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20 septembre 2018

Les Lyonnais

Regardez bien les toutes premières minutes de ce film et rappelez-vous que, pendant sa promotion, Olivier Marchal avait fièrement affirmé avoir voulu réaliser son Il était une fois en Amérique. Rien que ça. Le chef-d’œuvre de Sergio Leone n'avait, dit-il, jamais quitté son esprit pendant le tournage de son nouveau film. Gardez bien tout cela en tête et contentez-vous simplement de visionner le générique d'ouverture. Olivier Marchal a-t-il conscience que, dès ces premières minutes, ô combien ridicules, il se prive de son objectif et annihile toutes ses belles intentions ? Juste avant le générique, nous avons déjà droit à une petite introduction lamentable qui met en scène un Gérard Lanvin torse poil sur la terrasse de sa luxueuse villa avec vue sur la mer, débitant en voix off un discours pitoyable. "On espère à peu près tous la même chose... Que la vie soit belle et tranquille... Avoir une famille heureuse, une maison, des amis sur qui compter... Moi j'ai la chance d'avoir eu tout ça. Et plus encore." C'est aussitôt ce dernier mot prononcé que le générique déboule à l'écran avec fracas.




Sur une atroce musique rock de bas étage, nous voyons, dans un drôle de noir & blanc sépia particulièrement dégueulasse, un terrible enchaînement de petites scènes de violences urbaines, d'arrestations, de poursuites en DS, de fusillades et d'émeutes en tous genres, rythmées par un montage épileptique des plus insupportables. Le tout est accompagné d'effets visuels abominables, faits de halos lumineux et de flous déformants, dignes des pires clips musicaux des années 90. Ajouté à cela une impression artificielle de pellicule vieillie, rayée, sans doute pour nous rappeler que les images que nous voyons illustrent le passé très animé du malfrat incarné par le grotesque Gérard Lanvin. Dans ce générique, chaque acteur apparaît à l'écran en même temps que son nom, exactement comme dans les séries télé. Si l'on fait donc les comptes, ce générique parvient tout de même à condenser à lui seul tout ce qu'il y a de plus laid dans les clips, les séries télé et les films grindhouse ! Chapeau bas. Il fallait bien Olivier Marchal pour parvenir à ce petit miracle. Et puis si on est un peu maso, on peut même aller un peu plus loin que cette hideuse intro et entendre Gérard Lanvin poursuivre son affreux monologue. Tandis que nous sont montrées des petits extraits de son enfance, dans une image terne et grisâtre pour bien nous faire comprendre que c'est encore le passé, on entend donc Lanvin, prenant sa voix la plus rocailleuse possible, nous énoncer les trois règles d'or inculquées par son père pour réussir dans la vie : "Agir bien, parler peu, ne pas s'écarter de sa voie".




Un dicton célèbre dit "En visant la Lune, on décroche au moins les étoiles". Comment a donc fait Olivier Marchal pour finir dans la merde et nous pondre une telle saloperie ? Pour rapprocher son film du classique de Sergio Leone, il faut vraiment qu'il ait un gros grain et un sérieux problème de discernement. On imagine plutôt la dvdthèque de l'ex-flic ripoux remplie des plus mauvais polars et des plus idiots films d'action américains. Le Mesrine de Jean-François Richet, aussi minable soit-il, peut dormir tranquille, beaucoup continueront à le situer au sommet du "nouveau polar français". Olivier Marchal n'aurait quant à lui pas dû s'écarter de sa voie. Il aurait dû continuer à assurer les permanences et l'accueil d'un commissariat tranquille, où sa connerie à toute épreuve n'aurait pu avoir que peu d'incidence sur la vie de ses concitoyens. Encore que...


