. Devant Django Unchained on se demande d'un bout à l'autre où est passée la légendaire "efficacité" de Tarantino, le dernier argument du cinéaste, son ultime bastion, cette qualité de réalisation, ce savoir-faire, ce petit sens du cinéma que l'on pouvait encore vaguement reconnaître à des films pourtant aussi médiocres et puants que Death Proof et Inglorious Basterds. Ici l'ennui est total. Rien ne fonctionne. On regarde sa montre.




Avant même de parler d'ultra-violence, de soif de vengeance primaire et abrutie, de simplisme idéologique épuisant et du reste, il faut dire que Django Unchained est un très mauvais film. Mal fait, mal monté, souvent mal filmé. Tarantino a perdu jusqu'à son art du rythme. Rythme de la musique (jamais aussi mal employée et montée que dans ce film), rythme des dialogues (bien mal écrits, au point qu'on aimerait renvoyer l'élève Quentin à sa rédaction de deuxième cycle pour entendre la version corrigée de ce triste premier jet), rythme des scènes et de l'ensemble du film enfin (puisque le montage est souvent un supplice, et fait parfois place à des séquences d'une parfaite inutilité qui rallongent un déjà trop long métrage tout en échouant à donner le sentiment du temps qui passe, comme cette scène où les deux héros se rendent en plein hiver et avec quelques cadavres sur les bras chez un inconnu qui les invite à manger un morceau de gâteau (...) avant que ne déboule un salvateur intertitre plus prompt à signifier le déroulement des mois ou des années). Même les personnages - le film tient pour héros deux chasseurs de prime, professionnel et amateur, qui abattent des gens sur contrat par simple appât du gain - sont nuls, à part à se délecter des deux gueulantes que pousse Leonardo DiCaprio, de l'accent insupportable de Christoph Waltz, qui se fait une habitude de détacher les syllabes avec emphase et de les prononcer avec du jus de salive dans la bouche, ou du charisme de Jamie Foxx, "premier héros pour les noirs" offert par Tarantino à ceux qu'il entend venger, mais qui se résume à une bonne gueule, deux costumes et beaucoup de connerie (il faut le voir, quatre ou cinq fois d'affilé, mettre la main sur son colt dès que quelqu'un s'approche de sa femme, quitte à mettre la vie de sa protégée en danger par pure stupidité de bourrique sanguine énervée). Django parlons-en, le personnage éponyme, le héros du film. Qu'est-il ? Un mari qui veut sauver sa femme. Soit. Un esclave qui veut se venger quand un brave maître d'école allemand lui en inspire l'idée, d'accord. Et à part ça ? Rien du tout. Aucune épaisseur, aucun caractère, rien qu'une belle coupe de cheveux façon casque et des muscles saillants autour desquels tourne la caméra fiévreuse d'un Tarantino vendeur de fripes et de biscottes. Faut-il vraiment s'extasier devant son épopée aussi interminable qu'absolument dépourvue d'ampleur ? Dur. Et par-dessus tout ce vide Tarantino roule des mécaniques, nous épuise par sa frime risible, ses dialogues plombants, et nous harasse, le comble pour ce dialoguiste et conteur hors-pair conscient de son soi-disant génie au point de l'annihiler par abus de confiance, avec un scénario aux longueurs morbides.




