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20 octobre 2015

Cujo

Adapté d’un roman de Stephen King et réalisé par le peu connu Lewis Teague, Cujo est un film d’horreur dont la créature maléfique est un bon gros Saint-Bernard. Ca n'a peut-être l'air de rien dit comme ça, mais il vous fera vite oublier Beethoven et son clébard mélomane, boule de poils baveuse aux yeux rieurs quoique morts. Je vous entends d'ici. Non, ce film ne prétend pas que les Saint-Bernard sont de vrais bâtards, attention. Au début du film, alors que le chien est encore lui-même, on sent que ce n'est qu'un brave toutou qui a envie de jouer. Le film s’ouvre sur une ambiance pastorale de toute beauté : la caméra suit un petit lapin magnifique qui se promène, tranquille, dans la forêt. Un zoom arrière nous révèle alors, au premier plan, les pattes de Cujo, notre fameux Saint-Bernard, qui observe le lapin innocent en chien de faïence et qui s’apprête à lui couper les oreilles.




S’ensuit une course poursuite entre les deux bestiaux, et il faut bien avouer que le lapin s’en tire assez bien. Si bien d’ailleurs qu’il trouve refuge dans un terrier dont Cujo cherche à le dénicher. Mais ses aboiements agacés, la tête enfouie dans l’ouverture de la tanière, réveillent une petite tribu de chauves-souris mal lunées, et ce con de Saint-Bernard se fait mordre le bout du museau par l’un des chiroptères sorti de sa sieste. A partir de là, et de façon lente mais inéluctable, tout va changer pour Cujo. Et pas seulement pour lui, car ce chien est celui d’une petite famille, les Camber, dont le garage automobile est sis en bordure de la ville voisine.




Dans la ville en question réside une autre famille, celle de Vic et Donna Trenton, couple qui bat de l’aile, n’a plus grand chose à se dire (on sent que madame à un truc pas clair dans le placard), et qui ne trouve, pour se souder, qu’un sujet : leur fils, Tadd. Ce dernier, petit blondinet, a peur des monstres, et il va être servi. Bientôt, monsieur Trenton découvre que sa femme Donna le trompe avec un ami. L’épouse adultère est incarnée par l’actrice Dee Wallace, qui renoue avec l’horreur deux ans après le Hurlements de Joe Dante, et prend sa revanche sur son personnage d’épouse trompée dans E.T., tourné un an plus tôt, en 82. Vic, déboussolé par cette découverte, et sous le coup, car il est publicitaire, d’un scandale lié à l’empoisonnement d’enfants par des céréales contaminées (ce mcguffin s’avère révéler une véritable fixette sur les cornflakes quand, dans la scène finale, et de façon totalement gratuite, un gros paquet de Quaker Oats apparaît en plein cœur d’une scène violente où il fait sacrément tache), décide de se tirer une dizaine de jours pour prendre du recul et envisager les suites de son mariage. Donna se retrouve donc seule avec son fils et se rend avec lui chez le garagiste local, Joe Camber, pour faire réparer sa bagnole sur le point de rendre l’âme. Sauf qu’entretemps la femme (prénommée Cageot, Cageot Camber, une touche de second degré de la part des traducteurs français de Stephane King) et le fils du garagiste sont partis en vacances et que ledit garagiste, un rustre imbuvable, s’est fait bouffer par son chien, Cujo, qui a également massacré un voisin. Or, quand Donna et Tadd arrivent chez les Camber, ils ne trouvent que le Saint-Bernard pour les accueillir, et il n’est pas d’humeur.




Leur voiture ayant rendu l’âme dans la cour des Camber, la mère et le fils devront faire face au chien fou, pris au piège dans l’habitacle d’un véhicule immobilisé, sous un soleil de plomb. Qui dit personnages en huis-clos menacés par un monstre déchaîné dit Jaws, et Lewis Teague (ou Stephen King avant lui ?) y a songé, rendant un petit tribut à Spielberg quand le gamin, au début du film, en plein dîner, tente de dérider ses parents en se glissant sous la table et en mimant l’aileron d’un requin avec son cul. Sans chercher à hiérarchiser quoi que ce soit, il faut dire que le film a la bonne idée de ne pas faire de son chien éponyme une sorte de créature supérieurement intelligente (Serge Daney avait parlé, à propos de Bruce, le requin de Spielby, d’un « amas de matière grise ») qui aurait focalisé sur telle ou telle victime et n’en démordrait pas.




