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11 avril 2014

Aimer, boire et chanter

Ultime pierre au monumental édifice de la carrière d’Alain Resnais, Aimer boire et chanter est un film merveilleux, d'une liberté inouïe, qui parachève l'œuvre en renouant le lien. Après les particules blanches de L’Amour à mort, les méduses d’On Connaît la chanson ou la neige de Cœurs, ce sont ici des plans de route qui tissent les séquences les unes aux autres, la caméra parcourant les routes de campagne du Yorkshire comme embarquée à bord d’une voiture pour littéralement créer une circulation entre les lieux du récit et les différents personnages. La narration nous déplace d’une devanture de maison à l’autre, tour à tour introduites par des tableaux signés Blutch évoquant les cartons transitionnels de Smoking/No Smoking, et qui ont pour point commun leur aspect théâtral. Comme dans Mélo et dans le diptyque Smoking/No Smoking (déjà adapté d’une pièce d’Alan Ayckbourn, tout comme Cœurs), chaque décor n’a que trois côtés, observés depuis le quatrième mur virtuel, celui de la salle, du metteur en scène et de nous autres spectateurs. Sauf qu’ici le royaume du faux, du carton pâte, est plus évident que jamais : outre les bosquets garnis de fausses fleurs, une table de jardin ici et une souche d’arbre là, les décors ne consistent qu’en un fond de tentures peintes (toujours par Blutch et Jacques Saulnier, chef décorateur), étroites bandes verticales de tissu suspendues les unes contre les autres, à travers lesquelles les personnages passent et repassent pour pénétrer dans les maisons, comme on retourne en coulisses.




Le lien, c’est donc d’abord ce lien interartistique cher à Resnais et exploré de mille façons depuis le début de sa carrière, où il contribua notamment à nouer une longue et étroite relation entre littérature et cinéma, collaborant de près avec Duras ou Robbe-Grillet sur Hiroshima mon amour ou L’Année dernière à Marienbad, tandis qu’à l’autre extrémité de l’œuvre, des passerelles jetées depuis longtemps entre le septième art et la bande-dessinée ou le théâtre continuent de porter leurs fruits. Mais c’est aussi le lien entre les êtres, peut-être le sujet profond du cinéaste depuis toujours, ce lien mis à mal par la mort mais sublimé par l’amour, réalisé ici par le voyage et la géographie, là par la biologie, le spectacle, la musique, la chanson, voire un simple porte-feuille perdu, ou, le plus souvent, par le souvenir, à condition qu’il soit partagé. Après les sublimes mais plus désespérés Cœurs ou Les Herbes Folles (car Vous n’avez encore rien vu, avant-dernier film de Resnais, qui se termine lui aussi, mais avec forcément moins d’ironie, dans un cimetière, créait plus de distance par le redoublement spéculaire de son dispositif), Resnais nous quitte sur un film infiniment plus optimiste, plus joyeux, plus gai, comme son titre le trahit, car le lien qui unit des personnages déprimés et détachés se renoue enfin, et il ne s’agit pas que d’un lien virtuel forcé par une mise en scène et un montage bienveillants, comme dans Cœurs, film choral au sens le plus noble du terme qui s’achevait sur une série de travellings ascendants offrant à tous les personnages un même traitement mais achevant de les isoler dans leurs carcans respectifs.




Resnais utilise son décor, ces étoffes multicolores tendues dans le fond de scène, pour concrétiser le lien entre les personnages dans un splitscreen paradoxal qui place côte à côte Hippolyte Girardot, Michel Vuillermoz et André Dussolier. Les lignes de partage entre les trois images deviennent jointures, ou « collures » (pour reprendre le terme fétiche de Resnais, qu’il utilisait en fin de prise au lieu du plus courant « Coupez ! », sur le plateau), dissimulées par les multiples bandes de couleurs verticales désaccordées qui servent de toile de fond aux décors des trois plans regroupés. Ou comment, en un seul plan génial, et cinquante-cinq ans après le faux-raccord mythique d’Hiroshima mon amour reliant sous les yeux d’Emmanuelle Riva la main endormie d’Eiji Okada à la main morte de l’amant allemand de Nevers, représenter le lien qui unit les êtres jusque dans la séparation spatiale la plus manifeste. Réunir les hommes, ressouder les couples, quitte à conjurer les regrets et éloigner le spectre de la mort, quitte à défier l’usure du temps (devenue capitale dans la vie de tous ces amants du troisième âge, il faut voir Azéma et Girardot obsédés et exaspérés par les dizaines de pendules désaccordées qui règnent en leur demeure).




