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30 mars 2025

Maya

Maya
est, à l'aise, le film le plus poilant et léger de Mia Hansen-Løve. On y suit un reporter de guerre (Roman Kolinka, pas trop mal, malgré ce maudit manche à balai toujours coincé en travers le dos) qui, après avoir été tenu en otage en Syrie pendant plus de quatre mois, retrouve enfin la grisaille de Paris. Dans la capitale, on le sent un peu paumé, déphasé, il a du mal à refaire surface, il décide donc de partir du jour au lendemain en Inde, le pays de son enfance, pour un gros break. Là-bas, il a un peu de famille et, surtout, une petite maison sympa, située dans la périphérie de Goa. Il y rencontre rapidement Maya (Aarshi Banerjee, leste, pleine d'allant et de fraîcheur, ça contraste avec son partenaire à l'écran), une jeune indienne rayonnante, qui est la fille de son parrain et ne va pas laisser indifférent l'anaconda, resté trop longtemps endormi, du reporter. Rien de ouf sur le papier, me direz-vous, mais à l'écran, c'est pas désagréable à suivre, surtout après le confinement et toute cette période où l'on a dû vivre dans un rayon d'un kilomètre. Avant Bergman Island, que j'ai rattrapé depuis et qui m'a retourné le crâne, Mia Hansen-Løve donnait déjà un peu dans le film carte postale, en torchant de très jolis plans de l'Inde qui invitent au voyage et à l'évasion. On termine le film avec la très nette impression d'avoir passé une paire d'heures à Goa et dans ses environs. Pour pas cher, en plus, car j'ai juste emprunté le dvd à la Médiathèque José Canabis.


 
 
On a tout de même du mal à se passionner pour l'errance psychologique de son personnage principal, qui retrouve sa vieille daronne en Inde (Johanna ter Steege, l'éternelle disbarue de L'Homme qui voulait savoir), tente de recoller les morceaux et de comprendre pourquoi il est aujourd'hui si perturbé et relou. Le film colle trop à son protagoniste et finit par lui ressembler dangereusement. Il est atone, mou, avec toujours ce maudit manche à balai coincé en travers le dos. On a parfois envie de secouer Roman Kolinka, de lui faire ouvrir les yeux, de lui prescrire des séances de kiné et de l'inviter à kiffer pleinement sa parenthèse indienne aux côtés de Maya, pour laquelle on a du mal à s'emballer. Malgré cela, Mia Hansen-Løve reste une cinéaste parfois inspirée : je retiens ici cette transition subtile qui marque l'arrivée du reporter en Inde, un simple raccord lors d'un trajet en voiture et le tour est joué, on y est. C'est aussi le fait que le personnage soit toujours en retrait, légèrement traumatisé par son expérience syrienne, qui permet paradoxalement au film de demeurer léger.



 
Mais s'il s'agit du film le plus poilant de Mia Hansen-Løve, c'est à cause d'une courte scène que je me suis repassé en boucle et qui m'a littéralement fait la soirée, au grand dam de ma compagne et colocataire d'infortune. Je veux bien évidemment parler de ce moment où le personnage principal se fait chouraver son scooter, poursuit les malfaiteurs, finit face à eux dans une impasse et leur lance, avec un accent français terrible et un ton monocorde inimitable, "Hé what the feuuck ?". L'acteur est tout simplement énorme. Je me suis repassé son WTF une petite dizaine de fois au bas mot. Ce passage-là, je vous le conseille très très chaudement. Quelques années après, hélas, Mia Hansen-Løve abandonnait l'humour et retombait dans ses travers en filmant la lente agonie de son père campé par un Pascal Greggory plus crédible que jamais.
 