Car l'ennui vient aussi du fond de l'affaire, ce scénario crétin, creux et débilitant à souhait. Tarantino prouve encore et rappelle à quel point il est bovin dans ses raisonnements. Son propos est comme toujours simpliste pour ne pas dire absolument niais. Sa grande idée, on l'aura compris vu qu'il nous la serine péniblement depuis des lustres, c'est qu'il faut se venger des salops en se faisant salop, qu'on peut et qu'on doit devenir mauvais dans un monde mauvais du moment qu'on est gentil au départ et qu'on s'attaque à des méchants. Les grandes dichotomies sont de mise et, sans aucune mise en perspective historique, de même que tous les esclavagistes sont d'ignobles personnages, les héros sont des anti-racistes notoires, comme projetés en 1858 depuis notre ère, mettant un point d'honneur à rendre la monnaie de leur pièce aux salops de ce monde. Par conséquent la violence est gore et répugnante quand elle est le fait des méchants messieurs, cool et jouissive quand elle est celui des gentils justiciers, reflets de ce bon et courageux Tarantino lui-même qui, après avoir vengé les juifs contre les méchants nazis, venge les noirs contre les méchants blancs du haut d'un esprit d'une profondeur qui laisse pantois. Bravo Quentin, c'est très fin. Au moins autant que les longs dialogues qui plombent le film pour délivrer ton idée géniale, digne d'un enfant de 12 ans. Au moins aussi savoureux que ces autres dialogues voués à ne rien dire du tout (c'est la marque de fabrique de Tarantino, les dialogues "à côté du sujet", on le sait, sauf qu'avant il savait à peu près écrire et que les conversations mémorables qu'il plaçait dans la bouche de personnages truculents se sont mutées en un procédé laborieux), ou que ceux qui sont là pour faire grimper en flèche non pas le suspense mais l'ennui du spectateur, quand les personnages débattent pendant des heures de la bonne façon de sceller un contrat dans le Sud des États-Unis. Le pire n'est pas que l'on sache absolument ce vers quoi le dialogue nous mène (comme on s'attend du reste à chaque événement du scénario et à chaque dénouement violent succédant à chaque dialogue sans qualité, et ce dès la première séquence où le docteur Schultz libère Django), non le pire c'est qu'on s'en foute royalement, parce qu'on se fout totalement des personnages et de l'histoire, comme on se fout des scènes de combat à grand renfort de gerbes de sang, surtout depuis qu'existe un jeu comme Red Dead Redemption, où l'on peut s'amuser à créer le même type de situations et à tirer dans les cadavres jusqu'à plus soif, sauf qu'on tient la manette à la place de Tarantino...



 
Et quand on a compris la vaste étendue du propos (fouettons les fouetteurs et massacrons les massacreurs, en gros, quoique non, pas en gros, on est déjà dans le détail de l'idée de QT en croyant la résumer), on peut se lamenter devant sa mise en images et en sons. Il y a quelque chose d'assez pathétique à voir quelqu'un qui ne l'est plus depuis longtemps s'acharner à paraître cool. Surtout quand tout ce qu'il met en œuvre pour y parvenir tombe à l'eau, de la bande son, forcément trop fun et anachronique, mal placée et mal plaquée sur les images (et notamment sur celles qui illustrent les voyages à cheval du duo d'acteurs ponctués par d'incessantes et consternantes apparitions de l'épouse de Django) aux ralentis lourdingues sur des plans insignifiants, tournés peut-être trop rapidement et ne recelant aucune force visuelle, des zooms rapides trop attendus sur les réactions faciales des personnages aux flash-back inutiles et visuellement hideux, en passant par ces rares instants où Tarantino se rappelle qu'il fut aimé pour la structure complexe et retorse de Pulp Fiction et tente de surprendre la routine déprimante de son récit par un montage violent (je pense au découpage de la scène du Ku Klux Klan), mais de façon si bâclée et maladroite (même si on a compris qu'il voulait interrompre brutalement la scène de l'attaque du feu de camp pour glisser une boutade sur le Ku Klux Klan et en ridiculiser l'image), qu'on a l'impression d'assister à un montage non-définitif et qu'on a envie de pleurer.




Sans oublier ces scènes où notre fat et colérique cinéaste fait le malin, quand Django apparaît dans le nuage de fumée (effet digne d'un Michael Bay, et je pèse mes mots) laissé par l'explosion du gros personnage d'abruti joué par notre bon mégalo de cinéaste en personne, ou à la fin du film, quand ce dernier s'extasie derrière sa caméra sur le sourire allbright et les lunettes de soleil de Jamie Foxx, qui embarque sa poule devant la "grande maison de l'esclavagisme en feu" (laquelle renvoie à la "grande maison du nazisme en feu" de la fin d'Inglourious Basterds, sauf que là le héros ne se défoule pas sur l'équivalent esclavagiste d'Hitler mais sur pire que ça, le noir collabo, ce qui nous fait dire que si Tarantino devait tourner à nouveau son film précédent, Eli Roth viderait son chargeur dans le visage d'un kapo, et par conséquent on se réjouit qu'il n'ait pas à le tourner à nouveau). Ces effets pompiers font évidemment appel à des codes de série B et à certains westerns spaghettis, mais en essayant d'être cool au carré, par l'usage au premier degré de ces effets et par l'ironie qu'implique leur reprise consciente et appliquée, et tournant ces séquences comme un pied, Tarantino sombre dans le ridicule le plus insondable.