Les Lyonnais d'Olivier Marchal avec Gérard Lanvin, Tchéky Karyo, Daniel Duval et Valeria Cavalli (2011)

14 novembre 2016

L'Affaire SK1

L'Affaire SK1, premier film de Frédéric Tellier, nous montre en parallèle la traque policière et le procès du tueur qui a terrorisé l'est parisien dans les années 90, Guy Georges. Il s'agit d'une nouvelle tentative ambitieuse de polar à la française, n'hésitant pas à aller puiser son inspiration dans des faits réels assez récents et cherchant à provoquer le vertige chez le spectateur plongé dans une enquête qui n'en finit pas et placé face au portrait d'un monstre au visage humain. On aurait aimé s'enthousiasmer pour ce film mais force est de constater que s'il parvient sans souci à captiver son auditoire et qu'il nous rafraîchit la mémoire sur le déroulé de cette enquête, il ne restera guère gravé dans nos mémoires de cinéphiles. Loin de là. 




Il y a quelque chose d'assez pathétique dans la volonté ostentatoire de Frédéric Tellier de créer une fascination pour le 36, quai des Orfèvres. Il n'y a rien à faire, ça ne prend pas. Ça sonne faux. On ne marche pas. Et nous ne sommes pas étonnés d'apprendre que M. Tellier était directeur artistique du film lourdingue d'Olivier Marchal. On ne croit pas à cette équipe de flics obsédés par leur enquête qui passent leurs week-ends ensemble en bateau pour mieux resserrer les liens et dont les vies privées sont totalement bouffées par le boulot ; on ne croit pas à ces personnages à peine dessinés qui s'encouragent les uns les autres à coups de tirades très stéréotypées et parfois grotesques : "Faut qu'on la résolve cette affaire, merde !", "On gratte, on gratte, on gratte ! On secoue le cocotier et on verra ce qu'il en tombe !". Les dialogues sont un sérieux handicap, ils paraissent beaucoup trop écrits, quand ils ne tombent pas tout simplement dans la caricature. "Toutes ces horreurs que tu voies au 36, j'ai peur que ça t'abîme..." dit la femme du flic à son mari rongé par l'enquête. Les acteurs ont tous un mal fou à réciter leurs répliques de façon crédible, même ceux que l'on a déjà vu très bon ailleurs (je pense par exemple à Olivier Gourmet). Raphaël Personnaz a beau tout essayer, avec la barbe ou rasé de près, il n'a toujours pas le charisme ni les épaules pour porter un tel film. Mais il n'est pas vraiment à blâmer. 




C'est bien Frédéric Tellier qui se montre incapable de développer la tension nécessaire et, surtout de donner du souffle à son petit bébé. L'affaire SK1 s'étale sur plus d'une décennie, mais nous ne ressentons jamais cette impression du temps qui traîne, qui passe, qui s'accumule comme les cadavres de jeunes filles retrouvées égorgées et violées. Tellier aligne les vignettes en s'appliquant à reconstituer l'affaire au plus près, mais il sacrifie le suspense, oublie de créer une atmosphère, de faire du cinéma. Devant L'Affaire SK1, on pense davantage à un reportage soigné d'M6 qu'à un de ces grands thrillers américains auquel Tellier aimerait tant ressembler. Quand il s'intéresse à Guy Georges et tente timidement de dresser un portrait psychologique du tueur, Tellier donne de nouveau l'impression d'effleurer son sujet, d'échouer dans l'essentiel. Jamais nous ne ressentons ces sentiments contradictoires d'attirance et de répulsion pour ce serial killer que visent apparemment le cinéaste. C'est bien dommage. Tout cela reste tout à fait regardable et un peu mieux qu'un épisode de Faites entrer l'accusé, mais ça n'est pas vraiment du bon cinéma...