 
Maya de Mia Hansen-Løve avec Roman Kolinka, Aarshi Banerjee, Alex Descas, Judith Chemla, Nicolas Saada et Johanna ter Steege (2018)

27 septembre 2023

La Machine à explorer le temps

On lave son linge sale en famille chez les Wells ! Dans ce film sorti en 2002 qui écœura unanimement la critique et le public, le petit Simon Wells s'en prenait sans vergogne à l’œuvre incontournable de son arrière grand-père, le si délicieusement nommé Herbert George. En choisissant de régler ses problèmes de famille sur pelloche et écran géant, pour mieux les jeter à la face du monde dans le cadre d'une psychanalyse d'envergure internationale, l'attitude de Simon Wells se rapproche clairement de celle d'une Maiwenn le Besco. C'est elle qui, dans son premier film intitulé Pardonnez-moi, filmait caméra au poing un Pascal Greggory moribond, dans le rôle de son paternel, qu'elle accusait de tous les maux. En plus d'avoir voté Sarko, elle lui reprochait principalement d'avoir abusé de sa frêle personne alors qu'elle n'avait même pas encore atteint la puberté... Sordide histoire, que le cinéma payait au prix fort.
 
 
Simon West, dans la machine inventée par son arrière-grand-père
 
Pour en revenir à La Machine à me faire paumer mon temps, la question que l'on se pose ici est la suivante : qu'a donc fait grampa' Herbert George pour mériter ça ? La question est en effet laissée en suspens car on nage ici dans le domaine de l'implicite puisque Simon Wells choisit une voie plus insidieuse que Maiwenn et se contente tout simplement d'assassiner le bouquin d'HG (prononcez "Ei-ch'-Jay" pour les intimes ou encore "Hèrbère" pour les fans allemands). Il ridiculise l'histoire de son bisaïeul, bien aidé par un Jeremy Irons survolté dans la peau de l'Über-Morlock, le chef des Morlocks qui martyrisent les petits Eloi (nota bene : il y avait justement un petit blond nommé Eloi dans ma classe de sixième, Eloi Lachuer, et coïncidence, c'était aussi le souffre-douleur de la classe – je tiens à vous préciser que je n'ai pas participé à l’hallali, je faisais profil bas parce que j'étais relativement bien positionné sur la liste des souffres-douleur alternatifs). Bref, le film est très très mauvais et depuis, Simon Wells s'est spécialisé dans le film d'animation en participant notamment à Madagascar, Souris City et Gang bang de requins. Je pense que ça en dit long. A ce piètre film, préférez la version de 1960 signée George Pal qui, elle, rendait un bel hommage à l’œuvre cinégénique de Wells. 
 
 
Après les succès de Vorace et Memento, Guy Pearce enchaînait les mauvais choix
 
De mon côté, j'appellerai mes deux gosses Herbert et George, non pas en l'honneur de l'écrivain anglais ou pour réparer l'erreur commise par Simon Wells, non non, seulement parce que je trouve ces deux prénoms d'une classe folle ! Mon frère a prévu d'appeler ses gosses Matt et Damon quel que soit leur sexe ! Il est à deux doigts de réaliser ce rêve, il ne lui manque qu'une femme consentante.
 
 
La Machine à explorer le temps de Simon Wells avec Guy Pearce et Jeremy Irons (2002)

16 juin 2019

L'Heure de la sortie

L'Heure de la sortie est le deuxième long métrage de Sébastien Marnier et j'aurais juré qu'il s'agissait du premier. Cette adaptation d'un bouquin de Christophe Dufossé paru en 2002 nous narre les déboires d'un prof de français remplaçant (Laurent Lafitte) qui accepte de s'occuper d'une classe d'élite de 3ème ultra chelou suite au suicide de leur prof précédent : celui-ci s'est carrément jeté par la fenêtre, en plein cours, ce à quoi nous assistons dès les premières minutes d'un film qui a le mérite de nous saisir par le colbac d'entrée de jeu. Par la suite, Sébastien Marnier se montre assez habile pour développer une ambiance singulière et entretenir le mystère. Qu'est-ce qui se trame dans ce lycée privé zarbi dirigé par un proviseur dans le gaz complet (Pascal Greggory) ? Que manigance cette petite bande de collégiens surdoués et arrogants ? Laurent Lafitte a-t-il mis, malgré lui, les pieds chez un groupuscule fachos ? dans une secte New Age ? Et comment expliquer ces cours de musique orchestrés par une enseignante survoltée (Emmanuelle Bercot) lors desquels les gamins reprennent en chorale et au synthé de vieilles chansons de Patti Smith ? Bref, il y a là de quoi intriguer... Laurent Lafitte va donc mener sa petite enquête, quitte à espionner les exactions de ses élèves, aux mœurs décidément bien étranges...





