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8 décembre 2018

Cinderella Liberty

Titre plutôt méconnu du cinéma américain des années 70, Cinderella Liberty, platement transformé en Permission d'aimer en VF, est tiré d'un scénario écrit par Darryl Poniscan et adapté de son propre roman. Cet auteur est la personne idéale quand il s'agit de nous raconter de poignantes histoires de marins de l'US Navy puisqu'il avait également inspiré l'inoubliable The Last Detail de Hal Ashby ainsi que sa suite spirituelle, Last Flag Flying, transposé avec nettement moins de bonheur à l'écran l'an passé par Richard Linklater. Le film de Mark Rydell se présente comme un très beau compagnon au chef d'œuvre de Hal Ashby sorti la même année. Il se concentre non pas sur une nouvelle histoire d'amitié entre marines mais sur une très belle et simple romance, celle que vont vivre deux personnages attachants campés par des acteurs au meilleur de leur forme, James Caan et Marsha Mason.





Immobilisé à la base navale de Seattle à cause d'un souci de santé peu glorieux (un kyste pilonidal), John Baggs (James Caan) fait la rencontre de la jolie Maggie (Marsha Mason) dans un bar des quartiers animés de la ville lors d'une "cinderella liberty" (dans le jargon militaire, une permission de sortie s'achevant à minuit). Après avoir passé un premier bout de nuit avec elle, John tombe rapidement amoureux de cette femme sans le sou, prostituée aux mœurs légères et mère d'un garçon noir de 13 ans qui aurait bien besoin d'être un peu recadré. Nous suivons avec plaisir cette jolie histoire d'amour, contrariée par la malchance et parasitée par les péripéties de Baggs (dossier perdu par l'administration militaire, corvées pénibles à effectuer en binôme avec un collègue pot-de-colle trop causant, etc).





Le film fonctionne à plein régime car nous croyons à la sincérité des sentiments qu'éprouve John pour Maggie. Comme face à un film romantique réussi, nous avons juste envie de voir les deux personnages heureux ensemble. James Caan donne subtilement vie à cet officier de l'US Navy qui cherche simplement à s'occuper de la femme dont il est tombé amoureux mais aussi de son garçon, par pure bienveillance, prenant leurs problèmes à bras le corps et essayant de les aider autant qu'il peut, sans doute animé par le noble désir de fonder une famille et de réussir ce que sa vie militaire lui a jusque-là rendu impossible. L'acteur reconnaît avoir fait quelques mauvais choix suite à sa consécration dans Le Parrain mais il n'oublie jamais de mentionner le film de Mark Rydell comme une exception, il en est très fier et l'on comprend aisément pourquoi. Il y trouve à l'évidence l'un de ses plus beaux rôles.





Cinderella Liberty apparaît également comme une conjugaison de talents particulièrement harmonieuse puisque le générique est l'étonnante réunion de quelques grands noms, au-delà des acteurs comme Burt Young et Eli Wallach que nous retrouvons avec joie dans des seconds rôles sympathiques. La musique est ainsi signée John Williams, dans un registre inhabituel loin de ses envolées lyriques spielberguiennes. Surtout, le grand Vilmos Zsgimond, au sommet de son art, officie au poste de directeur photo et ce dernier y est sans doute pour beaucoup dans l'allure du film, un vrai régal pour les yeux, magnifiant notamment les couleurs de la ville la nuit. Quant à Mark Rydell, dont je n'avais vu que La Maison du Lac sans en garder le souvenir d'un film esthétiquement très marquant mais plutôt de belles performances d'acteurs, il s'avère ici très inspiré et nous offre quelques beaux moments où sa mise en scène est d'une fluidité bluffante.





Évidemment, on retrouve un peu le même ton que dans The Last Detail et son doux voile mélancolique, avec quelques scènes assez amusantes mêlées à des événements bien plus douloureux, mais on ne pense pas vraiment à cette petite cuisine tant tout paraît naturel, à la différence des films indé actuels qui donnent cette désagréable impression d'alterner mécaniquement ces registres pour forcer l'adhésion du spectateur, sans le moindre effet si ce n'est de nous agacer. Tout est ici cohérent et juste, Mark Rydell semble simplement saisir la vie de ses personnages dans ce qu'elle peut tour à tour avoir d'heureux ou de triste. Le second rôle joué par Eli Wallach cristallise bien ces nuances et ces différentes facettes. Sans que l'on comprenne vraiment pourquoi, John Baggs passe une longue partie du film à la recherche d'un dénommé Forshay (Eli Wallach donc), il demande régulièrement aux secrétaires de sa base où il pourrait se trouver, etc. On s'imagine qu'il s'agit d'un ami qu'il espère retrouver bientôt ou quelque chose comme ça. Mais quand il tombe enfin dessus, tout à fait par hasard, Baggs veut immédiatement lui faire la peau ! On comprend alors que Forshay était le sergent-instructeur de Baggs lors de ses premières années dans l'armée et qu'il lui a rendu la vie impossible.





