28 février 2022

American Flyers

Steve Tesich, Kevin Costner et des courses de vélos : il n'en fallait pas plus pour me filer envie de voir ce film américain oublié des années 80. Le premier, Steve Tesich, auteur reconnu sur le tard grâce à son excellent Karoo, en a signé le scénario ; on lui doit aussi celui de Breaking Away, ce très chouette film de Peter Yates qui mettait également la bicyclette à l'honneur. Le deuxième, Kevin Costner, n'était pas encore la gigastar hollywoodienne qu'il s'apprêtait à devenir, mais il fait ici plaisir à voir : il y a une certaine fraîcheur dans son jeu d'acteur et son charisme est au beau fixe, avec une moustache particulièrement fournie qui lui va à ravir. Et enfin, les courses de vélo : elles occupent une place non négligeable, plus d'un tiers du métrage à l'aise, et sont plutôt bien exécutées par un John Badham sérieux et appliqué. Le réalisateur britannique était alors au sommet de sa carrière d'honnête faiseur, lui dont le nom a été effacé derrière les titres à succès qu'il a commis : La Fièvre du samedi soir, WarGames et quelques autres, auxquels nous préférons son trop mésestimé Dracula. Il nous narre ici une histoire de réconciliation familiale, celle de deux frères qui vivent sous l'ombre menaçante d'une maladie héréditaire et se rabibochent définitivement en participant à une course cycliste éprouvante se déroulant en trois étapes dans les montagnes du Colorado.


 
 
American Flyers est un film bien de son époque avec ces beaux américains toujours victorieux et ces russes vilains sous tous rapports. Plus rigolo, on y voit beaucoup d'hommes et de femmes soucieux de leurs paraître suer comme des bœufs en salle de muscu puis se gaver de burgers et de coca au premier McDo venu, le tout sur une musique et dans des tenues d'un autre âge... On ressent peut-être la patte de Steve Tesich à travers quelques touches d'humour bienvenues et une paire de personnages secondaires ma foi assez amusants, je pense notamment à cet ado replet que son père, sportif convaincu, encourage à choisir une discipline où aucun noir n'a encore percé afin d'être un pionnier. L'intrigue est cousue de fil blanc, mais les protagonistes, campés par des acteurs agréables (le véritable premier rôle est endossé par David Marshall Grant avec une belle énergie), ne sont pas antipathiques et l'on suit sans déplaisir cette rivalité entre frères qui se transforme en une fraternité retrouvée. Vraiment rien d'essentiel ici, tout cela est somme toute très anecdotique, et je ne vous encourage en rien à redécouvrir ce film-là, mais un "early Costner" méconnu aura toujours sa place dans l'index de votre blog ciné préféré... 
 
 
American Flyers (Le Prix de l'exploit) de John Badham avec David Marshall Grant, Kevin Costner, Rae Dawn Chong et Alexandra Paul (1985)

18 février 2022

Le Dernier duel

Un viol, trois versions : celles de Jean de Carrouges (Matt Damon), Jacques le Gris (Adam Driver) et Marguerite de Thibouville (Jodie Comer). Comme moi, Ridley Scott a découvert Rashomon sur le tard. Il nous propose donc un film divisé en trois parties : trois flashbacks successifs qui nous proposent la vérité selon les différents personnages impliqués. Le premier, un chevalier vaillant au combat, marié à la victime, avide de prestige et de reconnaissance, veut sauver son nom et son honneur. Le deuxième, un écuyer roublard et libidineux, favori du comte, cherche à glorifier sa virilité en ces temps où les mœurs n'étaient pas tout à fait les mêmes qu'aujourd'hui. Quant à la troisième, une femme qui va donc souffrir de sa douceur et de sa beauté, toute entourée qu'elle est de rustres et d'éclopés du ciboulot, elle est déterminée à faire éclater la vérité en parlant pour celles qui se taisent. Ces différents points de vue, présentés les uns après les autres, forment un récit parfois assez monotone mais globalement divertissant et de plus en plus prenant à mesure qu'il avance. On finit par reconnaître l'art du storytelling que l'on croyait perdu d'un Ridley Scott plutôt en forme qui donne un certain souffle à un scénario dans l'air du temps et plutôt malin, écrit à trois mains (Ben Affleck, Matt Damon et Nicole Holofcener). Si son film paraît d'abord un poil long, il remplit au final aisément son objectif. Sa construction lui donne même un côté ludique malgré le caractère répugnant de l'histoire contée. 


 

 
Admettons cependant que tout ça n'est pas d'une grande finesse, ce qui n'a d'ailleurs jamais été le signe distinctif du réalisateur de Gladiator. Le Dernier duel pèse de tout son poids par sa photographie grisâtre, soignée mais terriblement banale pour un tel film, et sa peinture de l'époque à si gros traits. Le cinéaste anglais alimente en effet une vision décadente et outrancière du Moyen Âge tardif, qui a presque ici quelque chose de burlesque. Les Monty Pythons sont pas loin ! Les acteurs, en tout cas, semblent avoir pris du plaisir à jouer leurs partitions, même un étonnant Ben Affleck en comte débauché, que je suis pourtant d'ordinaire le premier à pointer du doigt. Matt Damon n'a pas rechigné à s'enlaidir, lui que les années n'épargnent déjà pas, et s'avère très crédible dans le rôle : on oublie l'acteur derrière les cicatrices et la coupe de cheveux immonde. Face à lui, Adam Driver joue parfaitement de sa large carrure et de son visage si particulier, je le qualifierai de reptilien et, plus exactement, de vipérin, ce qui est en outre raccord avec son propre anaconda qu'il ne parvient guère à maîtriser. Quant à Jodie Comer, elle est irréprochable et le choix de cette actrice habituée aux séries paraît très judicieux. Pour ce qui est du duel promis par le titre, que l'on obtient à la toute fin, il n'est en rien décevant malgré toute l'attente savamment entretenue par le réalisateur. Brutal à souhait et d'une longueur raisonnable, il vaut vraiment le coup d’œil : les amateurs d'action seront satisfaits. À 84 ans, Ridley Scott prouve qu'il n'a pas tout à fait perdu la main et qu'il peut encore nous faire profiter de ce savoir-faire qui lui a valu tant de succès depuis des décennies. Enfin, j'ai relevé un étonnant petit moment de grâce, peut-être fortuit, caché au beau milieu de ces 152 minutes de bobine : lors de cette scène, dans sa première version, où Marguerite de Thibouville, pour savoir qui vient, ouvre le judas de la porte cochère de sa demeure. Une jolie mèche blonde délicatement bouclée de l'actrice, soufflée par le vent, passe alors par l'ouverture, entretenant l’ambiguïté de la situation et contribuant, malgré elle, à attirer le prédateur chez elle.
 
