12 mars 2012

Les Chants de Mandrin

Accueillons à nouveau notre ami Simon pour nous parler aujourd'hui des Chants de Mandrin. Je (Rémi) prendrai ensuite le relai pour en parler encore, parce que ce film mérite toutes les louanges.

L'avis de Simon :

C’est le quatrième film du français autodidacte Rabah Ameur-Zaïmeche (scénariste, réalisateur, acteur, producteur), après Wesh Wesh, qu’est-ce qui se passe ?, Bled Number One et Dernier Maquis, qui s’inscrivaient tous trois dans un quotidien contemporain très proche de l’univers du cinéaste dans la vie (banlieue de Seine Saint-Denis, zones industrielles, Algérie). Son choix de s’attaquer à la légende d’un célèbre brigand du XVIIIème siècle peut donc étonner de prime abord.



Mais très vite on voit qu’une partie de ce qui intéresse RAZ dans cette histoire a une résonance très forte dans la société française (et mondiale) contemporaine : le film est la critique d’un système centralisé, policier et castrateur, et un éloge à la liberté et à un système social et économique alternatif, à la limite de l’anarchie. Évidemment tout ce discours plus ou moins sous-jacent a sa part d’ambiguïté et ne suffirait pas à faire un grand film s’il ne s’accompagnait d’une mise en scène d’une grâce et d’une puissance impressionnantes.




Le film ne raconte en fait pas l’histoire de Mandrin en elle-même. Il démarre après la mort du personnage, écartelé en place publique par les troupes du roi, à l’aube de la révolution française (jamais vraiment évoquée mais dont l’ombre plane sur le film), et s’intéresse à la troupe de ses fidèles compagnons, qui tâchent de faire perdurer son esprit et ses actions, en pratiquant la contrebande et en diffusant sa poésie (Les Chants de Mandrin, qu’ils veulent faire imprimer et distribuer, avec l’aide d’un marquis joué par le toujours génial Jacques Nolot). D’emblée le film frappe par la force de sa représentation conjointe des hommes et de la nature, faune et flore confondues. Pas comme chez Terrence « et Phillip » Malick, on n’est pas dans la contemplation béate et les voix off mystiques à la con. Ici la nature est hyper prégnante, active, à la fois aidante et menaçante. On s’en sert pour se nourrir, se cacher, méditer… L’ouverture du film, qui voit un jeune déserteur blessé poursuivi par d’autres soldats, avant qu’un des contrebandiers (joué par RAZ lui-même) n’intervienne, est exemplaire du caractère à la fois doux et violent du film, de sa mise en scène et de sa façon de représenter les hommes, leurs rapports entre eux et à la nature. Le film est donc autant une ode à la liberté et à la solidarité qu’à la vie sauvage et à la poésie. Un film autant ancré dans une réalité sociale (passée mais diablement actuelle) qu'envahi d’ambitions lyriques et métaphysiques. Et il parvient à transmettre tout ça sans lourdeur, toujours dans une certaine euphorie baignée de noirceur. Je me rends compte que j’accumule les antinomies : doux/violent, social/sauvage, euphorique/noir. Le film est tout ça en même temps, et c’est ce qui fait une partie de son prix.




RAZ fait ses films pour pas grand-chose, ça se voit mais ça ne gêne jamais, au contraire. Celui-ci fait partie de ces films où « on voit le faux » (le faux sang, la « fausseté » d’un comédien amateur…) mais où tout fait plus vrai : les visages, les corps, les arbres, les pierres… Il atteint cette vérité en faisant sienne cette histoire et cette époque, en les investissant avec son regard, probablement le même que celui qu’il porte sur le monde contemporain, et avec sa troupe de techniciens et d’acteurs, qui viennent comme lui de Montreuil, d’origines ethniques variées, et qui donnent chair de façon étonnante, à la fois décalée et idéale, à ce gang du XVIIIème siècle. Ces notions de groupe sans chef, de libre échange, de libre mouvement, de fraternité qui dépasse même les barrières sociales (entre autres via le personnage de marquis joué par Nolot), ces valeurs se défendent dans le film aussi bien par l'intellect que, parfois, par la violence. On meurt et on tue pour ces valeurs. Qui culminent in fine dans la dernière scène, poétique et musicale, stupéfiante de puissance esthétique et idéologique. Dans une France idéale en ce mois de mars 2012, tout le monde verrait ce film.

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L'avis de Rémi :

Film libre s'il en est, réalisé avec trois fois rien par un cinéaste qui est aussi producteur, scénariste et acteur et qu'on admire d'un bout à l'autre de son travail. La première séquence dure une dizaine de minutes et passe en un battement de cil : un homme blessé parcourt la lande, s'arrête dans un bois près d'un arbre et perd connaissance. Des soldats du roi sont à ses trousses. Un autre homme armé d'un fusil (joué par le cinéaste lui-même) découvre le blessé, prend son pouls, examine sa blessure puis voit passer trois de ses camarades derrière des arbres quand les soldats arrivent, lui demandent de partir et, dès qu'il suggère au contraire d'emporter le mourant avec lui pour en faire un des siens, le menacent. L'homme tire, deux autres coups de feu retentissent, les trois soldats sont morts. Le sauveur de l'homme traqué enjoint alors ses compagnons invisibles à partir et nous les voyons récupérer les armes des tués avant de disparaître dans le hors-champ, emportant sans aucun doute le fuyard avec eux. Dès le départ la mise en scène se base sur de subtils décadrages, notamment quand la caméra filme le corps du déserteur agonisant posé seul contre un tronc d'arbre puis se redresse sensiblement avant le cut comme pour appeler l'arrivée d'un autre personnage, qui aura bien lieu deux plans plus tard. Durant l'affrontement et après, l'objectif se resserre fixement sur un point aveugle au milieu de l'action, découpant imperceptiblement les visages des duellistes puis cadrant de préférence le bas des corps et le sol quand les soldats abattus sont détroussés, un peu comme dans le Lancelot du lac de Robert Bresson. On sent qu'Ameur-Zaïmeche s'en inspire probablement, ici et ailleurs, mais il tend aussi vers Rohmer dans toutes ces séquences où il filme beaucoup plus simplement, de façon apparemment anodine, parfaitement non-ostentatoire, avec l'air de ne pas y toucher, alors que tout est fin et précis et que toutes les scènes, millimétrées ou improvisées, sont frappantes de simplicité et de vérité.