Après leurs retrouvailles tendues, une chouette scène nous montre James Caan l'interroger, le sourire crispé aux lèvres, au sujet de leur passé commun. "Tu te souviens de cette fois où tu m'as fait passer la nuit dehors par moins 15 ? A surveiller des poubelles sans raison ? J'ai fini par m'y planquer pour avoir un peu chaud, une nuit à me les geler dans une poubelle, pour des conneries...", on sent qu'il est prêt à exploser. Les deux hommes finissent par se lier d'amitié dans une relation émouvante ou l'un et l'autre échangeront à propos de ce à côté de quoi ils sont passés, de la vie qu'ils ont choisie, etc. Forshay aura même un rôle décisif à la toute fin, nous quittant sur une dernière pirouette qui permet à son acolyte de voir le futur avec un plus grand optimisme. Bref, vous l'aurez compris : tous les ingrédients sont réunis pour faire de Cinderella Liberty l'une de ces pépites du Nouvel Hollywood qui valent vraiment le coup d’œil.


Cinderella Liberty (Permission d'aimer) de Mark Rydell avec James Caan et Marsha Mason (1973)

1 février 2018

Last Flag Flying

Le scénario du nouveau film de Richard Linklater s'inspire du roman Last Flag Flying de Darryl Poniscan, qui est la suite d'une œuvre précédente de l'écrivain, The Last Detail, adaptée au cinéma en 1974 par Hal Ashby. Je voue une admiration particulière pour le film de Hal Ashby, qui est l'une des perles du Nouvel Hollywood et un film qui, à chaque vision, parvient toujours à m'envoûter délicatement, de par sa beauté discrète et sa douce poésie. J'étais donc très curieux de découvrir le film de Richard Linklater, qui se présente plutôt comme sa "suite spirituelle". Le cinéaste texan ne reprend pas les personnages de 1974 mais en propose une sorte de déclinaison en nous narrant les retrouvailles de trois anciens marines ayant servi dans la même unité au Vietnam, de nouveau amenés à faire un bout de route ensemble. Nous sommes en 2003 et l'un d'eux, interprété par Steve Carell, vient de perdre son fils en Irak. Il demande alors à ses deux anciens amis, Bryan Cranson et Laurence Fishburne, de l'accompagner à ses funérailles et c'est ainsi que commence un road movie tout à fait anodin, à des années lumières de tout ce qui faisait le charme si précieux et singulier du chef d’œuvre de Hal Ashby.




Pour ne pas être trop rude et injuste à l'égard de Richard Linklater, il faudrait limiter au maximum la comparaison. Mais comme il est difficile de ne pas penser au tact et à la délicatesse de Hal Ashby quand on subit, dès les premières secondes, les lourdes manières d'un Richard Linklater qui n'est en rien son héritier mais seulement un bien mauvais élève ! C'est à se demander si Linklater a bien vu et revu le film de Hal Ashby puisqu'il n'en a retenu aucune leçon alors qu'il vise clairement à s'inscrire dans ses pas. Dès la première image, la musique vient nous dicter nos émotions et appuyer le ton tristounet lourdement annoncé. Tandis que Hal Ashby ponctuait son œuvre d'airs militaires ironiques puis d'une marche funèbre sublime signée Johnny Mandel, Richard Linklater nous impose une mélasse sonore qui semble venir boucher les trous quand il filme des trains entrer en gare et qu'il suit les allés et venues des trois vétérans. Alors qu'un doux voile mélancolique drapait, au fil des minutes, l’œuvre de Hal Ashby, rien ne se passe chez Linklater, dont nous subissons mollement le scénario insipide. Arrêtons donc là la comparaison.




