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4 mars 2022

Mad Dog and Glory

Je n'avais jamais vu ce film. Je ne savais même pas de quoi il s'agissait. Le titre me parlait bien sûr, on l'entend une fois et on ne l'oublie plus jamais. Mais je l'associais à un obscur film de guerre, ce qui n'avait aucun sens puisque le film de guerre est mon genre cinématographique préféré de très loin, et que je connais absolument tous ses représentants sur le bout des doigts ; je me suis même fait une sorte de playlist, sur un disque dur externe de 10 téraoctets, d'un bon millier de films de guerres en 1080p qui tournent en boucle sur mon home cinema en mode shuffle, emplissant ma maisonnée et mon quartier de bruits incessants de pétarades, de mitraillages, de fusillades, de hurlements de douleur atroces et de bombardements lourds en 5.1 qui ravissent mes voisins, surtout par les temps qui courent, dont certains sont désormais capables de reconnaître le calibre précis d'un flingue qui crache ou le type exact des obus qui pètent dans mon salon H24. Autre bizarrerie, ne jamais avoir aperçu l'affiche du film, pourtant certainement placardée dans tous les vidéo-clubs du temps de ma prime jeunesse, et par conséquent avoir ignoré tout ce temps l'identité des deux acteurs principaux de Mad Dog and Glory, Bob De Niro et Bill Murray, à savoir mes deux acteurs préférés de tous les temps, dont j'ai vu absolument tous les films, sauf Mad Dog and Glory. C'est réparé.


Mêmes effets spéciaux que pour les hobbits dans Le Seigneur des anneaux pour rapetisser De Niro.

J'ai donc vu Mad Dog and Glory, qui n'est pas un film de guerre, plutôt une sorte de comédie policière ma foi pas désagréable du tout, voire fort sympathique, qui joue la carte du contre-emploi. Contre-emploi pour De Niro, qui incarne ici Wayne Dobie, un flic-photographe, plus photographe que flic, chargé de faire des clichés de toutes les scènes de crime de la ville, bonhomme affable mais timoré et peu téméraire, portant l'ironique sobriquet de Mad Dog, qui rêverait de ressembler à son partenaire, interprété par David Caruso, un vrai bonhomme qui ne chie pas dans son froc devant un gros débile baraqué, un molosse prêt à refermer ses crocs sur ses jarrets ou deux canons de flingues Magnum vissés dans ses narines (les deux dernières situations évoquées n'adviennent pas dans le film, et je le regrette). 
 
 
Petit rôle pour Mike Starr, dans le personnage pour le coup très habituel pour lui de l'homme de main d'un mafieux, qui partage le comptoir avec De Niro le temps d'un déca, avant d'en partager un, mémorable, avec Jim Carrey dans Dumb and Dumber, un an plus tard.
 
Autre contrepied dans le petit filet, le rôle de Frank Milo attribué à Bill Murray, à la fois à contre-emploi, puisque l'homme qui se rêvait moine bouddhiste joue ici un ponte de la mafia, mais aussi à emploi, puisque Frank Milo, chef de gang criminel, mène une carrière parallèle de mauvais stand-uper dans ses propres cabarets. Or, Bill Murray étant un fameux humoriste, et non le piètre comique qu'il incarne (c'est le personnage de De Niro qui lui souffle ses "meilleures" vannes), cette partie à emploi de son rôle est finalement aussi à contre-emploi, c'est donc un double contre-emploi. Toujours est-il qu'au début du film De Niro se retrouve impliqué dans un braquage sans l'avoir vu venir et sauve, un peu malgré lui, la vie de Bill Murray, le gros mafioso, qui dès lors se sent redevable et veut devenir son ami. C'est l'aspect le plus touchant du film, cette terrible envie des personnages d'aimer et leur profonde misère affective, besoin d'aimer une femme pour De Niro, un pote pour Bill Murray. Au point d'envoyer à son ange-gardien une serveuse de son troquet, plus vraisemblablement une entraîneuse, la jeune et fringante Glory, interprétée par une Uma Thurman alors moins à contre-emploi, malheureusement.
 