L'Affaire SK1 de Frédéric Tellier avec Raphaël Personnaz, Adama Niane, Nathalie Baye, Olivier Gourmet, Michel Vuillermoz et Christa Theret (2014)

23 septembre 2015

La French

Le vrai Heat français, le voici enfin ! Dujardin versus Lellouche, l'affiche à de quoi faire rêver... La confrontation est-elle à la hauteur de l'attente suscitée ? William Friedkin, qui n'a pas vu le film, aurait déclaré sur Twitter "I don't give a damn". La French se veut le film miroir de son French Connection, l'un des polars phares du Nouvel Hollywood. Voici donc le point de vue français sur la croisade antidrogue menée contre cette fameuse mafia qui a régné sur la cité phocéenne durant les années 70 et 80. Jean Dujardin interprète un magistrat super zélé qui va se lancer corps et âme dans son entreprise de démantèlement d'un réseau mieux organisé qu'il le croyait. Gilles Lellouche prête quant à lui ses traits particulièrement disgracieux à l'indéboulonnable parrain du "milieu".




La première confrontation entre les deux superstars doit survenir après une bonne heure de film. Malheureusement, la scène est totalement flinguée par le mistral ! Cédric Jimenez avait pourtant attendu son moment, un coucher se soleil rasant, se reflétant parfaitement dans la Méditerranée, la lumière à hauteur des acteurs, face à face, sur un cap fouetté par les vagues. Toutes les conditions étaient réunies pour mettre en boîte un petit échange savoureux entre les deux rivaux. Hélas, Dame Nature en a décidé tout autrement. Et aucune nouvelle chance ne fut accordée à Cédric Jimenez, qui pouvait déjà s'estimer heureux que de tels moyens lui aient été octroyés dès son second long métrage. Harcelés par des rafales ininterrompues, Dujardin et Lellouche ont un mal fou à garder leurs costards sur le dos. Leurs mèches folles se font mieux entendre que leurs dialogues. On ne pige strictement rien à ce qu'ils disent, la prise de son morfle, le perchman est encore porté disparu. En bref, la scène est totalement foirée. Dommage !




Soulignons d'ailleurs que la compréhension des dialogues est ici un problème récurrent. Pendant tout le film, j'ai lutté pour piger le moindre mot qui sortait du vieux clapet puant de Gilles Lellouche... J'avais pourtant fait attention de correctement régler mon système audio 2.0, en diminuant sensiblement les basses. En vain. J'ai vite abandonné espoir de comprendre une seule tirade du boss de la mafia, protagoniste pourtant central dans cette petite histoire... Je ne comprenais tout simplement pas ce qu'il disait. Même phénomène avec Benoît Magimel, qui trouve ici sans conteste l'un des pires rôles de sa carrière, bien qu'il s'agisse, en ce qui le concerne, d'un problème lié au personnage de gitan qu'il est supposé incarner. Magimel se retrouve dans la peau d'un gangster minable surnommé "le Fou". Il se fait buter une première fois dans un parking souterrain, en prenant une douzaine de balles dans les poumons. Il est rafistolé on ne sait comment par une infirmière surdouée, uniquement pour se faire arrêter par les flics dans la foulée ! Magimel doit avoir quatre lignes de dialogue à tout péter, et aucune n'est intelligible. Il faut dire qu'il surjoue assez ridiculement l'accent marseillais... Terrible descente aux enfers pour cet acteur jadis prometteur qu'Etienne Chatliez a peut-être mis un peu trop tôt sous le feu des projecteurs...