 
Le Dernier duel de Ridley Scott avec Jodie Comer, Matt Damon, Adam Driver et Ben Affleck (2021)

12 février 2022

Une Vie démente

Nouvelle soirée-débat dans mon ciné de quartier attitré. Au programme : Une Vie démente, le premier long métrage d'un jeune duo prometteur qui nous vient de Belgique, Raphaël Balboni et Ann Sirot. Remarqué en France et acclamé dans son pays, ce film nous propose de rire de la maladie d'Alzheimer. A priori, pourquoi pas. Personne n'en souffre (pour le moment) dans ma famille, ce n'est pas un sujet sensible pour moi, et je suis très ouvert, j'ai tendance à accepter toute invitation à me poiler. La question du soir était "Comment réagir face à la maladie ?" et on sentait déjà que les organisateurs avaient galéré pour la trouver, optant au bout d'un long brainstorming pour le truc le plus bateau qui soit. A mon avis, ça allait encore faire un four complet, surtout par les temps qui courent, je craignais le pire et, à vrai dire, j'avais peur que l'on retombe dans la polémique autour de la vaccination. A moins que le film soit vraiment léger, fendard et engendre une atmosphère apaisée, propice aux échanges relax... 


 
 
Bon, comme d'hab, la présentation du programmateur avant la projo laissait carrément à désirer. En charge de la captation sonore de l'événement, je peux vous la restituer par écrit. "Bonsoir à tous ! Merci d'être venu si peu nombreux ! Soirée de dingo en perspective avec ce film, Une Vie démente, que je vais vous présenter rapidos. Premier bon point : sa durée. 87 minutes. Ça fait un bien fou ! A l'heure où la moindre connerie dure 2 plombes 30, voici un petit film vite vu qui va pas vous flinguer la soirée. Que vous ayez pu ou non bouffer avant, on s'en fout, c'est pas grave, vous allez survivre ! A 22h30, tout le monde sera rentré, on aura plié boutique, et vous serez au dodo de bonne heure, pas de souci là-dessus. Ce film-là va pas vous niquer la nuit. Deuxième bon point : c'est belge ! Et qui n'aime pas les belges ? Brel, Poelvoorde, Hepburn, Godard, Tintin, Titeuf... Bref, à part leur équipe de foot, franchement, tout le reste, on prend, non ?! Enfin, troisième et dernier bon point : ça a fait un tabac outre-Rhin, avec 12 nominations aux Magritte à la clé, leurs César à eux. Un record ! Ouais bon ok, c'est le cinéma belge hein... Pour vous donner une idée du niveau, Mr Nobody les avait tous raflés à l'époque. Jaco Van Dormael plane au-dessus de la mêlée là-bas... Bref, ça veut rien dire, ok... * brouhaha dans la salle* Alzheimer, ça vous parle ? Non, personne ? se met à lire un papelard tout chiffonné qu'il sort de sa poche Vous allez voir, le film s'attaque à ce sujet et interroge notre rapport à la maladie et, plus globalement, au vieillissement de nos parents. Il file des solutions pour continuer à kiffer plutôt que de nous coller une grosse déprime. Bref, ce soir, je vous propose un film belge de 87 minutes qui file pas le cafard, et c'est déjà pas mal pour vous donner envie. On se retrouve après la séance, moi je me le suis déjà farci, et une fois, ça m'a suffit. A tout' !" 


 
 
La séance a effectivement été émaillée de quelques rires. C'était pas la franche marrade, mais c'était déjà pas mal compte tenu du sujet, bel et bien abordé sous un angle positif, parfois comique et presque jamais plombant (on note tout de même un petit ventre, si ce n'est mou, au moins un brin morose). Surtout, le film de Raphaël Balboni et Ann Sirot a la chic idée de nous quitter sur une note optimiste, assez jolie même et, dans ces cas-là, la dernière impression, ça compte drôlement. Le duo parvient presque tout le long à trouver un juste équilibre, notamment parce que les personnages en présence, incarnés par des acteurs agréables, sont tous sympathiques et attachants, chose assez rare pour être soulignée. On suit donc Alex et Noémie (impeccables Jean Le Peltier et Lucie Debay), un couple de trentenaires qui envisage d'avoir un enfant quand la santé mentale de la mère d'Alex (bluffante Jo Deseure) se met à décliner progressivement. La maman retombe d'une certaine façon en enfance, devenant par la même occasion une sacrée charge pour le couple, qui revoit ses plans, doit beaucoup s'en occuper et décide de faire appel à un garde-malade, également très cool (excellent Gilles Remiche, le sosie exact d'un pote déjà super cool). 


