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5 juillet 2023

Master Gardener

On l'aime bien Paul Schrader, mais il faut reconnaître qu'il tire un peu sur la corde là... Master Gardener est donc le troisième volet de ce que certains ont nommé sa "trilogie bressonnienne" pour tout ce qu'elle emprunte à l'auteur du Journal d'un curé de campagne ; trilogie qui risque même de bientôt devenir une tétralogie, si l'on en croit les derniers indices donnés par le cinéaste. Autant de films mettant en scène un personnage central abîmé par la vie, en quête de rédemption, et qui, chaque nuit, dans sa chambre, à la seule lumière d'une lampe de bureau, note ses pensées plus ou moins sombres dans son journal intime (d'autres ont intitulé cette trilogie "Man in a Room", mais rappelons-nous que Willem Dafoe griffonnait déjà des carnets entiers pour y étaler ses réflexions de dealer de drogue en pleine crise existentielle dans l'excellent Light Sleeper). Bref, Master Gardener s'inscrit donc dans la droite lignée de First Reformed et The Card Counter mais force est de constater que l'inspiration du cinéaste paraît cette fois-ci clairement sur le déclin. Si ce nouveau film se regarde sans aucune souffrance, Schrader restant appliqué et plein d'estime pour son spectateur, un léger ennui pointe parfois. Le vieux cinéaste paraît fatigué, trop sûr de sa recette, en roue libre, bien tranquille sur ses rails habituels.



 
On suit ce coup-ci un ancien membre actif (Joel Edgerton) d'un groupe de suprémacistes blancs, désormais sous protection judiciaire et jouissant d'une nouvelle identité après avoir aidé le FBI à nettoyer ses anciens rangs. Apparemment vacciné de ses orientations politiques passées, il s'est reconverti horticulteur des plus méticuleux pour les besoins de l'entretien quotidien de l'immense jardin d'une riche veuve (Sigourney Weaver). Leur relation va au-delà du simple rapport patronne / employé et leurs existences et routines bien huilées vont gripper un brin quand la veuve demandera à son jardinier de prendre sous son aile sa petite-nièce (Quintessa Swindell) pour lui transmettre son art et son savoir de jardinier hors pair. Ce décor et ce contexte, intrigants et plutôt singuliers, sont adroitement posés par Paul Schrader. On est content de retrouver Sigourney Weaver dans un rôle a priori intéressant et devant la caméra d'un réalisateur respectable. Joel Edgerton semble lui aussi faire l'affaire. Nous avons envie d'y croire et on espère encore avoir droit à un film au moins aussi bon que The Card Counter et First Reformed. En réalité, la première partie du film s'avèrera de loin plus réussie que tout ce qui suit l'arrivée de la petite-nièce...


 
 
Tout semble alors cousu de fil blanc. Le triste passé du personnage principal nous est révélé à coups de brefs flashbacks dont on aurait peut-être pu se passer. On ne croit pas une seconde en l'espèce de romance surgie de nulle part entre cet ancien skinhead et la petite-nièce métisse. L'actrice qui l'incarne est plutôt mignonne mais, la pauvre, son rôle est épais comme du papier à rouler ; elle n'amène avec elle que des lieux communs : ex-boyfriend violent à qui il va bien falloir régler son compte, addiction à la drogue trop bien dissimulée et vieilles rancœurs familiales qui vont faire éclater ce petit monde. Si l'on pouvait avoir une certaine curiosité pour les liens un peu malsains entre Weaver et Edgerton, on en a aucune pour ce qui se noue entre le jardinier et son élève. On ne comprend même pas ce que cette dernière peut trouver à son prof. Schrader ne s'y consacre tout simplement pas assez. Mais c'est bien dans le maître jardinier du titre que réside sans doute le plus gros souci. Nous avons là un acteur, Joel Edgerton, qui fait son maximum mais dont on finit par se dire qu'il n'est peut-être pas de la trempe d'un Ethan Hawke (forcément !) ou même d'un Oscar Isaac. Surtout, son personnage intéresse nettement moins, ne nous fascine guère. Car franchement, Paulo, tes histoires de rédemption, on commence à les connaître par cœur, on en a soupé. Reviens plus tard, et avec autre chose !