Autre idée fabuleuse de Resnais, qui avait encore et peut-être plus que jamais, à 91 ans, le beau souci de continuellement surprendre son spectateur, de le déstabiliser, le bousculer et le réveiller, celle de ces gros plans où les acteurs sont soudain plaqués en surimpression sur un fond neutre, "neigeux" si l'on veut, hachuré en noir et blanc, et où les visages, dans des moments prégnants de confidence, surgissent soudain, se détachent de l’image, dans toute l’humanité et toute la vérité des acteurs adorés du cinéaste. Ce procédé présente certes chaque individu comme autant de blocs d'altérité et de solitude, mais tous ces hommes et toutes ces femmes s’expriment dans la même langue, éprouvent les mêmes émotions, se dessinent sur le même fond. On retrouve le principe d’égalité dans la réclusion et le désespoir qu’éprouvé dans Cœurs, à un détail près : systématiquement le monde revient, l’autre, qui était là, en face, qui écoutait et qui bientôt répondra, est bien présent : le partenaire, le contrechamp, refont surface, refont signe. Le dialogue est possible, la solitude pas définitive. Il y a de l’autre.




Et c’est bien le metteur en scène, auteur, découpeur et monteur, qui crée ce lien, le marionnettiste aux manettes, ce fameux George, l’ami qu’un cancer condamne à mourir dans les six prochains mois et qui restera invisible - quoique très actif - durant tout le film. Par un fin stratagème, pur macguffin qui consiste à inviter simultanément, pour des vacances à Ténérife, son ex-femme (Sandrine Kiberlain), qui a refait sa vie avec un paysan, et les épouses de ses deux meilleurs amis (Sabine Azéma et Caroline Silhol, et il faut dire que les trois actrices sont aussi formidables que leurs partenaires masculins), George Riley, réincarnation masculine de l'inoubliable Addie Ross de Chaînes conjugales, se fait l’auteur d’un scénario de réconciliation écrit pour ses couples d’amis, fragiles ou usés, incertains ou au bord de la rupture. En les menaçant directement par son charisme, sa paradoxale vitalité et son charme, George pousse ses proches à faire le bilan, à fantasmer les possibilités perdues de leurs existences (quand Azéma songe à ses premières amours avec George, on repense au fameux « Ou bien » de Smoking et No Smoking), et à reconsidérer ce qui n’est pas encore totalement perdu. Il ne restera aux hommes, les trois vieux petits garçons prêts à se serrer les coudes au sens propre (dans le splitscreen évoqué) comme au figuré, qu’à faire preuve, enfin, de ce mélange de courage et d’humilité qui consiste à dire à la femme qu’on aime qu’on ne veut pas qu’elle parte, qu’il faut qu’elle reste. Et pour donner toute sa puissance à ce geste, à ce mouvement vers l’autre qui recrée le lien, Resnais décide de nous faire finalement entrer dans les maisons jusqu’alors secrètes, fermées aux regards, doublant la nouveauté de cette démarche masculine intelligente et sensible d’une stricte nouveauté visuelle, tandis que le spectateur entre dans les foyers des couples, froids et déserts encore mais prêts à revivre.




George, metteur en scène invisible qui, sur la belle affiche du film (signée Blutch, elle aussi), survole ses acteurs réunis tel un démiurge ou un ange, est évidemment le double de Resnais lui-même, grand réunificateur des vieilles âmes fatiguées. Or, s’il est permis de lire les deux apparitions de la petite taupe animatronic (et douée d'yeux !) comme une incarnation rigolarde (car le film est très drôle) de ce cher George, venue observer, souterraine et rieuse, les oscillations des couples ballotés par la chimérique Ténérife, histoire de les faire valser à nouveau avant de retourner en terre, peut-être est-il permis d’imaginer que cette petite taupe, qui semble prendre un malin plaisir aux circonvolutions dramatiques de ses personnages, n'est pas qu'une simple nouvelle méduse ou autre manifestation surréaliste venue frapper l’esprit du cinéaste obligé de l’intégrer à son film, mais serait elle-même un alter-ego d’Alain Resnais (la taupe...), observateur comblé de ses acteurs une dernière fois réunis. Cette interprétation est peut-être farfelue, peut-être superflue, mais me semble assez plaisante à envisager. Toujours est-il que Resnais achève son film et son œuvre non seulement sur l’image incroyable de sa troupe d'acteurs jetant une rose sur un cercueil, mais sur une jeune fille sortie de nulle part (la fille du meilleur ami de George, Tilly, interprétée par Alba Gaia Bellugi, finalement choisie pour partenaire de la dernière heure à Ténérife : aux vieillards les souvenirs et la réconciliation, aux jeunes les voyages et l'aventure), qui, au lieu de lancer une fleur sur le tombeau, y dépose une étrange image, à l’effigie d’une drôle d’allégorie de la mort, ailée et rieuse elle aussi. Après la savoureuse réplique de Sabine Azéma qui, cherchant un acteur pour jouer au sein de la petite troupe de théâtre amateur formée par tous nos couples, s’exclame non sans ironie « Il nous faudrait quelqu’un de jeune ! », c’est bien une jeune femme qui vient relancer le cinéaste avec cette image en plus. A la fin de Vous n’avez encore rien vu, après l’ultime séquence au cimetière, Resnais terminait son film sur une sublime image représentant les fantômes de jeunes amants dans un bois. Aimer, boire et chanter se termine quant à lui sur une jeune fille bien vivante qui enterre le vieil homme avec une image, comme si le cinéaste, dans un dernier geste admirable, à l’image de son œuvre toute entière, passait le flambeau des images, leur poids et leur responsabilité aussi, aux générations d’après.


