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16 janvier 2022

Boîte noire

Alors c'est ça, à en croire les critiques unanimes, LE thriller français de l'année 2021 ? C'est donc ce long machin froid, gris et laid, truffé d'incohérences et de facilités, qui a été capable de réunir plus d'un million de spectateurs en salle malgré le contexte actuel ? Bon, tant mieux pour le cinéma français hein ! Il en faut des petits succès surprise, des films qui marchent envers et contre tout ! Et puis je vous l'avoue tout net : moi aussi j'ai marché, je me suis laissé prendre, j'ai été captivé jusqu'au bout. A la différence que j'étais chez moi, pépouze, au fond de mon canapé, et ça m'a permis de rester d'humeur. Car sur grand écran, pas dit que j'aurais pu encaisser avec la même distance la mise en scène platissime de Yann Gozlan et la mocheté générale de son dernier rejeton, qui semble s'obstiner à se dérouler dans les endroits les plus hideux et cafardeux du monde. Tout se joue dans l'ambiance pas si feutrée d'open-space mornes et exigus, où l'on aimerait ne jamais avoir à mettre les pieds, dans des salles d'analyse sonore sordides, plongées dans l'obscurité quasi totale, dans les habitacles inconfortables de voitures grises, elles-mêmes garées sur le macadam anthracite de parkings détrempés, face à des hangars immondes sur lesquels s'abat sans cesse une pluie fine et pernicieuse. Parfois, nous nous retrouvons dans des sous-sols glauques et mal éclairés qui, pourtant, apparaissent presque comme des bols d'air frais. Et, toujours, nous sommes surplombés par un ciel menaçant, une large barre grisâtre supplémentaire qui envahit régulièrement le cadre avec une autorité implacable. Même quand nous le voyons pas, nous le savons là. Pesant, écrasant, aussi plombant que le sérieux du film, de rigueur non-stop, évidemment. Il y a là-dedans bien plus que cinquante nuances de gris. Que du bonheur ! C'est à se demander si le tournage n'était pas annulé en cas de beau temps, si l'on ne pliait pas tout dès qu'un coin de ciel bleu avait la mauvaise idée de se pointer. Mater ça un dimanche pluvieux d'hiver – car c'est typiquement ce qu'on appelle un "film du dimanche soir", juste assez prenant pour vous faire oublier la reprise du lundi – c'est un vrai coup de poignard ! Que c'est déprimant ! A ce point-là, c'est forcément un choix esthétique du cinéaste, pas de doute là-dessus. Peut-être veut-il nous montrer l'horreur de nos sociétés actuelles... Il ne ment pas, ces grands bureaux, ces lieux de travail et de désolation, sont bel et bien comme ça. Et cela serait raccord avec son scénario en mille-feuille, où il est question de techniques de surveillance omniprésentes et, finalement, d'une économie libérale prête à tout, et notamment à fermer les yeux sur la sécurité réelle de ses avions... C'est que ça dénonce grave par ici !



 
 
Aussi, à travers cette histoire de complot lié à un crash d'avion qu'un simple acousticien de la BEA se donne pour mission de faire éclater au grand jour, le cinéaste veut peut-être exposer un autre des grands maux d'aujourd'hui. Yann Gozlan filme un individu, joué par un Pierre Niney qui a bien la tronche de l'emploi, complètement obsédé par son travail. Il n'a que ça en tête. Il n'existe et ne brille que par ses compétences hors-normes d'acousticien hors pair, il est un coton-tige à binocles imperturbable, capable de déceler les moindres détails d'un enregistrement de boîte noire en sale état qui, pour le commun des mortels, n'est qu'un tintamarre incompréhensible. A l'instar du personnage campé par François Civil dans Le Chant du Loup, autre thriller français voisin sur plus d'un point, couronné de succès et tout aussi médiocre, Pierre Niney incarne quasiment un homme doté d'un super-pouvoir : l'ouïe méga fine. Cela s'accompagne ici d'un point faible, comme tous super-héros d'ailleurs, puisqu'il souffre d'hyperacousie et perd ses moyens lorsqu'il se retrouve d'un seul coup dans un environnement dont il ne maîtrise pas la cacophonie (heureusement, son casque Sennheiser et ses écouteurs intra-auriculaires Jabra sont toujours là pour le replonger dans le calme – Boîte noire propose de beaux et discrets placements de produits, le top de la qualité dans le domaine). 
 