 
 
Bon, restons mesuré, Master Garderner n'a tout de même vraiment rien de honteux et n'est pas un mauvais film, mais il y a comme un décalage entre le sérieux et l'emphase que met Paul Schrader à nous raconter cette histoire et son réel intérêt. Le retour en forme et l'état de grâce du cinéaste américain sont-ils déjà derrière nous ? Réponse définitive lors de notre prochain rencard avec lui. On lui laisse encore le bénéfice du doute, lui qui a connu des bas tellement plus bas, et on continue de suivre avec plaisir sa grosse moue boudeuse sur les réseaux.
 
 
Master Gardener de Paul Schrader avec Joel Edgerton, Sigourney Weaver et Quintessa Swindell (2023)

28 décembre 2021

The Card Counter

Son précédent film, le virulent First Reformed, offrait un rôle en or au grand Ethan Hawke et marquait son retour en forme inattendu, à 70 piges passées. Quatre ans plus tard, Paul Schrader récidive : il confirme que son inspiration, de cinéaste et de scénariste, est encore au beau fixe et donne à Oscar Isaac le meilleur rôle de sa carrière. L'acteur, au charisme indéniable dont la filmographie n'est sans doute pas à la hauteur du potentiel, incarne ici William Tell, un ancien militaire hanté par les horreurs commises à Abu Ghraib. Ayant mis à profit ses années d'incarcération pour maîtriser les cartes à la perfection, il traverse désormais l'Amérique, d'hôtels en motels, de casinos en casinos, se contentant de gains toujours modestes pour ne pas attirer l'attention et pouvoir ainsi continuer sa singulière expiation. Sa route croise un jour celle de Cirk (Taylor Sheridan), un jeune homme en colère désireux d'en découdre avec un ex-colonel de l'armée (Willem Dafoe) qu'il accuse d'être à l'origine du suicide de son père, ancien militaire également traumatisé par les exactions américaines perpétrées lors de la guerre en Irak. Plutôt que d'alimenter la haine et les envies de vengeance du si hargneux Cirk, qui essaie en vain de réveiller en lui de vieux démons, William Tell choisit de prendre le jeune homme sous son aile. Il lui propose de sillonner les routes en sa compagnie, tandis qu'il participera à des tournois de poker sous la houlette d'une agente bienveillante (Tiffany Haddish), afin de purger ses dettes et lui permettre une nouvelle vie.




Le scénario incisif de Paul Schrader explore la face noire de l'Amérique et convoque les fantômes de son passé récent par le biais d'un personnage de grand névrosé qui en est le véritable centre de gravité. Un homme énigmatique que l'on essaie de comprendre, de percer à jour, qui nous intrigue du début à la fin et demeurera un mystère ; un homme qui, chaque nuit, tel un curé de campagne, couche ses plus sombres pensées dans son journal intime, un verre de whisky à portée de main, sous la lumière tamisée de chambres d'hôtels qu'il a auparavant transformées en espaces anonymes et froids, déshumanisés – avec un soin maniaque, il enveloppe systématiquement chaque meuble dans d'épais draps blancs, lit, chaise et bureau compris, ce qui occasionne quelques images d'une fascinante étrangeté. A travers ce personnage magnétique, Paul Schrader laisse libre cours à ses obsessions habituelles, toujours sous l'influence du cinéma de Robert Bresson (mais je ne développerai pas plus ce dernier point, par manque de cartes en main – je vous oriente vers les nombreuses thèses écrites à ce sujet). Aussi, ce protagoniste retors, mutique et solitaire, rongé de l'intérieur, derrière une façade impénétrable et savamment construite, par une culpabilité qui ne l'abandonnera jamais, permet à Oscar Isaac d'étaler tout son talent et de nous livrer une véritable masterclass. Il faut dire que Paul Schrader, qui a soigné son texte – certains dialogues sont délectables –, lui donne à jouer du lourd : c'est un rôle costaud, au moins autant que celui d'Ethan Hawke, qui était parfait en révérend en pleine crise de foi dans First Reformed. Parmi les scènes qui permettent à Oscar Isaac de briller de mille feux, il y a notamment ce monologue glaçant lors duquel il raconte à son jeune acolyte, au moins aussi scotché que nous, son expérience à Abu Ghraib. Chaque mot, chaque intonation, chaque pause, chaque regard, tout, tout sonne juste, tout est parfait. Ce passage met également en évidence, bien entendu, la qualité de l'écriture de Paul Schrader, très précise et acérée. L'acteur et son réalisateur se rendent donc mutuellement service dans ce qui constitue un sacré bon moment de cinoche et l'une des nombreuses scènes fortes de ce film enlevé, marqué par la patte reconnaissable entre mille et la forte personnalité de son auteur, plus vigoureux que jamais.




