5 janvier 2019

Désobéissance

Désobéissance, le premier film américain du cinéaste chilien Sebastián Lelio, a les mêmes qualités et défauts qu'Une Femme fantastique, son précédent long métrage multirécompensé qui avait fini de lui ouvrir grand les portes d'Hollywood. On peut de nouveau lui reprocher un certain académisme, une absence de vraie prise de risque côté mise en scène, car tout cela reste toujours très propre, mais bien trop sage et jamais vraiment surprenant. En revanche, on peut encore souligner l'intelligence du réalisateur et sa belle sensibilité : il signe une nouvelle fois un film très humain, où tous les personnages sont regardés avec respect et agissent de façon pleinement compréhensibles, là où tant d'autres auraient fait de ce triangle amoureux un pur calvaire.




Sebastián Lelio nous raconte l'amour impossible entre deux femmes issues du milieu juif orthodoxe new-yorkais. Ronit (Rachel Weisz) retourne à New York suite au décès de son père, le rabbin de la communauté. Une fois arrivée, elle retrouve Esti (Rachel McAdams), devenue la femme de Dovid (Alessandro Nivola), un vieil ami et l'homme tout désigné pour succéder à son père. On comprend facilement que les deux femmes ont un passif plus qu'amical... De ce contexte naît donc un triangle amoureux tout ce qu'il y a de plus banal dont la belle et délicate Esti sera le point centrifuge, l'enjeu sera pour elle de sortir enfin du carcan de sa religion et de l'emprise de son mari tandis que Ronit devra une nouvelle fois s'affirmer face à son ancien environnement.




Le principal atout de Désobéissance est d'être porté par un tandem d'actrices que l'on avait rarement vues aussi justes, j'ai nommé Rachel Weisz et Rachel McAdams. Les deux comparses sont irréprochables, elles donnent vie à deux personnages auxquels on a aucun mal à croire, pour lesquels on est vite en empathie et que l'on apprécie rapidement, la preuve étant que l'on ne souhaiterait qu'une seule chose : les voir s'enfuir toutes les deux, bras dessus bras dessous, pour une vie faite d'amour et d'eau fraîche. Rachel Weisz est parfaite dans la peau de la brebis égarée du troupeau, forte tête ayant su mener sa propre vie, loin du carcan religieux. Rachel McAdams est mignonne comme tout malgré sa perruque et dégage une douceur étonnante, on comprend tout le désir qu'éprouvent pour elles hommes, femmes et blogueurs ciné.




Le film est assez lent, le cinéaste paraît parfois un brin écrasé par son sujet, donnant trop d'emphase, par la musique notamment, à des moments qui n'ont pourtant plus grand chose d'inédit, aujourd'hui, au cinéma. La scène d'amour entre les deux femmes est plutôt réussie, sans être le pic d'émotion désiré par le réalisateur. C'est à la fin, quand le sort des personnages se joue, lors du discours du nouveau rabbin (excellent Alessandro Nivola), que nous vibrons davantage. La preuve, tout de même, que nous avons bel et bien mordu à l'hameçon. On aime s'imaginer la suite ; elles vécurent heureuses et eurent au moins un enfant (merci Dovid !).


Désobéissance de Sebastián Lelio avec Rachel Weisz, Rachel McAdams et Alessandro Nivola (2018)