L'esthétique Tarantinienne fait donc plus que jamais tomber les yeux et se révèle aussi crasse, bête et vulgaire que les idées du bonhomme. Cette bassesse nous pousse à considérer Tarantino en triste pornographe dès ces gros plans, au début du film, où Christoph Waltz remplit des chopes de bière dans un saloon, plans brefs qui ont pour but de créer du rythme, une tension, mais qui n'y parviennent pas, et dont ne restent que l'image de verres remplis de mousse à rabord avant d'être raclés pour en foutre de partout, et le son juteux - comme la bouche de l'acteur Waltz - de cette bière qui gicle, qui mousse, qui remplit et qui déborde salement. Ces plans peuvent d'abord être perçus comme une sorte de tentative étrange de doter les images d'une matérialité, de les incarner, comme une sorte de porte d'entrée offerte au spectateur pour investir la réalité de la fiction, pour s'installer dans un monde concret bien qu'imaginaire et laisser aller notre créance vers ces lieux palpables. C'est un des soucis de Tarantino, qui a beaucoup interrogé la notion même de fiction, ses conditions d'existence et les possibilités de sa remise en question, qui poursuit théoriquement dans cette voie en réécrivant l'Histoire avec une grand H dans des fables politiques, et qui semble vouloir d'ailleurs projeter cette problématique, sérieuse et ludique à la fois, dans son film, via les scènes où le docteur Schultz et Django se préparent à incarner des personnages et à jouer des rôles pour s'introduire dans les plantations - sujet qu'il laisse malheureusement complètement tomber ensuite, soustrayant un intérêt potentiel à son film et entérinant sa criante pauvreté. Mais ces plans et les bruits de succion qui les accompagnent prennent une autre dimension, moins glorieuse et piètrement pornographique, quand, à la fin du film, les mêmes sons reviennent lors du grand massacre dans la maison de "Monsieur Candie", au moment où les sbires de ce dernier tirent à n'en plus finir et sans raison sur des cadavres pour en faire jaillir plus d'hémoglobine qu'ils n'en peuvent contenir à grand renfort de "schpluitz !" ridicules. C'est gras, c'est lourd, c'est bête, lassant et plutôt laid. Mais ça semble encore marcher. Tant mieux pour Tarantino et pour ceux qui se délectent de son artisanat, même si, avouons-le, cette ferveur déférente et béate autour de lui et de films comme celui-là nous fait véritablement froid dans le dos.


Django Unchained de Quentin Tarantino avec Christoph Waltz, Leonardo DiCaprio, Jamie Foxx, Quentin Tarantino et Samuel L. Jackson (2013)

11 décembre 2011

Carnage

Je commence par les points positifs : John C. Reilly. A part lui, je dirais aussi que le film est plutôt plaisant à voir, qu'il est bien rythmé et passe donc en un éclair, en tout cas quand les hostilités commencent, parce que le début est un peu mou et ses ressorts assez mal fagotés, et enfin qu'il y a des moments drôles (et là je reviens au premier point positif : John C. Reilly, pour qui chaque réplique est une occasion de nous faire marrer). Bref il n'y a donc quand même pas grand chose de bon à sauver. Le film est oubliable en quelques heures et il sera vraisemblablement oublié par tout le monde en quelques jours. La raison principale à cela c'est qu'en termes de mise en scène, il n'y a rien. Mais alors rien du tout. A tel point que le film pourrait être réalisé par absolument n'importe qui d'autre. Il n'y a rien de Polanski là-dedans, il n'y a rien de cinématographique du tout à vrai dire, et à côté de cette platitude ô combien décevante un film moyen comme The Ghost Writer passe pour un chef-d’œuvre, car il contient au moins quelques tentatives et deux ou trois idées formelles.