 
Ces deux-là se sont retrouvés il y a deux ans dans The War with Grandpa que je n'ai pas vu. C'est tout ce que j'ai à dire à propos de ça.

Le "cadeau" de Frank Milo met Mad Dog dans l'embarras, qui, flic de son état, se retrouve avec une prostituée chez lui, envoyée par un truand de la ville, auquel il est donc redevable, et dont il tombe amoureux (de Glory, pas de Milo). Outre deux longues scènes de baston (l'une opposant Mike Starr à David Caruso, l'autre De Niro à Murray), qui pourraient toutes deux plus ou moins se loger dans la catégorie des bonnes scènes de baston amicale hardcore si cette catégorie existait quelque part, catégorie dont la scène-reine serait à trouver dans le They Live de John Carpenter, très loin au-dessus de celles de Mad Dog and Glory, l'une des meilleures séquences du film est celle où Mad Dog, après une première nuit d'amour avec Glory, se rend sur une scène de crime sordide dans un restaurant et photographie toute la boucherie, la barbaque étalée au sol encore fraîche, en chantant Just a Gigolo de Louis Prima et en dansant tout sourire, complètement refait. Mais une autre scène a retenu mon attention. Il s'agit de ce bref moment, vers le milieu du film, où De Niro s'arrête en pleine rue et montre à sa douce un carrefour où il prétend avoir vu, là, un matin, halluciné, une biche, égarée en plein centre-ville, au milieu de la chaussée, et le montage de nous opposer sa vision (si mes souvenirs sont bons)...


?

Je ne peux pas croire que cette scène soit simplement gratuite, posée là sans raison. Or j'ai pu lire, après des recherches à la Bibliothèque Nationale de France, que cette séquence est une séquence intertextuelle. Après d'autres recherches pour comprendre ce mot, j'ai compris que la scène mystérieuse faisait référence, allusion, clin d'oeil, à un autre film... Mais lequel ? Je ne trouve pas. Alors que j'ai vu et revu toute la filmographie des deux acteurs principaux de ce maudit film. Comment est-ce possible ? Je deviens malade. Que m'as-tu fait John McNaughton ? (Cf. le réalisateur du film, dont tous les autres métrages ont dans leur titre soit le mot "sexe" soit le mot "crime", qu'il a réussi à combiner dans le titre Sexcrimes, film fétiche de mon frère aîné dans les années 90, pour les formes de Denise Richards, aux côtés de l'intégrale de Buffy contre les vampires, pour celles de Sarah Michelle Gellar, et de Snake Eyes, pour celles de Gary Sinise). De Niro et une biche... Une biche et De Niro... Je m'avoue vaincu. J'ai pensé, dois-je le dire, au risque de passer pour un idiot, j'ai pensé à Bambi. Mais je ne suis pas certain que De Niro ait doublé la biche dans la version originale du film, n'ayant jamais vu que la VF, où la voix du petit cervidé éponyme était assurée par le regretté Jacques Frantz, le doubleur éternel de De Niro justement, de Mel Gibson, John Goodman, Dolph Lundgren, Nick Nolte ou encore Ron Perlman, et qui nous a quittés l'an dernier, l'homme aux mille voix, l'homme à la voix unique, l'homme à la voix reconnaissable entre toutes, l'homme à la voix. RIP Jacques Frantz.

 

Mad Dog and Glory de John McNaughton avec Bill Murray, Robert De Niro, Uma Thurman, Mike Starr et David Caruso (1993)