Le Saint-Bernard du film de Lewis Teague, une fois rentré chez lui le museau massacré par une chauve-souris, se contente de chasser tout ce qu’il croise et qui fait du bruit. Tout au plus sait-il se planquer et contourner sa proie, mais les animaux en sont capables. Ce qui ne l’empêche pas d’être terrifiant et de flirter, sans en avoir l’air, avec le fantastique. Juste avant de se faire tuer, son maître, le gros beauf Joe Camber, a le temps de penser que Cujo a la rage. Pas idiot, mais c’est peut-être plus compliqué que ça. Après avoir été mordu par une chauve-souris, le chien se cache dans des coins sombres, semble ne supporter aucun bruit (comme les créatures de la nuit qu’il a réveillées), et attaque ses victimes en les mordant au cou, aussi, difficile de s’empêcher de voir là l’un des rares spécimens de chien vampire de l’histoire du cinéma (en 89 on croisera des chats et des chiens zombies dans Simetierre, autre adaptation du King). C’est comme par hasard avec un pieu que Donna tentera à un moment de se débarrasser du iench…




Le fantastique est donc là, à portée, suggéré par cette belle scène (soignée par le directeur de la photo du film, j’ai nommé Jan de Bont, toujours dans les bons coups, enfin disons 1% du temps), survenant au premier tiers du film, où Cujo, à l’aube, sort d’une épaisse brume face au fils de son maître, quelques temps seulement après avoir été contaminé : il grogne, aboie comme s’il était possédé, puis, à force d’entendre son nom hurlé par l’enfant apeuré, le chien semble revenir à lui un instant (pour la dernière fois), et tourne les pattes, s’enfonçant à nouveau dans le brouillard. Mais le film est aussi et avant tout d’un réalisme étonnant. On se demande, dans les premières scènes, alors que Cujo n’a pas encore pété un plomb, se contentant de zoner autour de la ferme et de pioncer, la gueule infectée de sang et de pus mais les yeux couchés et l’air épuisé, comment ce bon gros Saint-Bernard pourrait devenir effrayant. Pourtant il le devient, grâce à un travail de maquillage au poil et à une direction « d’acteur » sans faille (le chien joue extrêmement bien ! c'est pas un hasard si j'ai farci l'article de photos de lui, il aurait largement eu sa place parmi les nominés à l'Oscar du meilleur acteur en 83, face à Ben Kingsley et Dustin Hoffman. Je ne vous cache pas que dans mon cœur Cujo prend Tootsie en levrette pendant que Ghandi mate assis en lotus).




Le réalisme passe aussi par des scènes d’attaque impressionnantes, où le montage est d’une précision redoutable et donne une puissance incroyable à la bête. Sans oublier le traitement des autres personnages. Leur comportement est parfaitement crédible d’un bout à l’autre du film. Depuis l’une des premières scènes, où l’on voit le petit Tadd, inquiet du noir et des monstres, qui s’apprête à éteindre la lumière de sa chambre, sur les starting blocks, dans l'idée de bientôt décoller vers son lit et sauter sur son matelas de très loin, afin bien sûr d’éviter de se faire attraper par une créature tapie sous son plumard : il se met finalement à cavaler si vite qu’il n’a pas eu le temps d’appuyer sur le bouton, et doit revenir en arrière… On peut facilement se reconnaître dans ce détail criant de vérité. L’enfant est et restera un vrai gosse. Quand le chien attaque la voiture, Tadd se met à crier et pleure, inconsolable, suppliant sa mère de rentrer à la maison. Pas d’idée d’adulte dans sa petite tête, ni de réaction héroïque, y compris quand sa mère est en train de se faire bouffer la jambe par le chien. Ni acte de bravoure, ni réaction débile, d’ailleurs, qu’il s’agisse du fils, de la mère (qui ne quitte le véhicule qu’en dernier recours), ou de tous les autres personnages. Et c’est chose rare dans les films d’horreur, il faut bien le dire.




Mais ce réalisme se teinte à nouveau d’une atmosphère fantastique, d’une bizarrerie inquiétante, quand la folie du chien, sa maladie, semble se propager. A l'intérieur de la bagnole, la mère change assez rapidement de visage, décoiffée et les yeux profondément cernés, de même que le petit Tadd, qui finit en slip, pâle, les lèvres gonflées, peinant à respirer, le regard perdu. Au chien la métamorphose en vampire, à la mère et l’enfant le devenir-zombie. C’est notamment le cas dans cette scène, qui aurait pu virer au kitsch mais qui fonctionne à bloc, où la mère, qui vient d’essuyer l’attaque la plus violente du chien, tombe peu à peu dans les vapes, étendue sur les deux sièges avant, sous le regard du petit Tadd, retranché au niveau du coffre de la voiture et appelant sa mère : la caméra, plantée entre les deux, au milieu du véhicule, tourne sur son axe dans un panoramique horizontal à 360°, ralentissant légèrement à chaque fois qu’elle passe devant la mère ou l’enfant, avant d’augmenter sa vitesse de rotation au fur et à mesure que Donna perd connaissance. Une force centripète maintient les deux personnages en apnée dans un lieu de plus en plus étroit et leur vertige est communicatif, qui entre en écho avec ce chien qui tourne autour de la voiture en panne, puis avec le petit Tadd qui, asthmatique et victime de la déshydratation comme du manque d’oxygène, finira par perdre conscience à son tour, les yeux révulsés.