 
 
Par une mise en scène faite de jump cuts en veux-tu en voilà, les cinéastes ont semble-t-il cherché à laisser libre cours à l'improvisation des comédiens, entre lesquels règne une délicate alchimie. Le résultat est souvent captivant et amusant. Certaines scènes, où nous voyons la maman, accompagnée de son fils ou du couple, se rendre à la banque, chez le médecin, ou à la caisse des retraites, sont visuellement plus osées : les personnages sont alors vêtus de tenues assorties aux décors, comme pour nous indiquer que la maladie concerne tout l'entourage. Ce décalage visuel permet au passage d'esquiver l'horreur de ces lieux anonymes, participe à désamorcer la lourdeur des situations dépeintes (madame a fait n'importe quoi avec sa retraite, madame découvre le sérieux de son état de santé sans le comprendre, madame échoue aux tests de mémoire les plus simples, etc.) et s'avère donc plutôt bien vu. Cette même astuce visuelle est appliquée à la chambre du jeune couple où pyjamas, abat-jour, tapisserie et compagnie s'harmonisent avec la parure de lit offerte par la mère dans l'une des premières scènes, là encore pour nous montrer, sans doute, comment la maladie s'immisce partout, teinte leur vie, même dans la plus grande intimité. Une petite idée simple et sympathique, à l'image du film. 




Malgré l'atmosphère bon enfant qui régnait dans la salle et s'annonçait propice à des échanges courtois, cette nouvelle soirée-débat a de nouveau tourné court. L'ambiance est retombée d'un coup dès qu'a reparu le programmateur, auteur d'une énième maladresse, cette fois-ci fatale. Celui-ci a eu la mauvaise idée de se pointer alors que le générique de fin n'était pas encore tout à fait terminé. Il faut savoir que mon ciné de quartier est exclusivement peuplé de spectateurs intégristes, du genre à tomber sur le râble du profane à la moindre occasion et notamment dès qu'un malotru a l'outrecuidance de se lever de son siège alors que les lumières ne se sont pas rallumées. Les connaissant bien, pour m'être moi-même déjà fait sévèrement rabroué quand j'avais eu le malheur de ronfler durant le dernier Roy Andersson, je me doutais que ça n'allait pas louper. Le retour du programmateur a provoqué un échange étonnant... Une voix très calme venue du fond de la salle a demandé à l'infortuné, sur un ton faussement amical, "Dis, ils faisaient quoi comme métiers tes parents ?", ce à quoi l'autre a répondu avec une belle sincérité "Ma maman était femme au foyer et mon père programmateur de ce cinéma même, pourquoi ?", puis, toujours avec cette même douceur trompeuse et un ton interrogatif surjoué, "Ils n'étaient donc pas vitriers, par hasard ?", "Euh non, pourquoi ?", et là, comme un coup de tonnerre : "Alors DÉGAGE !!". Les murs de la salle et mes propres tympans en vibrent encore... Un léger malaise s'en est suivi, plus personne ne mouftait. Les lumières enfin rallumées, le programmateur n'est guère revenu, on est tous sortis lentement, en regardant nos pompes, dans le plus grand respect de la distanciation physique et des gestes barrières. 
 
J'étais au lit sur les coups de 22h30.


Une Vie démente de Raphaël Balboni et Ann Sirot avec Jean Le Peltier, Lucie Debay, Jo Deseure et Gilles Remiche (2021)

6 février 2022

Slalom

Pour son premier long métrage de fiction, la cinéaste Charlène Favier s'est attaquée à un sujet particulièrement casse-gueule et, hélas, tout à fait dans l'actualité : l'abus sexuel dont sont victimes de jeunes femmes dans le sport de haut niveau. Casse-gueule parce qu'il s'agit de slalom à ski et parce que l'on aurait pu craindre un film lourd, maladroit, racoleur et usant de cordes faciles pour scotcher le spectateur, un peu à la manière du difficilement supportable Les Chatouilles, sorti en 2018. Dans l'actualité parce que de nombreuses affaires de harcèlements et de violences sexuelles dans le milieu du sport ont fait surface ces derniers mois. La réalisatrice elle-même en a été victime dans sa jeunesse et son film s'inspire en partie de sa propre histoire personnelle. Ce contexte si particulier, que l'on ne peut ignorer, ne rend que plus notables les modestes qualités d'un premier film maîtrisé et prometteur qui nous révèle une réalisatrice sensible et habile. Nous y suivons donc Liz (Noée Abita), une jeune fille de 15 ans en classe de ski-études d'un lycée de Savoie, qui va progressivement tomber sous l'emprise de son entraîneur (Jérémie Renier), désireux de faire d'elle une grande championne après avoir remarqué tout son potentiel...


 
 
C'est avec finesse et intelligence que Charlène Favier parvient à dépasser les limites de son sujet épineux pour, avant tout, nous proposer le portrait saisissant d'une simple adolescente. Une jeune fille, isolée et livrée à elle-même, qui se cherche et qui n'a certainement pas les armes pour comprendre et encore moins faire face à tout ce qui lui arrive en cette première année d'étude en autonomie, éloignée de sa mère divorcée et un peu déconnectée. La réalisatrice peut s'appuyer sur une double interprétation d'exception pour donner corps à son récit : d'abord celle de la remarquable Noée Abita, si crédible et juste dans la peau de cette jeune femme en construction, située à un moment charnière de sa vie, mais aussi celle d'un étonnant Jérémie Renier, dans un rôle très difficile dont il se départit avec brio puisqu'il parvient à nous faire ressentir tout le trouble qui l'anime. On ressent une grande empathie pour cette jeune skieuse prometteuse, aveuglée par son besoin de repères, d'affection et par ses rêves de réussite, voire pour son entraîneur dont le charisme et la détermination ne suffisent pas à dissimuler la part d'ombre. Celui-ci ne nous est guère bêtement montré comme un monstre mais presque lui aussi comme une victime de ses propres pulsions dévastatrices. A ce propos, les rares scènes où nous le voyons commettre l'inexcusable sont traitées avec une grande justesse, à la bonne distance. Leur brièveté, rendue perceptible par un montage sobre, réduit au minimum, souligne l’ambiguïté fragile de la relation des deux personnages et renforce paradoxalement leur impact émotionnel : quelques secondes suffisent pour que tout bascule. 