23 août 2011

Session 9

Un bon film d’horreur ne tient parfois à pas grand-chose. Un chouette décor, offrant une ambiance particulière, voilà ce qui peut parfois suffire. C’est en tout cas ce que laisse à penser Session 9, le second long-métrage du réalisateur Brad Anderson, sorti de façon confidentielle en 2001 et qui s’est depuis, au fil des ans, taillé une réputation certes modeste mais bien méritée. L’histoire de ce petit groupe d’ouvriers appelé à désamianter un gigantesque asile psychiatrique désaffecté, et dont l’un des membres va progressivement sombrer dans la folie, peut en effet apparaître comme un prétexte pour mieux nous emmener dans ce lieu incroyable, véritable personnage à part entière de ce film d’horreur psychologique, j’ai nommé le Danvers State Hospital. C’est dans cet immense hôpital psychiatrique aux couloirs labyrinthiques et à la forme de chauve-souris typique des asiles qui étaient construits aux États-Unis à la fin du XIXème siècle, que furent par exemple pratiquées les premières lobotomies. Un lieu que l’on imagine aisément chargé de sales histoires, autre élément avec lequel Brad Anderson joue aussi très intelligemment. Le cinéaste parvient ainsi avec brio à tirer intégralement parti du lieu dans lequel se déroule l'action de son film. Car encore faut-il savoir tirer profit d’un tel décor, savoir le filmer comme il faut, réussir à croquer des images marquantes et parvenir à saisir une ambiance propice à faire monter la tension. C’est sur tous ces tableaux que Brad Anderson brille particulièrement.



Le film pourrait ainsi quasiment ne rien dévoiler de l’intrigue qu'il développe progressivement. Il pourrait tout simplement nous laisser sans que l'on n'ait compris grand chose et avec cette drôle d'impression que rien ne s'est finalement passé, mais que l'on a tout de même été scotché d'un bout à l'autre. Car sa force est ailleurs. Elle réside dans cette tension que le cinéaste parvient brillamment à installer, avec évidemment ce lieu qui rappelle les heures les plus sombres de la prise en charge de la maladie mentale et dont le passé semble peser si lourd sur les épaules des personnages, peu à peu écrasés, étouffés et remontés les uns contre les autres. Des personnages qui cachent d'ailleurs tous un mystère, une faute qu'ils tentent chacun de dissimuler, l'ancien hôpital agissant sur eux comme un révélateur de ces secrets, un dynamiteur, un peu à la façon de la maison hantée du classique de Robert Wise, The Hauting. Et ce lourd passé, nous sommes amenés à le vivre à travers les enregistrements sordides qu'un des ouvriers se met à écouter : on y entend la voix lugubre d’une ancienne patiente atteinte de troubles de la personnalité. Le travail sur le son, dont cette voix et son utilisation sont un bien bel exemple, participe aussi à cette atmosphère poisseuse qui parvient à nous captiver du début à la fin, et renforce le grand pouvoir de suggestion de la mise en scène. La bande-son, très minimaliste et composée de bruits aussi discrets que dérangeants, est idéalement choisie. Les acteurs sont également à saluer, à commencer par Peter Mullan, que l’on a déjà pu croiser chez Ken Loach et qui arrive ici parfaitement à nous faire ressentir le mal-être de son personnage, qui semble bouillir de l’intérieur et perdre davantage pied à chaque scène. Quant à l’expert à Miami David Caruso, sa tronche bizarre sied parfaitement au film et la couleur rousse de sa chevelure à sa photographie bien particulière. Car Session 9 a effectivement une image bien à lui : le film a sans doute été tourné en DV, ou avec je ne sais quelle caméra numérique, et cela lui donne un aspect un peu granuleux et des couleurs étrangement lumineuses qui participent pleinement à son ambiance assez unique.



Sans recourir à des effets gores, et dépouillé de ces réflexes bien lassants chers aux films d’horreur actuels, mais déployant au contraire une intelligence permanente et une vraie économie de moyens de plus en plus rare dans le genre, Brad Anderson signe une œuvre de grande qualité. Un film ô combien recommandable pour les amateurs du genre et que je conseillerais même à tous les friands de thrillers psychologiques et autres curieux. On tient là l’un des films d’horreur les plus réussis de la décennie qui vient de s’achever, m’est avis, et l’un des meilleurs représentants récents du sous-genre que sont les « films de maison hantée ». On pourra seulement regretter que Brad Anderson n'ait depuis pas su confirmer son talent, bien qu'il ait également fait preuve d'un certain savoir-faire dans la mise en place d'une atmosphère putride pour son film suivant, le très remarqué The Machinist, où le corps cadavérique de Christian Bale lui donna un joli coup de pouce pour mettre en boîte de nouvelles images marquantes.


Session 9 de Brad Anderson avec Peter Mullan, David Caruso et Josh Lucas (2001)