Pour fonctionner, Last Flag Flying aurait dû reposer sur trois personnages suffisamment forts et attachants, campés par des acteurs inspirés et agréables. Il n'en est rien. Nous n'avions pourtant que des a priori positifs sur Steve Carell, Bryan Cranston et Laurence Fishburne. Force est de reconnaître que le premier, dont on croyait le potentiel immense, et ce quel que soit le registre, nous fait ici douter. Il joue la tristesse en se tenant prostré, de la première à la dernière seconde. Son jeu paraît beaucoup trop maîtrisé et calculé pour laisser poindre la moindre émotion, on le sent dans chacune de ses expressions, de ses attitudes, et dans toutes les modulations de sa voix. Lorsqu'il ne peut s'empêcher de rire aux idioties de Bryan Cranston et qu'il parle d'une petite voix cassée, très aiguë, brisée par le chagrin, on ne peut s'empêcher de revoir l'inoubliable Brick Tamland d'Anchorman ! C'est assez gênant... Laurence Fishburne prête quant à lui ses traits à un vétéran devenu pasteur, ravi d'avoir trouvé Dieu, et l'on se demande bien comment un tel homme peut supporter l'alcoolo pénible joué par Bryan Cranston, de loin le plus problématique du trio.




Ces trois personnages auprès desquels nous passons deux longues heures apparaissent finalement très pauvres, mal écrits. Richard Linklater a l'air de se désintéresser de l'homme endeuillé joué par Steve Carell. Il laisse bien plus de place aux diatribes et à l'insolence du difficilement supportable Bryan Cranston, dont on ne réussit jamais à apprécier le franc parler et le dynamisme, lui qui est pourtant le seul vrai moteur du trio. On en vient à se poser des questions sur l'acteur Bryan Cranston, que l'on appréciait en papa un brin débile dans Malcolm et qui était sans doute impeccable dans Breaking Bad (une série que nous n'avons pas suivie), mais qui semble avoir à un mal fou à se rendre appréciable au cinéma (il n'y a qu'à jeter un coup d’œil à sa filmographie pour choper le cafard). Aucune alchimie particulière ne se dégage des trois acteurs, même lors de ces scènes où Richard Linklater nous fait perdre notre temps à les voir s'époumoner sur des anecdotes trop fabriquées de leur passé commun dans l'armée.




L'action du film se déroule en 2003. Les personnages assistent, par la télévision, à la capture de Saddam Hussein et font donc leurs petits commentaires. On a ainsi droit à l'inévitable discours de Richard Linklater sur la guerre en Irak, principalement véhiculé à travers le personnage désenchanté et amère de Bryan Cranston. Ces anciens militaires vétérans du Vietnam avaient tout compris dès 2003 et avaient déjà un regard critique plein de lucidité sur l'occupation américaine en Irak. Richard Linklater croit placer des bons mots, il manque surtout de finesse et de crédibilité. Son propos univoque sur la guerre et ce qu'en fait le gouvernement américain, le traitement réservé aux soldats et compagnie, tout cela se voit venir à des kilomètres. Comme nous sommes à l'orée du XXIème siècle, on assiste également à la découverte d'internet. Aucune drôlerie n'émane du décalage entre les personnages vieillissants et ces nouvelles technologies qu'ils essaient tant bien que mal d’apprivoiser. Nous avons droit à une scène surréaliste durant laquelle nous voyons nos trois vieux découvrir les joies du téléphone portable et s'en acheter un chacun en boutique. C'est merveilleux.




Lors d'un long dialogue entre Cranston et Fishburne dans la cabine du camion, le premier asticote le second au sujet d'un morceau de rap diffusé à la radio qu'il juge ridicule et dont l'auteur, Eminem, est pourtant un blanc. Passionné de musique populaire en tout genre, Richard Linklater place alors quelques répliques qu'il doit croire géniales et il s'imagine sans doute qu'elles vont faire mouche (peut-être contenteront-elles en effet son petit fan club déjà acquis à sa cause), mais ça paraît à côté de la plaque et sans intérêt. Ce passage tout à fait anodin parmi tant d'autres contribue simplement à rendre trop long ce film dénué de rythme. On se dit que 30 minutes auraient facilement pu être coupées au montage, voire 124 avec un peu plus de zèle. Nous ne rions jamais devant Last Flag Flying. Nous ne sommes guère émus non plus. Nous attendons que ça passe, sans être particulièrement agacés, certes, mais comme hypnotisés par un nuage de platitude. En fin de compte, ça n'est pas dans la lignée du grand film de Hal Ashby que s'inscrit Richard Linklater mais plutôt dans celle de ces trop nombreux drames intimistes ratés qui ont fleuri dans le cinéma indépendant américain suite à la guerre en Irak. Un véritable trou noir dans ma vie de cinéphile et dans ma vie tout court.


Last Flag Flying de Richard Linklater avec Steve Carell, Bryan Cranston et Laurence Fishburne (2018)