 
 
Charlène Favier fait donc les bons choix lors de ces moments couperets où ses deux acteurs s'avèrent eux aussi impeccables, mais le mojo de la réalisatrice ne s'arrête pas là. Pour ne rien gâcher, elle filme magnifiquement la montagne, dans toute sa splendeur et sa majesté, lors de plans et d'instants plus contemplatifs que nous aurions presque souhaité plus longs. L'immensité et la beauté des paysages contraste alors avec le drame intime qui se joue en leur sein. Enfin, les quelques scènes de courses sont très efficaces, simplement réalisées, nous y suivons la skieuse filmée de pied en cap tout au long de sa rapide descente, elles parviennent ainsi à nous transmettre une réelle impression de vitesse et d'aisance. La dernière ligne d'arrivée franchie, nous attendons seulement de connaître la suite de la carrière de cette réalisatrice, comme emplis d'une sereine curiosité.


Slalom de Charlène Favier avec Noée Abita et Jérémie Renier (2021)

30 janvier 2022

The Power of the Dog

Il est toujours délicat de regarder l'adaptation d'un livre que l'on a tant aimé, d'autant plus quand ledit livre est encore assez frais dans notre esprit. Impossible de l'oublier, de prendre le film pour ce qu'il est, alors je ne vais même pas essayer et jouer cartes sur table d'emblée. Le film de Jane Campion ne me semble pas vraiment à la hauteur du roman de Thomas Savage, un classique de la littérature américaine contemporaine. On ne doute pas toutefois que Jane Campion l'a lu et l'a aimé aussi car elle en propose une adaptation relativement fidèle, une relecture ma foi intéressante, et en capture l'essentiel. Fort de notre connaissance pointue, une fois n'est pas coutume, des deux œuvres en présence, lançons-nous donc dans une analyse comparée...




Le bouquin fait 208 pages, le film dure 2h08. Jane Campion aurait donc pu consacrer une minute par page. Il n'en est rien. Via des ellipses parfois déconcertantes, elle occulte des pans entiers de l'histoire et quelques personnages passent tout simplement à la trappe. Ce choix pourrait se justifier si, par ailleurs, la réalisatrice néo-zélandaise parvenait à faire pleinement exister les quelques individus restants. Force est de constater que ce n'est pas tout à fait le cas. En réalité, Jane Campion se focalise sur le personnage de Phil Burbank (Benedict Cumberbatch), certes le plus complexe du lot, au point de sacrifier quasiment tous les autres. Ce sont surtout son frère George (Jesse Plemons) et sa belle-sœur Rose (Kirsten Dunst) qui trinquent : le premier doit avoir huit lignes de dialogues à tout casser et tire toujours la tronche, la seconde n'est bonne qu'à traîner ses cheveux sales et son air revêche quand elle ne picole pas en cachette derrière l'étable. Ils existent peu et leur relation est survolée, à l'exception d'une assez jolie petite scène où George verse une larmichette en faisant part à sa chère et tendre de sa joie de « ne plus être seul ». Malgré cela, leur couple est plutôt crédible, j'en veux pour preuve : les deux acteurs sont réellement mariés dans le civil, ils sont même les heureux parents de deux enfants (Ennis et James, respectivement âgés de 3 ans et 4 mois). Ayant conscience de la faiblesse de ce versant-là de son scénario, Jane Campion a peut-être cherché à s'appuyer sur la réalité du couple, à la manière d'un Stan Kubrick pour Eyes Wide Shut et Shining, afin que son alchimie dégage sur pellicule ce je-ne-sais-quoi de naturel – mais ce n'est là qu'une supposition et, à une époque où il est si important de cloisonner vie professionnelle et vie privée, cela ne me surprendrait guère que la cinéaste ignore tout du ménage que forment les deux stars (soit dit en passant, je suis pour ma part surpris du choix esthétique de Dunst).




Revenons à nos moutons ou, plutôt, à nos vaches, car nous sommes en présence de cowboys, d'éleveurs bovins. Phil vampirise donc le long métrage comme il dominait le bouquin, mais cela apparaît ici au détriment d'un récit à l'impact émotionnel bien moindre que la musique ampoulée et parfois trop présente de Jonny Greenwood ne suffit pas à susciter. C'est qu'on a d'abord bien du mal à l'encaisser, ce Phil, il nous est longtemps dépeint sans la finesse de trait de Thomas Savage, Jane Campion en fait un pur fumier. Heureusement, plus le film avance, plus il gagne en nuance, en même temps que se précise le thème sur lequel se concentre la réalisatrice : les troubles sexuels et identitaires, ici destructeurs, provoqués par une homosexualité refoulée car incompatible avec le contexte de l'Ouest américain, plus propice à une virilité de rigueur. Pour donner corps à ce portrait intéressant, Jane Campion est bien aidée par l'interprétation assez irréprochable de Benedict Cumberstacht, que l'on avait jamais vu aussi bon, presque magnétique, devant une caméra. Sa sombre présence, sa démarche autoritaire, son regard dominateur, son aura intimidante et son charme vénéneux nous captivent et donnent une solide incarnation de Phil Burbank. A sa manière de le filmer travailler, manipuler ses cordes, lustrer ses selles, que certains pourront trouver trop appuyée, Jane Campion accomplit le plus difficile en réussissant à développer une certaine sensualité. C'est là que l'on reconnaît le mieux la patte de la réalisatrice de La Leçon de piano ; c'est là que son film se fait sien et exhale son charme noir et singulier. Les meilleures scènes sont les plus risquées, celles où l'érotisme, bien que toujours implicite, suinte du cadre, celles où l'atmosphère s'alourdit brusquement, trop chargée en non-dits soulignés par une mise en scène attentive et délicate. Dans ce registre aussi, Benedict Cucumberbach s'avère parfait et se montre à la hauteur, la cinéaste jouant très bien de son physique ambivalent, attirant et menaçant, charmeur et sauvage, fin et rustre, beau et sale. Face à lui, le jeune Kodi Smit-McPhee, que l'on avait déjà beaucoup apprécié dans Slow West, confirme que son allure frêle et sa tête lunaire se prêtent très bien au contexte du western : il pourrait tout à fait mourir d'une tuberculose prochainement, il est peu armé pour l'hiver qui s'annonce. Le jeune acteur australien s'en tire très honorablement, dans un rôle pourtant rendu plus difficile et trouble par l'autre choix décisif opéré par la cinéaste... 