C'est un film qui ne cherche pas à mettre en avant le moindre de ses éléments (pas même des acteurs pourtant remarquables, et notamment Christian Milia-Darmezin, dans le rôle du colporteur), au contraire on a le sentiment que toutes les composantes du film travaillent conjointement, à égalité. Devant Les Chants de Mandrin on repense à la fameuse sentence de Serge Daney à propos du Pont du Nord de Jacques Rivette, un film qui ne lui "vendait rien". Rabah Ameur-Zaïmeche ne nous vend rien. Rien ou presque n'est attendu dans le scénario, tout surprend, mais ces surprises ne sont pas le fait d'une volonté du réalisateur de prendre le contre-pied de ce qui se fait habituellement ou de contredire son scénario pour nous épater, elles sont simplement le résultat d'une autre façon de faire. Et puis il y a dans ce film (qui peut rappeler parfois La France de Serge Bozon, autre film français récent et méconnu traitant un genre rebattu, le film historique, mais ici de guerre, sur une tonalité unique en son genre, et qui accordait lui aussi une immense importance à la musique) des choses que l'on ne voit jamais au cinéma : cette scène où le colporteur masse les pieds du marquis en le sermonnant gentiment sur sa façon de traiter ses servants (une scène de lutte des classes que le réalisateur des Adieux à la reine devrait voir, mais tout le film devrait servir de leçon à pas mal de cinéastes, suis mon regard Bertrand Tavernier) ; ce moment où, après une escarmouche que l'on attendait mortelle pour les contrebandiers mais qui est remportée par eux en quelques secondes, on entend Ameur-Zaïmeche lui-même, qui incarne donc Bélissard, le continuateur de l’œuvre du hors-la-loi Mandrin, dire "C'est tout pour aujourd'hui" avant que les hommes partent d'un éclat de rire, sans que l'on sache si le réalisateur s'adresse à l'équipe du film ou si le chef de meute parle à ses guerriers ; mais encore cette séquence où les contrebandiers vont libérer le colporteur, prisonnier des soldats du roi, qui hurle leur nom pour qu'ils viennent le sauver et qui pleure, lâchant un "Ils m'ont tapé !" une fois libéré qui sonne plus vrai que tant et tant de dialogues du cinéma français.




Le film de Rabah Ameur-Zaïmeche sonne constamment vrai et cela passe non seulement par la mise en scène, par l'intelligence du scénario, par ces moments où la caméra continue de tourner malgré un dérapage et capte alors une autre réalité de la scène, que par la façon de parler des acteurs, en équilibre entre un vocabulaire plus ou moins d'époque et une élocution contemporaine. Certains trouveront que tout cela sonne faux quand rien ne sonne plus vrai. En réalité ça ne sonne tout simplement pas "cinéma", mais presque tout le reste du cinéma parle faux et c'est ici (comme chez Rohmer, encore) qu'on entend enfin le vrai son des choses. La grande idée d'Ameur-Zaïmeche à travers cette façon de parler légèrement anachronique, c'est d'abolir la faille entre les époques non pas pour dire ce qui serait un mensonge, à savoir que les paysans de 1755 étaient exactement comme nous (on est loin de la Marie-Antoinette made in 2008 de Sofia Coppola avec sa bande-son ultra décalée à base de Pulp et de Blur ou que sais-je, là où la musique des Chants de Mandrin est edans un indémêlable entre-deux judicieux), mais pour dire que leurs aspirations étaient déjà les nôtres. Ces personnages veulent se défaire du joug du roi et obtenir leur liberté, la liberté de vendre leurs produits sans être taxés, de publier leurs rêves et de les distribuer eux-mêmes aux gens, celle de chanter et de danser, d'être libre et joyeux ("Pour la joie !" crie Bélissard avant la fulgurante bataille des barricades).




Dans la dernière séquence, émouvante au point de tirer les larmes, Jacques Nolot récite son chant et dit : "Je portais l'habit blanc des…", l'acteur tarde alors à finir sa phrase, et on attend la rime "brigands" quand il finit par enchaîner : "Entendez-vous ? L'habit blanc des marchands". On peut trouver le portrait que fait Ameur-Zaïmeche des contrebandiers enjolivé, tous les personnages étant d'honnêtes hommes là où les soldats du roi passent pour de rustres illettrés, mais le cinéaste sait ce qu'il fait, en joue quand Bélissard accueille le blessé du début, surnommé Court-toujours, en lui souhaitant la bienvenue au "paradis de la contrebande", et le fait précisément pour évidemment pointer du doigt les abus des gouvernements d'alors et d'aujourd'hui et le manque de liberté d'expression qui pousse les gens à s'en sortir et à prendre la parole malgré tout, quitte à s'extraire des contraintes de la loi. Le film, dans la continuité par exemple de La Dernière piste de Kelly Reichardt, nous parle directement de nous et le fait comme intuitivement en confondant deux époques qui de toute façon, en matière d'aspirations humaines, se ressemblent. Il ne s'agit pas de faire parler des français du XVIIIème comme des beurs de banlieue mais bien de mêler ces deux mondes pour mieux les raccorder. La dernière image du film où, derrière Jacques Nolot et dans le flou de l'arrière-plan, se distingue peut-être le mouvement fluide et rapide des phares d'une voiture, idée toute bête mais géniale et réalisée avec beaucoup de poésie, achève d'établir cette jonction d'autant plus pertinente et forte qu'imperceptible.