 


On aura eu l’impression d’y vivre un peu, dans cette épave menacée, et on ne regardera plus les Saint-Bernard de la même façon après avoir croisé Cujo, ce monstre dont toute la force est non seulement d’être une incarnation de l’innocence tournée en créature féroce, mais de rester une simple bête, un chasseur, présent, patient, sans mobile et sans conscience, prêt à tout pour tuer, en toute simplicité.


Cujo de Lewis Teague avec Dee Wallace, Danny Pintauro, Daniel Hugh Kelly et Christopher Stone (1983)

9 mars 2012

Hugo Cabret

Il y a de quoi être partagé sur le dernier bébé de Martin Scorsésé (il paraît qu'il faut prononcer comme ça, comme il faut prononcer "Schpielberg", "Cassavétès", "Frank Borzégui" et "James Cameroun"). Hugo Cabret, adapté du roman pour enfants à succès signé Brian Selznick, raconte l'aventure d'un fils d'horloger devenu orphelin, vivant seul dans les coulisses et les engrenages mécaniques d'une grande gare parisienne en quête d'une clé unique capable de faire fonctionner un automate déniché par feu son père dans un musée, machine supposée contenir un message posthume laissé par ce dernier. Poursuivi par un gendarme tenace traquant les orphelins (Sasha Baron Cohen), Hugo se fait prendre en train de chaparder des pièces d'horlogerie par Papa Georges (Ben Kingsley), un vieux vendeur de jouets rustre et cruel. Mais Isabel, la nièce du vieil homme, va l'aider plus qu'elle ne l'espère, elle qui possède mystérieusement la clé manquante pour résoudre l'énigme de l'enfant. Voila pour le départ de l'intrigue de ce film présentant de nombreuses qualités mêlées de menus défauts qui le maintiennent dans une sorte d'entre-deux dont, il faut bien le dire, on ressort tout de même plutôt conquis.



La première partie, très enfantine, a du charme malgré une esthétique parfois proche de celle de Jean-Pierre Jeunet dans la peinture du Paris folklorique des années 30. Les visions d'ensemble de la capitale comme d'un grand mécanisme sont pourtant heureuses, mais contrebalancées par des clichés un peu grossiers sur le microcosme de la gare avec sa jolie vendeuse de fleurs, son gardien à jambe métallique flanqué d'un chien terrible, ses musiciens de bal musette à moustaches et favoris et autres gros personnages truculents. Hormis ce décor boursouflé, le film ne contient rien de visuellement laid, et même si le long travelling à 100km/h tout en effets spéciaux qui ouvre le film dans la gare est inutile et plutôt désagréable, Scorsese le fait vite oublier ensuite par des effets très simples mais plutôt jolis, comme quand Hugo et Isabel ouvrent la boîte à dessins de Papa Georges et que les illustrations s'envolent pour révéler autant de créatures et de fées en mouvement. Autre point positif, les personnages sont intéressants et agréables, de Papa Georges au bibliothécaire incarné par Christopher Lee en passant par l'historien du cinéma adorateur de Méliès (incarné par le Michael Stuhlbarg de A Serious Man en double de Scorsese) et Isabel (campée par la remarquable Chloë Grace Moretz, sosie juvénile de Virginie Ledoyen dans L'Eau froide !), à l'exception du gendarme incarné par Sacha Baron Cohen, peint à gros traits et fatiguant à la longue avec ses attributs physiques lourdingues et sa psychologie de faux méchant estampillé Walt Disney.




