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5 janvier 2023

The African Queen

Chef-d’œuvre du cinéma d'aventure signé John Huston, maître du genre, The African Queen, 1951, est presque un huis-clos sur l'eau, se déroulant pour ainsi dire entièrement à bord du bateau qui donne son nom au film. Son capitaine et, d'ordinaire, unique passager, le canadien Charlie Allnut (Humphrey Bogart), s'y retrouve soudain, la première guerre mondiale venant d'éclater, en compagnie de Rose Sayer (Katharine Hepburn), une missionnaire catholique britannique d'une quarantaine d'années en poste dans un petit village d'Afrique orientale allemande, embarquée avec le baroudeur Allnut suite à la destruction de son village et la mort de son frère pasteur. Toute l'aventure tient alors dans la descente de la rivière Ulanga vers un grand lac que sillonne une canonnière allemande, la Louisa. Quand Rose apprend l'existence de ce vaisseau qui empêche toute contre-attaque britannique, elle convainc Charlie de transformer l'African Queen en torpille artisanale et d'aller couler la Louisa, quitte à passer quelques épreuves, comme ce fort allemand sis sur une rive un peu plus au sud et ces séries de rapides périlleux qui les attendent.





Le scénario, écrit par Huston et James Agee à partir d'un bouquin de C.S. Forester (auteur de la saga qui donna un autre magnifique film d'aventures signé Raoul Walsh la même année, Captain Horatio Hornblower), est si bien construit qu'on se laisse porter comme sur les flots de l'Ulanga, et que revoir le film encore et encore est un plaisir non seulement répété mais sans cesse plus grand. La beauté des plans de Huston, en technicolor, avec ces couleurs émeraude, or et bleu, et la touffeur palpable des bords de la rivière, l'étouffante puanteur du marais qui précède le lac, l'air qui souffle enfin sur ce dernier, tout cela qu'on croit boire par les yeux et par les narines, ajouté à une musique entraînante à souhait dans la première partie du film et aux comédiens en présence, dont je vais reparler, tout cela fait de The African Queen un pur régal.





Sans compter les personnages et leurs interprètes donc, nerf de l'affaire. Ce Charlie Allnut, gouailleur et sympathique, alcoolique aussi, dont le ventre gargouille dans un barouf de tous les diables lors de la séquence qui nous le présente, assis pour le souper entre Rose et son frère, gênés. Bogart, sec et suant, cause en souriant, presque toujours, avec ces deux dents de devant un peu en avant, sorties hors du bec, tel un Bugs Bunny à casquette. Son nom toutefois, Allnut, évoque plutôt un écureuil. 
 
 


 
Ses gestes trahissent cette même part d'animal de cartoon, peut-être un singe quand il file des petits coups de pied très rapides à la chaudière de son bateau (il pourrait ôter le tournevis tombé dedans, qui menace régulièrement de la faire exploser, comme le lui suggère pertinemment Rose, mais taper dessus l'amuse davantage dit-il), idem quand il se perche sur une caisse près de Rose pour passer une nuit d'orage diluvien à l'abri, tout relatif, de la cabine, ou quand il crie sur sa compagne, bien décidée à les envoyer à la mort, et déclenche le hurlement des macaques de la forêt en écho. Plus tard, il imite longuement les hippopotames pour se foutre d'eux et amuser Rose, qui rit de bon cœur, moins parce qu'elle trouve ça drôle que parce qu'elle l'apprécie, ce qui ne les rend tous deux que plus aimables à nos yeux.





Rose, justement, quel personnage ! Elle qui encaisse les remarques sur son âge et sa pseudo frigidité sans mot dire, dont le visage s'éclaire quand elle clame à Charlie sa joie à la découverte des plaisirs de la navigation après le passage des premiers rapides. Dans un grand film d'aventure (on lit parfois que L'Odyssée de l'African Queen, titre français, ou encore La Reine africaine, ô tristesse, serait un film de guerre, ou une comédie romantique... rien du tout, c'est un film d'aventure), tout n'arrive pas qu'aux paysages, tout arrive aussi aux visages : celui de Katharine Hepburn à ce moment-là est inoubliable. Et aux corps ! Rose, après s'être baignée à la poupe du petit navire tandis que Charlie se baignait à la proue, essaie de remonter sur le bateau en prenant appui avec les pieds sur la coque, puis en les balançant par-dessus le bastingage... avant d'appeler Charlie à l'aide. On est encore au début du film et déjà Rose, débarrassée de son corsetage, baignée dans ces eaux peu claires, usant de son corps d'une nouvelle manière, comme qui dirait pour la première fois, est autre, neuve, vivante, exaltante et amie. 
 