Les Chants de Mandrin de Rabah Ameur-Zaïmeche avec Jacques Nolot, Christian Milia-Darmezin et Rabah Ameur-Zaïmeche (2012)

9 mars 2012

Hugo Cabret

Il y a de quoi être partagé sur le dernier bébé de Martin Scorsésé (il paraît qu'il faut prononcer comme ça, comme il faut prononcer "Schpielberg", "Cassavétès", "Frank Borzégui" et "James Cameroun"). Hugo Cabret, adapté du roman pour enfants à succès signé Brian Selznick, raconte l'aventure d'un fils d'horloger devenu orphelin, vivant seul dans les coulisses et les engrenages mécaniques d'une grande gare parisienne en quête d'une clé unique capable de faire fonctionner un automate déniché par feu son père dans un musée, machine supposée contenir un message posthume laissé par ce dernier. Poursuivi par un gendarme tenace traquant les orphelins (Sasha Baron Cohen), Hugo se fait prendre en train de chaparder des pièces d'horlogerie par Papa Georges (Ben Kingsley), un vieux vendeur de jouets rustre et cruel. Mais Isabel, la nièce du vieil homme, va l'aider plus qu'elle ne l'espère, elle qui possède mystérieusement la clé manquante pour résoudre l'énigme de l'enfant. Voila pour le départ de l'intrigue de ce film présentant de nombreuses qualités mêlées de menus défauts qui le maintiennent dans une sorte d'entre-deux dont, il faut bien le dire, on ressort tout de même plutôt conquis.



La première partie, très enfantine, a du charme malgré une esthétique parfois proche de celle de Jean-Pierre Jeunet dans la peinture du Paris folklorique des années 30. Les visions d'ensemble de la capitale comme d'un grand mécanisme sont pourtant heureuses, mais contrebalancées par des clichés un peu grossiers sur le microcosme de la gare avec sa jolie vendeuse de fleurs, son gardien à jambe métallique flanqué d'un chien terrible, ses musiciens de bal musette à moustaches et favoris et autres gros personnages truculents. Hormis ce décor boursouflé, le film ne contient rien de visuellement laid, et même si le long travelling à 100km/h tout en effets spéciaux qui ouvre le film dans la gare est inutile et plutôt désagréable, Scorsese le fait vite oublier ensuite par des effets très simples mais plutôt jolis, comme quand Hugo et Isabel ouvrent la boîte à dessins de Papa Georges et que les illustrations s'envolent pour révéler autant de créatures et de fées en mouvement. Autre point positif, les personnages sont intéressants et agréables, de Papa Georges au bibliothécaire incarné par Christopher Lee en passant par l'historien du cinéma adorateur de Méliès (incarné par le Michael Stuhlbarg de A Serious Man en double de Scorsese) et Isabel (campée par la remarquable Chloë Grace Moretz, sosie juvénile de Virginie Ledoyen dans L'Eau froide !), à l'exception du gendarme incarné par Sacha Baron Cohen, peint à gros traits et fatiguant à la longue avec ses attributs physiques lourdingues et sa psychologie de faux méchant estampillé Walt Disney.




Le film n'ennuie jamais, sauf quand il s'éternise sur ce personnage de gardien et son histoire d'amour secondaire ou sur ses comparses de la gare. Le projet cependant perd de son intérêt quand, dans la deuxième partie, beaucoup plus réussie, il délaisse un temps l'hommage à Georges Méliès pour une scène de course poursuite attendue entre Hugo et le gendarme bêtement cruel. Encore que cette séquence s'inspire judicieusement et honorablement des films muets aperçus précédemment, et notamment de la grande scène de l'horloge d'Harold Lloyd, s'élevant par là-même au-dessus du simple film d'action pour enfants et de la plupart des films actuels qui ne peuvent s'empêcher de citer à tout va sans raison là où Scorsese le fait à bon escient, de façon très claire et affichée, dans une œuvre où cela fait immédiatement sens. Le cinéaste a le bon goût de réaliser un film qui ne fait jamais le malin, un film qui plus est assez calme, dont les protagonistes ne sont pas surexcités, et dont toute l'aventure promise au départ, toute l'énigme incroyable ménagée par le scénario, ne tient que dans l'histoire d'un malheureux cinéaste injustement oublié, sauvé par des retrouvailles inattendues avec son public et avec les vestiges bien vivants de sa propre œuvre qu'il croyait disparue.



Scorsese navigue donc entre deux eaux, le pur film pour enfant avec ses poncifs lassants, et un film plus adulte (mais qui peut certainement séduire les enfants quand même et leur donnera peut-être le goût de cet art) en forme d'hommage sincère et émouvant au cinéma magique des premiers temps, incarné par la figure de Méliès (ce rapport aux origines du cinématographe justifie peut-être l'usage de la 3D comme surplus de magie, sujet sur lequel je ne m'étendrai pas n'ayant pas vu le film dans ce format). La deuxième partie, très touchante, est évidemment beaucoup plus intéressante que la première, sorte d'Oliver Twist chez Super 8, qui rappelle Spielberg par le biais de l'enfant orphelin tâchant de retrouver un message laissé par son père qui l'aiderait à supporter sa solitude, message dissimulé dans un automate à forme humaine qui n'est pas sans évoquer l'extra-terrestre qui donnait à David l'opportunité inespérée de vivre une dernière journée idéale avec sa mère à la fin de A.I..



Mais, disons-le, même dans cette première partie plus scolaire et moins originale, Scorsese ne s'en sort pas si mal, construisant de beaux personnages qu'il filme bien la plupart du temps, comme dans la scène où Hugo se souvient de son père en fixant du regard l'automate, le mécanisme de l'horloge derrière eux simulant le bruit et le faisceau de lumière d'un projecteur de cinéma projetant sur l'enfant le souvenir de son père qui, avant de mourir, l'emmenait voir les premiers films avec un enthousiasme communicatif. Hugo Cabret fait penser au cinéma de Burton (notamment quand Hugo et Isabel traversent le jardin menant à la demeure de Papa Georges - Johnny Depp a d'ailleurs produit le film et y fait une apparition), il rappelle aussi celui de Jeunet pour le pire et celui de Spielberg pour le meilleur. Il ne contient pas grand chose de Scorsese sinon une passion réelle et dévorante pour l'histoire du cinéma, un amour débordant pour cet art, que Scorsese partage assez délicatement avec les enfants comme avec les plus grands dans une œuvre appréciable dont restera le portrait d'un Méliès magicien et la joie éprouvée au seul son d'un projecteur de cinéma.