En ce qui concerne Gilles Lellouche, il s'agit simplement d'un gros souci de diction, qu'il serait grand temps de corriger. Trop de films ont déjà été gâchés. La croyance que l’orthophonie est "réservée" aux enfants est fausse. De plus en plus d’adultes se retrouvent en séances de rééducation, pour des troubles qui ont parfois de lourdes conséquences sociologiques et psychologiques mais qui tous touchent la communication. Il n'y a pas à avoir honte, c'est déjà un petit miracle (ou un vaste malentendu) que M. Lellouche soit arrivé si loin avec un tel handicap ! Mais revenons plutôt au film. La French est plutôt naze, mais tout de même un peu mieux que ce que je craignais. C'est facilement supérieur à ce que j'appellerai un "Olivier Marchal-like", c'est-à-dire à tous ces polars nauséabonds qui ont envahi nos écrans suite au succès du détestable 36 quai des orfèvres, un film qui a fait beaucoup de mal au cinéma français. La reconstitution d'époque n'est, pour une fois, pas très lourdaude, à condition de faire l'impasse sur toutes ces femmes qui semblent sortir tout droit d'un catalogue de mode vintage. Les 2h15 passent sans réel accroc. Jean Dujardin, bien qu'il ait toujours autant de difficulté à être crédible dans un registre sérieux, se donne beaucoup de mal, je ne lui jetterai donc pas la pierre. Mais nous sommes tout de même loin de la réussite annoncée par certains médias, trop désireux de voir le polar à la française rebondir enfin.




En outre, le film a la sale idée de nous quitter sur une fausse note, à savoir la pitoyable mort du personnage campé par Dujardin. Rentrant peinard du boulot en scooter, le juge se fait abattre froidement d'une balle dans le coccyx à un feu rouge, par des gangsters revanchards arrivés lentement à sa hauteur en motocyclette. Nous voyons alors, en plan large, le scooter, à l'arrêt, se renverser tout bêtement sur le côté, dans une chute lamentable. "Quand la légende dépasse la réalité, imprime la légende" suggère un célèbre adage fordien. Jimenez, sans doute obnubilé par la sacrosainte véracité historique, aurait dû en prendre de la graine pour offrir à son héros une fin moins pathétique... 


La French de Cédric Jimenez avec Jean Dujardin, Gilles Lellouch, Céline Sallette et Mélanie Doutey (2014)

20 février 2014

Mea Culpa

Fred Cavayé est le nouveau spécialiste officiel du cinéma d'action français. De nationalité française et qui tourne en France, disons. Parce que notre homme est quand même putain d'inspiré par le cinéma d'action hollywoodien (ou plutôt par les séries ricaines d'ailleurs), en reproduit les effets sans oublier d'y puiser bien des clichés scénaristiques, se fait remaker outre-atlantique et finira selon toute vraisemblance par aller tourner au pays de l'oncle Sam. Il a d'ailleurs annoncé qu'il n'irait tourner à Hollywood que si on lui laisse écrire le scénario. Comme si on tenait là un auteur génial et infaillible... Lui en est apparemment persuadé. L'histoire que nous raconte Mea Culpa est pourtant bien maigre, et vraisemblablement issue du cerveau d'un de ces hommes adultes dont la fontanelle ne s'est pas encore totalement refermée. Quand on va voir un tel film, on sait qu'on ne va pas se faire raconter quelque chose de mémorable, mais on espère se divertir devant un truc à peu près solide. On attend que le prétexte à l'action, promise non-stop, soit en béton armé, histoire de n'avoir plus qu'à laisser venir, emmagasiner les scènes de violence ultime, avaler les kilomètres de course poursuite sans respirer.




Marseille, nowadays. Une bande de truands venus de l'est sème la terreur dans les recoins sombres du vieux port. De son côté, Vincent Lindon est un homme meurtri, un ancien flic destitué, devenu simple convoyeur de fonds suite à son passage en taule pour le meurtre de trois civils dans un banal accident de voiture placé sous le sceau du pastaga. Notre homme vit seul, loin de sa femme et de son fils, qu'il ne parvient plus à assumer. On cerne assez bien la psychologie de dingue du personnage dans toutes ces scènes où, seul dans sa cuisine, plongé dans le noir, les lèvres pincées, rentrées à l'intérieur comme jamais, Lindon observe, le regard noir comme tout, ses voisins, un beau couple avec enfant, qui dinent gaiement en famille. Mais tout bascule le jour où son fils assiste à une corrida pour fêter ses 8 ans. L'enfant a le malheur de louper la mise à mort du taureau pour assister, sur le chemin des chiottes de l'arène, à une toute autre mise à mort, celle d'une énième victime de ces Kosovares qui font de Marseille un beau merdier. Le gamin est alors pris en chasse par les bandits, et forcément le papa va reprendre du service, du moins officieusement, pour protéger son bambin ainsi que son propre cul, aidé dans sa démarche par son ami de toujours, le fidèle à l'appel Gilles Lellouche.




