Affichage des articles dont le libellé est Gilbert Melki. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Gilbert Melki. Afficher tous les articles

21 février 2019

Pris de court

Je n'aime pas m'abaisser à ce genre de pratique et je vous présente d'avance mes excuses, mais je n'ai guère le choix : je vais vous raconter ce film car je ne peux pas garder ça pour moi. Pris de court est le récit d'une terrible parenthèse parisienne. Joaillière de son état, Nathalie Filancrochard (Virginie Efira) arrive de Toronto à Paris avec ses deux fils (Herbert, 8 ans, et Hübner, 14) pour travailler dans une nouvelle bijouterie. Au matin de ce qui devait être son premier jour de taff, un coup de fil l'informe sur son chemin que quelqu'un d'autre a finalement été choisi pour le poste. La tuile ! Premières minutes du film et déjà une grosse scène à jouer pour Virginie Efira qui excelle au téléphone et change parfaitement d'attitude à mesure qu'elle encaisse la sale nouvelle. Elle qui se tenait bien droite, démarche dynamique, allure presque enthousiaste, en tout cas volontaire, à la sortie du métro, fin prête à aller au boulot, termine la conversation affalée sur un banc public, la mine déconfite, ne sachant plus quoi faire. Dès la première scène, Virginie Efira nous annonce que le point faible du film, ça ne sera pas elle !


Pour limiter les coûts, les scènes en extérieur ont été filmées en caméra cachée

Tout s'écroule donc d'un seul coup pour ce personnage déjà fragile : on apprend en effet par la suite, et de façon particulièrement insidieuse, que Nathalie est une jeune veuve, elle a perdu son mari très prématurément il y a quelques années de cela, élevant seule ses enfants (hop, histoire d'en rajouter une couche, l'air de queud). Essayant de préserver les apparences et de garder la tête haute, Nathalie choisit de ne rien dire à ses enfants quant à sa situation professionnelle et de faire comme si de rien n'était. Elle aura beau traverser des tas de rues (on la voit faire !), elle ne trouvera pas de si tôt un nouveau poste de joaillière. Elle se résignera donc à accepter un boulot de serveuse dans un bar quelconque, donnant ainsi raison à ce zonard de Macron. Joaillières, horticulteurs, même combat : pour trouver un emploi, filez vers la restauration ! Ça recrute ! Vive la plonge au smic !


Virginie Efira, juste après la demi-finale France - Belgique !

Pendant ce temps-là, Hübner, l'aîné, fait tout simplement nawak. Parce qu'il a les cheveux longs et l'air dégingandé, il est logiquement pris pour cible par ses camarades de classe dès la rentrée. Il finira par trouver un pote en la personne de Fratrick, au look définitivement très eighties car il est le dernier collégien à porter un blouson en cuir (le film a un côté intemporel). Ce dernier demande à Hübner de lui rendre quelques petits services : transporter de mystérieux colis d'un point A à un point B dans Paris. Hübner s'exécute, en allant à fond les ballons sur ses patins à roulettes. A son retour, son pote le remercie en lui offrant le dernier iPhone. Flambant neuf ! Un mois ET DEMI de salaire de sa mère ! Un bien beau cadeau que Hübner, le sourire jusqu'aux oreilles, qu'il a bien décollées, accepte sans se poser de question. Quel con cet Hübner, sans dec' !


A en croire le look des collégiens, ce film se déroule dans une faille temporelle pleine d'anachronismes

Tandis que sa daronne travaille dur en tant que serveuse pour subvenir tant bien que mal aux besoins de la p'tite famille, Hübner continue d'enchaîner les conneries et s'enfonce de plus en plus profondément dans le grand banditisme ! Il bosse officiellement en binôme avec son pote Fratrick en obéissant aux ordres d'un gangster de pacotille campé par Gilbert Melki (qui fait ici très peu d'effort, très peu !). Hübner commence à amasser un beau pactole qu'il planque dans le tiroir de sa chambre, entre deux paires de chaussettes sales. Un beau soir, ce crétin d'Hübner finit même par embarquer dans ses mésaventures le tout petit et innocent Herbert (excellemment joué par Jean-Baptiste Blanc, vraiment, le gamin est bluffant, il faut voir ça, c'est la grande attraction du film), alors qu'il était supposé le garder sagement en attendant le retour de maman ours. Con d'Hübner !