Hugo Cabret de Martin Scorsese avec Asa Butterfield, Ben Kinglsey, Chloe Moretz, Sacha Baron Cohen, Christopher Lee et Emily Mortimer (2011)

7 mars 2012

Le Stratège

On m'avait dit "Ce film va te faire aimer le baseball, même si t'y connais que dalle, même si tu te fous de ce sport débile ! Non, je t'assure, ce film va te passionner pour le baseball, sans même connaître les règles de ce jeu chiant comme la mort !". C'est vrai, je le reconnais, pendant la première demi-heure, j'étais carrément dedans, j'étais devenu un fervent supporter des A's d'Oakland. La mayonnaise avait pris ! J'étais captivé par toutes ces discussions absurdes autour du recrutement des joueurs. J'étais en immersion totale dans ce petit monde dont j'ignorais strictement tout. Pendant cette première demi-heure, je comprenais sans difficulté que ce film ait été acclamé par la critique. Le souci, c'est que le film dure près de deux heures et quart. Je l'écris en toutes lettres exprès. Rendez-vous compte. Deux heures et quart de baseball. Et en coulisses, s'il vous plaît, pratiquement jamais sur le terrain. Seules des bribes de matchs nous sont montrées, jamais assez pour qu'on rentre dedans ou que l'intensité d'un match ne transparaisse à l'écran. On doute même qu'un match de baseball puisse seulement parvenir à être un peu intense. Je dois néanmoins bien reconnaître que je suis allé consulter la page wikipédia française consacrée au baseball dès le générique de fin, mais je ne crois pas qu'il s'agisse là d'un tour de force réalisé par le film ou que cela soit la preuve de sa qualité. Je suis aussi allé lire l'intégralité de la page wiki consacrée aux pneumatiques après avoir vu Rubber.




Deux heures et quart à voir Brad Pitt essayer de recruter des lanceurs, des receveurs et, pire encore, un champ extérieur droit ! Deux heures et quart à mater Brad Pitt donner des coups de fil à droite à gauche, infatigable, intenable, le tout en mâchouillant frénétiquement des chewing-gums, croyant-là singer à la perfection le manageur sportif ultra anxieux. L'acteur en fait des caisses ! Au début, là encore, je dois l'avouer, j'ai trouvé son jeu assez plaisant, à l'image du film, mais très vite, il a fini par me lourder sévèrement. Alors Brad doit être content, il a désormais son petit film sportif dans sa filmographie, comme Paul Newman, comme Robert Redford, et comme tant d'autres de ses modèles qui ont su avant lui saisir l'occasion d'interpréter des rôles d'homme à poigne, pour mieux les investir de toutes leur présence charismatique. Sauf que Brad Pitt en fait trop. C'est écrit sur son front qu'il cherche les récompenses, qu'il est à la pêche aux Golden Globes. Et c'est lassant.




L'autre souci, c'est que le personnage incarné par Brad Pitt a une gosse. Une gamine de 12 ans qui apprend péniblement à jouer de la guitare et qui aime, ô malheur, pousser la chansonnette. Soit dit en passant, quand le film tente vainement de nous dépeindre la vie familiale lamentable de Brad Pitt (séparé de sa femme et profitant de sa fille à de très rares occasions), dans le but de nous faire ressentir de la compassion pour son personnage, il touche le fond. Brad Pitt montre alors qu'il sait verser des larmes à la demande. Tant mieux pour lui. Mais revenons-en à cet insupportable détail, qui vient flinguer Le Stratège au moment le plus cruel. Dernière scène du film. Après avoir prouvé l'efficacité de ses méthodes de management, Brad Pitt se retrouve seul dans sa bagnole, rappelé à sa triste situation d'homme moderne. Il enfourne un cd dans son lecteur. Retentit alors insidieusement l'air d'une musique démoniaque que l'on a déjà tous bien trop subi. "I'm just a little bit cauff'' in da middle life amaz'ing nada mas' and I don't know where to go but nada mas I'm tired and I'm all right, oh-oh dum dudum deedum doudi dada doudi da dou dou dou dou..." entonne sa petite fille sur ce cd enregistré par ses soins. Là non, désolé, ça ne passe plus, pas avec moi. Si j'ai pris mon mal en patience pendant les deux derniers tiers du film, cette ultime scène m'a achevé. Voir chialer Brad Pitt seul au volant de sa bagnole, à la toute fin du film, sur les paroles terribles de cette chanson de malheur, ça a fini de me convaincre. Je venais de voir un film de merde, tout juste bon à offrir une nomination au tant convoité Oscar du Meilleur Acteur pour cette enflure de Brad Pitt, qui cabotine du début à la fin, la mâchoire inférieure plus en avant que jamais, la bouche toujours ouverte. J'ai dit "stop" et ça tombait bien, c'était fini. Ouf !


Le Stratège de Bennett Miller avec Brad Pitt, Jonah Hill et Philip Seymour Hoffman (2011)

5 mars 2012

La Californie

La Californie se dore prèèèèèès de la mer, et ne connaît pas l'étéééééé de la mer, disait Julien Clerc. Après L'Américain de Patrick Timsit, on a eu droit à La Californie de Jacques Fieschi (répétez son nom de famille très rapidement et plusieurs fois de suite pour entendre une critique très courte et répétitive mais tout à fait précise de ce film). Devant ces deux étrons filmiques on regrette ces réalisateurs français qui s'intéressent modestement et sincèrement à notre maigre hexagone et qui font porter à leurs films notre noble drapeau tricolore mais aussi l'étendard de nos belles régions jusque dans le choix du titre, comme Serge Bozon avec La France ou Diane Kurys en 1990 avec La Baule-les-pins, le film définitif sur les vacances dans la presqu'île de Guérande. Cette comédie franchouillarde sympathique mais faiblarde avec Bacri en première ligne comptait déjà Nathalie Baye dans ses rangs.