 

 
 
Mais au-delà de cette déplorable super-héroïsation du personnage principal, qui paraît désormais inévitable dans bien des films de ce genre-là, le réalisateur montre surtout un professionnel formaté, jusqu’au-boutiste, un perfectionniste maladif, pétri de tocs et de tiques, une ombre filiforme condamnée à évoluer dans des espaces déshumanisés. Un homme qui ne semble pas animé par la volonté de renverser le système, seul contre tous, en révélant un grand scandale, mais dont l'impulsion vient, d'abord et surtout, de son envie de faire son travail comme il faut, tout simplement, quitte à faire quelques remous... "On ne peut pas juger quelqu'un seulement pour ses compétences" lui serine sa compagne, campée par Lou de Laâge – dont la coupe de cheveux trop travaillée nous indique immédiatement qu'elle n'est pas nette – pour le sermonner d'être un peu trop dur avec le collègue, forcément moins bon que lui, qui a hérité du dossier dont il rêvait. Avec ces deux-là, ce jeune couple antipathique bossant dans l'aéronautique, dont la relation est superficielle au possible, Gozlan nous montre un mariage fragile et prêt à se défaire pour des motifs professionnels, chacun étant obnubilé par sa progression, par sa carrière. Le désir d'évolution, en salaire et en responsabilités, rime avec surmenage et fait des ravages jusque dans l'intimité du foyer. La pauvreté des dialogues et le jeu stéréotypé des comédiens abondent, volontairement ou non, en ce sens (pauvre Dédé Dussollier qui n'a rien à jouer, sa chevelure blanche ébouriffée est la plus grande source de lumière de ce trop long métrage). Il ne faut pas oublier que le titre du précédent film de Yann Gozlan était Burn Out ! François Civil (encore lui ! décidément, une paire d'acteurs se partagent tous les gros rôles en ce moment) y interprétait (bon, le mot est un peu fort) un jeune gars surmené, débordé, contraint à multiplier les jobs, de nuit comme de jour, pour recouvrir la dette de son ex, avant de se mettre au go fast... "Décrochez, prenez des vacances !" semble nous dire Yann Gozlan, à travers ses thrillers, portraits de jeunes hommes modernes aliénés par leur travail, qui ne donnent qu'une envie : prendre le soleil, se mettre au vert, voir la vie en couleurs ! Et ne me remerciez pas pour cette analyse à deux francs six sous de la filmographie du nouvel auteur en vue du cinéma de genre hexagonal... Elle n'ira pas plus loin.



 
 
Car côté cinoche, ce quatrième long métrage du spécialiste français du suspense n'atteste en rien d'une véritable progression, il nous confirme au contraire que Yann Gozlan, en dépit de toutes ses bonnes intentions, paraît avoir déjà atteint son plafond de verre. Le réalisateur s'aventure sur les terrains du thriller paranoïaque, complotiste, mais n'atteint jamais le niveau d'intensité et l'espèce de vertige que pouvaient générer ses brillants prédécesseurs. Si son scénario met le son au centre de tout, il n'en fait pratiquement rien à l'image, comme Antonin Baudry dans son sous-film de sous-marin ; il se consacre trop peu à cet aspect-là et de manière très frustrante et pauvre quand il s'y penche rapidement. Oubliez Blow Out, Conversation Secrète et consorts, Yann Gozlan, avec tout le respect que j'ai pour lui, ne pratique pas tout à fait le même art que ses glorieux modèles américains. C'est pas grave hein. Des De Palma, des Coppola, c'est rare, c'est deux ou trois par génération, grand max, comme dans le football. Yann Gozlan est à ces deux-là ce que Camel Meriem est à Zinédine Zidane : un bon joueur de club. Quant il passe à l'action, Gozlan brille encore moins, les quelques scènes où ça bouge un peu, montées à la truelle, manquent cruellement de tension, d'inventivité, et l'on peine à croire en cet homme de bureau qui, quand le scénar le demande, devient un habile plongeur sous-marin au clair de lune, combat des chiens féroces, escalade des portails, s'infiltre tel un grand-maître espion et se dérobe à ses poursuivants, seulement aidé tout le long par ses écoutilles du tonnerre, tel le Sentinel, cette série-télé ridicule qu'aimait tant mon cousin Z'Aurélien (si tu me lis !), passait sur M6 à la fin des années 90 et préfigurait, l'air de rien, tout le cinéma de divertissement du XXIème siècle ! Si l'on ne peut donc enlever à ce film une certaine efficacité, faut-il se contenter de peu pour en dire davantage de bien... 
 
 
Boîte noire de Yann Gozlan avec Pierre Niney, Lou de Laâge et André Dussollier (2021)

8 juillet 2019

Le Chant du loup

Ce film-là a fait le buzz à sa sortie. Beaucoup ont exulté devant ce qui a été désigné comme une immense réussite pour le cinéma français, la preuve incontestable et tant espérée qu'il est bel et bien capable de rivaliser avec les américains et de produire un film d'action de haute volée. Bon... Avouons que Le Chant du loup se regarde avec un certain plaisir et sait nous tenir en haleine du début à la fin. Premier long métrage en tant que réalisateur d'Antonin Baudry, il est une tentative audacieuse de film de sous-marin, que l'on peut effectivement saluer. Mais sachons raison garder. On est à des années lumière du chef d’œuvre du genre, l'éclair de génie de Wolfgang Petersen sorti en 1981 et film de chevet de tonton Spielberg : Das Boot. Si Le Chant du loup se mate sans souci et dépasse allègrement les productions merdiques chapeautées par Besson, cela reste du pipi de chat qui est loin d'être un vrai bon film et a aussi de quoi foutre sur les nerfs.