29 décembre 2018

Danse avec les loups

Il y a mille choses à dire sur ce petit classique des fêtes de fin d'année. J'ai déjà dit mon admiration pour Kevin Costner et pour ce film en particulier dans un article consacré à Swing Vote (article sur lequel personne au monde n'est jamais tombé, même en faisant une quelconque recherche Google et par pur hasard). Nous avons même évoqué notre goût pour cette affiche de cinéma mille fois imitée, jamais égalée (crève Philippe Lioret). Je ne vais pas recommencer et me répéter. On peut ergoter cent ans sur chaque scène de cette fresque humaniste qui sent bon le fétu de paille et qui a tout dit du génocide amérindien. Dès la première séquence le génie de son metteur en scène et acteur vedette s'exprime, où l'on voit toute une armée de nordistes et toute une armée de sudistes rater un seul homme chevauchant au ralenti et les bras en croix à portée de tir, comme à la parade, séquence qui explique en quelques minutes et sans détour les cinq années que dura la guerre de sécession et le nombre de ses victimes = zéro. On peut aussi trouver à redire sur ce film (les pisse-vinaigre s'en donneront à cœur joie), et dénoncer avec la meute le massacre, orchestré par Costner et sa bande, de 90% de la population survivante des bisons d'Amérique pour les besoins d'une scène d'anthologie où les Sioux font ce qu'on appelle un carton plein sur des bestiaux plus du tout habitués à se faire cribler de balles par tout un safari géant de malades sanguinaires armés jusqu'aux dents et perchés sur des Jeeps Renegade déguisées en chevaux.




Mais ce qui me touche, moi, dans ce film, ce sont les relations qu'il tisse entre ses personnages. Je suis toujours sensible, à la vie comme à l'écran, aux relations homme-mec, et ce film en foisonne. De belles rencontres et de grandes amitiés, voilà ce que filme avant tout Kevin Costner. Et je n'oublierai jamais, outre la danse du bellâtre autour d'un feu de camp, outre la mort tragique de son cheval et de son leup, outre celle, flamboyante, de Wes Studi, farouche Pawnee, je n'oublierai jamais les adieux que s'adressent John G. Dunbar et ses amis indiens, à la fin des 4h30 de la version longue du film (l'équivalent de l'entracte du documentaire de 500 heures consacré par sieur Costner aux natifs du continent austral : 500 Nations, à raison d'une heure par nation indienne chérie). C'est d'abord Oiseau Bondissant, qui, en gage de souvenir impérissable, propose à son homologue blanc une "bonne pipe". Puis Cheveux Aux Vents, qui hurle son nom indien à Dunbar, aka Šuŋgmánitu Tȟáŋka Ób Wačhí, sis sur son canasson, au sommet d'une montagne enneigée, à une plaque de verglas du trépas, rameutant par le fait toute l'armée Yankee qui n'a qu'à suivre ses cris pour venir décimer les derniers dignes représentants du peuple des plaines. "Sais-tu que tu es mon ami ? Sais-tu que tu seras toujours mon ami ?" Les larmes... Une par nation...


Danse avec les loups de Kevin Costner avec Kevin Costner, Wes Studi, Graham Greene et Mary McDonnell (1990)

26 décembre 2018

Hitman & Bodyguard

Il n'y a franchement pas grand chose à dire sur ce film, nouvel essai non concluant de buddy movie comme les américains savaient en produire dans les années 80 et 90 mais dont ils ont depuis longtemps oublié la recette. Ryan Reynolds et Samuel L. Jackson sont supposés faire la paire dans ce film d'action au scénario en roues libres dont on se contrefiche du début à la fin. En gros, Ryan Reynolds est ici une sorte de garde du corps qui a pour mission d'escorter un tueur à gages, Samuel L. Jackson, jusqu'au tribunal de La Haye afin que celui-ci puisse témoigner sur les exactions d'un dictateur biélorusse sanguinaire joué par un très triste Gary Odlman. Alors que le script devrait nous proposer une course contre la montre trépidante, puisque nos deux hommes sont pourchassés à la fois par Interpol et les agents du dictateur tandis qu'ils doivent arriver au tribunal en un temps limité, nous sommes en présence d'un gloubiboulga indigeste, sans queue ni tête, dont les scènes d'action, qui veulent pourtant nous en mettre plein la vue, sont particulièrement pénibles. A aucun moment nous ne nous intéressons à ces deux personnages inexistants qui pourraient tout à fait être de nouveaux super-héros tant ils ont les mêmes pouvoirs (illimités) et le même sens de l'humour (très limité). Infaillibles, invincibles, ils accumulent les cadavres de pauv' types anonymes sur leur passage lors de fusillades et de poursuites sans aucun enjeu ni suspense.