Carnage est une pièce de théâtre typiquement adaptée sans le moindre effort, du pur théâtre filmé, avec rien qui dépasse et une suite de champs-contrechamps pour permettre aux acteurs de faire leur numéro, grandiose pour Reilly, très correct pour Kate Winslet et Christoph Waltz (qui nous refait un peu son show tarantinesque en mieux), pathétique pour Jodie Foster, qui est décidément une bien mauvaise actrice. Il est assez insupportable d'admirer sa gestuelle de rappeur quand elle s'énerve et sa crispation raide nous crispe deux fois plus qu'elle. Le problème c'est que si la mise en scène n'existe pas, le scénario, sur quoi tout repose, n'est pas géant non plus. Il est plutôt plaisant à suivre certes (les bastons conjugales et amicales sont toujours croustillantes, même si elles le sont terriblement moins ici que dans des films mille fois mieux écrits comme Un Air de famille ou Cuisine et dépendances), il y a des choses bien vues, des moments à peu près amusants, et c'est parfois bien balancé, mais c'est aussi finalement très creux, il n'y a pas de fin, les situations sont TOUTES très attendues et téléphonées (le dernier plan décroche le ponpon), la promesse du titre n'est pas tenue puisque le seul carnage du film, ironique certes mais néanmoins déceptif, concerne un bouquet de tulipes massacré, les personnages ne sont jamais que de savoureux clichés, l'intrigue boulevardière nous laisse sur notre fin, d'où aussi l'étonnement face à l'arrivée du générique de clôture, on frôle quelques fois l'ennui dans lequel on sombrerait probablement sans, toujours lui, John C. Reilly, et enfin tout cela ne nous raconte rien de réellement intéressant.



Au final c'est forcément décevant - d'autant qu'en matière de huis-clos pervers Polanski avait placé la barre légèrement plus haut - bien que ça ne soit pas désagréable du tout, au contraire. Je me demande ce qui a poussé Polanski a tourner ce film. Si c'est purement alimentaire, le résultat est plutôt heureux. Si c'est pour travailler coûte que coûte et faute de mieux (à cause de producteurs frileux ou que sais-je), soit, mais il pouvait quand même essayer d'en faire quelque chose de bien mieux sans trop se creuser. C'était peut-être pour tourner avec des acteurs qu'il aime sans se prendre la tête, mais c'est un peu triste. Bref je ne sais pas et je ne saurai sans doute jamais, mais ça ne peut pas être par passion, car il n'y en a aucune à l'écran, c'est de l'artisanat plan-plan. Le dernier plan, justement, qui est vraiment triste donc, commence par un gros plan de hamster, qui rappelle la marmotte du début d'Indiana Jones 4, œuvre récente d'un autre cinéaste en perte de vitesse et se reposant sur ses acquis. Mais Polanski n'en est pas au même stade de délabrement intellectuel, et pour ne pas finir sur une note trop dure à l'encontre du cinéaste que j'admire et qui aura toujours ma sympathie, je terminerai en disant que ce dernier film en date est sans intérêt mais sympathique à regarder sur sa télé, un soir, pour passer un moment, et que c'est un must-see pour les fans de Reilly !


Carnage de Roman Polanski avec John C. Reilly, Kate Winslet, Christoph Waltz et Jodie Foster (2011)

25 août 2009

Inglourious Basterds

Le film s'annonçait plus ou moins comme un hommage à Sergio Leone... Quentin Tarantino croit emprunter à Leone l'art de faire monter la tension avant un duel ou avant une quelconque décharge brève et brutale de violence en les faisant précéder d'une longue attente calme en surface et tendue en profondeur. La tension est peut-être là dans d'interminables scènes, comme celle du dialogue dans le bar, mais elle est futile et éphémère, vaine en un mot, Tarantino n'en fait rien. Ce qui l'intéresse c'est l'aboutissement, les gerbes de sang, le gore gratuit et, partant, tout ce qui précède est un prétexte pour arriver à cette épiphanie sanglante, telle une laborieuse masturbation pour atteindre in fine le graal de l'éjaculation. Chez Leone le coup de feu a terriblement moins d'importance que l'attente qui le précède, la violence n'est qu'un prétexte pour les minutes qui nous y conduisent. Dans ces instants cruciaux qui précèdent les coups de feu, aux silences de Leone s'oppose un verbiage permanent et insipide, une hémorragie de mots sans but ni saveur, et à la mise en scène virtuose de Leone, à ses cadrages savants sur des regards échangés avec une fascinante science du montage comme autant de coups de feu, s'oppose une morne série de mauvais plans - insignifiants au mieux, laids sinon - en champ-contrechamp. Si l'omniprésent dialogue a pour but de prendre le contrepied du silence de Leone, autant dire que le contrepied est total puisque Tarantino perd tout de l'éloquence du cinéaste italien et de sa puissance d'expression en réduisant au minimum l'importance des corps (tout juste reste-t-il des regards, celui de Fassbender par exemple, mais la caméra n'en fait rien) et en substituant au pur langage cinématographique des conversations scénaristiques épuisantes qui nous rappellent à chaque seconde qu'il est loin le temps de Reservoir Dogs et de Pulp Fiction. Tarantino ne pouvait rien avoir en commun avec Sergio Leone, il est volontairement pornographique ("jouissif" est le mot qui revient inlassablement pour parler de lui depuis le départ, et plus que jamais avec ce nouveau film), là où Leone était peut-être le plus grand des cinéastes érotiques. Rien de vraiment léonien à l'horizon donc, à part peut-être la fameuse vengeance finale, annoncée en titre de chapitre comme "la vengeance en gros plan", où il n'y a qu'un gros plan, celui de Mélanie Laurent projeté sur l'écran de cinéma, qui est peut-être (et l'actrice, ignoble à chaque apparition, participe au massacre) le gros plan le plus laid de l'Histoire du cinéma.