Aimer, boire et chanter d'Alain Resnais avec Caroline Silhol, Michel Vuillermoz, Sabine Azéma, Hippolyte Girardot, Sandrine Kiberlain, André Dussolier et Alba Gaia Bellugi (2014)

7 novembre 2010

La Princesse de Montpensier

Rassurez-vous sur mon cas, je ne suis pas allé le voir par goût mais par nécessité. Et c'est complètement à chier... Mal filmé, maladroitement, lourdement... C'est horriblement mal joué, et Lambert Wilson ne suffit pas à sauver le navire du naufrage causé par d'énormes trous dans la cale, trous qui portent les noms de Grégoire Le-Prince-Ringuet, de Michel Vuillermoz, ou encore de Florence Thomassin, avarie qui propulse le navire qu'est ce film par cent mille mètres de profondeur en deux temps trois mouvements. Le premier, Le Prince Ringard, incarne un éternel adulescent qui approche la quarantaine sans avoir jamais mué et qui a abandonné l'espoir de dépasser les 1m10 bras levés. Le second, sociétaire de la comédie française, déclame ici son texte comme du Molière (et encore, je lui fais un cadeau là...) alors que c'est du mauvais Tavernier. La troisième (Thomassin pour ceux qui se paument au bout de cinq lignes) récite son texte et ça me fait le même effet que quand je mate pendant des plombes le chat de mon père (astucieusement prénommé Tremors) qui miaule derrière la vitre du salon en fixant le carrelage de son regard aveugle. Passé ce petit clin d’œil à mon chat préféré, je reviens à mes moutons : il faut voir la performance de Florence Thomassin dans ce film, c'est une leçon de sabotage. Les trois réunis, Le-Prince-Ringuet, Vuillermoz et Thomassin, c'est un carnage. A côté d'eux Mélanie Thierry, qui a "explosé" avec Babylon A.D., le chef-d’œuvre visionnaire de Mathieu Kassovitz, s'en sort pas mal.
 



 
Pour causer un peu du scénar... j'ai même pas envie d'en causer du scénar ! C'est tiré d'une nouvelle (le film fait pourtant presque trois plombes) de Madame de Lafayette. On se demande bien ce que Tavernier veut nous raconter au final. Le destin d'une femme du monde brisé par la convoitise des hommes de pouvoir ? Un portrait sans pitié de l'époque ? Cette époque de guerre entre catholiques et huguenots que Tavernier semble prendre plaisir à dépeindre en donnant à son film un aspect documentaire vraiment chiant ? Il espérait sans doute rafler la mise aux Césars comme Patrice Chéreau en son temps, qui fit frémir l'hexagone avec La Reine Margot, un autre grand film sur la France, filmé dans de beaux décors, paré de belles musiques, distribuant une pelletée d'acteurs célèbres et jonglant entre l'amour et le sang. Mais Tavernier ne jouit pas vraiment du statut de grand auteur austère dont peut se vanter Chéreau, et Mélanie Thierry est loin de l'aura que dégageait Isabelle Adjani à l'époque. Par ailleurs la séquence historique la plus marquante de La Princesse de Montpensier n'est pas un grand bain de sang déjanté et éprouvant mais une nuit de noces forcée où la demoiselle est dépucelée dans la douleur, surveillée jusque dans ses saignements par une femme de chambre omniprésente tandis que son père et son beau-père jouent aux cartes assis sur le bord du lit pour s'assurer du bon déroulement de la cérémonie d'accouplement. En dehors de l'éventuel intérêt documentaire de l'anecdote, il n'y a pas de quoi applaudir Tavernier, qui filme presque la scène avec cette vulgarité qui la constitue et qu'il veut condamner. Peut-être aussi que le cinéaste a voulu faire un film non seulement historique mais puissamment romanesque, sauf que son récit est plein d'incohérences, ou disons de manques... y'a des courants d'air là-dedans qui m'ont complètement enrhumé.