L'Heure de la sortie vaut le coup d’œil. Pendant la majeure partie du film, nous sommes vraiment curieux de savoir où cette drôle d'histoire va nous mener. Le scénario aborde des thèmes très actuels qui ne manquent pas d'interpeller, nous confrontant à une bande d'ados qui se veut représentative d'une nouvelle génération remontée à juste titre contre ses aînés, trop dégoûtée de l'état dans lequel la Terre lui a été laissée. Le choix du contexte apparaît intelligent et original, il y a quelque chose de très captivant dans ce lycée étrange et cette ville de province anonyme mais, au fond, des plus familières. Le film de Sébastien Marnier est également porté par un acteur impeccable : après sa performance étonnante dans Paul Sanchez est revenu, Laurent Lafitte confirme tout son talent pour incarner des personnages ambiguës, que l'on a bien du mal à cerner. On imagine d'ailleurs très mal ce qu'aurait pu donner un tel film avec un autre acteur.





Hélas, L'Heure de la sortie a aussi des défauts évidents, ceux-là même qui m'ont amené à penser qu'il s'agissait à coup sûr du premier long métrage de son auteur. Sébastien Marnier manque parfois de subtilité quand il s'agit d'insuffler une atmosphère fantastique à son récit, qu'il parasite de motifs surnaturels trop grossiers qui n'apportent pas grand chose à l'ensemble et aboutissent en outre à des incohérences. On sent trop les influences du réalisateur, des références que la bande originale vient aussi nous rappeler avec insistance, en lorgnant du côté d'Argento ou Carpenter (dont le duo électronique français Zombie Zombie, ici aux manettes de la BO, a d'ailleurs signé un chouette EP de reprises). Si l'ambiance est tout de même plutôt prenante et réussie, elle aurait mérité d'être travaillée davantage et d'accoucher de quelque chose de plus consistant, de moins vain. Quand le voile se lève enfin sur les motivations des jeunes et leur objectif final, dans une conclusion qui rappelle l'excellent Take Shelter de Jeff Nichols, on est plutôt déçu : c'est trop facile, trop attendu. Alors qu'il n'est pourtant pas bien long, le film finit par s'essouffler petit à petit et laisse un goût d'inachevé. Malgré ses faiblesses, on préfère toutefois en retenir les vraies qualités qui en font une proposition originale et osée pour le cinéma français. L'Heure de la sortie m'a même donné envie de m'intéresser au véritable premier film du cinéaste, Irréprochable, que je ne regarderai jamais, parce qu'on y retrouve Benjamin Biolay. 


L'Heure de la sortie de Sébastien Marnier avec Laurent Lafitte (2019)

15 décembre 2012

Un monde sans femmes

Récemment on a cherché un héritage au cinéma d’Éric Rohmer du côté d'Emmanuel Mouret, et à juste titre, mais Guillaume Brac s'inscrit peut-être plus directement encore dans le sillage du grand Momo avec ce film de séduction, de sentiments, de vacances et de plages. Rohmer a fait de ce genre cinématographique français à part entière l'une de ses spécialités, et s'y est illustré avec des films comme Pauline à la plage et Conte d'été bien sûr, mais aussi Le Rayon vert, voire d'une certaine manière La Collectionneuse et Le Genou de Claire. Cependant c'est bien à Pauline à la plage qu'on pense le plus souvent puisque le film de Guillaume Brac raconte une histoire assez semblable, celle de Sylvain, un trentenaire célibataire, jeune homme dégarni, un peu empâté et un peu empoté, timide et sentimental (ou discret et romantique, pour reprendre des mots prononcés dans le film), qui vit seul sur la Côte Picarde et fait visiter un petit appartement à Patricia et Juliette, mère et fille en vacances.