Gilbert Melki apprend dans L’Équipe qu'il n'y a aucun Français sur le podium du Ballon d'Or 2018 !

Hübner part de plus en plus en vrille et se met aussi à parler très mal à sa mère ("Dégage de ma chambre connasse ! Tu déboules encore une fois comme ça dans ma chambre et j'te refais le portrait, Mamie Syphilide ne te reconnaîtra plus !"). Il faut dire qu'Hübner a découvert les mensonges de sa maman lors d'une de ses "courses", l'observant de loin au service d'un bar qu'il qualifiera de "miteux", de "trou à merde" et de "repère à vieilles putes comme toi" (sic !). Virginie Efira se montre convaincante lors de ces scènes d'engueulades familiales, pourtant toujours dures à gérer, dos au mur face à son ado en pleine crise de nerf (le jeune acteur donne alors libre cours à ses états d'âme et à sa véritable personnalité).


A deux doigts de la correction, Hübner...

Au passage, on pourra juste regretter qu'Efira n'arbore ici qu'une seule et même tenue : un petit pull fin, couleur peau (certes, parfois mis à rude épreuve), et une jupe longue. C'est du gâchis. Bref, ne glissons pas sur ce terrain-là ! Virginie Efira livre encore une solide prestation et c'est parce qu'on la sait bonne actrice qu'on s'est risqué devant ce film. Rien d'autre. On ne peut pas en dire autant de Gilbert Melki, en mode pilote automatique. Mais revenons à nos moutons...


En train de tester l'iPhone de contrebande confisqué à Hübner

Efira trouve enfin un nouveau job dans une bijouterie, faisant ainsi valoir son expérience et son diplôme en joaillerie fine. Du côté d'Hübner ça va de mal en pis ! Il participe à des braquages au domicile des particuliers, parfois avec violence, et quémande toujours plus de missions, synonymes d'oseille, à son patron. Un beau jour, une de ses courses tourne mal, et il se fait chiper un colis d'une somme de 75 000€ par des mecs cagoulés en scooter (grande scène). Cet incident met Gilbert Melki très en colère (mais il aurait pu s'y attendre, le gars laisse son petit commerce entre les mains d'ados débiles !). C'est là que le scénario prend une tournure encore plus diabolique, pour notre plus grand bonheur !


Gilbert Melki explique à Efira que c'est un scandale cette histoire de Ballon d'Or

Hübner ayant gueulé sous tous les toits que sa mère est bijoutière, Melki a la chic idée de lui demander de rembourser la somme perdue. "Cousin Hüb'", comme l'appelle son frère, alors que ce n'est pas son cousin mais son frère, est alors bien obligé de raconter ses exploits à sa mère qui, étonnamment, n'a pas le réflexe de lui décocher une droite de tous les diables ou un grand coup de pied bien placé sur le périnée. Maligne, Efira se demandera un peu plus tard si le vol du colis n'était pas un coup monté par Melki afin d'organiser le braquage de sa bijouterie ! Le scénario ne lèvera pas explicitement le voile là-dessus, préférant laisser planer le doute, et c'est tant mieux.


La famille au grand complet, manifestement dans un aéroport, car Herbert est fan des "zones d'interface" !

La dernière partie du film installe un suspense quasi insoutenable. Je vous écris ça la gorge nouée ! Emmanuelle Cuau sort les violons, se prend pour Hitchcock, mais c'est seulement dans sa tête. Son film, dont le plus grand mérite est d'être très court, a de tristes allures de téléfilm malgré tous les efforts de ses acteurs. On hallucine quand on découvre qu'ils s'y étaient mis à quatre pour écrire ce scénario d'outre-tombe : Emmanuelle Cuau herself (pilote du projet), Éric Barbier (conseiller banditisme), Lise Bismuth-Vayssières (conseillère joaillerie) et Raphaëlle Desplechin (la sœur d'Arnaud, pour la relecture finale). Quand on voit le résultat, ça laisse songeur !


Retour à la case départ pour Herbert

Pour se tirer d'affaire, Efira finira par tromper les braqueurs en ayant au préalable créé un faux du collier d'une valeur de 120 000€ (j'ai la mémoire des chiffres) sur lequel elle travaillait de longue date (rien n'étant laissé au hasard, Cuau ayant pris soin de glisser une petite scène sur ledit collier bien avant que celui-ci ne serve réellement à quelque chose, bien vu !). Notre charmante héroïne finira par s'envoler à Toronto avec ses deux gosses et le vrai collier autour du cou, vers une nouvelle vie, un nouveau départ ! L’œuvre d'Emmanuelle Cuau fait ainsi partie de ces films qui nous font croire qu'en cas d'énorme connerie commise quelque part, il suffit de mettre les voiles (si possible, vers une destination assez lointaine). N'empêche que la petite famille d'Efira gardera un sacré souvenir de son passage à Paris ! La boucle est bouclée, retour à Toronto et au dodo.