Je l'ai vu à une avant-première, en présence de Tavernier et de Gaspard Ulliel, doté de ce charme fou qu'il entretient grâce à des habits très chers et à une coiffure en plâtre qu'il ne quitte plus depuis la pub de Scorsese qui l'a révélé. Ulliel qui n'a pas de chance non plus car il sonne apparemment assez creux, d'après les réponses qu'il a pu donner aux questions que ses fans lui posaient. Son personnage est quant à lui complètement débile, remarquez. Mais je ne m'étendrai pas sur un quelconque grief à l'encontre de la fossette balafrée du cinéma français, c'est pas de ça du tout dont je veux parler. Tavernier dit avoir pensé à La Prisonnière du désert pour son plan final, mais précise qu'il n'a pas voulu l'imiter, parce que c'est de toute façon trop beau. "Si un jour j'arrive à faire le centième de ce que fait Ford dans ce plan, sans dialogues ni rien, je pourrai dire que j'ai accompli quelque chose". Au moins est-il lucide, notre Tavernier hexagonal putain d'aussi bavard que son propre film. Mais il est aussi aux fraises... Renoir, expliquant son souhait avec La Règle du jeu de s'éloigner du naturalisme de La Bête humaine pour retrouver le classicisme de Marivaux, Beaumarchais ou Molière, disait : "C'est très ambitieux, mais je vous ferai remarquer, mes chers amis, que quitte à prendre des maîtres il vaut mieux les prendre grands ; ça ne veut pas dire qu'on se compare à eux, ça veut tout simplement dire qu'on essaie d'en prendre de la graine". Tavernier pourrait essayer d'atteindre le centième du génie de Ford, déployé en un seul plan, certes magnifique, ça serait au moins ça... Au lieu de quoi son film est parfaitement raté, et les critiques ont eu raison de le descendre à sa sortie à Cannes.


La Princesse de Montpensier de Bertrand Tavernier avec Mélanie Thierry, Gaspard Ulliel et Lambert Wilson (2010)

11 février 2008

Reviens-moi

Atonement (salement retitré "Reviens-moi" en français) est le second film de Joe Wright après Orgueil et préjugés, sorti il y a peu. Joe Wright semble donc se faire un plaisir d'adapter des œuvres romantiques britanniques à l'écran et pour ce faire d'appeler sous les drapeaux la charmante Keira Knightley. Son nouveau long métrage est désormais en course pour l'Oscar du meilleur film. Je n'ai pas vu Orgueil et préjugés mais je me suis lancé dans ce film-là les yeux fermés. Allez savoir pourquoi. Il est étonnant que j'aie pu accorder ma confiance à Joe Wright, ayant souvent souffert la littérature romantique britannique et n'aimant guère les films de radasses.




Car oui, c'est un film de radasses. Comprenez un film de mamans, plein de romantisme, d'amours impossibles, de lutte des classes, de beaux paysans bien bâtis et de belles aristocrates curieuses d'apprendre ce que c'est qu'une bite, de grandes guerres qui séparent les amants éplorés et ainsi de suite. Et cependant j'ai plutôt apprécié ce film. Il faut ici introduire un élément assez convainquant. Vous l'aurez pigé, il s'agit de Keira Knightley. Le début du film nous la dévoile sortant de l'eau en sous-vêtements, presque nue. Puis Joe Wright, décidément attaché à faire de moi un de ses acolytes, se fait un devoir de filmer sous toutes les coutures les pieds de la belle, qu'elle a jolis. C'est un bon point, un très bon point pour m'achopper. Keira Knightley est d'une beauté assez remarquable dans ce film, et le regard que le réalisateur porte sur elle n'y est pas pour rien. Sans parler du talent d'actrice assez sobre mais notoire de la jeune femme. En plus d'être assez jolie, Knightley détient quelque-chose dans sa gracieuse et mince silhouette qui convient tout à fait à ce genre d'histoires où une femme subit des évènements qui la rendent totalement impuissante. L'acteur principal, James McAvoy, est également sympathique : suffisamment charismatique pour qu'on s'attache à lui, il n'est pas non plus de ces bellâtres complètement lisses qui polluent généralement ce type de films. Les acteurs sont globalement bien choisis, même quand ils changent en fonction de l'âge du personnage, tout ça reste très cohérent ; et ils sont tous impeccables dans leurs rôles.