Les deux personnages féminins évoquent les cousines du film de Rohmer, Marion et Pauline, que le personnage de séducteur joué par Féodor Atkine prenait pour des sœurs, tout comme le personnage de l'ami gendarme de Sylvain se méprend ici sur le lien de parenté de la mère, Patricia, et de la fille, Juliette, non sans une arrière-pensée flatteuse à l'égard de la plus âgée des deux. Et dans les deux cas, le séducteur à la petite semaine va emballer la jolie dame dans une petite boîte de nuit de province sous les yeux de sa fille (ou cousine), toujours discrète, effacée, mais observatrice, Amanda Langlet dans Pauline à la plage, Constance Rousseau dans Un monde sans femmes, et à la barbe d'un amoureux éconduit et malheureux, Pascal Greggory chez Rohmer, Vincent Macaigne chez Brac. C'est d'ailleurs aussi par les personnages que la filiation se tisse. Si Laure Calamy, qui interprète Patricia, est beaucoup moins agaçante que Dombasle en femme fatale, elle est une autre semi-bécasse un peu naïve, sexuellement excitée, pleine de vie et exubérante qui s'obstine à chercher le bonheur là où il n'est pas. Et Sylvain, avec la jeune Juliette, qui très vite se place de son côté, se pose les mêmes questions que Pascal Greggory chez Rohmer, ne comprenant pas qu'une femme puisse être attirée par un bellâtre qui se moque d'elle plutôt que par un homme sincère et aimant. Par sa fragilité, sa relative passivité même, et sa triste façon d'être écarté, Macaigne peut aussi faire penser au Serge Renko des Rendez-vous de Paris.




Mais le film n'est pas un décalque révérencieux du cinéma de Rohmer, c'est une œuvre singulière, et pour tout dire remarquable. Il est rare qu'un film soit à ce point aussi joyeux que triste. On ne rit pas vraiment devant Un monde sans femmes, mais on sourit sans cesse, d'abord parce que Guillaume Brac a un grand talent pour diriger ses acteurs et pour capter leurs gaucheries, leurs malaises, leurs travers ou leur complicité, mais aussi parce qu'il nous place constamment dans leur intimité, auprès d'eux, il nous met de leur côté. Les personnages nous sont immédiatement proches et notre sympathie leur est acquise d'emblée. On sourit même sans doute à des choses qui ne nous feraient pas cet effet si elles ne venaient pas de protagonistes que nous aimons déjà tant. Brac excelle à filmer les étourderies et les flottements comiques de ses personnages, mais aussi toutes ces fragilités qui appartiennent au monde amoureux, tous ces errements, toutes ces imprécisions, ces souffrances rentrées, toute cette cruauté du jeu hasardeux des illusions et des sentiments. On devine en admirant le visage mi-émerveillé, mi-désemparé de Sylvain combien deux créatures si belles peuvent bouleverser une vi(ll)e sans femmes. Mais la précision de Guillaume Brac pour représenter en un seul plan et sur un seul corps toute une palette d'émotions vaut pour tous les personnages sans exception et vient peut-être aussi de ce que tous sont à un moment ou à un autre filmés - avec un tact et un respect absolus - dans un moment de détresse, en tout cas de profonde fragilité, du copain gendarme esseulé dans la nuit à la mère évoquant en quelques mots son passé quand Sylvain lui tient la main, en passant par Juliette, assise en haut d'une falaise ou lisant dans sa chambre. Quand au superbe Vincent Macaigne, il passe, le temps d'un raccord, d'un sourire complètement niais à un autre, imperceptible mais saisi par la caméra de Guillaume Brac, paradoxalement emprunt de toute la peine et de tout l'espoir du monde. La façon dont l'acteur est filmé tout au long du film, dans ses scènes de solitude comme quand il hésite à dire tel mot ou à faire tel geste vers une femme ou vers une autre, est bouleversante.