Le film n'ennuie jamais, sauf quand il s'éternise sur ce personnage de gardien et son histoire d'amour secondaire ou sur ses comparses de la gare. Le projet cependant perd de son intérêt quand, dans la deuxième partie, beaucoup plus réussie, il délaisse un temps l'hommage à Georges Méliès pour une scène de course poursuite attendue entre Hugo et le gendarme bêtement cruel. Encore que cette séquence s'inspire judicieusement et honorablement des films muets aperçus précédemment, et notamment de la grande scène de l'horloge d'Harold Lloyd, s'élevant par là-même au-dessus du simple film d'action pour enfants et de la plupart des films actuels qui ne peuvent s'empêcher de citer à tout va sans raison là où Scorsese le fait à bon escient, de façon très claire et affichée, dans une œuvre où cela fait immédiatement sens. Le cinéaste a le bon goût de réaliser un film qui ne fait jamais le malin, un film qui plus est assez calme, dont les protagonistes ne sont pas surexcités, et dont toute l'aventure promise au départ, toute l'énigme incroyable ménagée par le scénario, ne tient que dans l'histoire d'un malheureux cinéaste injustement oublié, sauvé par des retrouvailles inattendues avec son public et avec les vestiges bien vivants de sa propre œuvre qu'il croyait disparue.



Scorsese navigue donc entre deux eaux, le pur film pour enfant avec ses poncifs lassants, et un film plus adulte (mais qui peut certainement séduire les enfants quand même et leur donnera peut-être le goût de cet art) en forme d'hommage sincère et émouvant au cinéma magique des premiers temps, incarné par la figure de Méliès (ce rapport aux origines du cinématographe justifie peut-être l'usage de la 3D comme surplus de magie, sujet sur lequel je ne m'étendrai pas n'ayant pas vu le film dans ce format). La deuxième partie, très touchante, est évidemment beaucoup plus intéressante que la première, sorte d'Oliver Twist chez Super 8, qui rappelle Spielberg par le biais de l'enfant orphelin tâchant de retrouver un message laissé par son père qui l'aiderait à supporter sa solitude, message dissimulé dans un automate à forme humaine qui n'est pas sans évoquer l'extra-terrestre qui donnait à David l'opportunité inespérée de vivre une dernière journée idéale avec sa mère à la fin de A.I..



Mais, disons-le, même dans cette première partie plus scolaire et moins originale, Scorsese ne s'en sort pas si mal, construisant de beaux personnages qu'il filme bien la plupart du temps, comme dans la scène où Hugo se souvient de son père en fixant du regard l'automate, le mécanisme de l'horloge derrière eux simulant le bruit et le faisceau de lumière d'un projecteur de cinéma projetant sur l'enfant le souvenir de son père qui, avant de mourir, l'emmenait voir les premiers films avec un enthousiasme communicatif. Hugo Cabret fait penser au cinéma de Burton (notamment quand Hugo et Isabel traversent le jardin menant à la demeure de Papa Georges - Johnny Depp a d'ailleurs produit le film et y fait une apparition), il rappelle aussi celui de Jeunet pour le pire et celui de Spielberg pour le meilleur. Il ne contient pas grand chose de Scorsese sinon une passion réelle et dévorante pour l'histoire du cinéma, un amour débordant pour cet art, que Scorsese partage assez délicatement avec les enfants comme avec les plus grands dans une œuvre appréciable dont restera le portrait d'un Méliès magicien et la joie éprouvée au seul son d'un projecteur de cinéma.


Hugo Cabret de Martin Scorsese avec Asa Butterfield, Ben Kinglsey, Chloe Moretz, Sacha Baron Cohen, Christopher Lee et Emily Mortimer (2011)

9 décembre 2011

La Jeune fille et la mort

La Jeune fille et la mort, tourné en 1994, raconte l'histoire de Paulina Escobar (Sigourney Weaver), qui vit avec son mari dans une maison retirée en bord de mer, dans un pays d'Amérique du Sud victime d'un régime totalitaire récemment destitué. Séquestrée, torturée et violée dans sa jeunesse par des officiers de cette dictature, Paulina reproche à son époux, Gerardo Escobar (Stuart Wilson), avocat célèbre, d'avoir accepté d'être nommé à la tête d'une commission d'enquête sur les exactions du régime tortionnaire révolu, commission mise en place par le président de la jeune république démocratique qui lui a succédé. Paulina, qui voudrait voir ses criminels jugés le plus durement possible, condamne cette commission qu'elle juge fantoche. Le soir où il vient d'être nommé, Gerardo est sur la route qui le conduit chez lui quand sa voiture tombe en panne. Un voisin, le docteur Roberto Miranda (Ben Kingsley), lui vient en aide et le reconduit auprès de Paulina, qui croit reconnaître dans la voix du docteur celle d'un de ses anciens bourreaux.