L'ouverture du film en dit long sur Quentin Tarantino, qui est devenu une sorte de DJ. Il fait tourner les citations au point de tourner lui-même en rond et pioche sans cesse dans tout ce qu'il aime, y compris dans ses propres films, et les auto-références sont légion, qu'il s'agisse du zoom avant sur le regard d'un basterd avec une musique répétitive et galopante annonçant un flashback où il revoit les tortures infligées par son vis-à-vis, à la manière de la mariée dans Kill Bill, ou du petit soldat allemand, dernier survivant de la fusillade dans le bar, qui accepte de dialoguer avec Brad Pitt et de déposer son arme comme le faisait la compagne de Tim Roth avec Samuel L. Jackson à la fin de Pulp Fiction. On savait que Tarantino s'adorait comme un fou mais quand il en vient à refaire systématiquement la même chose en moins bien, ça commence à faire de la peine. Tel un vieux DJ fatigué, il fait des mixages, des pots pourris, mais alors bien pourris. Certes il a toujours plus ou moins fait ça et même ses meilleurs films valent peut-être moins en DVD qu'en bande originale MP3. C'est avant tout un type qui fait des collages, des assemblages, qui réunit ce qu'il aime le plus, du très bon au très mauvais, et si possible un maximum de trucs nazes et oubliés pour susciter l'engouement de ceux qui ont les mêmes références que lui et pour charmer les autres avec un univers cinématographique de collectionneur publicitaire geek ultra cool. On dit souvent qu'un cinéaste est tout entier contenu dans son premier film. Alors disons que Tarantino était tout entier contenu dans l'ouverture de son second film. La première chose dite dans Pulp Fiction, c'était précisément la définition du titre : une mauvaise histoire imprimée sur du papier de mauvaise qualité, littéralement "littérature de gare". Ça passait plutôt bien au début, c'était même pas mal dans le genre, parce que Tarantino parvenait à inventer une forme singulière avec son héritage bigarré, mêlé d'autant de chefs-d’œuvre du cinéma que de purs navets bis admirés précisément pour leur médiocrité et leur mauvais goût, mais très vite ça s'essouffle ces choses-là, et depuis disons Kill Bill (qui n'était que son 4ème film, rappelons-le) le cinéaste est en bout de course. En fait Tarantino ressemble au personnage de Samuel Jackson dans Pulp Fiction, il a appris quelque chose par cœur, non pas un verset de la bible mais une quantité incomputable de films ingurgités en bon cinéphage, et il ressasse sans arrêt, sans forcément tout piger ni sans que ça n'ait d'intérêt particulier, mais parce que c'est la classe. Le film cite à tout rompre, il porte le titre d'un autre gros navet des 70s et il se rapproche vaguement des 12 Salopards de Robert Aldrich, entre (beaucoup d') autres choses, de Jacques Tourneur aux pires westerns spaghettis. Certains fans parlent aussi d'une influence "wooienne" dans le ralenti sur Mélanie Laurent quand elle se maquille, et on pourrait même penser à Matrix dans la pathétique séquence où les bâtards vont délivrer un nazi reconverti en tueur de nazis... Bref, on va pas faire la liste, d'abord parce qu'elle serait forcément incomplète, car nous ne possédons certainement pas l'immense culture de Tarantino, surtout en termes de navets de série B, ensuite parce que c'est sans intérêt. C'est de la citation qui tourne à vide. C'est comme quand Tarantino cite Leone (qui quant à lui était maître dans l'art de transformer le western classique) : ça n'a aucun sens. Tarantino a vu les films, il les a bien aimés, alors il les cite sans savoir pourquoi et sans en tirer quoi que ce soit. Je ne nie pas un certain potentiel au départ, mais il faut bien se rendre à l'évidence, plus aucun espoir n'est permis. Tarantino, depuis le départ ça puait l'esbroufe, mais maintenant c'est une horreur.