Le problème c'est que les dealers et maquereaux kosovares sont du genre têtus, et pour le moins perfectionnistes. A chaque fois qu'un quidam est témoin de leurs crimes, ils le traquent sans relâche jusqu'à ce qu'il soit officiellement haché menu. Sauf qu'il y a un témoin oculaire minimum pour chacun de leurs forfaits (le Kosovare est peu discret), et qu'ils doivent en conséquence systématiquement déblayer large. Si Lindon n'était pas là pour mettre un terme à leur enfer en les expédiant eux-mêmes au cimetière, ces gens passeraient leur vie entière à nettoyer les villes de tous leurs habitants. Leur repos ne viendrait qu'avec le dernier homme sur Terre, le seul à crever sans spectateur potentiel. Le film aurait donc pu durer beaucoup plus longtemps et se terminer sur un plan terrifiant : le chef des escrocs kosovares se tirant une balle dans un miroir. Mais Lindon ne l'entend pas de cette oreille et se montre bien décidé à liquider les enfoirés qui en veulent à son schtroumpf.




Très vite, Lindon ayant tué le frère du grand méchant, ce dernier n'a plus rien à faire du gamin du flic : c'est à Lindon lui-même qu'il en veut. Et ça, si le regard furax du Kosovare penché sur le cadavre de son petit frère n'avait pas suffi à nous le faire piger, ni les cent millions de films qu'on a vus où cette scène apparaissait déjà à l'identique, une ligne de dialogue nous le signifie très clairement. Si bien que le McGuffin du fils traqué, autour duquel tourne tout le "travail" de promotion de l'affiche (avec cette tagline ridicule qui cite un dialogue absent du film...), fout rapidement le camp pour céder place à une simple baston entre des gentils et des méchants, qui ont les mêmes motivations : défendre et/ou venger leurs proches en foutant la branlée à leurs adversaires.




Sauf que les nobles motivations en question en prennent une grosse gifle lors du twist final, que le spectateur a senti venir depuis un fameux bail, sinon en détail du moins en substance, aiguillé par les douze mille flashbacks nébuleux de Cavayé et par le titre du film, qui constitue à lui seul un massive spoiler. Ce twist fut chuchoté à l'oreille du cinéaste par un Olivier Marchal bourré (et pourtant remercié au générique de fin), lors d'une soirée pastaga/pétanque comme il y en a tant sur la Canebière. Ayant quelques liens solides dans la région PACA, on tient d'une source sûre, quoique off, que cette fameuse soirée se serait terminée avec deux victimes du jeu : un type, depuis nommé "Le bossu de La Bonne-Mère", a reçu une triplette de pétanque, dans leur coffret, sur l'épaule gauche (il en est encore tout disloqué et se tient en permanence de profil depuis cette soirée ratée) ; un autre, désormais connu sous le sobriquet du "Bouddha de Marignane", a reçu une boule de pétanque pile entre les deux yeux, qu'aucun chirurgien plasticien ne daigne aller déloger, de peur de lui décapsuler tout le ciboulot. Mais pour revenir à cette fameuse révélation finale, que nous ne révélerons qu'en substance rassurez-vous, elle concerne le plus beau "personnage" du film, un ami ultra dévoué, faisant preuve d'une solidarité démesurée, prêt à tout pour son alter-ego, un homme digne du plus grand respect (petit indice : c'est un acteur pour lequel nous n'écririons jamais ça, et dont le nom de famille est partagé par un cinéaste sur lequel nous n'écririons jamais ça non plus). Dans les deux dernières minutes du long métrage, cet écrin de perfection et d'humanité se transforme soudain en un simple étron, en parfait enculé.