Assez peu connu, et parfois considéré comme un film mineur dans la filmographie de son réalisateur, La Jeune fille et la mort, qui s'ouvre sur le morceau de Schubert du même nom joué par un grand orchestre sous les yeux terrifiés de Paulina, est un film brillant, un huis-clos qui maintient ses trois uniques personnages sous tension d'un bout à l'autre. Installée dès les premiers plans, la pression exercée sur le spectateur ne lâche plus. Par une mise en scène subtile, sobre et sacrément efficace, Polanski instaure comme à son habitude un suspense pesant et terrifiant avec des éléments aussi limpides qu'une profondeur de champ révélant les déambulations d'un personnage à l'arrière-plan, passant et repassant dans l'encadrement d'une fenêtre jusqu'au moment tant attendu et tant redouté où sa silhouette ne reparaît plus. Le cinéaste utilise tout aussi simplement le hors-champ pour dilater le temps et créer une attente lourde et angoissante, comme quand la caméra exclue lentement un personnage du plan par un décadrage insidieux, jouant sur une présence-absence qui tétanise et contient le sujet même du film : cet homme qui passe et qui repasse dans le fond de l'image, qui disparaît du plan quand Paulina débat avec son époux, c'est le spectre du passé, le fantôme traumatique de la jeune femme qui s'insinue entre les amants et pèse d'autant plus qu'il est insaisissable. Pour ne rien gâcher, les acteurs sont tous les trois remarquables d'intensité, Sigourney Weaver en tête, et portent avec brio une œuvre qui, autre qualité, se pare d'une dimension politique et historique éclairante.




Polanski pose ici un questionnement particulièrement riche sur la culpabilité, la responsabilité, le traumatisme, thèmes qui parcourent son œuvre et l'informent, traités ici de façon très directe et avec l'intelligence qu'on lui connait. Il laisse planer le doute jusqu'au bout quant à la culpabilité du bourreau présumé, sur la possible folie traumatique de la victime, sur l'intégrité de son époux, ce qui rend le récit captivant et nous pousse à adopter chaque point de vue, tour à tour, non pas pour tendre vers une vaine identification mais pour que nous puissions nous poser les questions qui hantent les personnages et pour rendre compte de l'extrême complexité de ce qu'ils vivent. Le cinéaste ne nous donne pas à jouir, comme dans bon nombre de films de vengeance actuels d'une stupidité crasse, mais à penser. Il montre non seulement ce qui continue de torturer la victime d'un tortionnaire longtemps après les faits, mais en quoi consiste vraiment le désir de vengeance d'un être traumatisé et humilié : non pas la volonté de massacrer l'autre à grands coups de marteaux ou de mitraillettes (suivez mon regard...), mais, et quitte à ce que le premier réflexe soit de retourner ses propres armes de torture contre le bourreau, le besoin absolu de lui faire avouer ses crimes pour atteindre à une ascèse que seule la reconnaissance du statut de victime par le criminel lui-même peut permettre. Tout cela pourrait se résumer, comme le montre Polanski, dans le simple fait de pouvoir réentendre un morceau de musique rendu horrible par des monstres.




Polanski traite une fois de plus de ce sujet qui le hante, qui le hantait déjà aux prémices de sa carrière et qui l'a sans doute hanté plus que jamais après les nombreux épisodes sordides de sa vie, de la persécution, du viol et du traumatisme. Sauf qu'il en donne ici une représentation moins directement formaliste que dans ses films précédents, et plus directement écrite, avec un sujet puissant et réaliste traité comme il aime à le faire, entre quatre murs, avec une mise sous tension qui dit tout de la situation tyrannique où la victime côtoie son bourreau. Le thème de la folie, cher au cinéaste, n'est d'ailleurs pas de reste puisque Polanski représente le traumatisme comme un possible vecteur de démence, sauf que la folie ici n'est plus innée mais acquise, elle n'est plus "déshumanisante" mais née d'une déshumanisation préalable, et ne tend pas au fantastique irraisonné mais au réalisme cru et brutal de la vérité avouée.




Aussi ce film condensa-t-il finalement les traits majeurs de la filmographie de Polanski tout en le dirigeant vers une voie nouvelle dans sa carrière, après celle des films d'horreur fantastique, la voie du réalisme politique, un tournant vers des sujets de société, historiques, traités avec la froide implication qu'ils requièrent peut-être, qui aura sans doute permis le nécessaire Pianiste comme le plus dispensable Ghost Writer. Toujours est-il que pour son premier coup d'essai dans le domaine des "grands sujets", le cinéaste se fit fort de tenir son propos avec clairvoyance et beaucoup de maîtrise tout en explorant encore et toujours ses thèmes de prédilection, sans faire l'impasse sur une mise en scène brute mais raffinée, afin d'aller à l'essentiel d'un sujet trop vaste en lui-même pour l'alourdir de fioritures inutiles, toutes choses qui font de La Jeune fille et la mort un film particulièrement marquant et bien plus important que ce que l'histoire du cinéma, en l'état, pourrait laisser penser.