 


 
Le cœur palpitant du récit d'aventure est là, dans notre amitié avec les deux personnages et dans leur amitié, puis dans l'amour qu'ils vont improviser. Dans la limpidité de l'évolution de leur relation et dans l'impression d'enfance qui se dégage d'eux et de leurs gestes. Ils commencent à s'aimer de la même manière qu'ils se sont lancés dans une descente de rivière improbable à travers tout le pays et dans une aventure suicidaire : ils ont la parole réalisatrice, se disent des choses, y croient, les font, jusqu'au mariage et pourquoi pas la mort, avec énergie et fougue, dans un mélange de gravité, de plaisir, d'inconscience, de peur et de rire, et finiront à l'eau, chantant comme deux gamins. Quoi de plus beau ?
 
 
The African Queen de John Huston avec Katharine Hepburn et Humphrey Bogart (1951)

21 juillet 2022

Les Complices de la dernière chance

En 1970, George C. Scott est au zénith de sa carrière. Fraîchement auréolé d'un Oscar pour son incarnation mémorable du général Patton – Oscar qu'il se permit de refuser arguant, à raison, de l'absurdité de telles récompenses – l'acteur pense enfin avoir trouvé le rôle à la Bogart dont il a toujours rêvé dans ce scénario signé Alan Sharp intitulé The Last Run. C'est d'abord John Huston qui doit s'atteler à la réalisation mais suite à une rixe avec l'acteur-star liée à des différends artistiques inconciliables, le cinéaste passe la main et c'est l'homme-à-tout-faire et stakhanoviste Richard Fleischer qui reprend le travail. Entre lui et George C. Scott, le courant passe beaucoup mieux, mais ça coince encore entre notre légendaire terreur des plateaux et l'actrice initialement choisie par la production, Tina Aumont. Ni une ni deux, Aumont éjecte, remplacée au pied levé par une débutante, Trish Van Devere, que Scott prend illico sous son aile. Ils tombent amoureux pendant le tournage, malgré la présence de celle qui est encore la femme de Scott, Colleen Dewhurst, dans un rôle pour le moins ingrat à l'écran comme en dehors. Van Devere et Scott se marieront quelques mois plus tard...


 
 
Autant connu pour sa gestation mouvementée que pour ses modestes qualités intrinsèques, The Last Run, devenu dans sa version française Les Complices de la dernière chance, figurait depuis un sacré bail dans ma watchlist, moi qui suis particulièrement friand des prestations bigger than life de George C. Scott et connais aussi les talents de l'humble Dick Fleisher. Il s'agit de la première collaboration entre les deux hommes, ils remettront le couvert dans la foulée pour un autre polar, autrement plus mémorable et inspiré, Les Flics ne dorment pas la nuit, que l'on vous conseille en priorité. Nous suivons ici un ancien pilote pour braqueurs (George C. Scott) qui vit, reclus, dans une petite ville portugaise après avoir perdu, il y a des années, femme et enfant. Il décide de reprendre du service en acceptant un contrat a priori tranquille qui consiste à conduire jusqu'en France un tueur fraîchement évadé et sa jeune fiancée.  
 

 
 
C'est dans une ambiance désenchantée et nostalgique, entretenue par les mélodies lancinantes de Jerry Goldsmith, que se déroule ce drôle de polar mollasson, bien loin du road movie trépidant que son pitch pourrait laisser supposer. Et au-delà des quelques coups de sang chers à George C. Scott et d'une paire de répliques bien senties, c'est cette espèce de voile funèbre omniprésent qui donne à ce film mineur son petit charme singulier. Dès les premières minutes, on sent qu'un sombre désespoir pèse sur cet homme solitaire et éteint, qui semble ne plus avoir aucun but dans la vie, au point de retourner machinalement du mauvais côté de la loi, comme s'il n'y avait plus que ça qui pourrait lui procurer un dernier frisson. Lors de sa mission, il retrouvera toutefois des couleurs face à la compagne du tueur : elle lui laissera entrevoir un avenir différent qu'il ne croyait plus possible, mais nous le savons tout de même condamné et la fin tragique tombera comme une évidence. 