Pris de court d'Emmanuelle Cuau avec Virginie Efira et Jean-Baptiste Blanc (2017)

22 avril 2012

Très bien, merci

Ou quand un titre ne sert pas son film. Emmanuelle Cuau s'est laissée prendre à une mode très française des années 2006/2007 consistant à choisir pour titre une réponse banale et toute faite, pour ne pas dire insipide, à une question du quotidien. Ainsi après Je vais bien ne t'en fais pas, J'attends quelqu'un ou Ce soir je dors chez toi venait Très bien, merci, une œuvre d'un tout autre calibre, aux aspirations et à l'audace inversement proportionnelles à celles de ses concurrents de titrologie. S'il existe un "vote utile" (celui par exemple qui nous fera voter Chevènement dès le premier tour en mai 2012), il existe aussi des films utiles, et celui-là en fait partie. C'est le film définitif sur la période Sarko, celui qui a su épingler avec brio, et ce immédiatement après l'accession au pouvoir de celui qui nous pourrit la vie depuis cinq ans, les travers d'un système sécuritaire voire tendancieusement autoritaire et l’oppression des citoyens au quotidien, sans donner l'impression de grossir le trait (ou juste ce qu'il faut), sans tomber dans la caricature ou dans le tract politicard, ni dans le misérabilisme.



Ce film c'est la descente aux enfers d'un homme lambda brillamment interprété par Gilbert Melki, qui assiste un beau soir à une altercation entre deux flics et un pauvre type, observant la scène en témoin silencieux. Les flics le prient de dégager mais il fait valoir son droit à se tenir là innocemment avant de sortir de sa lâcheté habituelle et si commune en signifiant à ses interlocuteurs qu'ils se montrent un peu trop zélés face à un citoyen quelconque et inoffensif. Mais les policiers ne l'entendent pas de cette oreille et décident rapidement de l'emmener au poste pour le placer en garde-à-vue. Après son incarcération, l'expert comptable perd son emploi et de fil en aiguille, refusant de se soumettre et d'accepter l'injustice, plonge lentement, pour finir interné en hôpital psychiatrique, jugé fou par ceux qui le sont à ses yeux. Sorti du centre et au chômage, il ne correspond plus aux critères d'une société refusant de donner une seconde chance à ses membres ayant chuté. Il a beau envoyer des CVs et les grossir à droite à gauche, comme on fait tous, il reçoit toujours des fins de non-recevoir, quand il ne reçoit pas strictement rien. Il finira par obtenir un job en gonflant à bloc son dossier, contraint par un système absurde et sclérosé à agir mochement, à tricher tout simplement.



Emmanuelle Cuau a osé, y'a pas à dire, avec ce film qu'il faudrait revoir aujourd'hui, à la veille des soirées électorales déprimantes qui s'annoncent difficiles. Un film utile. On a montré ce film à nos pères respectifs, qui partagent nos opinions politiques. L'un a beaucoup aimé, considérant le film très juste et son discours précieux bien que faisant froid dans le bas du dos. L'autre, plus impulsif, plus à fleur de peau, a littéralement décompensé, il a pété un câble, in a good way, et a quitté les lieux au bout d'une heure, se foutant à la porte de sa propre demeure, à deux doigts d'exploser dans le prochain commissariat venu ou auprès de quelque symbole de la France actuelle que ce soit. Il a tout simplement appuyé sur Stop et a immédiatement saisi son téléphone pour me dire : "Fils, le film que tu m'as filé c'est de la bombe atomique, par contre j'ai fait un trou dans la porte de ta chambre, faudra que tu me retapes ça". Frappé de plein fouet par la pertinence du film d'Emmanuelle Cuau, il a eu besoin d'évacuer la révolte et la colère qui bouillonnaient à l'intérieur de lui. Je (et ceux qui connaissent un peu nos sagradas familias respectives sauront qui s'exprime ici) ne connais que trop bien cet état-là dans lequel mon père plonge de temps à autres, ce caractère de cochon exacerbé par une société immonde qui le pousse à bout au moins une fois par jour, et qui l'a plusieurs fois fait saisir mon chat Doppelgänger par le cou pour s'en servir comme d'un ballon de foot américain, les lacets toujours vers l'extérieur, afin de marquer des drops impossibles entre les deux sapins devant la maison.