La mise en scène n'est pas dégueulasse. Le dirlo photo a donné tout ce qu'il avait, une rumeur court selon laquelle il aurait même refusé son cachet pour acheter plus de bougies avec l'argent. Il y a en outre un long plan séquence au milieu du film qui, contrairement à beaucoup d'autres récemment (par exemple ceux, interminables, de Children of Men), semble avoir été fait sans l'aide (en tout cas trop appuyée ou trop visible) de Photoshop. Il n'est pas uniquement là pour donner un moyen au réalisateur d'exposer mochement son savoir-faire et d'étaler sa pseudo virtuosité. C'est d'ailleurs un des rares films où la débâcle de 41 à Dunkerque est montrée dans toute son ampleur, ou montrée tout court d'ailleurs. Je ne pense qu'à Week-end à Zuydcoote de Verneuil.... Ici un long plan séquence montre l'arrivée du soldat McAvoy sur la plage, et donne de l'événement une vision assez étrange, un peu romancée. On voit les soldats aller et venir, jouer et chanter, dans une approche assez édulcorée de ce que fut ce chapitre de la bataille de France, quand bien même l'arrivée du personnage principal est censée se faire entre deux raids atrocement meurtriers de la luftwaffe. Mais je crois me souvenir de la même ambiance en demi-teinte, tantôt réaliste tantôt idyllique dans le film de Verneuil. Et puis on peut penser, à la décharge du film, que c'est la vision de romancière de la vieille dame de l'épilogue qui nous est montrée, puisque ce passage du film est le fruit de son roman, comme nous l'apprenons à la fin. Cette séquence entre chien et loup est d'ailleurs opposable à la scène de l'hôpital en Angleterre, que la vieille femme a réellement vécue et qui s'avère très crue et très violente. À noter, car je parle de la scène de l'hôpital et cela m'y fait penser, un rôle de soldat Belge donné à Jérémie Rénier, qui a droit à sa longue scène d'agonisant, puis deux rôles de civils français donnés à Lionel Abelanski et Michel Vuillermoz...




Ceci étant dit n'allez pas croire que j'ai apprécié le film pour sa seule comédienne, si attrayante soit-elle. Non le récit est rondement mené et on ne s'ennuie pas une seconde malgré les 2 heures que dure le film. Le montage est chaotique, les ellipses sont légion (l'histoire se déroule sur bien des années) et il est quelques fois vaguement difficile de savoir quel flashback répond à quel flashforward quand comme moi on a un peu de mal avec tout ce qui est gros bordel narratif. Encore quelque chose que je supporte peu habituellement mais qui ne m'a pas plus dérangé que ça ici. Parce que le récit est prenant. C'est l'histoire d'un amour salement contrarié par la jalousie d'une petite sœur puis rendu tragiquement impossible par la guerre. Et à dire vrai les mouvements narratifs d'avant en arrière, comme d'ailleurs le grand romanesque de la tragédie, sont appréciables en ce sens que le film parle d'une fiction. Tout ça, c'est du roman, et c'est le principe même du film. Au début, la petite fille qui va ruiner l'amour naissant de sa grande sœur achève l'écriture de sa première pièce de théâtre, elle veut devenir écrivaine. Et tandis qu'elle cherche sa mère dans toute la maison, un thème musical s'installe qui reviendra tout au long du film, dont le rythme est donné par le claquement mélodieux des touches d'une machine à écrire. Et ça n'est pas seulement original, ça vaut à Joe Wright quelques jeux osés sur ces sons alliés à la lumière. Et si ce thème revient tout au long du film c'est parce qu'à la fin la petite fille devenue vieille dame est invitée sur un plateau de télévision pour y raconter son dernier livre auto-biographique (ou plutôt "autofictif") que nous venons de "lire" pendant 2 heures et où la fiction s'est largement immiscée dans la réalité pour des raisons que vous connaîtrez en voyant le film. C'est donc une petite surprise que cet Atonement, qui s'annonçait comme un strict mélo pour les mamans et autres mémés mais fait l'effort de sortir de sa petite catégorie.


Reviens-moi (Atonement) de Joe Wright avec James McAvoy et Keira Knightley (2007)