Nathalie Baye, l'incarnation même de la charmante petite française, si touchante chez Truffaut, et dont les rides d'expression aux coins des yeux il y a quelques années encore me faisaient tressaillir. J'ai longtemps possédé une photo noir et blanc de Nathalie Baye assise devant une fenêtre, en chaussures ouvertes à talons, affichée dans l'entrée de ma chambre d'étudiant, et je vénérais les pieds parfaits de Nathalie à chaque fois que j'entrais et sortais de chez moi. Elle avait un joli nom mon guiiiide, Nathaliiiiie. J'aime beaucoup Nathalie Baye. Sauf peut-être dans un film comme La Californie. Ludivine Sagnier arrive à être jolie dans ce film, mais même avec 30 piges de moins que sa partenaire de jeu au compteur elle semble avoir vécu plus longtemps. "C'est pas les années qui comptent, c'est le kilométrage", dixit Harrison Ford, fourbu après être passé sous un camion, dans Indiana Jones premier du nom : Les aventuriers de l'arche perdue. Quant à Rosh dit "Zem", il arrive à tenir tout le long du "métrage" (comme disent les illettrés) filmé de dos. Certains racontent qu'il a aussi lu le scénario de dos et qu'il était assis dos à l'écran lors de la première projection du film, après laquelle il aurait déclaré : "Ce film se défend, mais ça reste une grosse merde". Tu l'as dit Salman Roschdy !


La Californie de Jacques Fieschi avec Nathalie Baye, Roschdy Zem et Ludivine Sagnier (2005)

3 mars 2012

R.I.F. (Recherches dans l'Intérêt des Familles)

Attal, Elbé. Elbé, Attal... La rencontre de deux monstres sacrés du cinéma. Le Heat français. J'attendais gros de ce film. Le premier film d'un ex-flic, ce qui nous promettait quelque chose de âpre, de réaliste, un thriller brut de décoffrage. Prenant exemple sur l'abominable femme-flic Tonie Marshall, c'est en effet au tour de ce mystérieux "Franck Mancuso" d'entamer une carrière dans le cinéma après avoir servi les forces de l'ordre. Ne me demandez pas pourquoi deux pointures de l'envergure d'Attal et Elbé, deux stars qui croulent sous les propositions, ont dit "oui" et ont accepté de tourner pour un débutant. Le projet a dû leur plaire. Le scénario ? "Du béton armé" selon les dires de cet ex-flic, apprenti cinéaste, qui a écumé tous les plateaux télé à la sortie de son petit bébé car ses deux stars étaient bien trop occupées à enchaîner les tournages. Alors, in fine, qu'en est-il de cette Recherche dans l'Intérêt des Familles ?


Une sacrée brochette...

Attal incarne un flic qui en a ras la casquette, bouffé par son boulot trop prenant où il est obligé de sauver des vies et d'être héroïque 24h/24. Son couple bat de l'aile. Il ne se souvient plus du prénom de son fils. Franck, peut-être. Pour se rabibocher avec sa femme et renouer avec fiston, rien de tel qu'un week-end en famille à la campagne. En Lozère, plus précisément, le salaire d'un flic n'étant vraisemblablement pas assez élevé pour se payer mieux (par contre ils roulent pratiquement tous en BM, allez comprendre). Mais bien évidemment rien ne se passe comme prévu. Sur le trajet, Attal fait une embardée terrible en essayant d'éviter un sanglier. La bestiole est saine et sauve mais le Scénic ne redémarre plus. Attal a beau taper sur le volant, rien n'y fait. Sa femme commence à l'ouvrir, le ton monte, le môme Franck quitte enfin sa Nintendo DS des yeux pour demander "Quand est-ce qu'on arrive ?" avant de se rendre compte que le paysage ne défile plus. La torgnole n'est pas loin. Un vieux lozérien de passage embarque la petite famille vers la station service la plus proche dans son 4x4 dégueulasse. Une main sur le volant, l'autre dans son slip, le vieux plouc mate très lourdement le décolleté pourtant peu ragoûtant de Madame Attal. En réaction, celle-ci se reboutonne jusqu'au gosier et Attal adresse son premier "regard de tueur" de tout le film, ce qu'il reproduira donc à qui mieux mieux par la suite, sa paupière folle l'aidant beaucoup. Arrivés à la station, l'engueulade entre Attal et sa femme reprend de plus belle. Énervé, très con et ayant vraisemblablement regardé très peu de thrillers moisis dans sa vie, Attal décide de laisser sa femme seule à la station service et de repartir avec son fils quand arrive enfin la dépanneuse. Le moteur du Scénic se met à rugir sans que le mécano ne touche à rien. Attal lui demande "Vous avez touché à quelque chose ?!", il lui répond "Non que dalle, j'ai juste ouvert le capot, parole. Vous, par contre, vous avez au moins touché aux clés, rassurez-moi ? Autrement je vous conseille de l'amener au plus tôt chez Volvo. C'est quand même pas net tout ça. Chez Volvo !" Le mécano fait preuve d'esprit, il ne doit pas être lozérien. Ni une ni deux, Attal et son fils retournent à la station. Bien entendu, sa femme n'y est plus. Elle a disbaru. Attal inspecte les alentours et découvre un paysage de désolation dont les couleurs vont du jaune pisse au brun-rouge en passant par le gris le plus terne. Sa femme est introuvable. Il est donc contraint de s'en remettre aux policiers locaux, à commencer par Elbé. Le comédien, auquel le bleu marine va fort bien, incarne un flic droit dans ses bottes dont la première hypothèse (la femme a mis les voiles à cause des disputes incessantes avec son mari) s’avérera fausse et poussera Attal à mener l'enquête par ses propres moyens en employant la manière forte.


"Si elle n'est pas retrouvée d'ici 48h, c'est mort !" ne cesse de répéter l'impitoyable Elbé au pauvre Attal. Un tableau statistique confirmant ces dires nous sera proposé juste avant le générique final. Accablant !