Très bien, merci d'Emmanuelle Cuau avec Gilbert Melki et Sandrine Kiberlain (2007)

12 avril 2012

La Vérite si je mens ! 3

Il n'y a rien à sauver dans ce troisième épisode de La Vérité si je mens !, et c'est pas les onze ans écoulés depuis le deuxième film qui auront permis à Thomas Gilou et sa clique de concocter une suite réussie. L'histoire est encore et toujours la même : Eddy Vuibert (Richard Anconina) et ses amis se retrouvent menacés dans leurs affaires, au bord de la faillite, et ils s'en sortiront après une idée de génie d'Eddy inspirée comme d'habitude par ses enfants, grâce à une exportation en Chine où ils tireront profit des bas salaires et de la vente par correspondance sur internet - parce qu'il faut bien vivre avec son temps et que les désormais bedonnants collègues billionaires du Sentier s'adaptent de film en film à la réalité nauséabonde du marché. Malheureusement pour eux, si l'économie a évolué, la franchise est restée au point mort, réitérant absolument tous ses procédés à l'identique sans se fatiguer, avec juste un peu plus de pognon dans les poches des personnages et dans les mains des producteurs du film, ce qui nous vaut des plans d'hélicoptères épuisants sur des villas de rêve et un générique d'introduction feu d'artifice qui n'a pas d'équivalent dans la laideur, à part peut-être si on va chercher du côté de Fincher et de son Millenium (la comparaison est rude mais je ne rate pas une occasion de me faire Fincher). On peut éventuellement choper les gens avec un deuxième épisode qui en remet une couche, mais trois c'est trop, et si on a manqué aux financiers du film, comme nous l'apprend l'affiche, ils ne nous ont pas manqué une seconde, la vérité ! surtout si c'était pour nous infliger un spectacle aussi naze.




Quand on pense que la scène la plus drôle, qui l'est à peine, est au crédit de Cyril Hanouna, ça en dit long. Les acteurs originaux de la bande sont complètement éteints et ne croient pas à leurs dialogues (tu m'étonnes !), comme dans cette scène où la troupe s'amuse à faire tourner Serge Bénamou (José Garcia) en bourrique en lui racontant des cracks pour le foutre dedans. Ce gimmick donnait des dialogues parfois savoureux dans les deux premiers films, où les acteurs semblaient vraiment s'amuser. Dans ce troisième volet le spectacle s'essouffle, les acteurs vieillissants surjouent leur complicité et Bénamou n'est plus qu'un abruti complet qui ne comprend strictement rien et que ses amis bernent moins par leur astuce que parce qu'il est complètement trépané. Même l'excellent Gilbert Melki fait peine à voir dans son fameux rôle de Georges Abitbol, qui est ici victime d'un contrôle fiscal et qui tombe follement amoureux de Léa Drucker, de Léa Drucker !




On sait tous que le racisme ou la xénophobie n'existent vraiment en tant que tels que quand un individu extérieur à une communauté s'en prend aux membres de cette communauté. Des noirs de Harlem peuvent passer la journée à s'appeler "nigga" ou "big black booty" entre eux et traiter leurs copines de "dirty sexy chocolates" et autre "ebony goddess", mais si un blanc-bec passe par là et les interpelle avec ce seul mot, "nigga", il risque fort de passer la nuit entre quat'z'yeux de blacks surchauffés à blanc. Et c'est bien naturel. Mais quand il ne s'agit plus seulement de gens qui se moquent d'eux-mêmes, qui se vannent entre eux, quand il s'agit d'un film ultra grand public et giga populaire et que ses auteurs ne se contentent plus de se moquer avec humour de leur communauté mais en font un portrait caricatural à l'extrême, pas du tout drôle, donc limite répugnant, alors on croit voir pointer une sorte de racisme, ou d'antisémitisme, peu importe qu'il soit conscient et volontaire ou non.