Notre bon samaritain n'était en fait qu'une raclure de bidet, un faux-ami, un type seulement prêt à tous les sacrifices pour se racheter une conscience après avoir littéralement ruiné la vie de son pote. La seule lueur d'espoir de ce film, son seul soupçon de qualité, c'était cette histoire d'amitié sans mobile, indéfectible, à la vie à la mort, dépourvue de toute justification basique, mais Cavayé crache un gros mollard sur cette minuscule parcelle d'intérêt en ayant recours à un revirement cliché au possible et à un ressort psychologique (le scénario de culpabilité de base) parfaitement misérable. Le personnage en question meurt à la fin du film, puni pour ses péchés, après une confession de dernière minute. Cette fin suinte un moralisme de comptoir très malvenu dans un tel film, et surtout d'une balourdise infinie, qui n'a d'égale que celle des idées de mise en scène de Fred Cavayé. Le réalisateur utilise un gros filtre bleu pour les souvenirs malheureux et un filtre jaune qui tache pour les souvenirs plus joyeux : toutes ces scènes profondément débiles et hideuses qui nous montrent les deux amis riant sur la plage avec femmes et enfants, du temps où ils avaient tout pour être heureux. Et on retrouve la même symbolique chromatique quand Lindon, seul la nuit dans sa cuisine toute bleue, mate avec la rage le repas de ses bons voisins réunis autour d'une loupiote jaune. Non seulement c'est brillant mais qu'est-ce que c'est beau...




Et puis réfléchissons deux minutes, Fred. Prenons ton film à l'envers. Adoptons le point de vue inverse. Mettons-nous le temps d'un paragraphe dans la peau de ton méchant Kosovare : on tient là un homme fraîchement débarqué des balkans, propre sur lui, fier et droit, venu en France bien que ne parlant pas la langue pour travailler, faire un peu d'argent, quitte à verser dans le business ô combien dangereux et craignos des putes et de la drogue, obligé pour ce faire de s'entourer de gros bras, des cousins débiles et chauves mais musclés et serviables, et même d'un petit frère, grossier, nerveux, mais "brave", comme disent les Bucco-rhodaniens pour désigner un trépané au grand cœur, type humain très répandu dans la région. Notre homme, pris dans un engrenage terrible et qui le dépasse, se retrouve obligé de faire disparaître quelques concurrents qui menacent sa vie, par pur instinct de préservation, et pour parvenir à ramener quelques billets au pays natal, où l'attend une famille très nombreuse, chargée en enfants morts de faim, ou morts tout court, et en épouses condamnées à la précarité, au froid, confrontées quotidiennement aux loups affamés de la steppe. Essayant de foutre les foies à un ennemi revêche dans les coulisses des arènes de Nîmes, notre Kosovare est surpris par un enfant qu'il essaie de rattraper pour le supplier de tenir sa langue en lui offrant une barbapapa, car cette chère tête blonde lui rappelle les vingt-deux fils malingres qu'il a abandonnés au pays (toute une équipe de foot, voire deux équipes de onze titulaires prêts à en découdre sous le maillot de n'importe quel pays de l'ex-union-soviétique aux prochains JO). Et voici qu'un vieux flic français aigri et énervé, flanqué d'un parjure et d'un lâche, se met à le poursuivre, à lui tirer dessus, et assassine même son petit frère à l'enveloppe cérébrale perforée de naissance. Il y a de quoi prendre la mouche non ? Dès lors, qui sont les véritables héros de cette histoire ? Ce père Kosovare, digne d'un film des Dardenne intitulé "Le silence de Morbak (les emmerdes d'un Kosovare en plein Paname)", cet homme digne venu faire quelques euros en France pour nourrir toute sa famille ? Ou ce prétendu "ami" qui sauve les miches de son meilleur pote adepte d'auto-justice uniquement parce qu'il a au préalable consciencieusement flingué sa vie à bout portant ? 