Jane Campion a en effet choisi de supprimer l'un des passages les plus marquants du livre : la mort du mari de Rose et père de Peter, un docteur qui, après avoir été humilié par Phil en public, sombre dans l'alcool et finit par se pendre. Ici, nous n'en savons rien, cet épisode ne nous est jamais relaté. Je craignais jusqu'au bout le flashback explicatif qui serait venu étoffer les motivations de Peter et nous éclairer sur ses intentions, mais il n'arrive jamais. Jane Campion est plus fine que ça et assume son choix, à double-tranchant, jusqu'au bout. D'un côté, il participe hélas à amincir les personnages de Rose, fantôme constamment au bord des larmes d'un passé que nous ignorons, et Peter, dont les motivations paraissent bien plus légères que dans le roman quoique ses premiers mots, prononcées en voix off, s'avèrent très éclairants. De l'autre, il démontre la volonté de la cinéaste de s'éloigner intelligemment du carcan du film de vengeance, de ne jamais entrer dans ce schéma attendu et très classique dans le western, au profit d'une étude de caractère plus actuelle. L'histoire antérieure de Rose et Peter est ainsi sabrée, prise en cours de route, le père n'est qu'une pierre tombale, que l'on fleurit rapidement le temps d'une scène fugace, et le reste du film, de ce western pas comme les autres, ne s'attache guère davantage à le faire exister, à la différence d'un autre défunt, le vénéré Bronco Henry. L'ombre de ce dernier plane sur les personnages, et en particulier sur Phil, à jamais emprisonné dans la nostalgie d'un premier amour au deuil impossible et cerné par un décor aride, couverts d'ombres et de crevasses, qui l'y renvoie constamment. Des paysages d'une subtile étrangeté, asséchés, vidés, réduits à l'essentiel, sans autre horizon. Tourner en Nouvelle-Zélande un film dont l'action se déroule au Montana participe d'ailleurs de la même volonté de Jane Campion : brouiller le western via une modification sensible de son environnement si connu et familier aux spectateurs.




A la lecture des lignes de Thomas Savage, on ne peut s'empêcher de penser que son superbe roman pourrait donner un film du tonnerre tant la dramaturgie, et j'emprunte ici les mots si justes de mon acolyte, y est « précise et finement cousue. Le déroulement de l'histoire, bien que manifestement assez attaché à la causalité tragique tissée par le destin, y est constamment surprenant », maintenant tout le long le lecteur en alerte, tout attaché aux personnages qu'il l'est. En réfléchissant un peu plus, cependant, on se dit qu'une adaptation littérale, collant au plus près du texte, respectant la chronologie du récit, serait impossible ou aboutirait forcément à quelque chose de plat, d'insipide, qui ne fonctionnerait pas. Ce que l'on peut suggérer à l'écrit est moins évident à retranscrire à l'aide d'une caméra, même dernier cri... Il fallait donc faire des choix, et Jane Campion les a souvent effectués avec intelligence, courage et dignité. Mais je demeure circonspect. Et en fin de compte, je suis bien incapable de vous parler comme il faut de ce film, qui reste de la belle ouvrage mais ne peut que souffrir de la comparaison avec First Cow, autre western sensible, infiniment plus subtil et beau, que l'on doit à une autre grande réalisatrice, sorti à peu près à la même période. Je reconnais pourtant à ce Pouvoir du chien de vraies qualités, des défauts évidents aussi, mais je suis incapable de trancher et je ne peux vous dire ce que j'en aurais pensé si je n'avais pas lu le bouquin, si je l'avais découvert ex nihilo. Une chose est sûre : à mes yeux, il ne s'en affranchit pas totalement, le transcende encore moins. Je me demande comment on peut l'apprécier sans avoir lu le livre, et comment on peut l'aimer en ayant lu le livre. Et je regrette un peu d'établir ce si simple constat après les pénibles 8 000 caractères ci-dessus. 
 
 
The Power of the Dog (Le Pouvoir du chien) de Jane Campion avec Benedict Cumberbatch, Kirsten Dunst, Kodi Smit-McPhee et Jesse Plemmons (2021)