Dès le début de La Vérité si je mens ! 3 le trait est lourd à en mourir, les portraits sont chargés, la caricature est si peu drôle qu'elle met mal à l'aise, y compris quand on est le premier à souhaiter la caricature, à vouloir toujours plus d'humour et de liberté d'expression à l'égard de toutes les communautés et religions. Il y a très tôt dans le film cette scène où les parents de Serge Bénamou, devenus riches grâce à leur fils suite au succès de ce dernier et de ses amis à la fin du deuxième épisode, fêtent en grande pompe l'anniversaire de madame Bénamou, incarnée par cette actrice qui joue aussi les mères juives dans les pubs télévisées, genre de réincarnation sans saveur de Marthe Villalonga. Dans son palais bondé d'invités de prestige, maman Bénamou ramasse - un terme plus juste serait agrippe - les enveloppes bourrées aux as que lui tendent ses convives pour les entasser avec frénésie dans son sac-à-main. Devant cette scène le malaise s'installe. Il se nécrose quand Serge, qui doit à tout prix trouver du liquide pour payer le concert privé que Danny Brillant doit donner pour sa maman (...), va voler lesdites enveloppes dans le sac de sa mère en se glissant sous la table, et quand la mère, découvrant le forfait d'un seul coup d’œil sur son sac, se met à crier en pleurant : "Les enveloooooooppes ! On m'a volé mes envelooooooppes !!…". La scène est non seulement médiocre mais l'humour en est totalement absent.




La coïncidence fait que j'ai vu presque coup sur coup le film de Thomas Gilou et David Golder, le premier film parlant de Julien Duvivier, qui date de 1931, adapté d'un roman d'Irène Némirosvsky, grande romancière française, juive morte à Auschwitz, enfin reconnue à sa juste et grande valeur en 2004 avec le prix Renaudot posthume attribué à sa grande œuvre inachevée Suite Française, et qui fut longtemps taxée d'antisémitisme pour des romans tels que David Golder, où elle dressait le portrait de ses propres parents (voire d'elle-même) en juifs obnubilés par l'argent, pingres, manipulateurs, traitres, tricheurs, mère et fille hurlant à la mort leurs caprices pour obtenir une grosse voiture ou une belle robe auprès du père éponyme, Golder, vieux maniganceur riche à millions et avide d'en posséder plus encore par tous les moyens du bord. A revoir le film de Duvivier aujourd'hui, et quoique le replaçant dans le contexte largement antisémite des années 30 en France, on peut difficilement lui soustraire sa lourde charge raciste, avec son portrait inaugural d'un David Golder trahissant son ami de toujours pour récupérer ses richesses, aidé dans sa manœuvre par un vieillard au dos voûté, au nez crochu, aux ongles longs et marchant sur la pointe des pieds pour économiser les talons de ses souliers, qui n'a rien à envier aux affiches de propagande du parti Nazi. Dans le film de Thomas Gilou, la bande à Vuibert, qui se croit attaquée par les hommes de main du marché d'Extrême-Orient, est en réalité trahie par un vieil ami juif du Sentier, hypocrite et machiavélique, au sourire carnassier, qui les piège en les laissant suspecter les Chinois pour mieux les ruiner et régner à leur place... La comparaison entre David Golder et La Vérité si je mens ! 3 est osée, je le concède, les deux films, séparés du reste par 81 ans, n'ayant strictement rien à voir, et je ne dirai pas que le film de Thomas Gilou est un film antisémite, mais face au malaise (certes d'intensité variable) éprouvé devant ce tout récent film, mûri en quelque sorte par les membres d'une communauté et portant sur les membres mêmes de cette communauté, on se dit que ceux-là devraient s'interroger sur la qualité de leur trait de caricature et sur l'éventuelle portée d'un tel film, que la bienveillance de ses auteurs ne préserve pas d'une charge idéologique regrettable, consécutive à une caricature sans humour (loin des finesses littéraires d'une Irène Némirovsky), et qui, s'il n'est pas réellement délétère reste du moins franchement embarrassant.