Et en prime, quand on essaie de faire l'honneur au réalisateur de ne pas juste regarder la forme de son film, ce qu'il appelle pourtant à faire en bon maniériste, et ce que tant de fans font en croyant lui rendre service, on a comme une envie de chialer. A la fin d'Inglourious Basterds Quentin fait une métaphore désastreuse pour résumer ce que fait son film : détruire l'Histoire par le cinéma (l'établissement de Mélanie Laurent, un cinéma de Paris, explose et le nazisme avec puisque Hitler himself et ses sbires sont enfermés à l'intérieur). Il y a de quoi rester pantois. De là à dire que Tarantino détruit le cinéma par le cinéma il n'y a qu'un pas. D'ailleurs la mise en scène dans ce film qu'est-ce que c'est, concrètement, sinon un doublon de J.P. Jeunet quand QT tente vainement d'installer ses lamentables personnages (interprétés par des acteurs pour la plupart d'une nullité sans point de comparaison, Mélanie Laurent en tête donc) avec foule de flashbacks d'une seconde résumant les personnages à trois caractéristiques ridicules et qui touchent au simple "toc". On croise d'ailleurs un autre moyen bien pratique et déjà utilisé mille fois, y compris par Tarantino lui-même, pour introduire les protagonistes : l'arrêt sur image avec colorisation du plan à la palette graphique et inscription sur la gueule du type de son blaze façon comic-book... A part ça ? Sur quoi s'extasier ? Une caméra tournant longuement autour de la table et inscrivant ses personnages dans un lieu clos ? Bravo. Certains fanatiques ont relevé avec passion des contre-plongées sur Brad Pitt et des plans s'attardant sur des pieds féminins... Toutes choses prodigieusement inédites et bouleversantes. Niveau mise en scène on a pratiquement fait le tour et autant dire que c'est indigent. Côté scénario, certaines critiques élogieuses (on ne s'attardera pas sur celles qui pointent des "dialogues délicieux", ce sont les mêmes, qui ont la mémoire bien courte et une exigence inexistante, qui s'extasiaient sur les répliques misérables de Death Proof) ont parlé du mérite qu'avait Tarantino de refaire l'Histoire grâce au cinéma. Quand il s'agit de refaire l'Histoire du nazisme, on évite normalement de suivre ses pulsions les plus connes et de faire absolument n'importe quoi pour déballer un "pur délire jouissif" abruti en public. Réécrire l'histoire n'est pas un problème, on est tous d'accord là-dessus. C'est juste une question de comment et de pourquoi. Puisqu'on parle partout de l'amour de Tarantino pour le cinéma et de son penchant pour la citation, il est évident qu'il cite entre autres To be or not to be de Lubitsch. Or Lubitsch détruisait le nazisme dans son film en faisant jouer la fameuse scène du Marchand de Venise : "Si vous nous tuez, ne mourrons-nous pas ?", à deux juifs, devant Hitler. C'était autrement plus beau, plus fort, plus intelligent, plus percutant, plus précis, plus raffiné, plus puissant, plus tout ce que vous voudrez que ce que fait Tarantino quand il réécrit à son tour l'Histoire pour tuer Hitler en le faisant recevoir 125 balles dans le visage et en le faisant brûler dans un cinéma avec une juive sur l'écran qui, dans un affreux gros plan, hurle : "C'est la vengeance juive !" en oubliant de préciser "C'est la vengeance juive un peu nazie sur les bords". Quand Tarantino filme tous ces nazis morts de rire devant un film de propagande dans lequel un soldat Allemand abat 300 soldats américains à la chaîne en grand héros du IIIème Reich, comme en réponse à L'Enfer des hommes avec Audie Murphy, ça rappelle Tarantino lui-même quand il s'esclaffe en bavant devant des navetons absolus ou devant ses propres films et notamment, bien sûr, devant les scènes les plus violentes. Se complaire dans le gore et la violence gratuite, ricaner avec entrain à la cruauté manipulatrice et machiavélique du méchant nazi (on pourra m'objecter que l'Allemand "chasseur de juif" du film est particulièrement classieux et plaisant, et on aura raison...), s'extasier devant la pornographie du meurtre, se réjouir de s'abaisser, même à travers la fiction et en bon démiurge, à l'inhumanité des bourreaux dont on se venge, tout cela est tellement crétin et surtout tellement laid...