La Jeune fille et la mort de Roman Polanski avec Sigourney Weaver, Ben Kingsley et Stuart Wilson (1994)

27 octobre 2011

Shutter Island

Dès la première séquence - excellente quand bien même elle suffit à dévoiler le fin mot de l'histoire aux spectateurs les plus rodés - dès la première scène donc, j'étais DEDANS, i was into it. On est de toute évidence en présence de l'un des meilleurs films de Scorsese (compliment au demeurant tout relatif), en tout cas devant son meilleur film depuis un bon moment, un thriller psychologique horrifique inspiré, réalisé avec sérieux et application. On pourrait reprocher au cinéaste une mise en scène souvent trop plate, trop classique, mais ça nous change tellement des effets ampoulés et indigestes abusivement utilisés par lui ces dernières années que le reproche devient aussitôt un compliment. En outre, il subsiste quand même bon nombre de traits ténus et particuliers dans la réalisation (certes plus ou moins bons), qui nourrissent un style et rendent l'histoire intéressante. En 1954, le marshal Teddy Daniels (Leonardo DiCaprio) et son coéquipier Chuck Aule (Mark Ruffalo) sont envoyés enquêter au large de Boston sur l'île de "Shutter Island", transformée en hôpital psychiatrique pour criminels et autres psychopathes extrêmement dangereux. L'une des patientes, Rachel Solando, a inexplicablement disparu. La meurtrière est mystérieusement sortie d'une cellule fermée de l'extérieur et qui ne semble jamais avoir été ouverte. À leur arrivée, le docteur Cawley (Ben Kingsley) explique aux inspecteurs que cette patiente a tué ses trois enfants en les noyant. Le seul indice retrouvé dans la cellule vide de la détenue est une feuille de papier sur laquelle sont inscrits une suite de chiffres et de lettres sans signification apparente.



Un exemple de bonne séquence sur le strict plan de la mise en scène : celle où DiCaprio discute avec Rachel Solando autour d'un feu dans une grotte creusée à même la falaise qui surplombe l'océan. Le jeu du champ-contrechamp avec les flammes qui dansent devant l'objectif, entre la caméra et les personnages, est plutôt bien senti. L'idée aurait sans doute pu être mieux exploitée encore et elle s'étale un peu trop longtemps sans marquer de progression, mais c'est déjà pas mal ! Quand bien même l'effet semble un peu trop appuyé, il a le mérite d'exister et de donner quelque chose à voir dans l'image d'un peu intéressant esthétiquement. On préfère en tout cas de toute évidence ces instants où Scorsese se lâche visiblement à ceux où la mise en scène est plus transparente, strictement réduite au service d'un scénario retors. Le seul élément vraiment raté de ce scénario à mon avis ce sont les trop longues scènes de flash-back et surtout la dernière, qui ne sert pas à grand chose et qui s'avère un poil boursoufflée (mais ce n'est rien à côté du flash-back final d'Inception de Christopher Nolan, et ici je place donc une pique gratuite à ce cinéaste que je n'aime pas bien qu'il ne m'ait rien fait personnellement). Mais ce petit bémol est contrebalancé par de bonnes surprises, comme le fameux twist final. Ce n'est pas juste un de ces films où on nous dit tout noir pendant 80 minutes pour tout d'un coup nous dire tout blanc cinq secondes avant le mot "Fin", en déballant un dénouement tombé là comme un cheveu sur la soupe sans qu'on ait pu s'en douter ou l'imaginer, juste pour achever de nous tromper bêtement. Les films qui pratiquent ça, qui mentent délibérément pendant une heure et demi à leur public pour finalement balancer une autre vérité juste avant le générique histoire d'avoir l'air fin, ces films-là prennent vraiment le spectateur pour un con. Ils nous prouvent par A + B pendant une heure et vingt minutes que c'est X le tueur et à la fin, on se décide à nous dire qu'en fait on nous a carrément affirmé des conneries pendant tout ce temps parce que c'était Y le tueur, celui que le réalisateur avait jusque-là largement et lourdement innocenté à nos yeux pour ne pas qu'on puisse flairer le twist et pour qu'en sortant de la salle on puisse s'exclamer : "Je m'y attendais trop pas, sur ma vie il m'a troué !". Et en plus on est censé être ravi d'avoir subi un mensonge minable d'une heure et demi, ravi de se faire ainsi traiter de cons à la fin du film.