La Vérité si je mens ! 3 de Thomas Gilou avec Richard Anconina, José Garcia, Bruno Solo, Gilbert Melki, Vincent Elbaz, Aure Atika, Amira Casar et Enrico Macias (2012)

27 octobre 2011

Shutter Island

Dès la première séquence - excellente quand bien même elle suffit à dévoiler le fin mot de l'histoire aux spectateurs les plus rodés - dès la première scène donc, j'étais DEDANS, i was into it. On est de toute évidence en présence de l'un des meilleurs films de Scorsese (compliment au demeurant tout relatif), en tout cas devant son meilleur film depuis un bon moment, un thriller psychologique horrifique inspiré, réalisé avec sérieux et application. On pourrait reprocher au cinéaste une mise en scène souvent trop plate, trop classique, mais ça nous change tellement des effets ampoulés et indigestes abusivement utilisés par lui ces dernières années que le reproche devient aussitôt un compliment. En outre, il subsiste quand même bon nombre de traits ténus et particuliers dans la réalisation (certes plus ou moins bons), qui nourrissent un style et rendent l'histoire intéressante. En 1954, le marshal Teddy Daniels (Leonardo DiCaprio) et son coéquipier Chuck Aule (Mark Ruffalo) sont envoyés enquêter au large de Boston sur l'île de "Shutter Island", transformée en hôpital psychiatrique pour criminels et autres psychopathes extrêmement dangereux. L'une des patientes, Rachel Solando, a inexplicablement disparu. La meurtrière est mystérieusement sortie d'une cellule fermée de l'extérieur et qui ne semble jamais avoir été ouverte. À leur arrivée, le docteur Cawley (Ben Kingsley) explique aux inspecteurs que cette patiente a tué ses trois enfants en les noyant. Le seul indice retrouvé dans la cellule vide de la détenue est une feuille de papier sur laquelle sont inscrits une suite de chiffres et de lettres sans signification apparente.



Un exemple de bonne séquence sur le strict plan de la mise en scène : celle où DiCaprio discute avec Rachel Solando autour d'un feu dans une grotte creusée à même la falaise qui surplombe l'océan. Le jeu du champ-contrechamp avec les flammes qui dansent devant l'objectif, entre la caméra et les personnages, est plutôt bien senti. L'idée aurait sans doute pu être mieux exploitée encore et elle s'étale un peu trop longtemps sans marquer de progression, mais c'est déjà pas mal ! Quand bien même l'effet semble un peu trop appuyé, il a le mérite d'exister et de donner quelque chose à voir dans l'image d'un peu intéressant esthétiquement. On préfère en tout cas de toute évidence ces instants où Scorsese se lâche visiblement à ceux où la mise en scène est plus transparente, strictement réduite au service d'un scénario retors. Le seul élément vraiment raté de ce scénario à mon avis ce sont les trop longues scènes de flash-back et surtout la dernière, qui ne sert pas à grand chose et qui s'avère un poil boursoufflée (mais ce n'est rien à côté du flash-back final d'Inception de Christopher Nolan, et ici je place donc une pique gratuite à ce cinéaste que je n'aime pas bien qu'il ne m'ait rien fait personnellement). Mais ce petit bémol est contrebalancé par de bonnes surprises, comme le fameux twist final. Ce n'est pas juste un de ces films où on nous dit tout noir pendant 80 minutes pour tout d'un coup nous dire tout blanc cinq secondes avant le mot "Fin", en déballant un dénouement tombé là comme un cheveu sur la soupe sans qu'on ait pu s'en douter ou l'imaginer, juste pour achever de nous tromper bêtement. Les films qui pratiquent ça, qui mentent délibérément pendant une heure et demi à leur public pour finalement balancer une autre vérité juste avant le générique histoire d'avoir l'air fin, ces films-là prennent vraiment le spectateur pour un con. Ils nous prouvent par A + B pendant une heure et vingt minutes que c'est X le tueur et à la fin, on se décide à nous dire qu'en fait on nous a carrément affirmé des conneries pendant tout ce temps parce que c'était Y le tueur, celui que le réalisateur avait jusque-là largement et lourdement innocenté à nos yeux pour ne pas qu'on puisse flairer le twist et pour qu'en sortant de la salle on puisse s'exclamer : "Je m'y attendais trop pas, sur ma vie il m'a troué !". Et en plus on est censé être ravi d'avoir subi un mensonge minable d'une heure et demi, ravi de se faire ainsi traiter de cons à la fin du film.