Dès la première scène on sent bien toute la volonté d'Antonin Baudry, qui a passé une demi journée dans un sous-marin pour les besoins du film, de coller au plus près du réel en nous immergeant dans l'ambiance à bord d'un tel engin, avec le jargon militaire et tous les codes absurdes qui vont avec. On commence par y croire et cette introduction prometteuse fonctionne plutôt bien. Mais pourquoi montrer de façon si appuyée que tout ça, c'est du sérieux, si c'est pour enchaîner ensuite les incohérences grotesques et les péripéties débiles ? Il serait laborieux d'en faire l'inventaire et elles rapprochent davantage ce film d'un épisode quelconque de la série 24 que d'un véritable classique du cinéma de guerre... Si le scénario de Baudry parvient à nous maintenir alertes, il finit surtout par briller par ses faiblesses et son inconséquence. Après tout, nous aurons simplement suivi les mésaventures d'une bande de tocards particulièrement doués pour se foutre dans la merde tout seul comme des grands, allant jusqu'à risquer de plonger l'humanité toute entière dans l'apocalypse nucléaire suite à une idiote erreur d'appréciation...




Fier de son casting ronflant, Le Chant du loup nous propose une belle collection d'acteurs ravis d'enfiler l'uniforme, une galerie de tronches plus ou moins cassées censée symboliser peut-être la diversité des rangs qui composent notre marine nationale. Ils sont tous d'un sérieux si plombant qu'il confine au ridicule, à l'instar de Mathieu Kassovitz et Reda Kateb, quand ils ne sont pas simplement très très mauvais (Omar Sy, dont chaque réplique sonne faux !). On ne croit pas une seconde en l'espèce d'amitié fraternelle et de camaraderie infaillible que Baudry essaie d'installer entre eux. Quand Omar Sy adresse un dernier salut militaire des plus solennels à son collègue Reda Kateb, avant que leurs chemins ne se séparent, on se dit qu'un truc n'a pas fonctionné tant on se concentre exclusivement à décortiquer la gestuelle risible de l'acteur césarisé. Le sacrifice de son personnage est un autre moment assez gênant, où l'héroïsme supposé laisse place à l'humour involontaire. Toujours au rayon comique : les mimiques de François Civil quand il se creuse les méninges pour deviner l'origine de tel ou tel son évoquent directement Ace Ventura, ce qui pourrait être une fort belle référence si le film ne se voulait pas aussi sérieux.




Autre motif d'exaspération intense : l'histoire d'amour minable que croit bon de nous asséner Antonin Baudry entre son jeune militaire à l'oreille d'or (François Civil, doué des dons de The Sentinel, ce qui lui a aussi permis d'être à l'affiche de 36 films en 2018 et 2019) et une jeune bibliothécaire d'origine allemande dont on aurait préféré qu'elle reste au pays (Paula Beer, en réalité un panaché tiède, une potiche d'abord présente pour nous faire croire en l'ampleur internationale du projet). Toutes leurs scènes de couple, de leur première rencontre rapide à leurs retrouvailles soit disant poignantes en passant par leurs ébats amoureux embarrassants, sont dignes d'un mauvais feuilleton télé. On peine à croire, encore une fois, à la vérité de leurs sentiments, eux qui se connaissent seulement depuis une soirée et qui ont d'abord eu comme point commun une irrépressible envie de niquer.




Côté mise en scène, rien à signaler. Réussir un film de sous-marin n'est pas chose facile et on ne s'improvise pas grand cinéaste d'action. S'il a côtoyé les grands cons de ce monde quand il était conseiller de Dominique de Villepin, Antonin Baudry n'a pas un cv impressionnant côté ciné. Il fait ici tout son possible pour faire illusion, sans jamais prendre de risque. Les rares explosions sous-marines en CGI sont assez laides, à tel point qu'elles nous sortent du film et nous rendent de nouveau nostalgiques du classique de Wolfgang Petersen. Le suspense final qui se veut insoutenable repose hélas sur un postulat absurde et tient seulement parce que l'on se demande jusqu'où l'apprenti cinéaste osera aller : ses matelots du dimanche provoqueront-ils la fin du monde ? Et combien des grands noms du casting resteront à jamais prisonniers de leur sarcophage d'acier ? Les réponses sont décevantes, évidemment.




Avec près de 2 millions de spectateurs en salles, Le Chant du loup est un succès tout de même compréhensible vu la concurrence moribonde et le niveau actuel des productions de ce genre. Les critiques devraient toutefois se montrer plus mesurées et signaler qu'il s'agit là d'une réussite toute relative et au mieux très modeste, bien loin de rejoindre les grands titres de ce sous-genre cher aux cinéphiles désireux de vivre des expériences tendues et claustrophobes. Bon, moi je vous laisse, je m'en vais revoir Das Boot. 


Le Chant du loup d'Antonin Baudry avec François Civil, Reda Kateb, Mathieu Kassovitz, Omar Sy et Paula Beer (2019)