C'est quand même dommage de voir la trajectoire qu'a pris la carrière de Patrick Hughes, ce cinéaste australien qui avait débuté par un western plutôt prometteur, Red Hill, avant de devenir un yes man lamentable à Hollywood. Si sa réalisation n'a pas d'âme, les acteurs ne parviennent jamais à donner le moindre intérêt à ce foutoir hideux. Ryan Reynolds est dénué de tout charisme et fait preuve d'un potentiel comique proche du zéro absolu. C'est un véritable boulet, à peine bon pour pavaner dans des pubs pour fringues ou parfums minables. Quant à Samuel L. Jackson, s'il est, je crois, la vedette qui cumule le plus de millions de dollars de recette au box office, il serait intéressant d'analyser sa filmographie de près pour en dresser un bilan qualitatif et non quantitatif. Il y aurait de quoi chialer des jours entiers. Et puis l'on retrouve donc Gary Oldman, qui tourne comme on pointe à l'usine et ne sera décidément jamais fatigué de faire le guignol dans de telles daubes. Lui aussi, tel Samuel L. Jackson, il a beau être "cool", son crédit va finir par s'épuiser totalement à force d'aligner les immondices de cet acabit. Enfin, sachez que l'on croise également Salma Hayek, dans un second rôle se voulant comique, qui prouve ici que le ridicule ne tue pas. 




Face à un spectacle si lassant et semblant s'attacher coûte que coûte à laisser nos neurones au repos, notre esprit divague et se focalise sur des détails inhabituels. Détail ? Peut-être pas. Devant Hitman & Bodyguard, j'ai été particulièrement sensible à la laideur absolue de la photographie, de la lumière. Comment peut-on encore supporter de tels films ? Lors des scènes supposées se dérouler la nuit, on devine des spots énormes, hors cadre (de justesse !), éclairer les acteurs, pratiquement comme en plein jour, sous une lumière blanche irréelle. Quand ils sont en voiture, nos deux zigotos ont toujours les tronches qui baignent dans un halo de lumière jaunâtre provenant d'on ne sait où (d'autant plus que l'un des gimmicks du film est que Ryan Reynolds choisit systématiquement des carrosses jugés lamentables par son compète - en réalité des bagnoles tout à fait recommandables). Lors de l'affrontement final entre Samuel L. Jackson et Gary Oldman sur le toit d'un immeuble, le premier est filmé en légère contre-plongée et nous le voyons alors enveloppé d'une lumière crémeuse abominable qui mange sa silhouette. C'est tout bonnement dégueulasse. Pratiquement toutes les grosses productions américaines actuelles ont ces couleurs, ces lumières, comme la plupart des séries télé, et on ne les remarque même plus tant c'est devenu la norme. Quelle tristesse. Hitman & Bodyguard nous offre seulement une nouvelle occasion de faire cet accablant constat et de nous apitoyer encore sur le triste sort d'un certain cinéma de divertissement US, porté disparu.


Hitman & Bodyguard de Patrick Hughes avec Ryan Reynolds, Samuel L. Jackson et Gary Oldman (2017)

23 décembre 2018

Searching : portée disparue

Searching a été un véritable phénomène outre-Atlantique : un petit million de dollars de budget pour plus de soixante-dix millions amassés au box-office, le premier long métrage d'Aneesh Chaganty a également remporté quelques prix au festival de Sundance et a été littéralement couvert d'éloges par la critique US. J'ai donc regardé d'un œil curieux ce thriller conceptuel à haut risque qui choisit de tout nous montrer par l'intermédiaire d'écrans d'ordinateurs, de téléphones ou de caméras de surveillance. Searching est en effet ce que les spécialistes américains appellent un "computer screen film" ou "dekstop film", sous-genre issu du found footage qui s'est développé durant les années 2010. Pour nous raconter l'histoire de ce père esseulé qui enquête sur la disparition mystérieuse de sa fille, Aneesh Chaganty ne dévie à aucun moment de ce concept, pourtant très restrictif et dangereux.