20 janvier 2022

Last Night in Soho

Croyez-le ou non, je n'ai pas passé un si mauvais moment devant le dernier film d'Edgar Wright, Last Night in Soho, que j'ai pourtant regardé à reculons, n'ayant jamais éprouvé aucune sorte d'intérêt pour la filmographie du bonhomme. Mais, parce qu'il nous a été vendu comme un film d'horreur, ce qu'il est bel et bien, ma curiosité m'a quand même poussé à lui donner une chance. En réalité, je m'attendais à mille fois pire, j'ai donc été agréablement surpris. Le film se tient à peu près, les nombreuses influences qui l'ont façonné, de Dario Argento à Roman Polanski, aboutissent à un gloubiboulga ma foi digeste. Le scénario, qui prend son temps à démarrer car il a au moins le mérite de correctement planter son personnage principal – une jeune étudiante passionnée de mode qui se retrouve seule à Londres et se réfugie dans ses fantasmes d'une époque passée, les Swinging Sixties, qui vont progressivement prendre une tournure cauchemardesque – tente assez grossièrement de capter l'air du temps, finit par se mélanger les pinceaux et tombe un peu dans le n'importe quoi, mais il captive néanmoins et surprend régulièrement. Les actrices, Thomasin McKenzie et Anya Taylor-Joy, se mettent au diapason de l'énergie que veut insuffler la mise en scène hit & miss du cinéaste anglais. Bon, il y a des choses visuellement dégueulasses, certes, mais aussi beaucoup d'audace et, par moments, une jolie fluidité. Toute la fin est truffée d'effets à gerber, OK, mais le film témoigne d'une certaine volonté d'essayer, d'innover et d'aborder le genre avec sérieux et respect. Après avoir survécu miraculeusement à la longue et laborieuse mise en place, j'ai donc fini par trouver ça plutôt réussi, pas désagréable, presque rafraîchissant. C'est qu'il n'en sort pas si souvent, des films d'horreur aussi osés. Alors autant ne pas tomber à bras raccourcis sur celui-ci.


Thomasin McKenzie, dans une tenue faite de papier journal qu'elle a elle-même conçue.
 
Et puis il faut dire que, peu de temps après avoir vu le film, j'ai fait par hasard la rencontre fortuite d'Edgar Wright. Il m'est apparu comme quelqu'un de tout à fait sympathique et charmant. C'était pendant les vacances de Noël dans le cadre d'un trajet en blablacar pour revenir de chez mes parents, entre le 26 et le Jour de l'An. Au moment de sélectionner mon covoiturage, j'avais le choix entre deux propositions de trajet postés par deux profils bien distincts. "Tueur en série toujours en liberté, j'utilise blablacar pour commettre mes méfaits. Vous serez seul à mes côtés car c'est ainsi bien plus facile à gérer. Avec moi, pas de blabla, le silence est roi" disait la présentation de l'un ; "Jeune cinéaste anglais, j'utilise blablacar quand je roule dans vos contrées. Je ne prends jamais qu'un seul passager car, à l'arrière, c'est buffet à volonté. Vous aussi, vous aimez la musique ? Tant mieux, notre voyage sera supersonique !" annonçait l'autre. Bizarrement, le deuxième me donnait plus envie, c'était donc vite réglé. Il faut croire que le réalisateur est proche de ses sous, n'empêche que, believe it or not, c'est bel et bien Edgar Wright que j'ai retrouvé sur le parking du GIFI, ce dimanche après-midi de fin décembre, et qui m'a ouvert la porte avec tact avant de me proposer le siège passager de sa modeste Fiat Punto dans un français parfait. J'ai mis du temps à le reconnaître mais, en utilisant discretos l'application IMDb sur mon smartphone, j'ai fait le rapprochement : le doute n'était plus permis. C'était bien lui. Il me semblait bien avoir déjà croisé ces cheveux bruns filasses, cette barbe clairsemée de 33 jours et cette trogne en biais sur des photos de tapis rouges, aux côtés des plus grandes vedettes actuelles : Simon Pegg, Mary Elizabeth Winstead, Michael Cera ! Alors, de nature timide et réservé, je me suis tout de même risqué à rompre le silence, qui devenait un peu pesant, et à l'interroger. "Êtes-vous Edgar Wright, le réalisateur du délicieux Salsa Fury ?". Il m'a répondu avec cette simplicité et cette sincérité qui allaient être de mise pour l'ensemble de nos échanges à venir durant ces 4 heures de voiture que je ne suis pas prêt d'oublier. "Oui, je suis bien Edgar Wright, mais ce n'est pas moi qui ai réalisé le délicieux Salsa Fury".


Anya Taylor-Joy dans un photogramme que l'on croirait issu de L'Enfer de Clouzot.
 
Il m'a fait promettre de ne rien dire, je lui ai juré que le secret resterait bien gardé. J'ai fait part de mon étonnement de me retrouver dans la voiture d'un si célèbre cinéaste que j'imaginais plutôt basé à Londres, New York, Dubaï ou LA, et non en train de sinuer incognito sur les routes du Sud Ouest de notre beau pays. Il m'a expliqué que la France est sa terre d'adoption, qu'il aime y passer son temps libre, entre deux tournages. Les rencontres réalisées par le biais de blablacar alimentent ses scénarios. C'est une source d'inspiration indispensable pour lui. Il y puise ses meilleures blagues, ses trucs les plus farfelus. La tant adulée "Blood and Ice Cream Trilogy" doit paraît-il beaucoup au site de covoiturage. Shaun of the Dead, Hot Fuzz et Le Dernier Pub avant la fin du monde : tous correspondent à une période où l'auteur anglais arpentait les routes, à la recherche d'idées neuves. Nos discussions ne portaient pas seulement sur le cinéma, loin de là. Curieusement, nous n'avons pas dit un mot de Last Night in Soho. En vérité, on a surtout causé boustifaille car, malgré les apparences, c'est un sacré gourmand. Son teint cireux et son allure malingre dissimulent un régime draconien qu'il met entre parenthèses lorsqu'il part en congés dans nos régions si riches en matières grasses. Un large éventail de fromages et de charcuteries de premier choix étaient à ma disposition, sur la banquette arrière. Et, croyez-moi, je n'ai pas donné ma part aux chiens.


Edgar Wright chècke les rush au combo, entouré de ses acteurs, Anya Taylor-Joy et ?
 