Alors certes, le style de Paul Schrader est peut-être ici parfois un brin poseur, une impression renforcée par l'utilisation récurrentes des chansons lentes et ténébreuses de Robert Levon Been qui, de sa voix caverneuse, accompagne plusieurs scènes, les nimbant d'une atmosphère lourde et funèbre un poil forcée. Mais par ailleurs, la réalisation du scénariste de Taxi Driver est aux petits oignons, le plus souvent sobre, classe, concise, presque un peu austère, mais moins que celle adoptée pour First Reformed, qui était seulement illuminée par la présence du diamant brut Hawke et quelques parenthèses quasi psychédéliques surprenantes. Là encore, Schrader distille quelques très beaux moments, poétiques, lumineux, où l'on entreverrait presque avec un solide espoir une sortie du purgatoire pour notre si ténébreux joueur de poker. Quelques choix osés, comme celui du super grand angle avec image toute déformée – je ne vois pas comment appeler ça autrement, là encore, je manque à l'évidence de connaissances de base en matière de cinéma – pour ces quelques aperçus terrifiants de la prison d'Abu Ghraib, que l'on réintroduit par les cauchemars persistants du protagoniste, attestent de la personnalité et de la vigueur d'un cinéaste qui n'a pas froid aux yeux et remue avec une frontalité saisissante les souvenirs traumatiques d'une Amérique nauséabonde... Soit dit en passant, l'amateur de poker pourra presque regretter, face à la maîtrise de Schrader, que celui-ci ne donne pas une part plus importante à un jeu dont son protagoniste, en voix off, décrit le fonctionnement si particulier ; mais ce serait oublié qu'il ne s'agit pas là du sujet du film. On aurait aussi peut-être aimé que The Card Counter, après une longue montée en tension, termine plus fort, ou différemment, on ne sait pas. Une chose est sûre : le final nous laisse dans un drôle d'état, difficile à définir, mais il y a là un petit goût d'inachevé. Cependant, même ainsi, on tient là un excellent film américain, l'un des meilleurs de l'année à n'en pas douter, et il faut peut-être un peu de temps pour le digérer comme il se doit... 
 
 
The Card Counter de Paul Schrader avec Oscar Isaac, Taylor Sheridan et Tiffany Haddish (2021)

20 mars 2019

Triple frontière

Après Margin Call, qui s'intéressait aux coulisses de la crise financière de 2007, All is Lost, métaphore aquatique d'une société capitaliste à la dérive, et A Most Violent Year, qui nous dépeignait la chute d'un entrepreneur mafieux obnubilé par ses rêves de grandeurs, voici donc donc la nouvelle démonstration, par l'absurde, des vilains tours que peut jouer la cupidité, signée J.C. Chandor. Cette fois-ci, le réalisateur cherche à nous scotcher à nos fauteuils en nous livrant un film d'action et d'aventure, à l'ancienne, mettant en scène des mercenaires, des soldats, des hommes de terrain, réunis pour une ultime mission, avec du Metallica en fond sonore pour les accompagner. Le casting musclé annonce lui aussi la couleur. Ben Affleck, Charlie Hunnam... Ils ne sont pas connus pour leur talent de comédien, certes, mais ils peuvent sortir les muscles si besoin. Dans le premier rôle, on retrouve un habitué du cinéaste, Oscar Isaac, qui parvient à convaincre toute la petite bande de mener une opération commando dans la zone dite de la « triple frontière » (quelque part en Amérique du Sud). Leur mission : braquer la résidence surprotégée du narcotrafiquant qui règne en maître sur la région pour mettre à mal son petit commerce et, accessoirement, lui dérober son important pactole. Lors de ladite opération, la découverte d'un magot encore plus impressionnant que prévu va perturber nos hommes qui, préparés à tout sauf à ça, vont faire n'importe quoi pour emporter un maximum de dollars à la maison. Ce sont des débiles profonds.