La suite de ce remake à peine déguisé du Breakdown de Jonathan Mostow nous réservera autant de surprise que son introduction, c'est-à-dire aucune. On suivra le film uniquement pour le spectacle offert par nos deux stars aux abois, pour le ridicule involontaire de certaines situations et pour cette triste volonté affichée par Mancuso d'être le plus réaliste possible alors que son film est par ailleurs miné d'incohérences idiotes. Ainsi, quand l'expertise sanguine prouvera que le sang retrouvé dans la remorque d'un 4x4 est celui d'un sanglier et non celui de sa femme, Attal poussera un râle de mécontentement tout à fait déplacé. On relèvera tout de même quelques bonnes répliques ici ou là, comme lorsque Elbé prie Attal de bien vouloir aller dormir et que celui-ci lui répond, survolté, "Vous voulez que j'aille roupiller alors que ma femme est peut-être entre les mains d'un enculé ??!". A ce moment-là, on a envie de lui dire que si son ravisseur est bel et bien un enculé, il ne s'en tire pas trop mal. Mais c'est moche... On notera aussi une sacrée faille dans le jeu d'acteur d'Attal : ce que j'appelle le "jeu sans ballon", c'est-à-dire le dialogue sans interlocuteur présent à l'image, autrement dit : la façon dont il joue les appels téléphoniques. Attal devrait s'inspirer de Jean-Pierre Bacri et du coup de fil inoubliable qu'il donne à un taxi dans le si sympathique Cuisine et dépendances lors d'une scène géniale qui devrait servir de modèle à tous les acteurs un peu éclairés. Au téléphone, Attal est une sous-merde, y'a pas d'autres mots. Il ne sait pas jouer ça. C'est pas dans ses skills. Et c'est bon à savoir. Cela devrait être précisé sur son CV, tout comme il est mentionné qu'il ne maîtrise aucun art martial ni aucune langue en dehors du français, ce qui lui ferme quelques portes.


Attal découvre, atterré, la dvdthèque du lozérien de base...

On pourra aussi établir un constat encore plus affligeant à la vue de R.I.F. Il n'y a donc pas que les films d'horreur minables qui dressent un portrait dégueulasse du monde rural, au sens large, comprendre : tout ce qui n'est pas Paris. Des films d'un autre genre le font aussi, en s'enfonçant parfois même davantage dans la caricature, la bêtise, le ridicule, et en osant le pire, comme c'est le cas ici. Dépeinte comme le trou du cul du monde dont on rappelle la densité d'habitants ("10 au kilomètre carré", 15 en réalité) en s'en moquant connement, la Lozère selon Docteur Mancuso est donc un département désolé. Un endroit maudit rempli "d'hommes de Néandertal", des "chevelus" qui passent leurs vies à "glander dans des bistrots" et dont tous les actes sont guidés par l'alcool quand ça n'est pas "le cul, toujours le cul" (les guillemets indiquent que je cite mots pour mots le personnage d'Elbé, ce gardien de la paix qui est donc supposé protéger ses semblables). Selon Mancuso, le lozérien est bête, laid, vulgaire, mal rasé, malpropre, pire que négligé, complètement oublié, plus proche de la bête que de l'être humain. C'est le cas de tous ceux que l'on croise dans son film méprisable qui nous donne souvent l'impression de voir un de ces survivals pitoyables où d'affreux dégénérés hantent systématiquement les zones trop éloignées des villes.

En France, si la culture du dtv existait, ce film serait sorti en dtv. RIP RIF.


R.I.F. (Recherches dans l'Intérêt des Familles) de Franck Mancuso avec Yvan Attal et Pascal Elbé (2011)

1 mars 2012

Les Aventures de Tintin : Le Secret de la Licorne

Il y a un vrai plaisir à regarder ce film et à retrouver quelque chose du Spielberg d'autrefois, celui qui nous amusait tant, armé de son savoir-faire légendaire, de sa sincérité et de sa science du divertissement. Tintin est très plaisant à regarder, le film captive énormément, rappelant à quel point Spielby est décidément doué quand il veut bien, capable même de scotcher quelqu'un comme moi qui suis tout sauf un tintinophile et qui n'ai strictement rien à faire des aventures dessinées de Tintin (j'ai essayé de lire les bandes dessinées plusieurs fois et ce personnage qui décrit tout ce qu'il fait pendant qu'il le fait dans des bulles de six pieds de long pour des cases de deux centimètres sur trois m'a toujours gonflé un maximum). Le film parvient donc à donner du goût pour les personnages d'Hergé, notamment dans l'introduction assez magistrale, avec en vrac la création du héros par Hergé lui-même, puis une sorte d'avatar de Spielberg qui vend la maquette du bateau de la Licorne à Tintin pour lancer le mouvement de l'histoire, et enfin des jeux de miroir et de reflets très ingénieux pour nous dévoiler peu à peu le personnage. Et cela continue avec les allers-retours de Tintin (idéalement "dessiné", à la fois enfant et adulte) entre son appartement et la bibliothèque, qui nous laissent le temps de nous familiariser avec lui, même si Tintin en particulier et les autres protagonistes en général auraient pu être plus étoffés, notamment en ce qui concerne le statut de reporter de Tintin, et même si Spielberg aurait pu nous les rendre plus attachants par davantage de scènes posées, mais le rythme hallucinant de l'ensemble en aurait pâtit. Le film avance à toute allure, à l'image de son très joli générique d'ouverture digne de celui de Catch me if you can, c'en est même impressionnant, et pourtant il parvient à ne jamais nous perdre, nous essouffler ou nous lasser.
  



Spielberg réussit le même genre de gageure en termes d'effets spéciaux : le film ne repose que sur eux et pourtant il ne se résume pas à cela. C'est pourtant très bien fait visuellement (jamais surchargé, à l'image de l'appartement de Tintin justement, d'une sobriété tout-à-fait bienvenue) et d'autant mieux fait que Spielberg a eu la géniale idée de conserver un côté bande-dessiné dans les traits de ses personnages, un léger aspect cartoon, notamment sur la partie la plus casse-gueule : les visages. Tous les personnages ou presque ont une tête légèrement trop grosse et même s'ils sont par ailleurs très finement animés et réalisés leurs attributs faciaux sont assez "faux", tel l'énorme pif de Haddock, impliquant qu'on reste dans la légèreté et qu'on ne cherche jamais à traquer l'expression ratée, comme devant les tristes derniers films du fils spirituel de Spielberg, Robert Zemeckis, que son maître vient d'enterrer six pieds sous terre. Après une tentative plus ou moins semblable à Tintin avec le très moyen Polar Express, Zemeckis nous a malmenés avec ses essais de captation numérique dans le piteux La Légende de Beowulf. 