Cavayé a déjà ses acteurs fétiches, son affiche-type, ses habitudes, à base de personnages accaparés par le sauvetage d'un proche et de courses-poursuites interminables (où un enfant court plus vite qu'une terreur des balkans, et où deux flics courent plus vite qu'un Hummer disposant de 325 chevaux hennissant la bave aux naseaux sous son gros capot), et au bout de trois films il tourne déjà en rond, régresse même, depuis le plus appréciable Pour elle, déjà porté par Vincent Lindon. L'acteur fait son travail une fois de plus. Mais quand on l'entend, à la télévision, en pleine promo du film, dire qu'il rêvait depuis toujours d'un pareil rôle, de s'amuser comme les américains, qu'il s'est pété trois côtes et fêlé le tibia et que ça c'est le grand pied pour un comédien, on se demande s'il y a encore quelqu'un de sobre au volant.


Mea Culpa de Fred Cavayé avec Vincent Lindon et Gilles Lellouche (2014)

8 octobre 2008

MR73

J'habite au 36 Quai des Orfèvres, ma bagnole est immatriculée MR73, ça commence à me courir, je me sens cerné par Olivier Marchal, l'ancien flic, actuel réalisateur et futur taulard qui m'a pris pour cible. J'attends que le titre de son prochain film dévoile ma date de naissance et mes coordonnées bancaires pour lui coller un procès au cul. Ce connard de George Lucas m'avait déjà foutu dans la merde y'a trente piges avec son THX1138 qui correspondait à deux trois chiffres près à mon digicode, que j'avais été contraint de faire modifier. J'ai récemment dû déménager après la sortie du film Banlieue 13, qui portait le blaze du quartier où je créchais. Comme j'ai pas trouvé d'appart après mon déménagement j'ai dû loger à l'hôtel. J'arrive à la réception, le type me dit : "Il nous reste que la chambre 1408", je lui ai répondu : "Non j'ai vu le film, je sais que ça tourne mal pour John Cusack". Tout à l'heure je vais en cours, le titre de la leçon: "1492 Christophe Colomb", je me suis tiré fissa, j'avais déjà suivi ce cours et j'ai eu 8½. Pas plus tard que la semaine dernière, mercredi, je croise une amie devant le Gaumont et je l'invite le samedi suivant : "Viens à 8h" et j'ajoute, boutade : "Si t'es là à 7h48 ce samedi là, je te ferai pas la gueule". On lève la tête vers les affiches du Gaumont, venait de sortir 7h48 ce samedi là. Elle a senti l'entourloupe. J'ai passé la journée du samedi à l'attendre et j'ai passé une après-midi de chien à cause de Sydney Lumet. L'autre fois, j'appelle un taxi, je monte dedans et là je m'aperçois sur la carte du chauffeur que je suis dans le Taxi 2, j'ai aussitôt ouvert ma portière et sauté sur le bitume, j'ai pas seulement perdu 21 grammes en me chiant dessus pendant la chute, j'y ai aussi laissé deux côtes. Hier à mon taff, mon patron me dit : "Promotion canapé : Tu seras muté à LA en 2013", je lui rétorque aussi sec : "Tu m'avais déjà muté à NY en 1997, je vais pas toutes les faire". Je me lève l'autre jour, je me sens pas bien, j'ai de la fièvre, je me fous un thermos au cul, j'ai 37°2. 37°2 le matin ! Je file chez mon toubib, qui a son cabinet sur la route de Madison, sa secrétaire me dit : "Pour les consultations c'est sur la gauche, la neuvième porte !".

Le week-end passé je vais chez mes parents, ils habitent une vieille demeure au pied des Pyrénées, et je me suis retrouvé en face à face avec 13 fantômes, là je parle du film, et putain il est chaud.


MR73 d'Olivier Marchal avec Daniel Auteuil et Oliva Bonamy (2008)