 
 
Le scénario, retravaillé maintes fois lors du tournage, s'articule donc progressivement autour d'un double enjeu très simple et facile à identifier. Cela pourrait permettre à ce polar de rapidement tourner à plein régime. Hélas, par manque d'énergie et d'action, The Last Run peine à nous emballer comme on l'espèrerait. Notre trio en cavale parviendra-t-il à échapper aux autorités et à gagner sa liberté ? La jeune femme choisira-t-elle une vie plus posée auprès du vieux loup solitaire bientôt définitivement rangé des bagnoles ? Le film de Flesicher n'est pas déplaisant à suivre, loin de là, mais il nous maintient dans un état de torpeur proche de son héros blasé. Côté action, le bilan est mitigé, on a connu Fleischer plus adroit. Nous sommes proches de la carsploitation étant donné la place démesurée accordée au véhicule conduit par George C. Scott, une BMW 507 cabriolet de 1957 que l'acteur répare et pouponne avec soin pendant le générique d'ouverture puis qu'il s'en va tester sur les routes de la côte portugaise en faisant rugir son moteur – des premières minutes un brin déconcertantes, presque reposantes, qui ont pour mérite d'annoncer le rythme peinard du film à venir. Les deux trois scènes de poursuites en bagnoles qui émaillent ce polar sont étonnamment longues, mais pas toujours dingues... On a vu tellement mieux ! Et le suspense opère rarement, à l'exception d'une scène sympathique où notre héros imperturbable gruge facilement deux policiers espagnols en usant du charme de sa passagère et de la naïveté d'un autostoppeur croisé en chemin.



 
 
Côté sentimental, nous sommes assez peu concernés par le triangle amoureux plutôt original qui se forment progressivement sous nos yeux distraits, ceci en raison de la faiblesse de l'un des personnages qui le constitue, celui du malfrat relou incarné par le trop pâle Tony Musante, comédien italo-américain croisé ces mêmes années chez Dario Argento et Sergio Corbucci dont James Gray se souviendra bien plus tard du visage ténébreux puisqu'il lui offrira des rôles dans les excellents The Yards et We Own the Night. Musante peine ici à exister face à George C. Scott et l'un des meilleurs moments du film est sans doute celui où il se fait remettre sévèrement en place par la star, avec clé de bras doublé d'un étouffement sévère, lors d'une scène délectable qui ne paraît guère simulée et laisse s'exprimer la furie qui anime Scott. Heureusement, il se passe un truc entre le gros George et sa jolie partenaire, Trish Van Devere : leur idylle contrariée, à laquelle on aimerait croire mais que l'on sait condamnée d'avance, est plutôt touchante. Elle l’est d’autant plus quand on sait qu’en réalité, Trish, après être devenue sa quatrième épouse, est parvenue à supporter notre cher George jusqu’à la fin de ses jours...
 
 
 
 
Les Complices de la dernière chance de Richard Fleischer avec George C. Scott, Trish Van Devere et Tony Musante (1971)

25 février 2020

L'Homme qui voulut être roi

L'Homme qui voulut être roi, adaptation de la nouvelle de Rudyard Kipling par John Huston, est un film sur l'amitié. Les deux personnages principaux, Daniel Dravot (Sean Connery) et Peachy Carnehan (Michael Caine), sont deux britanniques, anciens militaires et francs-maçons, décidés à conquérir un pays à eux seuls, le Kafiristan (province imaginaire de l'Afghanistan), où nul européen n'a mis le pied depuis Alexandre le Grand. Les deux hurluberlus partagent les mêmes facéties, la même légèreté, la même insolente cupidité et surtout le même panache. Ils voient les choses en grand et ne prennent rien très au sérieux. Sinon leur amitié, qui les pousse au début du film à se rendre dans le bureau de Kipling lui-même (interprété par Christopher Plummer), journaliste au Northern Star, afin de compulser cartes et encyclopédies au sujet de leur future destination, mais surtout pour le prendre à témoin (contrat et signatures à l'appui) de leur serment d'amitié : pacte de loyauté et promesse devant l'autre de ne céder aux tentations de la chair et de la boisson qu'une fois leur mission accomplie.