Car, même si les acteurs sont formidables, c'est bien dans la mise en scène que tout se passe, une mise en scène presque invisible, indescriptible, sans effets et sans volonté de prestance, toute en finesse et en présence indécelable, par quoi l'on rejoint Rohmer, et par laquelle Guillaume Brac nous conquiert et nous touche directement. Même si les dialogues sont présents et plutôt nombreux, ils délivrent une petite musique, permettent aux personnages d'exister, de s'exprimer, et ne viennent jamais surligner une idée, moins encore que chez Rohmer, dont les films cependant restent pour des images, des attitudes, des sonorités, des postures et des voix plus que pour leurs textes, aussi magnifiques puissent-ils être. On ne saura pas grand chose du parcours de Sylvain avant cette histoire, même si on le suppose monocorde. On devine qu'il est une sorte d'adulescent triste au simple fait qu'il porte des t-shirts à blagues, joue seul à la Wii et vive dans une maison décorée de Simpsons, mais ces mots-tiroirs, "adulescent", ou "geek", ne nous viennent jamais à l'esprit devant lui, et c'est entre autres pourquoi il est l'anti-Dark Horse de Todd Solondz, parce qu'il n'est pas une bête de foire, ni un phénomène de société sur pattes, parce qu'aucun stéréotype ne suffit à le figer ou à le contenir, et parce que rien ne nous conduit à le juger ou à le mépriser, bien au contraire.




Et de la même façon on devine le trajet de Patricia (qu'elle délivre d'ailleurs à demi-mot - parce qu'elle est une femme bavarde et peu discrète - ne dévoilant rien que l'on n'ait pas déjà deviné), fait de rencontres sans lendemains et d'échecs amoureux, l'un d'eux ayant donné naissance à une fille aimée mais non-désirée. Rien de tout ceci n'est péniblement démontré ou ne vient servir un discours très déterminé et surgelé sur la société, comme la plupart des cinéastes contemporains s'en régalent sans arrêt. L'absence de discours calculé n'empêche pas l'existence d'un point de vue, un point de vue humaniste venant d'un cinéaste qui aime ce qu'il filme au point de vouloir sauver ses personnages à tout prix. Car, toujours sur le même principe, on ne peut qu'imaginer ce qui se trame derrière le comportement de Juliette à la fin du film. Nous sommes partagés entre l'hypothèse d'une pitié possiblement inspirée par un transfert paternel, celle d'une volonté de réparer les erreurs de la mère et de s'écarter par là même de son destin peu enviable, ou enfin la possibilité d'un amour réel. Car à la fin du film, le personnage de la fille prend le relai de celui de la mère pour accomplir ce que cette dernière n'a pas su faire et réparer sa faute, ce choix légitime vécu par Sylvain comme une injustice, que tout spectateur ou presque entendra résonner au plus profond de lui-même. Et c'est peut-être le dernier cadeau que nous fait Guillaume Brac - à nous autant qu'à ses personnages - lorsque Constance Rousseau prend le contrôle du récit et du film dans l'ultime quart d'heure, comme elle le faisait dans la dernière partie de son premier film (le beau Tout est pardonné de Mia Hansen-Løve), pour imprimer sa grâce à l'écran et donner un supplément de beauté à une œuvre toute neuve (Brac fait là ses premiers pas) mais déjà grande.


Un monde sans femmes de Guillaume Brac avec Vincent Macaigne, Constance Rousseau et Laure Calamy (2012)