Contrairement à son ex-poulain, Spielberg n'est pas dans une quête aussi vaine que stupide de réalisme absolu consistant à recréer numériquement un faux Anthony Hopkins plus vilain que le vrai ou une fausse Angelina Jolie pire actrice que l'originale pour un résultat absolument hideux, qui nous donnait envie de conseiller à Bob Zemeckis de filmer les vraies stars au lieu de s'échiner à très mal les reproduire. A contrario Spielberg réalise un film réellement magnifique, sidérant parfois, que son équilibre entre réalisme numérique et grossièreté cartoonesque préserve de tous ces reproches. Il nous évite aussi de passer le film à nous esbaudir devant la qualité des reproductions, comme devant Avatar par exemple, qui nous en foutait plein la vue afin qu'on oublie de s'attarder sur un scénario faiblard voire médiocre. Spielberg ne semble pas vraiment chercher l'épate à tout prix, en tout cas pas au point d'oublier de faire un vrai film, et néanmoins tout cela est superbement fait, aussi nous arrêtons-nous ponctuellement sur tel ou tel détail bluffant (les vagues à la surface de l'océan, la robe de la Castafiore, les grains de beauté sur les tronches des sbires de Sakharine) sans focaliser là-dessus au détriment du récit, et nous voilà repartis aussi sec et sans avoir décroché dans la fiction excessive et enthousiasmante du film.




La dimension cartoon du film nous fait tout avaler, y compris certaines scènes d'action où les gags sont parfois complètement invraisemblables, improbables, dignes du coyote de Bib-bip s'écrasant dans le canyon pour se relever aussitôt, ce qui permet des péripéties souvent drôles et légères à la fois et aboutit à une sorte d'euphorie du jeu. A noter que malgré cet engouement presque puéril à créer des gags dignes des toons de Qui veut la peau de Roger Rabbit, Spielberg (qui a exprimé quelques regrets concernant ses retouches d'E.T., dont il avait gommé toutes les armes à feu pour les remplacer par des talkie-walkie) filme des fusillades et des morts, dans l'esprit de la bande-dessinée qu'il respecte à la ligne. Que le film aille vers le cartoon enfantin ou qu'il revienne vers la bande-dessinée adulte d'Hergé, tout y est très bien filmé, calmement dans les scènes calmes, avec une grande maîtrise du cadre et des déplacements où l'on retrouve ce bon vieux savoir-faire du cinéaste, et avec folie quand Spielberg se dit qu'il a un truc dans les mains qui lui permet de réaliser quelque chose qu'il ne pourrait pas faire avec un vrai décor et décide de faire un plan séquence de cinq minutes où ça n'arrête pas une seconde, avec à nouveau une grandiloquence de dessin animé très exaltante, le cinéaste semblant s'amuser davantage à tourner dans tous les sens que dans l'affreuse grande scène de course poursuite d'Indiana Jones 4 (autre égarement que Spielberg a regretté publiquement), et faisant preuve d'une joie de s'amuser extrêmement communicative.




Et puis on retrouve quelque chose qui avait quitté Spielberg depuis un certain temps, une sorte d'instinct du cinéma, un sens inné du cadrage, du rythme, de la cadence des dialogues et de l'action, une "musicalité" qui m'a toujours fasciné dans ses films (de Rencontre du troisième type à Jurassic Park en passant par Duel, E.T. et Indiana Jones, mais c'est vrai pour une vingtaine de ses films). Oncle Spielby retrouve enfin ce quelque chose dans l'agencement des mouvements de caméra, des dialogues, des voix (même si en l'occurrence j'ai vu Tintin en VF, très bonne VF soit dit en passant), des sons (et de la musique normalement, dommage que John Williams ne soit plus capable de pondre un thème musical qui reste en mémoire toute une vie, je me demande si c'est une demande de Spielberg ou pas, toujours est-il que sa partition s'accorde quand même bien aux soubresauts permanents du film), une efficacité fascinante qui fait que c'est réussi, assez inoubliable souvent, et que les films possèdent quelque chose de "parfait", même si le mot paraîtra extravagant à certains pour parler de Spielberg. Disons que ce dernier atteint à nouveau une certaine perfection de SON art et que c'est très réjouissant. Est-ce qu'on repensera à ce film plus tard ? Est-ce qu'on le reverra ? Je pense que la réponse est oui, en tout cas en ce qui me concerne. Ce qui est sûr c'est qu'en le découvrant j'ai pris un vrai plaisir, un plaisir très simple devant un film de divertissement efficace, agréable et très bien réalisé, d'un genre de plus en plus rare.


Les Aventures de Tintin : Le Secret de la Licorne de Steven Spielberg avec Jamie Bell, Andy Serkis, Daniel Craig et Simon Pegg (2011)