Bien entendu, le serment sera finalement rompu, l'un des deux bougres, Dravot, pris pour un Dieu par le peuple soumis (une flèche tirée en plein cœur finit par chance sa course dans sa médaille franc-maçonne et fait croire à son immortalité), refuse de mettre un terme à l'aventure et de rentrer au pays riche comme Crésus aux côtés de son compagnon, préférant régner pour toujours sur le Kafiristan et prendre femme, ce qui vaudra aux deux compères de strictement tout perdre et de se retrouver gros-jean comme devant, leur seule amitié retrouvée pour toute richesse. Mais en revoyant ce film récemment, outre le plaisir de suivre les aventures de Caine et Connery (dont les personnages, à l'origine, devaient être interprétés par Bogart et Gable, puis par Kirk Douglas et Burt Lancaster, Peter O'Toole et Richard Burton, Paul Newman et Bob Redford et enfin Omar et Fred — John Huston ayant préparé ce film pendant 25 ans avant de l'accoucher), deux choses m'ont profondément touché. La première, c'est la magnifique introduction, où un Michael Caine méconnaissable, défait, borgne, à moitié fou et en guenilles, débarque chez Kipling tel un fantôme pour lui raconter l'aventure de sa vie — et c'est comme si l'un des personnages inventés par l'écrivain, mystérieusement incarné, venait en personne dicter son histoire à son propre créateur. Ou Kipling en Robert E. Howard, l'auteur des aventures de Conan le barbare, qui prétendait écrire lesdites aventures sous la dictée de Conan le Cimmérien en personne, venu les lui raconter depuis un monde parallèle et le pousser à les coucher sur le papier sous la menace d'une rafale de bouffes dans la gueule. 




L'autre, c'est cette scène, qui survient relativement tôt dans le film, durant le périple des deux aventuriers vers le Kafiristan. Lors de leur traversée des régions montagneuses de l'Inde, et après bien des difficultés, les deux hommes se retrouvent soudain confrontés à un gigantesque canyon qui met un terme définitif à leur avancée. Résolus à cet échec et convaincus de leur mort prochaine, Dravot et Carnehan décident d'aller s'asseoir à l'abri d'un rocher pour tailler un dernier bout de gras et se remémorer leurs multiples aventures passées, souvenirs qui ne manquent pas de déclencher chez eux quelques rires, puis beaucoup, de plus en plus nombreux et de plus en plus généreux, jusqu'à ce que ces éclats de rire, amplifiés, répercutés et démultipliés par l'écho des montagnes, déclenchent une formidable avalanche ayant pour effet de combler la faille qui séparait nos deux larrons de leur destination. 




Sauf erreur de ma part, cette scène est absente de la nouvelle de Kipling, dans laquelle Carnehan, racontant son périple à Kipling, ne mentionne l'avalanche que comme un risque potentiel lorsque Dravot chantait à tue-tête dans la montagne, après la mort de leurs dromadaires puis des mules qu'ils avaient volées à des voleurs — Dravot répondant à sa remarque que si un roi ne peut plus chanter, que lui vaut d'être roi ? C'est donc une scène propre au film de Huston que celle où, riant une dernière fois de leurs faillites avant de mourir, les deux amis déclenchent une catastrophe qui résout leur problème et leur sauve la vie. J'ai déjà souvent parlé d'amitié au cinéma, et de rire, à propos de La Horde sauvage ou plus récemment de Zorba le grec, et peut-être me direz-vous que je fais une fixette, mais tout de même, quelle idée, et quelle scène ! 