Il a passé du bon reggae, la fameuse compile, que je vous conseille chaudement, intitulée Young, Gifted and Black : 50 Classic Reggae Hits! On a pas mal déliré sur le morceau Elizabethan Reggae du grand Boris Gardiner, qu'on s'est remis en boucle une bonne quinzaine de fois. C'est devenu, en quelque sorte, l'hymne de notre nouvelle amitié. Gentleman, il m'a plusieurs fois proposé de balancer ma propre zik en bluetooth, mais sa playlist était si parfaite que je n'ai pas osé interférer. Il régnait une bonne ambiance dans l'habitacle de sa Punto, l'esprit de Noël était encore parmi nous. Je précise en outre que l'auteur de Baby Driver ne conduit guère comme il filme : jamais il ne file la gerbe au volant. Il a une conduite sûre et prudente, presque féline, je ferais volontiers de lui mon chauffeur particulier. Il a même réussi un brillant créneau, du premier coup, pour me déposer, très gentiment, juste en bas de chez moi. Je n'ai pas pu m'empêcher de le complimenter pour sa maîtrise totale de son engin, moi qui suis incapable de réussir la moindre manœuvre et panique à l'idée de me garer. Après m'avoir aidé à retirer ma valise du coffre de sa petite voiture, il m'a filé son 06 et m'a dit, avec une élégance british inimitable et un accent à couper au couteau, "la prochaine fois passe pas par Blablacar", accompagné d'un clin d’œil qui ne m'a guère laissé indifférent. C'était très touchant. Je lui ai tendu la main, par pur réflexe, en dépit des gestes barrière actuellement en vigueur. Il l'a repoussée, avec une délicatesse déconcertante, pour mieux me prendre chaleureusement dans ses bras. Le contact de sa veste en velours contre la peau de mon cou était d'un douceur inattendue. C'était un moment assez intense, je dois vous l'avouer. Son dos a ensuite retrouvé sa courbure naturelle, celle d'un homme qui passe trop de temps sur les écrans ou au volant, et il a regagné son véhicule tandis que je restais là, planté au milieu de la chaussée, trop ému pour m'éloigner. Avant de redémarrer, je l'ai vu prendre soin de changer l'ambiance musicale, il a opté pour un air plus mélancolique que j'ai immédiatement reconnu : All my happiness is gone, du regretté David Berman. Il m'a adressé un dernier geste amical de la main, et je l'ai longtemps regardé s'éloigner, jusqu'à ce qu'il disparaisse de mon champ de vision... Il s'en allait, m'avait-il confié, du côté de Castelnaudary pour y goûter "le fameux cassoulet", avant de remonter vers Gérardmer, où il était attendu, avec de nombreuses escales culinaires prévues en chemin. 
 
Il est reparti comme il est arrivé, seul. J'espère tout de même qu'il a passé de joyeuses fêtes. Je lui présente en tout cas mes meilleurs vœux pour la nouvelle année. 
 
 
Last Night in Soho d'Edgar Wright avec Thomasin McKenzie, Anya Taylor-Joy, Terence Stamp et Diana Rigg (2021)

16 janvier 2022

Boîte noire

Alors c'est ça, à en croire les critiques unanimes, LE thriller français de l'année 2021 ? C'est donc ce long machin froid, gris et laid, truffé d'incohérences et de facilités, qui a été capable de réunir plus d'un million de spectateurs en salle malgré le contexte actuel ? Bon, tant mieux pour le cinéma français hein ! Il en faut des petits succès surprise, des films qui marchent envers et contre tout ! Et puis je vous l'avoue tout net : moi aussi j'ai marché, je me suis laissé prendre, j'ai été captivé jusqu'au bout. A la différence que j'étais chez moi, pépouze, au fond de mon canapé, et ça m'a permis de rester d'humeur. Car sur grand écran, pas dit que j'aurais pu encaisser avec la même distance la mise en scène platissime de Yann Gozlan et la mocheté générale de son dernier rejeton, qui semble s'obstiner à se dérouler dans les endroits les plus hideux et cafardeux du monde. Tout se joue dans l'ambiance pas si feutrée d'open-space mornes et exigus, où l'on aimerait ne jamais avoir à mettre les pieds, dans des salles d'analyse sonore sordides, plongées dans l'obscurité quasi totale, dans les habitacles inconfortables de voitures grises, elles-mêmes garées sur le macadam anthracite de parkings détrempés, face à des hangars immondes sur lesquels s'abat sans cesse une pluie fine et pernicieuse. Parfois, nous nous retrouvons dans des sous-sols glauques et mal éclairés qui, pourtant, apparaissent presque comme des bols d'air frais. Et, toujours, nous sommes surplombés par un ciel menaçant, une large barre grisâtre supplémentaire qui envahit régulièrement le cadre avec une autorité implacable. Même quand nous le voyons pas, nous le savons là. Pesant, écrasant, aussi plombant que le sérieux du film, de rigueur non-stop, évidemment. Il y a là-dedans bien plus que cinquante nuances de gris. Que du bonheur ! C'est à se demander si le tournage n'était pas annulé en cas de beau temps, si l'on ne pliait pas tout dès qu'un coin de ciel bleu avait la mauvaise idée de se pointer. Mater ça un dimanche pluvieux d'hiver – car c'est typiquement ce qu'on appelle un "film du dimanche soir", juste assez prenant pour vous faire oublier la reprise du lundi – c'est un vrai coup de poignard ! Que c'est déprimant ! A ce point-là, c'est forcément un choix esthétique du cinéaste, pas de doute là-dessus. Peut-être veut-il nous montrer l'horreur de nos sociétés actuelles... Il ne ment pas, ces grands bureaux, ces lieux de travail et de désolation, sont bel et bien comme ça. Et cela serait raccord avec son scénario en mille-feuille, où il est question de techniques de surveillance omniprésentes et, finalement, d'une économie libérale prête à tout, et notamment à fermer les yeux sur la sécurité réelle de ses avions... C'est que ça dénonce grave par ici !