Shutter Island
ne fonctionne pas du tout comme ça. J'ai bel et bien consacré une dizaine de lignes à un phénomène qui ne concerne pas le film dont je parle, vous n'avez pas rêvé. Mais ne croyez pas que je veuille à mon tour vous prendre pour des cons, mon but était de dénoncer la médiocrité ambiante d'un certain cinéma de genre pour mieux mettre en valeur ce film de Scorsese qui a le mérite de ne pas tomber dans de tels pièges misérables. Dès les tous premiers plans Scorsese nous dit presque clairement qu'il faut se méfier et que le gros problème du héros, c'est lui-même. Et puis surtout le twist (qui n'en est donc pas un, ou du moins qui n'en est pas un stupide censé nous épater, mais qui se veut assez subtil et qui a vocation d'apporter une autre dimension au récit), a un sens dans ce film car il fait tout l'intérêt de l'histoire. En revanche j'ai eu très peur d'un contre-twist, procédé très à la mode en ce moment, typiquement dans les films d'horreur où le héros subit les pires phénomènes paranormaux puis découvre à la fin du film qu'il a tout rêvé, que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes, sauf que là ! Dans le dernier plan du film, le personnage rasséréné pionce sur son lit affichant un air angélique, et derrière lui un verre tombe tout seul de la table de chevet, la porte s'entrouvre ou le rideau se soulève avant un cut brutal et le grand chambardement de la musique du film qui s'énerve sur le générique. On pouvait craindre un tel retournement de situation complètement niais à la fin de Shutter Island. Mais que nenni, une fois de plus je vous décris un procédé lourdingue que le film esquive à l'aise. En même temps, si la lourdeur de ce procédé aurait certes été largement dommageable, un tel revirement aurait tout de même éventuellement pu avoir le bénéfice de relativiser le propos du film, car le final nous dit d'arrêter notre paranoïa et qu'il n'y a aucune chance pour que des expériences biologiques atroces aient pu être menées dans les années 50 aux États-Unis dans des prisons psychiatriques. Fermer cette porte est un peu facile, surtout que sans tomber dans la paranoïa que le cinéaste pointe du doigt il y a fort à parier pour que le gouvernement américain (celui-là ou d'autres gouvernements occidentaux d'ailleurs) ait pu effectivement commanditer ce genre d'expériences dégueulasses, sans forcément attendre après les nazis dans ce domaine... On pourra me répondre qu'à la fin du film le personnage de DiCaprio part quand même se faire enfoncer une tige dans l'œil pour qu'on lui sectionne des nerfs cérébraux, et du même coup ce que lui a révélé Rachel Solando dans la grotte sur les agissements du pouvoir américain n'était pas tout à fait faux. Mais ni les Américains ni personne ne s'est jamais caché d'avoir expérimenté la lobotomie, pour des résultats désastreux. Donc le film rate un peu le coche en reléguant la question de la torture expérimentale sur des sujets malades au rang de pure mise en scène faramineuse et bienveillante élaborée par les docteurs de l'établissement pour sauver un patient, notre cher marshal Daniels. Cependant Scorsese s'en tire bien puisque tout en démentant l'hypothèse énoncée pendant le film, il l'évoque tout de même - bien que sur le mode de la fiction absolue - et nous laisse l'entendre, suscitant aussitôt le doute chez un spectateur prompt à prendre la fiction pour la réalité et à se méfier des secrets d’État notamment américains.



