21 juin 2015

A Most Violent Year

à Papa B.

Dès le départ ça sent mauvais. La faute à ce bon vieux caca d'oie (filtre bleu, ou jaune, ou vert, ou autres couleurs désaturées, je n'en sais rien et je m'en fous) qui donne d'emblée au film ce look pseudo-rétro si surfait et si banal. Trois couleurs dans ce film, grand maximum : du beige, du jaune (principalement sublimé par le par-dessus jaune que porte le héros tout du long, cet incroyable par-doss qui lui vole quasiment la vedette) et du jaune foncé. J'en oublie peut-être une ou deux. Le noir, puisque c'est une couleur. Mais de toute manière elles se confondent toutes dans cette teinte vert-jaunâtre dégueulasse qui nous crie dessus "film noir d'époque classieux !", alors qu'on n'a rien demandé et qu'on aurait vite pigé. On sait dès les premières secondes qu'on va assister à un film noir néo-noir néo-classique noir très sérieux, sobre, sombre (pratiquement tourné dans le noir du coup), mais surtout long et chiant. Et c'est bien ça qu'on aura dans l'assiette. Un film de genre réchauffé, propre sur lui et absolument lénifiant. N'est pas James Gray qui veut, même si J. C. Chandor a l'air de faire des pieds et des mains pour lui ressembler.




C'est l'histoire d'un type en par-doss jaune, Abel (Oscar Isaac), qui a monté une boîte de transport de pétrole avec sa petite volonté de fer et qui s'apprête à racheter à des juifs un ancien chantier de livraison idéalement placé en bord de fleuve, histoire de faire grandir encore sa petite entreprise qui ne connaît pas la crise. Mais il est emmerdé par un contrôle fiscal d'un côté, et par des concurrents mafieux qui volent ses camions à mains armées, ainsi que leur précieux chargement, de l'autre. Sans compter sur sa femme, Anna (Jessica Chastain), superficielle et menteuse, qui devrait l'aider mais n'est pas toujours très claire dans sa façon de gérer les finances de la boîte, ce qui pose d'autant plus problème que son mari revendique une parfaite droiture pour son entreprise. En parlant d'elle, être parvenu à rendre Jessica Chastain presque laide (malgré une ou deux scènes en décolleté qui raviront les fans les moins exigeants) n'est d'ailleurs pas le moindre des torts de J. C. Chandor. Et l'actrice n'y est certainement pour rien. Responsable ni de son look merdeux ni de la faiblesse du film. Pas plus qu'Oscar Isaac, qui fait son travail et qui mérite salaire, comme tout le monde. Non le problème est ailleurs, et il est multiple. Cette image affadie, appauvrie en couleurs, anesthésiée, est parfaitement symptomatique d'un film étriqué, monolithique, bien paresseux, incapable de surprendre son monde, incapable d'opérer le moindre virage pour décrocher ne serait-ce que temporairement d'un cahier des charges ultra programmé et imparable, infoutu de se libérer de sa ligne de conduite, ni dans sa mise en scène ni dans son scénario (signé Chandor aussi), et qui s'achève dans une scène finale plombée par une réplique et une image lourdes comme il s'en fait peu. 




La réplique en question évoque ce maudit "rêve américain", et elle aura suffi à fournir son charbon à la plupart des critiques à gaz, dont sans doute celle de Télérama citée sur l'affiche, ravies de nous apprendre que, dites donc tenez-vous bien, le rêve américain est et a toujours été un paravent tendu devant un royaume pourri jusqu'à la moelle, une gigantesque scène de crime... Édifiant. L'image qui conclut le film et veut frapper les esprits n'est pas moins explicite : c'est celle d'un laissé pour compte, un ancien chauffeur au service d'Abel, en cavale depuis qu'il a résisté à sa deuxième agression au volant d'un chargement, qui finit sans rien alors que son patron termine le film les mains pleines, et qui, tandis qu'Abel, sa femme et son avocat viennent de finaliser le rachat du terminal de livraison situé près du fleuve et admirent leur acquisition, les rejoint et se tire une balle dans la tête, balle qui ressort de son crâne pour aller percer, derrière lui, une cuve de pétrole. Et Chandor insiste bien sur cette cuve perforée dont s'échappe un filet d'or noir, tandis que tout autour du trou ont éclaté des gouttes de sang... Fine métaphore. Abel qui, tel son homonyme biblique, vient de (faire se) tuer son frère, un autre immigré parti de rien, comme lui, bouche alors le trou de la cuve avec un mouchoir : préserver le pétrole, sauver le pognon, plutôt que les hommes. Le message n'est pas du tout martelé sur nos crânes. Merci monsieur Chandor de bien veiller à ce que tout le monde ait pigé votre film, et de faciliter la tâche à vos exégètes. Pour parvenir jusqu'à cette fin pleine d'enseignements subtils, il faut se fader un film long, très long. Pendant toute la projo j'arrêtais pas de me répéter la phrase de Pialat : "C'est du cinéma que c'est pas la peine, c'est du cinéma que c'est pas la peine, c'est du cinéma.... ad libitum".


A Most Violent Year de J.C. Chandor avec Oscar Isaac et Jessica Chastain (2014)

22 commentaires:

  1. Pendant toute la durée du film j'ai cherché à le "sauver". "Ce travelling il est bien quand même", "elle est pas mal cette course poursuite"... mais rien n'y fait. Ce fut une purge qui ne méritait pas que je me déplace (malgré les belles conditions d'être au Max Linder)

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  2. Ah oui qu'il est chiant ce film. Par contre, Jessica Chastain m'a affolé tout le long du film dans ce rôle de bitch qui kiffe les flingues. Je trouvais d'ailleurs le Isaak particulièrement froid à son égard, il doit pas la toucher une seule fois dans le film le type.