 
 
Aussi, à travers cette histoire de complot lié à un crash d'avion qu'un simple acousticien de la BEA se donne pour mission de faire éclater au grand jour, le cinéaste veut peut-être exposer un autre des grands maux d'aujourd'hui. Yann Gozlan filme un individu, joué par un Pierre Niney qui a bien la tronche de l'emploi, complètement obsédé par son travail. Il n'a que ça en tête. Il n'existe et ne brille que par ses compétences hors-normes d'acousticien hors pair, il est un coton-tige à binocles imperturbable, capable de déceler les moindres détails d'un enregistrement de boîte noire en sale état qui, pour le commun des mortels, n'est qu'un tintamarre incompréhensible. A l'instar du personnage campé par François Civil dans Le Chant du Loup, autre thriller français voisin sur plus d'un point, couronné de succès et tout aussi médiocre, Pierre Niney incarne quasiment un homme doté d'un super-pouvoir : l'ouïe méga fine. Cela s'accompagne ici d'un point faible, comme tous super-héros d'ailleurs, puisqu'il souffre d'hyperacousie et perd ses moyens lorsqu'il se retrouve d'un seul coup dans un environnement dont il ne maîtrise pas la cacophonie (heureusement, son casque Sennheiser et ses écouteurs intra-auriculaires Jabra sont toujours là pour le replonger dans le calme – Boîte noire propose de beaux et discrets placements de produits, le top de la qualité dans le domaine). 
 
 

 
 
Mais au-delà de cette déplorable super-héroïsation du personnage principal, qui paraît désormais inévitable dans bien des films de ce genre-là, le réalisateur montre surtout un professionnel formaté, jusqu’au-boutiste, un perfectionniste maladif, pétri de tocs et de tiques, une ombre filiforme condamnée à évoluer dans des espaces déshumanisés. Un homme qui ne semble pas animé par la volonté de renverser le système, seul contre tous, en révélant un grand scandale, mais dont l'impulsion vient, d'abord et surtout, de son envie de faire son travail comme il faut, tout simplement, quitte à faire quelques remous... "On ne peut pas juger quelqu'un seulement pour ses compétences" lui serine sa compagne, campée par Lou de Laâge – dont la coupe de cheveux trop travaillée nous indique immédiatement qu'elle n'est pas nette – pour le sermonner d'être un peu trop dur avec le collègue, forcément moins bon que lui, qui a hérité du dossier dont il rêvait. Avec ces deux-là, ce jeune couple antipathique bossant dans l'aéronautique, dont la relation est superficielle au possible, Gozlan nous montre un mariage fragile et prêt à se défaire pour des motifs professionnels, chacun étant obnubilé par sa progression, par sa carrière. Le désir d'évolution, en salaire et en responsabilités, rime avec surmenage et fait des ravages jusque dans l'intimité du foyer. La pauvreté des dialogues et le jeu stéréotypé des comédiens abondent, volontairement ou non, en ce sens (pauvre Dédé Dussollier qui n'a rien à jouer, sa chevelure blanche ébouriffée est la plus grande source de lumière de ce trop long métrage). Il ne faut pas oublier que le titre du précédent film de Yann Gozlan était Burn Out ! François Civil (encore lui ! décidément, une paire d'acteurs se partagent tous les gros rôles en ce moment) y interprétait (bon, le mot est un peu fort) un jeune gars surmené, débordé, contraint à multiplier les jobs, de nuit comme de jour, pour recouvrir la dette de son ex, avant de se mettre au go fast... "Décrochez, prenez des vacances !" semble nous dire Yann Gozlan, à travers ses thrillers, portraits de jeunes hommes modernes aliénés par leur travail, qui ne donnent qu'une envie : prendre le soleil, se mettre au vert, voir la vie en couleurs ! Et ne me remerciez pas pour cette analyse à deux francs six sous de la filmographie du nouvel auteur en vue du cinéma de genre hexagonal... Elle n'ira pas plus loin.



 
 
Car côté cinoche, ce quatrième long métrage du spécialiste français du suspense n'atteste en rien d'une véritable progression, il nous confirme au contraire que Yann Gozlan, en dépit de toutes ses bonnes intentions, paraît avoir déjà atteint son plafond de verre. Le réalisateur s'aventure sur les terrains du thriller paranoïaque, complotiste, mais n'atteint jamais le niveau d'intensité et l'espèce de vertige que pouvaient générer ses brillants prédécesseurs. Si son scénario met le son au centre de tout, il n'en fait pratiquement rien à l'image, comme Antonin Baudry dans son sous-film de sous-marin ; il se consacre trop peu à cet aspect-là et de manière très frustrante et pauvre quand il s'y penche rapidement. Oubliez Blow Out, Conversation Secrète et consorts, Yann Gozlan, avec tout le respect que j'ai pour lui, ne pratique pas tout à fait le même art que ses glorieux modèles américains. C'est pas grave hein. Des De Palma, des Coppola, c'est rare, c'est deux ou trois par génération, grand max, comme dans le football. Yann Gozlan est à ces deux-là ce que Camel Meriem est à Zinédine Zidane : un bon joueur de club. Quant il passe à l'action, Gozlan brille encore moins, les quelques scènes où ça bouge un peu, montées à la truelle, manquent cruellement de tension, d'inventivité, et l'on peine à croire en cet homme de bureau qui, quand le scénar le demande, devient un habile plongeur sous-marin au clair de lune, combat des chiens féroces, escalade des portails, s'infiltre tel un grand-maître espion et se dérobe à ses poursuivants, seulement aidé tout le long par ses écoutilles du tonnerre, tel le Sentinel, cette série-télé ridicule qu'aimait tant mon cousin Z'Aurélien (si tu me lis !), passait sur M6 à la fin des années 90 et préfigurait, l'air de rien, tout le cinéma de divertissement du XXIème siècle ! Si l'on ne peut donc enlever à ce film une certaine efficacité, faut-il se contenter de peu pour en dire davantage de bien... 
 
 
Boîte noire de Yann Gozlan avec Pierre Niney, Lou de Laâge et André Dussollier (2021)