"La perfection absolue" selon Slash Films

Comme si nous avions la tête toujours vissée au-dessus de l'épaule de ce papa aux abois, on suit donc le curseur de sa souris au grès de ses allées et venues sur différentes sessions Windows ou sur Google, ses conversations Face Time avec les potes de sa fille ou son frère, ses errances sur les réseaux sociaux, etc. Heureusement, le gars est plutôt débrouillard et a du matos solide. Avec ma mère dans le rôle principal, cela aurait été un vrai supplice. A l'écran, le résultat est forcément assez laid et manque parfois de crédibilité : pour que l'on garde en vue la tronche du papa, campé par un John Cho convaincant, celui-ci laisse quasi constamment tourner son Face Time, une façon assez grossière de parer à l'interdit du contre-champ.


"Digne de Hitchcock" selon The Playlist

Force est de constater que, malgré ce concept très limité, on est assez rapidement accroché par le scénario d'Aneesh Chaganty, bien rythmé et si riche en rebondissements que l'on arrive à dépasser la laideur esthétique du film et à suivre cela sans souci. Le jeune réalisateur (tout juste 28 ans) réussit donc son coup en visant le divertissement avant tout, quitte à désamorcer un moment de suspense par une pirouette humoristique bien sentie (le fan de Justin Bieber !). En fin de compte, Searching est un tout petit film plutôt malin et assez divertissant, mais qui ne mérite en rien les dithyrambes et qui prouve peut-être que le grand public se fiche désormais pas mal de la tronche du produit proposé tant que celui-ci lui permet de s'évader pendant 90 minutes. Un assez triste constat.


Searching : portée disparue d'Aneesh Chaganty avec John Cho et son ordi (2018)

17 décembre 2018

500 Nations

Marre de la dictature du 16/9 ! Kevin Costner, dans son formidable documentaire 500 Nations (prononcez tou saouzande néchyeuns), a décidé de prendre tout le monde à contre-pied : il a choisi de nous présenter des "native americans" en format 4/3 ! A l'aube du dernier millénaire, suite à la course aux armements, avec 10 dollars en poche et une grande histoire à raconter, muni d'une caméra DV dernier cri et de son courage porté en bandoulière, avec l'assurance des gens qui savent dire "non !" au moment crucial, suite aux débordements de Tien-Han-Men et à quelques encablures du Viet-Nam, les deux pieds bien plantés dans son assurance, les mains fermement agrippées à sa détermination et, surtout, par dessus tout, au delà de tout, la peur au ventre, Kevin Costner a décidé de retourner danser avec les leups pour rendre hommage à la peuplade qui l'a mené au sommet d'Hollywood ! L'acteur vedette nous donne sa version de l'Histoire des indiens d'Amérique du Nord, de la période précolombienne jusqu'à la fin du XIXe siècle, et il prend son temps : 385 minutes réparties sur 8 galettes dvd ! Costner déblatère à en perdre le souffle et on l'écoute les larmes aux yeux. Ce documentaire fleuve est disponible à la fnac pour la bagatelle de 85 euros.