Filmer une jeune juive qui incendie (gaze) sa propre salle de cinéma et à l'intérieur tout le gratin du grand parti Nazi avec Hitler en tête, en criant sur l'écran : "C'est la vengeance JUIVE !", avec un ricanement diabolique, tandis que ce même écran tombe en cendres, c'est assez abject. Filmer avec jouissance le massacre sans procès des nazis en tirant un trait sur Nuremberg pour se faire un petit plaisir perso, c'est profondément idiot. Ce que filme Tarantino (via ses "bâtards") et ce qu'il fait lui-même (dans la scène finale), revient à réclamer le droit de jouir à l'idée de massacrer atrocement et sans autre forme de procès des êtres marqués et assassinés pour ce qu'ils sont, pour ce qu'ils représentent, en se réduisant pour cela à leur animalité reprochée. Se laisser aller à des délires réducteurs, systématiques, arbitraires, meurtriers et jouissifs, c'est un peu écrire Mein Kampf à l'envers, en tout cas c'est pas loin d'être la même démarche. Je ne dis pas que Tarantino est un nazi et que son film est un manifeste politique, économique et xénophobe. Car contrairement à celui qu'on appelle joliment "QT", il me reste une once de discernement. Je dis que j'ai rarement vu un film plus moche et plus abruti que celui-ci. Jouir - car quand on voit Eli Roth (ami de Tarantino au visage respirant l'intelligence, et auteur des deux Hostel...) frapper sur un crane avec un sourire jusqu'aux oreilles attendant que ledit crane explose tout à fait, quand on le voit les yeux révulsés et la bave aux lèvres vidant trois chargeurs de mitraillette dans un visage, quand on voit la jeune juive rire à gorge déployée de son meutre "de masse", quand on voit Brad Pitt enfoncer son doigt dans le "trou de balle" de Kruger pendant qu'Eli Roth, au second plan, lui fourre le canon de son fusil dans le cul, il convient de parler de la jouissance d'un porno pourri plutôt que d'une anodine jubilation humoristique ou spirituelle - jouir donc de faire bêtement aux nazis ce qu'ils ont fait aux juifs, jouir de s'abaisser à leur cruauté et à leur ignominie, jouir médiocrement sur ce qui touche de près ou de loin au nazisme et à la shoah, c'est en général l'apanage des tristes sires...