Ramener tout cet argent au pays d'Oncle Sam s'avèrera bien plus compliqué que prévu, d'abord en raison de son poids considérable, mais aussi de la géographie et de la population locale... On devrait tenir là le prétexte à un grand film d'action quasi existentiel qui pourrait par exemple nous rappeler le génial Sorcerer de William Friedkin. On pourrait très bien ne pas s'attarder sur des détails, faire fi de la cohérence du scénario et même fermer les yeux sur les agissements idiots des personnages. Si, et seulement si, le film dépassait cela en nous saisissant par son intensité et son suspense. Or, ça n'est pas vraiment le cas... Passé une longue mise en place, étonnante par les temps qui courent, durant laquelle J.C. Chandor nous présente ces gaillards tous plus cons les uns que les autres (la palme revenant encore une fois à Ben Affleck, ridicule en soi-disant stratège de l'équipe dont les tactiques se résument le plus souvent à proposer de "foncer dans le tas", avec un petit sourire en coin, fier de sa trouvaille), la deuxième partie du film se consacre pleinement au récit linéaire de leurs mésaventures, sans temps mort. Là où d'autres devaient traverser la jungle dans des camions remplis de nitroglycérine, Ben Affleck et ses copains essaient lamentablement de traverser la Cordillère des Andes avec environ trois tonnes de dollars sur le dos et quelques poursuivants revanchards aux trousses. Malheureusement, J.C. Chandor ne s'appelle pas William Friedkin, loin s'en faut !




C'est tout de même dommage que ces personnages soient si nuls et méprisables. On se moque éperdument de ce qui peut bien leur arriver. On rigole et on est déçu quand l'un d'eux manque de justesse d'être emporté par la chute pathétique d'une mule transportant sur une corniche des sacs remplis de billets. Il faut dire qu'ils ne sont pas aidés par des acteurs au jeu très stéréotypé, qui n'embellissent pas là leurs CV, tout comme J.C. Chandor. Après un polar qui avait été très (trop !) bien accueilli à sa sortie, le cinéaste fait un bond en arrière. Lui qui faisait partie de ces jeunes cinéastes américains en vogue et considérés comme prometteurs signe là un long métrage très brouillon et mal fagoté. Les scènes d'action, si l'on peut voir bien pire chaque semaine sur grand écran dans ces films de super-héros minables, ne sont vraiment pas terribles. Le périple de notre troupe d'élite du dimanche passe pratiquement pour une randonnée ma foi assez tranquille, où l'on ne craint ni le froid ni la faim. Le scénario, aux trous béants et aux raccourcis bien faciles, ne sert en rien la nouvelle illustration des dangers de l'appât du gain par J.C. Chandor, même si l'on peut saluer le fait que ce cinéaste ait au moins un leitmotiv clair...




Au bout du compte, si Triple frontière se mate sans grande difficulté et ne constitue pas franchement un mauvais moment à passer, il n'en demeure pas moins un Expendable à peine amélioré, qui se croit bien plus beau et malin qu'il ne l'est vraiment ("Je ne me sens bien qu'avec un flingue entre les mains" reconnaît, lors d'un de ses rares moments de lucidité, un Ben Affleck au sommet de son acting). Une preuve supplémentaire que ça n'est jamais tout à fait un hasard quand le nouveau film d'un réalisateur qui a le vent en poupe finit sur Netflix. Cela cache très souvent quelque chose. En général, un film raté et voué à l'oubli. Évidemment, si l'on compare à la moyenne des trucs dispos sur la plateforme VOD, on se situe là dans le haut du panier, à l'aise. Mais tout est relatif, n'est-ce pas... Et, en l'état, Triple frontière comptera autant dans l'année cinématographique 2019 que le pet fumeux d'un petit animal malade dans l'atmosphère terrestre. 