11 juillet 2011

Quartier lointain

Adaptation française de la plus célèbre bande dessinée du japonais Jiro Taniguchi, Quartier lointain n'a pas beaucoup fait parler de lui. "Adaptation française" parce que le film est tourné en français avec une majorité d'acteurs de chez nous, mais en réalité c'est une co-production internationale de pays limitrophes, et le film est réalisé par Sam Garbarski, un réalisateur de pubs belge. Il en a tourné une cinquantaine. Quant à son expérience au cinéma elle se résume pour l'instant à la réalisation d'Irina Palm et à un rôle dans l'irritant Un Secret de Claude Miller. Donc entre l'insuccès du film et le modeste palmarès de son réalisateur, on pouvait s'attendre à tout. Eh bien il y a de quoi être surpris par ce film qui n'est pas un grand chef-d'œuvre mais qui s'avère être un agréable petit film qu'on regarde sans le moindre déplaisir. La sobriété du projet ne tranche pas avec celle du style Taniguchi, le Dieu de la bande dessinée Japonaise ayant d'ailleurs en quelque sorte adoubé le travail d'adaptation en acceptant d'apparaître dans un bref caméo à la fin du long métrage. Garbarski ne cède pas à la facilité d'une mise en scène inspirée d'Ozu (cinéaste que l'on a souvent et à juste titre rapproché de l'auteur de BD), pour préférer à cela une pure adaptation française qui ne se limite pas à la langue parlée par les acteurs ou au décor de l'histoire mais qui s'affirme par une esthétique typique du film français sans prétention.



Quartier lointain a tout du film pour enfants tel que l'envisageait un réalisateur comme Jean-Loup Hubert (Le Grand chemin, Après la guerre), il a donc de quoi charmer les plus jeunes, mais à vrai dire l'histoire peut captiver à tout âge car c'est un peu celle de Retour vers le futur adaptée à un personnage d'adulte : Thomas (Pascal Greggory), la cinquantaine, prend un train pour retourner auprès des siens après un week-end en déplacement professionnel. Se réveillant dans le wagon à l'approche d'une gare, il découvre qu'il s'est trompé de train et que celui dans lequel il a embarqué fait route vers le village de son enfance. Profitant de cette erreur, Thomas se rend sur la tombe de sa mère (Alexandra Maria Lara), mais ce retour sur les traces de son enfance se transforme en voyage dans le temps et le personnage se réveille dans son corps d'adolescent de 14 ans, ramené à l'époque de sa jeunesse et retrouvant ses parents et sa petite sœur dans la France des années 60. Or il s'avère que son arrivée dans le passé précède de peu l'anniversaire de son père, date à laquelle ce dernier se fit la malle sans rien dire à personne, provoquant la dépression qui fut fatale à la mère de Thomas. L'idée de retourner dans notre passé aura toujours de quoi nous passionner et devant cette histoire on se pose bien des questions sur la jeunesse de nos propres parents et sur nos faits et gestes d'antan, entre regrets et nostalgie.



La différence majeure avec Retour vers le futur c'est que le personnage réinvestit son propre corps, donc pas de rencontre possible avec son double du passé qui briserait le continuum espace-temps si cher au Doc. Pas non plus de rencontre avec maman, qui aurait une envie irrépressible de s'en prendre à la nouille de son fiston considéré par méprise comme un étranger, dommage car la maman du héros est interprétée par l'Allemande tétanisante Alexandra Maria Lara, ci-dessus photographiée par un type qui depuis refuse mordicus de toucher à son appareil photo argentique dernier cri qui lui a coûté une fortune, et qui se signe tous les matins devant ce Kodak enfermé sous verre et sous clé, à propos duquel il n'a de cesse de hurler, comme Harrison Ford dans Indiana Jones et la dernière croisade : "Sa place est dans un musée !".


Quartier lointain de Sam Garbarski avec Pascal Greggory et Alexandra Maria Lara (2010)

16 décembre 2010

La France

"Il s'était réveillé et se tenait dans l'obscurité de la chambre. Dans le lointain, il entendait les soldats, ses camarades, déclamer les couplets sentimentaux des chants qu'ils entonnaient régulièrement à la tombée de la nuit, le bourdonnement du concertina assurant l'accompagnement."
L'épine dans la chair - D.H. Lawrence

Le poster franchement hideux de ce film n'a pas suffi à m'en éloigner. C'est pourtant un de ces films pas évidents à croiser, qu'on est allé chercher au fond d'une revue, qu'on a téléchargés (je ne parle pas pour moi, ne venez pas me chercher, pitié) à 10ko/s durant toute une année (année qu'on peut du coup rayer d'un grand coup de cutter sur son calendrier), et qu'on a vu seul y compris si on était accompagné. C'est pourtant un film sympathique et plutôt original. Les puristes du film de guerre et les férus d'Histoire le prendront peut-être en grippe dès la première minute, à en croire en tout cas la réaction épidermique de mon paternel, mais les autres y trouveront éventuellement, qui sait, un objet cinématographique inattendu, parfois d'une grande beauté et pour le moins intriguant.