500 Nations de Kevin Costner avec Kevin Costner et Wes Studi (1995)

13 décembre 2018

Mon Garçon

Le gamin de Guillaume Canet et Mélanie Laurent se fait enlever dans une réserve indienne alors qu'il était en colonie de vacances. A bout, Guillaume Canet décide de mener l'enquête lui-même et part, désespéré, à la recherche de son fils dans les beaux paysages enneigés du Vercors. Voici le pitch de Mon Garçon, le cinquième long métrage de Christian Carion à qui l'on doit également Une Hirondelle a fait le printemps, Joyeux Noël et En Mai, fais ce qu'il te plaît (du coup, moi, j'ai pas maté son film !). Bien qu'il ne sache pas monter à cheval, Christian Carion est Chevalier de la Légion d'honneur. Il fait partie de ces grands mystères du cinéma français, ces réalisateurs médiocres tout de même capables d'attirer dans leurs projets des "vedettes" (notez les guillemets). Guillaume Canet, Michel Serrault, Mathilde Seigner, Mélanie Laurent, Diane Krüger, Dany Boon, Emir Kusturica, Willem Dafoe, Alexandra Maria Lara, Niels Arestrup, Olivier Gourmet... tous ces gens ont défilé devant la caméra de Christian Carion, se mettant au service de ses scénarios minables, parfois même à plusieurs reprises. Comment est-ce possible ? Je laisse la question en suspend...





Mon Garçon nous propose donc d'assister à la détresse de Guillaume Canet. Bien décidé à gagner des oinps auprès de son ex-femme, sa rage lui ordonne de se faire justice lui-même. Nous le suivons donc dans son entreprise, très américaine, de vengeance. Après avoir repéré une voiture présente dans deux vidéos amateurs prises lors du départ en colonie du gamin, il retrouve immédiatement la piste des kidnappeurs à partir de la plaque d'immatriculation. Facile. Une fois arrivé au domicile du kidnappeur, nous avons droit à une scène mémorable de torture au chalumeau administrée par un Guillaume Canet enragé sur un pauv' type qui tient à garder le silence et ne livre aucune info, lui qui n'est qu'un maillon sans importance d'un vaste système de trafic de gosses. Cette scène-là vaut le coup car elle nous offre le spectacle d'un acteur poussé dans ses derniers retranchements. C'est la troisième collaboration entre Canet et Carion. Le réalisateur a demandé à son acteur d'improviser chacun de ses dialogues, chacune de ses réactions, selon le contexte et la situation. Quand Canet a vu ce poste de soudage équipé Oxyflam, son sang n'a donc fait qu'un tour : il s'est mis à menacer sa victime de lui cramer le ièp après lui avoir retiré, difficilement, sa godasse. Avant cela, l'acteur avait bien essayé de le faire causer par la menace verbale dans des interjections riches en insultes mais sans effet notable. "Enculé de ta race tu vas me dire où est mon garçon !" On remarque alors que Guillaume Canet insulte volontiers les races de ses semblables et qu'il est alors particulièrement ridicule.





Autre scène, plus tôt dans le film, autre performance de choix : celle de Mélanie Laurent qui, anéantie par la disparition de son fils et navrée par les agissements de son ex-mari, se met à hurler contre lui, après que celui-ci s'en soit pris à son nouveau compagnon (résultat des courses : deux côtes cassées et un séjour à l'hosto) qu'il accusait d'être dans le coup. Mélanie Laurent perd alors sa voix et se met à crier des dialogues infâmes en flirtant avec les ultrasons. Quiconque matera ce film avec son animal de compagnie au pied du canapé le verra fuir la pièce en toute hâte devant un spectacle aussi pénible pour leurs sensibles oreilles. Recherchant visiblement le réalisme à tout prix, Mélanie Laurent en oublie notre bien-être et prouve de nouveau toute sa bêtise. La dernière partie du film nous propose de voir Canet dégonfler un pneu de 4x4 (c'est long...) puis s'en prendre à chaque ravisseur à coups de club de golf. Quand il retrouve enfin son gosse, on se dit putain... tout ça pour ça ? Pour une telle erreur de la nature ? Pour cet avorton à peine humain ?