Passée l'hypothèse interprétative de cette première et si mince idée qu'on peut déceler dans la scène finale et que Tarantino filme sans la moindre subtilité à grand renfort d'un symbolisme lourdaud qui confine à connerie, cette idée que le cinéma seul (les films utilisés comme une arme incendiaire) peut lutter contre le nazisme, on peut aussi penser que Tarantino a voulu faire brûler les nazis par les flammes des pellicules nitrate sur lesquelles sont imprimés des films de propagande comme celui qu'ils regardaient avant l'incendie : ainsi les nazis seraient vaincus par leurs propres armes. Et c'est là que le bât blesse, car cette interprétation-là ne se limite pas à cette séquence. Elle est aussi là quand un juif explose dans de grandes gerbes de sang le crane d'un nazi avec jouissance, à coups de batte de base-ball. Tarantino présuppose que les nazis ont joui en commettant leurs crimes (le personnage de Christoph Waltz est un jouisseur, ses babines écument quand il parle, quand il mange, etc., produisant souvent des bruits de succion bien gras) et il veut jouir à son tour en leur rendant la pareille. La jouissance est là en somme tout au long du film. Y compris au-delà de l'écran dans la séquence finale, quand Eli Roth tire pendant cinq minutes à bout portant sur le visage d'Hitler, Eli Roth qui, rappelons-le, déclarait après la sortie du film et dans un de ses éclats d'intelligence et de finesse avoir joui en massacrant ces nazis avec bestialité, nous rappelant par-delà la brillance de son propos la part cathartique qu'il y a dans l'art et qui, n'en déplaise à certains, lui suppose un impact et donc peut-être une forme sinon de responsabilité en tout cas de part morale. Jusque dans la mise en scène de Tarantino, on ne peut nier cette jouissance qu'il a à rendre la monnaie de leur pièce aux nazis par leurs propres armes : extrême violence, arbitraire, assassinat, humiliation, exultation du massacre, flammes et fumée. La vengeance en soi est ce qu'elle est, pas glorieuse, mais dans les films dont Tarantino revendique ou non l'influence comme Il était une fois dans l'ouest (la vengeance de l'Harmonica) ou La mariée était en noir de Truffaut (dont on croit entendre quelque vague écho dans Kill Bill bien que Tarantino affirme qu'il n'a pas vu le film et Dieu sait que c'est con pour lui...), elle est un plat qui se mange froid et que l'on exécute proprement, avec la noblesse qu'il manquait aux bourreaux dont on se venge, et en leur accordant le dernier soupçon de dignité qu'ils avaient retiré à leur victime. La mise en scène elle-même de ces revanches était empreinte de cette noblesse et de cette sobriété qui les caractérisait et par lesquelles les vengeurs s’élevaient au-dessus de la condition de leurs bourreaux. Dans un contexte nécessairement moins fictif puisque éminemment Historique, quoi qu'on en dise (l'étendard dressé en ouverture, "Il était une fois...", ne suffisant pas à faire de ce contexte marqué, et très pesant de surcroît, une pure fable dégagée de toute réalité connotée), faire présider la jouissance meurtrière et cruelle dans un nivellement par le bas qui consiste à rejoindre le niveau animal de son bourreau est décidément pathétique. C'est une idée si basse que celle de vouloir faire périr l'autre par son propre mal... On tuerait la propagande par la propagande ? On tue les nazis en les enfermant à la place des juifs dans les chambres à gaz (ce que fait littéralement la séquence finale). Avouez que c'est confondant. Et Tarantino filme ce fantasme de la vengeance soi-disant juive, cette jouissance de la loi du Talion, avec une bêtise sans bornes. Il filme cette jouissance avec jouissance. C'est profondément minable. Mais le plus détestable c'est de prendre en otage le spectateur pour le forcer à partager cette jouissance du pauvre d'esprit.



Tarantino a fait un film minable - cet homme, qui présentait des capacités au départ, un certain sens du cinéma, est manifestement et de plus en plus mégalomane et débile - dans lequel il tend à se rendre aussi détestable que ceux contre qui il pousse son cri trépané de jouisseur pornographique primaire. Évidemment c'est difficile de parler d'autre chose que du rejet qu'inspire le film. Pour ne pas faire long disons qu'avant d'être méprisable il est surtout très nul, car ce n'est pas la mise en scène de QT qui saurait le sauver de ses abîmes de débilité. Et pour lâcher un peu de trivia, sachez que Brad Pitt s'appelait en réalité Pat Bridd, Patrick Bridd. Il a inter-changé les voyelles de son nom et sa carrière était lancée dans Thelma et Louise, souvent rediffusé par les Thelma d'Arte. A la fin du film, Brad Pitt regarde la caméra et dit avec ironie : "Je crois bien que c'est mon chef-d'œuvre", en gravant une croix gammée sur le front du méchant nazi. Espérons que Tarantino, dans sa grande mégalo, croie vraiment avoir réalisé le sien, aussi simpliste et hideux en effet qu'une croix gammée, et qu'il pense ainsi être allé au bout de lui-même, puis qu'il décide en conséquence d'arrêter sa carrière au sommet de sa forme...


Inglourious Basterds de Quentin Tarantino avec Brad Pitt, Christoph Waltz, Diane Kruger, Eli Roth, Michael Fassbender et Mélanie Laurent (2009)