27 février 2012

The Artist

Très remarqué à Cannes, lauréat de trois prix aux Golden Globes, recouvert de BAFTA awards, sept au total, vainqueur des Césars avec six récompenses dont celles du meilleur film et du meilleur réalisateur, et grand gagnant des Oscars avec cinq statuettes dont celles du meilleur acteur et, encore une fois, du meilleur réalisateur et du meilleur film (une première pour un film français), The Artist est un film sans grand intérêt. Il y a bien quelques idées de ci de là, que la plupart des critiques ont relevées : celle de "faire entendre" par l'image quand Georges Valentin sourit soudain pour nous faire comprendre que le public de son film applaudit ; la scène du cauchemar, où le son surgit et s'avère plutôt bien exploité ; un joli plan où Dujardin verse un verre d'alcool sur son propre reflet à la surface d'un piano ; l'intertitre "Bang !" à la fin du film où l'onomatopée n'est pas celle qu'on croit. En dehors de ces idées certes bien pensées mais pas non plus incroyables, l'histoire, celle d'un acteur du muet viré de son grand studio hollywoodien lors du passage au cinéma parlant, est ni plus ni moins (façon de parler, c'est beaucoup moins que ça) celle du grand chef-d’œuvre de Stanley Donen et Gene Kelly Chantons sous la pluie, auquel Hazanavicius rend plus qu'hommage puisqu'il en reprend l'idée de départ et un certain nombre de séquences. Le scénario n'a donc rien d'original et le film s'avère de fait peu surprenant, d'autant qu'il stagne énormément et n'évolue guère. Et vu que les idées ne sont pas nombreuses, le film s'étale pour faire difficilement une heure et demi. Observer durant de très longues séquences un Dujardin déprimé, brûlant ses anciens films, voulant se suicider, buvant pour oublier et ainsi de suite devient très vite lassant.


John Goodman fait le geste "emblématique" du film, le geste fétiche du personnage de Dujardin et que l'acteur a reproduit douze mille fois sur tous les plateaux télé du monde et à chaque récompense reçue. Le chien vedette ou ce gimmick gestuel : autant de manières de marquer les esprits au fer rouge.

On s'ennuie devant ce film un peu trop sage qui manque cruellement de contenu. The Artist, qui serait laborieux à voir une seconde fois, a oublié d'être autre chose qu'un exercice de style bourré de références au passé, certes élégant, mais qui tourne finalement en rond sur pas grand chose. C'est une œuvre qui se tient à peu près grâce à son honnête réalisateur mais qui s'avère plutôt maigre, et on aimerait que le triste Thomas Langmann cesse de se traîner devant toutes les caméras pour se vanter d'avoir rendu ce film possible avec son argent, son carnet d'adresse et son audace extraordinaire : un film muet en noir et blanc, rendez-vous compte, quel exploit ! Pour trouver le noir et blanc faramineux en soi en 2011 il faut avoir une connaissance bien mince du cinéma d'auteur tel qu'il se pratique aujourd'hui. Et quand bien même c'est effectivement une tentative hors du commun, voire louable, pour un gros producteur de daubes comme Langmann, ça reste un film tout à fait classique et facile d'accès, qui ne déroutera jamais le grand public et dont l'éventuelle audace initiale, plaire au plus grand nombre sans couleurs et sans dialogues, est vivement contrebalancée par un récit conventionnel au possible.


Moi devant ce film.

On a pu lire ici et là que le film est important parce qu'il réapprend à vraiment "regarder" au cinéma au lieu de juste suivre bêtement une histoire, or The Artist est très très très narratif, il procède d'une narration littéraire et non "imagée". Le film est paradoxalement très bavard et donne vraiment l'impression de raconter avec des mots bien plus qu'avec des moyens proprement visuels. On aurait aimé qu'Hazanavicius ne se contente pas de trois idées sympathiques sur le concept du muet, qu'il s'efforce de fournir un vrai travail sur le sujet à l'aune de 83 ans de cinéma parlant. The Artist n'est pas un "vrai" film muet de l'époque, évidemment, mais il ne propose pas non plus une approche moderne (ou post-moderne) de l'art cinématographique via le réinvestissement d'une forme ancienne. La maigreur du propos et la faiblesse des moyens cinématographiques mis en œuvre sont peut-être un dommage collatéral de la vraisemblable humilité de l'auteur. Car il faut dire que la modestie dont ce dernier fait preuve dans son approche de l'histoire du cinéma le sauve. Voulant rendre hommage aux films du répertoire sans tomber dans la bouffonnerie grindhouse, Hazanavicius fait preuve d'une élégante sobriété sans laquelle on aurait largement pu taxer son film de stricte arnaque intellectuelle, et cette simplicité nous change pas mal de la tendance actuelle.

Bérénice Béjo : "Who's that girl ? That's the question on nobody's lips."

Le jeu des acteurs est lui aussi dans un entre-deux un peu bancal : nécessairement plus expressifs que dans un film "normal", rien ne se passe vraiment quand on les regarde, et on imagine très bien le même jeu d'acteur dans un film basique (on a déjà vu Dujardin mille fois plus cabotin qu'ici, du reste l'acteur se contente de rejouer ce qu'on l'a déjà vu jouer mille fois et que les Américains découvrent avec enthousiasme). Le nouveau Dieu des planches affirme en interview et avec entrain que ce film lui a permis de comprendre à quel point le langage du corps est important dans son métier. C'est bien de le découvrir maintenant. En ce qui nous concerne, nous n'avons rien appris que Chaplin, Lloyd ou Keaton ne nous avaient déjà prouvé il y a des lustres, et nous n'avons pas non plus découvert qu'un film doit se regarder et s'écouter avant d'être lu comme un simple scénario. A l'ouest que dalle de nouveau. L'exercice paraît d'autant plus vain que Dujardin, malgré ses douze récompenses dont un prix d'interprétation à Cannes et un Oscar du meilleur acteur à Hollywood, et malgré son imitation du chameau sur les plateaux américains, ne révolutionne pas franchement l'acting. De même, Hazanavicius n'utilise pas vraiment le muet pour mettre l'image toute-puissante sur un piédestal. En bref, l'exercice paraît bien vain, et s'il n'est pas médiocre pour autant on le trouvera rapidement lassant. Malgré les prouesses du dénommé Weinstein et de Miramax, qui à force de publicité et de bourrage de cranes avaient déjà fait sacrer Shakespeare in Love et d'autres films du même acabit, The Artist n'est certainement pas le meilleur film de l'année. On lui reconnaîtra le seul mérite d'être finalement moins misérable et plus original que la plupart des derniers lauréats de l'Oscar du meilleur film, et c'est déjà pas si mal.


The Artist de Michel Hazanavicius avec Jean Dujardin, Bérénice Béjo, John Goodman, Penelope Ann Miller, Malcom McDowell et James Cromwell (2011)