Alors que l'on croit avoir assisté au pire, Mon Garçon se conclut sur une scène surréaliste dans laquelle toute la petite famille est réunie au grand complet et joue ensemble au frisbee, dans un très joli décor immaculé et ensoleillé que Chris Carion croit embellir encore en filmant à contre-jour, le soleil inondant le cadre. Plus ridicule encore : Mélanie Laurent et Guillaume Canet commentent chacun de leurs lancers via des dialogues improbables ! "Oh, de la main gauche, joliiiii !", dit un Canet débordant d'un enthousiasme très forcé à son fils si problématique, heureux qu'il soit atteint de la même pathologie que lui. "Magnifique échange... C'est ce qu'on appelle un magnifique échange" ajoute Laurent, hilare sans motif valable, et Canet de répondre un incompréhensible "Elle va écrire des bouquins ta mère maintenant...". Ça laisse vraiment sans voix ! "J'ai eu un peu peur quand même..." précise ensuite Canet après avoir manqué de recevoir le frisbee en travers la gueule. C'est surréaliste !





Cette scène finale échappe aux mots. La légende raconte que la petite troupe devait initialement jouer au cerf-volant mais, face à l'absence total du moindre courant d'air le jour du tournage, le gamin a proposé le frisbee ! Quand on voit le résultat à l'écran, nous ne pouvons que nous réjouir que les éléments se soient mobilisés contre ce film. L'arrivée des flics vient conclure ce douloureux épilogue comme pour nous rappeler que nous sommes devant un film français et non américain : ils embarquent Guillaume Canet, qui a tout de même laissé trois ou quatre cadavres dans son sillage pour récupérer son morbac... Dans la catégorie "film français avec un acteur constamment à cran et en roue libre cherchant à se faire justice lui-même", Mon Garçon se pose là mais n'arrive tout de même pas à la cheville de Blanc Comme Neige, ce sommet d'humour involontaire porté par la frénésie d'un François Cluzet au top de sa forme.


Mon Garçon de Christian Carion avec Guillaume Canet et Mélanie Laurent (2017)

8 décembre 2018

Cinderella Liberty

Titre plutôt méconnu du cinéma américain des années 70, Cinderella Liberty, platement transformé en Permission d'aimer en VF, est tiré d'un scénario écrit par Darryl Poniscan et adapté de son propre roman. Cet auteur est la personne idéale quand il s'agit de nous raconter de poignantes histoires de marins de l'US Navy puisqu'il avait également inspiré l'inoubliable The Last Detail de Hal Ashby ainsi que sa suite spirituelle, Last Flag Flying, transposé avec nettement moins de bonheur à l'écran l'an passé par Richard Linklater. Le film de Mark Rydell se présente comme un très beau compagnon au chef d'œuvre de Hal Ashby sorti la même année. Il se concentre non pas sur une nouvelle histoire d'amitié entre marines mais sur une très belle et simple romance, celle que vont vivre deux personnages attachants campés par des acteurs au meilleur de leur forme, James Caan et Marsha Mason.





Immobilisé à la base navale de Seattle à cause d'un souci de santé peu glorieux (un kyste pilonidal), John Baggs (James Caan) fait la rencontre de la jolie Maggie (Marsha Mason) dans un bar des quartiers animés de la ville lors d'une "cinderella liberty" (dans le jargon militaire, une permission de sortie s'achevant à minuit). Après avoir passé un premier bout de nuit avec elle, John tombe rapidement amoureux de cette femme sans le sou, prostituée aux mœurs légères et mère d'un garçon noir de 13 ans qui aurait bien besoin d'être un peu recadré. Nous suivons avec plaisir cette jolie histoire d'amour, contrariée par la malchance et parasitée par les péripéties de Baggs (dossier perdu par l'administration militaire, corvées pénibles à effectuer en binôme avec un collègue pot-de-colle trop causant, etc).