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  3. Fais gaffe quand tu parles de travelling sur ce blog... Tu peux finir avec un mémoire, voire une thèse complète, en commentaire :)

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  4. Vu y'a un mois et mes souvenirs sont déjà assez flous, même si j'avais semble-t-il moins souffert que toi.
    On ne devrait pas avoir le droit de filmer Jessica Chastain avec autre chose que sa si belle et naturelle chevelure rousse.
    Le type qui a réalisé Mama est également à enfermer : http://ilaose.blogspot.fr/2013/05/mama.html

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  5. Le "par-doss jaune", la véritable star du film !

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  6. Si j'avais le temps et les moyens, je ferai un montage en mettant bout à bout tous les moments où le par-doss jaune est à l'image. Quequoi, ça doit être rapide à faire et pas beaucoup amincir le film... :D

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  7. Lieutenant DAN21 juin 2015 à 20:05

    Le précédent film de Jésus Christ Chandor (Margin Call, très bien accueilli aussi) m'avait paru super lourd aussi. Je n'avais pas tenu...

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  8. Exemple typique d'une scène où on ne voit QUE le fameux par-doss...

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  9. Terrible :) J'en viens à le voir comme un personnage, un visage, ce par-doss c'est presque un smiley au fond.

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  10. Voilà qui inspire des réflexions sur les vêtements au cinéma... mais même si ça me titille, je vais m'abstenir pour cette fois, afin de ne pas prêter aux commentaires d'Erick, aussi outrés fussent-ils. (Talleyrand : « Tout ce qui est exagéré est insignifiant. »)

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  11. Perso, j'avais apprécié Margin Call. Sans crier au chef d'oeuvre évidemment, malgré quelques défauts, notamment cette tendance métaphorique assez lourde ( le chien, la bouffe etc...), je l'avais trouvé bien construit, pas trop didactique sans être complétement opaque et loin d'être indigne en ce qui concerne les personnages, assez bien traités.


    Bref, un bon ptit film sur "le monde la finance" que je m'étais dit moi. Je sais que c'est un avis peu partagé sur ce blog mais tant pis! j'ai même pas peur d'affirmer mes idées qu'elles sont qu'à moi!


    Et Hamster, j'aime bien tes digressions, donc ne t'en prive pas, pour un quolibet, tu as 10 lecteurs intrigués! Estimation à la louche...

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  12. 1. Moi aussi, j'ai plutôt apprécié 'Margin Call' au moment même où je le regardais — ce qui n'est déjà pas mal ! —, en faisant la part de cette pesanteur relative du propos que tu évoques (« relative » au sens où, pour moi, elle se fait surtout sentir par rapport à la sobriété affichée du film), et d'un volontarisme lui aussi un peu ostensible dans l'utilisation de certains acteurs (le côté « je prends Kevin Spacey qui a souvent joué des rôles d'arrivistes cyniques — cf., bien avant 'House of Cards', 'Glengarry Glen Ross' et 'Swimming wih Sharks' — mais c'est finalement pour lui faire jouer un des moins pourris du lot). En revanche, le film n'a pas du tout impressionné ma mémoire, et c'est aussi à cela que je juge un film, surtout quand, comme dans ce cas, il a des ambitions manifestes.


    2. Thanks ! J'ai un peu surréagi, d'autant que le message ne visait sans doute pas seulement ma petite personne (même si je suis bien conscient que c'est de très loin moi qui fais les digressions les plus longues et les plus fréquentes), mais c'est le côté indirect, pas franc de la chose (« sournois ») qui m'a irrité. Et puis aussi l'outrance sans objet : « mémoire », « thèse complète », avec l'idée que des personnes telles que moi sauteraient systématiquement sur la seule mention d'un travelling par un pauvre commentateur sans défense pour en faire mes choux gras. C'est comme quand, pour l'énième fois, quelqu'un qui veut se moquer des cinéphiles « exigeants » dit d'eux qu'il regardent les films en version tchèque sous-titrée en turc. Évidemment, c'est censé être une blague fondée sur l'outrance, mais à force de l'entendre on a envie de dire (quelle que soit sa position personnelle sur le doublage et sur le sous-titrage, d'ailleurs) : « J'espère que vous êtes conscient que PERSONNE n'a jamais fait cela ! »


    (Et puis les commentaires qu'on trouve trop long, personne ne vous oblige à les lire, alors où est le problème ? Les seuls qui pourraient avoir à y redire, ce sont Félix et Rémi, mais a priori je sais que ce n'est pas le cas.)

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  13. D'accord avec Titi : Hamster, toutes tes digressions sont les bienvenues ! Il m'arrive même régulièrement de te répondre "euh, tu veux pas en faire un article ?" :D

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  14. Je ne dirai qu'une seule chose :

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  15. La même que mon acolyte. Plus tu commentes, mieux je me porte !

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  16. Je n'ai plus de mots !

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  17. c'est quand meme moins chiant et lourdibgue qu'un pseudo chef d'oeuvre de maurice pialat....

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  18. C'est du commentaire que c'est pas la peine...
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  19. Ton site est tout simplement superbe. Bravo a toi bisou

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