L'Homme qui voulut être roi de John Huston avec Michael Caine, Sean Connery et Christopher Plummer (1975)

15 janvier 2017

Mystic River

Comme tout le monde, on a longtemps cru que l'affiche était à l'envers, comme tout le monde, on l'a retournée au moment de la placarder au-dessus de notre lit. Mais non, aucun couac dans ce film cousu de fil blanc. Il serait trop long de faire le tour du casting et de présenter chaque force en présence. On peut se concentrer sur les trois têtes d'affiche. Commençons par celui qu'on voit de loin. Tim Robbins, qu'ils ont raccourci sur l'affiche pour ne pas qu'il mange la tagline, est là pour morfler, comme dans 99% de ses rôles, avec son regard d'agneau et son air de chien battu. L'autruche de Baltimore finit 9 films sur 10 la tête dans l'eau, et Mystic River ne fait pas exception à la règle. Excusez-nous pour le spoiler, mais qui n'a pas vu ce film ? Même quand il est sorti sur les écrans, tout le monde connaissait sur le bout des doigts le scénario diabolique imaginé par le malade Denis Lehaine, l'écrivain américain jadis maçon de profession qui sait bâtir des intrigues en béton armé et charpenter des personnages en bois massif. Sur Robbins, pas grand chose à rajouter. Il se contente d'encaisser les coups comme un phoque sur la banquise, vulnérable et adipeux, de nouveau pris pour cible, la faute à son charme naturel de charognard à la manque.


1er jour de tournage : Sean Penn sort de sa caravane et s'en prend à Tim Robbins. La prod' est obligée d'appeler la police pour calmer la vedette.

Attaquons-nous au gros morceau. Sean Penn dit avoir "tout appris" de ses deux métiers (acteur et comédien) sur ce film. Sous les ordres d'Eastwood, dont il partage les opinions politiques d'extrême-droite, la collaboration fit des étoiles. Habité et enragé par son rôle, Sean Penn, chaque matin, à peine sorti de sa caravane, surgissait sur le plateau tel un boxer trop longtemps calefeutré sur son tabouret dans l'angle du ring, et mettait des roustes à Tim Robbins, quant à lui clairement engagé à gauche (pour rappel, la "gauche" en Amérique correspond grosso mierdo à notre FN français), soit à l'opposé de l'échiquier politique au pays de l'Oncle Sam. 


 2ème jour de tournage : sur le qui-vive, la police stoppe un acteur trop préparé pour le rôle, juste avant que son pied ne touche le pas de la porte de sa caravane.

Sale ambiance sur le plateau, mais comme souvent au cinéma, c'est dans les pires conditions qu'on chie des pépites d'or. Pour preuves, l'animosité qui régnait entre Humphrey Bogart et Lauren Bacall, qui les a amenés à en découdre plus que souvent, ou encore Paul Newman et Bob Redford, dont l'inimitié légendaire a pourri plus d'une cérémonie prestigieuse (dieu merci le sang ne se voit pas sur un tapis rouge) et ruiné plus d'un tournage, mais accouché de quelques merveilles instantanées.


3ème jour de tournage : la colère ne faiblit pas. Avant même d'avoir pris sa douche et après une nuit de cauchemars, Sean Penn débaroule hors de sa caravane tel un lion hors de sa cage. Dieu soit loué, Tim Robbins est sous bonne garde.

Bref, le Penn, Shaüwn Penn, ce facho reconnu, qui est l'incarnation du smiley inversé (":-("), n'a pas eu à se forcer pour tirer une tronche de dix kilomètres de long avant, pendant et après chaque clap du maître de guerre Eastwood. Rappelons que ce dernier, peu de temps avant, incarnait son propre rôle de Casper dans le film Casper. Il faut donc bien dire que Mystic River a été le film coup de poing d'Eastwood, c'est à partir de là qu'il a renoué avec la critique et le succès. Les journalistes ont un peu mis de côté ses engagements politiques de fumier (ultra libéral, chacun pour sa peau, oeil pour oeil dent pour dent, an eye for an eye et and a tooth for a tooth, l'oeil était dans la tombe et regardait Casper, pro-NRA, pro-IVG, go-vegan, healthyfood, fitness therapy, etc.), pour le consacrer grand manitou du cinéma américain néo-classique aux côtés de Cristi Puiu et Cristian Mungiu. Nous ne tarirons pas d'éloges sur ce film, puisqu'on vient de lui en faire pas mal. 


 Dernier jour de tournage : Sean Penn n'aura pas réussi à "se faire" Tim Robbins. Plusieurs policiers de Baltimore sont mis au vert pour quelques mois. Ceux-là mêmes qui disent avoir régulé le soulèvement de Los Angeles en 1963 affirment avoir eu plus de difficultés à maîtriser "le Penn".