Shutter Island
ne fonctionne pas du tout comme ça. J'ai bel et bien consacré une dizaine de lignes à un phénomène qui ne concerne pas le film dont je parle, vous n'avez pas rêvé. Mais ne croyez pas que je veuille à mon tour vous prendre pour des cons, mon but était de dénoncer la médiocrité ambiante d'un certain cinéma de genre pour mieux mettre en valeur ce film de Scorsese qui a le mérite de ne pas tomber dans de tels pièges misérables. Dès les tous premiers plans Scorsese nous dit presque clairement qu'il faut se méfier et que le gros problème du héros, c'est lui-même. Et puis surtout le twist (qui n'en est donc pas un, ou du moins qui n'en est pas un stupide censé nous épater, mais qui se veut assez subtil et qui a vocation d'apporter une autre dimension au récit), a un sens dans ce film car il fait tout l'intérêt de l'histoire. En revanche j'ai eu très peur d'un contre-twist, procédé très à la mode en ce moment, typiquement dans les films d'horreur où le héros subit les pires phénomènes paranormaux puis découvre à la fin du film qu'il a tout rêvé, que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes, sauf que là ! Dans le dernier plan du film, le personnage rasséréné pionce sur son lit affichant un air angélique, et derrière lui un verre tombe tout seul de la table de chevet, la porte s'entrouvre ou le rideau se soulève avant un cut brutal et le grand chambardement de la musique du film qui s'énerve sur le générique. On pouvait craindre un tel retournement de situation complètement niais à la fin de Shutter Island. Mais que nenni, une fois de plus je vous décris un procédé lourdingue que le film esquive à l'aise. En même temps, si la lourdeur de ce procédé aurait certes été largement dommageable, un tel revirement aurait tout de même éventuellement pu avoir le bénéfice de relativiser le propos du film, car le final nous dit d'arrêter notre paranoïa et qu'il n'y a aucune chance pour que des expériences biologiques atroces aient pu être menées dans les années 50 aux États-Unis dans des prisons psychiatriques. Fermer cette porte est un peu facile, surtout que sans tomber dans la paranoïa que le cinéaste pointe du doigt il y a fort à parier pour que le gouvernement américain (celui-là ou d'autres gouvernements occidentaux d'ailleurs) ait pu effectivement commanditer ce genre d'expériences dégueulasses, sans forcément attendre après les nazis dans ce domaine... On pourra me répondre qu'à la fin du film le personnage de DiCaprio part quand même se faire enfoncer une tige dans l'œil pour qu'on lui sectionne des nerfs cérébraux, et du même coup ce que lui a révélé Rachel Solando dans la grotte sur les agissements du pouvoir américain n'était pas tout à fait faux. Mais ni les Américains ni personne ne s'est jamais caché d'avoir expérimenté la lobotomie, pour des résultats désastreux. Donc le film rate un peu le coche en reléguant la question de la torture expérimentale sur des sujets malades au rang de pure mise en scène faramineuse et bienveillante élaborée par les docteurs de l'établissement pour sauver un patient, notre cher marshal Daniels. Cependant Scorsese s'en tire bien puisque tout en démentant l'hypothèse énoncée pendant le film, il l'évoque tout de même - bien que sur le mode de la fiction absolue - et nous laisse l'entendre, suscitant aussitôt le doute chez un spectateur prompt à prendre la fiction pour la réalité et à se méfier des secrets d’État notamment américains.



L'histoire est donc somme toute assez intéressante et surtout très prenante. Elle serait tout à fait appréciable sans ces maudits flash-backs qui viennent scander le récit d'images sirupeuses peu réjouissantes, voire douteuses quand elles représentent les camps nazis. Le malaise s'installe lentement avec un goof étonnant et fâcheux quand DiCaprio entre dans l'enceinte de Dachau accompagné de ses collègues GIs. La caméra s'attarde sur le portail d'entrée du camp marqué de l'inscription : "Arbeit Macht Frei". Sauf que le portail qu'on nous montre c'est celui du camp d'Auschwitz Birkenau, qui fut libéré par les russes. Le portail de Dachau portait certes la même inscription mais sans ressembler au portail principal d'Auschwitz, dont l'image a beaucoup plus marqué les esprits. Sauf erreur de ma part cette petite faute historique fait un peu tâche (en soi, ce type de bévue n'est pas très très grave, mais quand on pense au nombre de gens et de conseillers historiques qui bossent sur ces films, ça devient un peu énervant). On pourra ensuite s'offusquer en toute légitimité de ces plans sur les corps des cadavres juifs un peu trop gras et joliment entassés, et regretter que la petite fille et sa mère, toutes les deux mortes et lentement recouvertes par de doux flocons de neige qui se posent sur leurs cadavres avec tact, soient si élégamment disposées, enlacées, gelées et subtilement éclairées, pour nous être présentées le plus agréablement possible dans le contexte d'un camp de la mort. Inutile de ressortir Serge Daney et le travelling de Kapo de mon chapeau, tout le monde a compris... A ces remarques on pourrait répondre que les images incriminées sont une rêverie du personnage de DiCaprio, un vague souvenir du personnage principal dont l'esprit est éminemment torturé, qui d'ailleurs remplace les visages des juives par ceux de sa famille ou des détenus de l'île. On peut se demander si un tel protagoniste, dont la mémoire est embrumée, la psyché éclatée et qui est à ce point malmené, fabriquerait malgré lui des images aussi ravissantes ou si son inconscient ne s'égarerait pas plutôt dans l'horreur absolue, d'où l'amalgame entre son traumatisme personnel et familial et le contexte morbide de la Shoah, mais les méandres d'un esprit malade sont impénétrables et d'aucuns rétorqueraient que nul ne peut affirmer ce que le subconscient du personnage est capable d'inventer à cet instant. Soit...