La France raconte l'histoire d'une femme (Sylvie Testud) dont le mari est au front, engagé côté Poilu dans la guerre de 14. Elle crève du besoin de le revoir. Au début du film elle tente de le rejoindre sur le théâtre des hostilités mais elle est immédiatement rattrapée par la police française qui lui interdit de quitter son village parce qu'elle est une femme. Elle se coupe alors les cheveux très courts, s'aplatit les seins avec un bandage, enfile un pantalon et taille la route vers les champs de bataille en se faisant passer pour un jeune homme auprès d'une compagnie de soldats menée par un officier taciturne incarné par Pascal Greggory. Ces hommes auront tôt fait d'adopter Camille, cette femme qu'ils prennent pour un homme et qu'ils intègrent à leurs rangs, revêtue à son tour d'une tunique bleu cendre. Petite parenthèse. Sylvie Testud soulève une question sans réponse, dans la roue de Felicity Huffman qui nous la posait déjà dans Transamerica, la fameuse question de l'amour propre de ces actrices qui sont mises à mal par un scénario un peu rude à leur égard. Comment se fait-elle à l'idée qu'il suffit qu'elle se taille les cheveux en balais brosse et qu'elle se ramasse le poitrail avec des bandes bien serrées pour être immédiatement et unanimement considérée comme un mec ? C'est un débat que j'entretiens régulièrement avec moi-même devant ce genre de cas et qui me hante toujours en fond de tâche. Mais pour en revenir au film, il faut préciser l'essentiel et dire la situation de cette troupe de Poilus : ils sont déserteurs et tentent une fuite loin des tueries qui semblent avoir irrémédiablement blessé leur âme. Or, seconde particularité, leur principal moyen d'expression collégial est la musique, qu'ils pratiquent régulièrement en chœurs sur des instruments vétustes.



Ces séquences musicales sont très particulières car les soldats jouent une musique relativement gaie et assez actuelle que Serge Bozon, le cinéaste, décrit lui-même comme "une synthèse de la popsike anglaise et de la sunshine pop californienne", ce qui me paraît très juste même si je suis une bille en musique sorti de No Apero et de Milk. Ces chansons étonnantes, bien balancées par des soldats inspirés, sont à deux doigts d'être irritantes en même temps qu'elles sont fort plaisantes, voire assez mémorables, assez persistantes en moi qui d'habitude n'ai qu'une chanson en tête : "Independent women Part 1" des Destiny's Child, ces filles du Destin qui prônent l'indépendance des femmes en tendant leurs bulbes à toutes les caméras.



La France est donc fort intéressant. C'est un film de guerre sans la guerre mais sur la guerre. On n'assiste pratiquement à aucun combat, l'ennemi est à peine là, mais la tension, la crainte, le traumatisme sont bien présents. A la fin du film la violence rattrape la troupe des déserteurs à contrepied de ce qu'on aurait pu soupçonner, puisqu'elle implique non pas des militaires mais des civils et vient opposer un frein à la longue marche des repliés qui fuient l'horreur pour se réfugier vers une utopie à priori inaccessible. La guerre reste hors-champ bien qu'on la sente toute proche, tenue à l'écart par cette équipée sans espoir, itinérante et mutique, qui lorsqu'elle s'autorise la parole, par des chants communs ou par la voix parlée d'un seul, dit tout d'un bloc la vérité.



La France de Serge Bozon avec Syvie Testud, Pascal Greggory et Guillaume Depardieu (2006)