Ce film nous a marqués à jamais (si c'est bien dans celui-là qu'un vieux raciste apprenti boxer récure sa bagnole en proposant un échange entre un petit gamin et un joueur de rugby à qui il répète en boucle "Mo Cuisha") - sacré Lehaine ! On se souvient encore de cette image finale, un regard-caméra d'école, où Kevin Bacon, sis à côté de Laurence Fishburne à l'enterrement de feu l'innocent et saint Tim Robbins, fixe le Penn du regard (et à travers lui le spectateur, complice de sa culpabilité) en lui adressant un clin d’œil qui veut dire "Je sais tout, et je ne ferai rien, puisque t'as déjà neigué Robbins, qui de toute façon allait finir comme tel". Un deus-ex-machina qui nous laisse pantois. Décidément, cette rivière sur laquelle on voit défiler le cadavre de Robbins, gonflé d'eau comme un gnou ayant su échapper aux crocos mais un peu trop soiffard, était vraiment mythique. Le dicton ne dit-il pas : "Reste le cul vissé à la berge, tu verras passer le corps de Tim Robbins" ?


Mystic River de Clint Eastwood avec Sean Penn, Tim Robbins, Kevin Bacon, Lawrence Fishburne, Laura Linney (2003)

23 mai 2013

This must be the place

Qui voilà ? Qui va là ? Le Joker ? The Undertaker ? The Crow ? Le fantôme de Patrick Dewaere ? Celui de Steve Savidan ? Nom de code Sean Penn. Après une fine analyse de la carrière des plus grands acteurs hollywoodiens, les vraies légendes telles que Humphrey Bodiguard, James Steward ou Gary Croupier, Sean Penn s'est rendu compte que tous ont eu au moins un rôle de travelo dans leur filmographie. Très soucieux de pouvoir faire partie de cette dream team, Sean Penn a passé des années à la recherche du projet susceptible de lui apporter ce rôle-clé. C'est finalement l'italien Paolo Sorrentino, plus connu pour ses apparitions endiablées au sein des meilleures bandas de la côte Basque, qui lui a offert la chance de sa vie, un rôle sur mesure, celui de Cheyenne, un gloubi-boulga entre Robert Smith des Cure et Claude Lanzmann.




Sean Penn, rendu fou par ses deux statuettes dorées du meilleur acteur remportées en 2004 et 2009 avec Mystic River et Harvey Milk, pas rassasié pour un sou, voulait surtout gagner une batterie d'Oscars d'élevages grâce à ce rôle de freak mal dans sa peau en quête identitaire, se découvrant le fruit d'un accouplement interdit entre une sorcière d'Eastwick et un nazi aryen décomplexé. Le résultat est ce balais à chiottes fatigué, doté d'une voix de crécelle ignoble, d'un sourire crispé insupportable et d'un manteau en fourrure de chez Jean-Paul Gautier. Malheureusement pour lui et Dieu soit loué, Sean Penn n'a reçu aucun prix pour ce rôle de composition atroce et a même perdu quelques admiratrices au passage. Quant à Paolo Sorrentino, il propose à un tarif intéressant l'animation de vos soirées mariage, anniversaire, boom, barmitzvah et autres colloques universitaires en assurant l'accompagnement musical de vos activités les plus gaies avec sa banda au piment d'Espelette. Et entre deux coups de trompette bien placés il n'est pas avare en anecdotes de tournages quand il a un verre de trop dans le pif, racontant facilement par exemple cette fameuse journée où il a dû prêter sa cravate à Sean, qui la possède toujours. Comme Thom Yorke qui fait les mêmes blagues entre Idioteque et How to HTTP, à base de "Iciiii c'est Pariiiis !" et autres "This one is for La Môme Piaf" (et ça coûte 65 euros la vanne), Sorrentino re-narre ses gags de tournage chaque soir pour que dalle et ça peut faire oublier ses films ainsi que nos petits tracas du quotidien, tant il y met de la bonne humeur. Il y a des gens comme ça qui par leur bonhommie savent nous foutre de bon poil.


This must be the place de Paolo Sorrentino avec Sean Penn (2011)