Le film fonctionne à plein régime car nous croyons à la sincérité des sentiments qu'éprouve John pour Maggie. Comme face à un film romantique réussi, nous avons juste envie de voir les deux personnages heureux ensemble. James Caan donne subtilement vie à cet officier de l'US Navy qui cherche simplement à s'occuper de la femme dont il est tombé amoureux mais aussi de son garçon, par pure bienveillance, prenant leurs problèmes à bras le corps et essayant de les aider autant qu'il peut, sans doute animé par le noble désir de fonder une famille et de réussir ce que sa vie militaire lui a jusque-là rendu impossible. L'acteur reconnaît avoir fait quelques mauvais choix suite à sa consécration dans Le Parrain mais il n'oublie jamais de mentionner le film de Mark Rydell comme une exception, il en est très fier et l'on comprend aisément pourquoi. Il y trouve à l'évidence l'un de ses plus beaux rôles.





Cinderella Liberty apparaît également comme une conjugaison de talents particulièrement harmonieuse puisque le générique est l'étonnante réunion de quelques grands noms, au-delà des acteurs comme Burt Young et Eli Wallach que nous retrouvons avec joie dans des seconds rôles sympathiques. La musique est ainsi signée John Williams, dans un registre inhabituel loin de ses envolées lyriques spielberguiennes. Surtout, le grand Vilmos Zsgimond, au sommet de son art, officie au poste de directeur photo et ce dernier y est sans doute pour beaucoup dans l'allure du film, un vrai régal pour les yeux, magnifiant notamment les couleurs de la ville la nuit. Quant à Mark Rydell, dont je n'avais vu que La Maison du Lac sans en garder le souvenir d'un film esthétiquement très marquant mais plutôt de belles performances d'acteurs, il s'avère ici très inspiré et nous offre quelques beaux moments où sa mise en scène est d'une fluidité bluffante.





Évidemment, on retrouve un peu le même ton que dans The Last Detail et son doux voile mélancolique, avec quelques scènes assez amusantes mêlées à des événements bien plus douloureux, mais on ne pense pas vraiment à cette petite cuisine tant tout paraît naturel, à la différence des films indé actuels qui donnent cette désagréable impression d'alterner mécaniquement ces registres pour forcer l'adhésion du spectateur, sans le moindre effet si ce n'est de nous agacer. Tout est ici cohérent et juste, Mark Rydell semble simplement saisir la vie de ses personnages dans ce qu'elle peut tour à tour avoir d'heureux ou de triste. Le second rôle joué par Eli Wallach cristallise bien ces nuances et ces différentes facettes. Sans que l'on comprenne vraiment pourquoi, John Baggs passe une longue partie du film à la recherche d'un dénommé Forshay (Eli Wallach donc), il demande régulièrement aux secrétaires de sa base où il pourrait se trouver, etc. On s'imagine qu'il s'agit d'un ami qu'il espère retrouver bientôt ou quelque chose comme ça. Mais quand il tombe enfin dessus, tout à fait par hasard, Baggs veut immédiatement lui faire la peau ! On comprend alors que Forshay était le sergent-instructeur de Baggs lors de ses premières années dans l'armée et qu'il lui a rendu la vie impossible.





Après leurs retrouvailles tendues, une chouette scène nous montre James Caan l'interroger, le sourire crispé aux lèvres, au sujet de leur passé commun. "Tu te souviens de cette fois où tu m'as fait passer la nuit dehors par moins 15 ? A surveiller des poubelles sans raison ? J'ai fini par m'y planquer pour avoir un peu chaud, une nuit à me les geler dans une poubelle, pour des conneries...", on sent qu'il est prêt à exploser. Les deux hommes finissent par se lier d'amitié dans une relation émouvante ou l'un et l'autre échangeront à propos de ce à côté de quoi ils sont passés, de la vie qu'ils ont choisie, etc. Forshay aura même un rôle décisif à la toute fin, nous quittant sur une dernière pirouette qui permet à son acolyte de voir le futur avec un plus grand optimisme. Bref, vous l'aurez compris : tous les ingrédients sont réunis pour faire de Cinderella Liberty l'une de ces pépites du Nouvel Hollywood qui valent vraiment le coup d’œil.


Cinderella Liberty (Permission d'aimer) de Mark Rydell avec James Caan et Marsha Mason (1973)