En revanche le bât blesse avec cet autre plan où les soldats allemands en charge du camp sont alignés devant des barbelés par les américains puis fusillés. Cette longue fusillade, Scorsese la filme dans un lent travelling latéral qui balaye le peloton d’exécution dans le dos des soldats allemands. Ces derniers tombent comme des mouches mais au rythme du travelling, les uns après les autres, chaque soldat mourant exactement au moment où la caméra arrive sur lui, alors que les GIs tirent tous en même temps à grands coups de rafales continues. Au-delà du côté invraisemblable de la scène, car on peut là encore parler d'un véritable goof, ce plan tient à son tour de ce que dénonçait Rivette dans son texte sur le film de Pontecorvo. Comme s'il fallait à tout prix que les soldats meurent à l'image. Comme si c'était nécessaire et plaisant de les voir passer de la vie à la mort (à l'image de l'officier nazi qui se tire une balle dans la joue et qui met une heure à clamser) plutôt que de les voir déjà morts (comme les juifs), parce que ce sont des Nazis. Comme s'ils devaient mourir pour la caméra, ou comme si la caméra les tuait, en réalité, puisque les soldats allemands tombent au fil du passage de ce travelling fusilleur plus efficace que les mitraillettes Thomson des américains qui semblent tirer dans le vide, élaborant (à la suite du Tarantino d'Inglourious Basterds) ce qui ressemble à une mise en scène un peu vengeresse et franchement stupide.



Malgré tout Shutter Island reste un assez bon film du genre "thriller horrifico-psychologique", qui se suit avec intérêt et même avec plaisir et qui nous tient de bout en bout. Les acteurs n'y sont pas pour rien. Leonardo DiCaprio est particulièrement excellent et il nous fait enfin oublier complètement son visage poupin d'antan, cette bouille de gamin de 12 ans abandonnée au fond de l'océan pour sauver une baleine en entrant dans la légende et dans le cœur des femmes. C'est même le premier film où il m'impressionne, et où j'ai le sentiment d'avoir un sacré acteur devant les yeux. Marc Ruffalo est bon aussi dans son rôle, lui qui ressemble de plus en plus à notre Gilbert Melki national. Ben Kinglsey et Max Von Sydow font leur boulot, comme d'habitude. Michèle Williams en revanche aurait dû rester là où elle était, dans la creek de Dawson, série qui lui allait comme un gant. J'ai par contre été victime d'une belle déception quand DiCaprio voit Andrew Laeddis en rêve, balafré de la tempe au menton, avec ses yeux vairons : j'étais persuadé que c'était De Niro qui jouait le rôle ! C'est d'abord sa voix que j'ai cru reconnaître, puis carrément son visage. Je trouvais ça drôlement malin de lui donner le rôle du double de DiCaprio, acteur qui l'a remplacé devant la caméra de Scorsese, mais en fait c'est Elias Koteas sous le maquillage... Peut-être que De Niro a refusé le caméo et que le cinéaste a essayé de forcer la ressemblance avec Koteas, ce serait une drôle d'idée mais c'est tellement confondant que je me pose la question. Bref tous les acteurs sont au niveau de ce bon cru de Scorsese, le meilleur depuis des lustres.


Shutter Island de Martin Scorsese avec Leonardo DiCaprio, Mark Ruffalo, Ben Kingsley, Max Von Sydow et Michelle Williams (2010)