L'histoire est donc somme toute assez intéressante et surtout très prenante. Elle serait tout à fait appréciable sans ces maudits flash-backs qui viennent scander le récit d'images sirupeuses peu réjouissantes, voire douteuses quand elles représentent les camps nazis. Le malaise s'installe lentement avec un goof étonnant et fâcheux quand DiCaprio entre dans l'enceinte de Dachau accompagné de ses collègues GIs. La caméra s'attarde sur le portail d'entrée du camp marqué de l'inscription : "Arbeit Macht Frei". Sauf que le portail qu'on nous montre c'est celui du camp d'Auschwitz Birkenau, qui fut libéré par les russes. Le portail de Dachau portait certes la même inscription mais sans ressembler au portail principal d'Auschwitz, dont l'image a beaucoup plus marqué les esprits. Sauf erreur de ma part cette petite faute historique fait un peu tâche (en soi, ce type de bévue n'est pas très très grave, mais quand on pense au nombre de gens et de conseillers historiques qui bossent sur ces films, ça devient un peu énervant). On pourra ensuite s'offusquer en toute légitimité de ces plans sur les corps des cadavres juifs un peu trop gras et joliment entassés, et regretter que la petite fille et sa mère, toutes les deux mortes et lentement recouvertes par de doux flocons de neige qui se posent sur leurs cadavres avec tact, soient si élégamment disposées, enlacées, gelées et subtilement éclairées, pour nous être présentées le plus agréablement possible dans le contexte d'un camp de la mort. Inutile de ressortir Serge Daney et le travelling de Kapo de mon chapeau, tout le monde a compris... A ces remarques on pourrait répondre que les images incriminées sont une rêverie du personnage de DiCaprio, un vague souvenir du personnage principal dont l'esprit est éminemment torturé, qui d'ailleurs remplace les visages des juives par ceux de sa famille ou des détenus de l'île. On peut se demander si un tel protagoniste, dont la mémoire est embrumée, la psyché éclatée et qui est à ce point malmené, fabriquerait malgré lui des images aussi ravissantes ou si son inconscient ne s'égarerait pas plutôt dans l'horreur absolue, d'où l'amalgame entre son traumatisme personnel et familial et le contexte morbide de la Shoah, mais les méandres d'un esprit malade sont impénétrables et d'aucuns rétorqueraient que nul ne peut affirmer ce que le subconscient du personnage est capable d'inventer à cet instant. Soit...



En revanche le bât blesse avec cet autre plan où les soldats allemands en charge du camp sont alignés devant des barbelés par les américains puis fusillés. Cette longue fusillade, Scorsese la filme dans un lent travelling latéral qui balaye le peloton d’exécution dans le dos des soldats allemands. Ces derniers tombent comme des mouches mais au rythme du travelling, les uns après les autres, chaque soldat mourant exactement au moment où la caméra arrive sur lui, alors que les GIs tirent tous en même temps à grands coups de rafales continues. Au-delà du côté invraisemblable de la scène, car on peut là encore parler d'un véritable goof, ce plan tient à son tour de ce que dénonçait Rivette dans son texte sur le film de Pontecorvo. Comme s'il fallait à tout prix que les soldats meurent à l'image. Comme si c'était nécessaire et plaisant de les voir passer de la vie à la mort (à l'image de l'officier nazi qui se tire une balle dans la joue et qui met une heure à clamser) plutôt que de les voir déjà morts (comme les juifs), parce que ce sont des Nazis. Comme s'ils devaient mourir pour la caméra, ou comme si la caméra les tuait, en réalité, puisque les soldats allemands tombent au fil du passage de ce travelling fusilleur plus efficace que les mitraillettes Thomson des américains qui semblent tirer dans le vide, élaborant (à la suite du Tarantino d'Inglourious Basterds) ce qui ressemble à une mise en scène un peu vengeresse et franchement stupide.



Malgré tout Shutter Island reste un assez bon film du genre "thriller horrifico-psychologique", qui se suit avec intérêt et même avec plaisir et qui nous tient de bout en bout. Les acteurs n'y sont pas pour rien. Leonardo DiCaprio est particulièrement excellent et il nous fait enfin oublier complètement son visage poupin d'antan, cette bouille de gamin de 12 ans abandonnée au fond de l'océan pour sauver une baleine en entrant dans la légende et dans le cœur des femmes. C'est même le premier film où il m'impressionne, et où j'ai le sentiment d'avoir un sacré acteur devant les yeux. Marc Ruffalo est bon aussi dans son rôle, lui qui ressemble de plus en plus à notre Gilbert Melki national. Ben Kinglsey et Max Von Sydow font leur boulot, comme d'habitude. Michèle Williams en revanche aurait dû rester là où elle était, dans la creek de Dawson, série qui lui allait comme un gant. J'ai par contre été victime d'une belle déception quand DiCaprio voit Andrew Laeddis en rêve, balafré de la tempe au menton, avec ses yeux vairons : j'étais persuadé que c'était De Niro qui jouait le rôle ! C'est d'abord sa voix que j'ai cru reconnaître, puis carrément son visage. Je trouvais ça drôlement malin de lui donner le rôle du double de DiCaprio, acteur qui l'a remplacé devant la caméra de Scorsese, mais en fait c'est Elias Koteas sous le maquillage... Peut-être que De Niro a refusé le caméo et que le cinéaste a essayé de forcer la ressemblance avec Koteas, ce serait une drôle d'idée mais c'est tellement confondant que je me pose la question. Bref tous les acteurs sont au niveau de ce bon cru de Scorsese, le meilleur depuis des lustres.


Shutter Island de Martin Scorsese avec Leonardo DiCaprio, Mark Ruffalo, Ben Kingsley, Max Von Sydow et Michelle Williams (2010)