Triple frontière de J.C. Chandor avec Oscar Isaac, Ben Affleck, Charlie Hunnam et Adria Arjona (2019)

17 mars 2018

Annihilation

Après le remarqué Ex Machina qui abordait l'un des thèmes favoris de la science fiction actuelle, l'intelligence artificielle, le britannique Alex Garland persévère dans le genre en adaptant cette fois-ci le best steller de Jeff Vandermeer, Annihilation, paru en 2004 et auréolé de nombreuses distinctions. Ce livre s'inspirait de deux grands classiques venus de l'Est : Stalker, des frères Strougatski, et Solaris, de Stanislas Lem, des incontournables de la SF, à lire absolument, qui ont chacun donné lieu à des adaptations signées Andreï Tarkovski, elles-mêmes entrées dans l'histoire du 7ème Art. C'est dire si Alex Garland fait preuve d'ambition et s'inscrit dans un héritage littéraire et cinématographique particulièrement lourd à porter. En réalité, c'est principalement à Stalker que l'on repense ici puisque le point de départ est grosso modo le même. Il s'agit d'une idée a priori très excitante, popularisée par les frères Strougatski puis magnifiée par le chef d’œuvre de Tarkovski : l'exploration d'une vaste et mystérieuse étendue de notre planète influencée par une présence venue d'ailleurs, une zone à haut risque aux effets inexplicables sur les visiteurs qui s'y aventurent courageusement. Nous suivons une petite troupe de scientifiques, exclusivement féminine, menée par Natalie Portman et Jennifer Jason Leigh, désireuse d'atteindre le centre de ladite zone afin de percer son secret, de comprendre pourquoi celle-ci croît inexorablement, transformant tout ce qu'elle absorbe.





Dès les premières minutes d'exposition, le film s'avère hélas assez laborieux. Alex Garland installe péniblement des personnages tout à fait anodins, interprétés par des acteurs qui semblent peu concernés (la palme revenant à Jennifer Jason Leigh, fantomatique). Mais parce que le pitch est prometteur, on demeure vaguement intrigué et, surtout, impatient d'entrer enfin dans la fameuse zone, ce "scintillement" étrange qui, à l'image, se caractérise par des vagues de lumières aux couleurs de l'arc-en-ciel, miroitant au loin. Ce n'est qu'à la trentième minute que la bande à Natalie Portman y pénètre enfin, après un dernier temps d'attente, un ultime regard lancé derrière leurs épaules, histoire de créer un suspense qui se fait toujours désirer. Nous apprenons ensuite que la présence venue d'outre-ciel a pour effet de faire muter les organismes, de les mêler de manière hasardeuse les uns aux autres, faisant fi des barrières des espèces et des lois les plus élémentaires de la Nature. Cette particularité aurait pu permettre à Alex Garland toutes les folies visuelles. Malheureusement, si la "direction artistique" se veut soignée, le cinéaste s'avère incapable de la mettre convenablement en valeur, de créer des images réellement fascinantes. Visuellement, Annihilation est d'une pauvreté accablante, malgré deux ou trois bonnes idées disséminées ici ou là qui auraient mérité un bien meilleur traitement et en dépit d'un scénario qui offrait un prétexte solide à toutes les extravagances.





A l'image, c'est à un psychédélisme très sage auquel nous avons affaire, donnant régulièrement au film une sorte de style pseudo New Age daté et de mauvais goût. Initialement écrivain et scénariste, Alex Garland révèle encore toutes ses limites en tant que metteur en scène. Il nous rappelle que son Ex Machina était déjà très surestimé et bénéficiait, lui aussi, d'un pitch particulièrement aguicheur, d'un scénario que n'honorait pas son travail de réalisateur, mais qui a suffi à en tromper plus d'un. En évoquant immanquablement Stalker, Annihilation nous rappelle sa petitesse dérisoire fasse à l’œuvre gigantesque de Tarkovski. Mais Alex Garland ne s'arrête pas là et convoque aussi régulièrement d'autres références trop imposantes pour lui. On note ainsi de nombreux clins d’œil et de situations rappelant The Thing de John Carpenter. Là encore, la comparaison s'avère très cruelle puisque contrairement au maître, le britannique est bien incapable de développer la moindre atmosphère et ne capture guère de visions d'épouvante ni ne provoque aucun effroi face à l'inconnu, aucune sidération face à l'inexplicable. Il parvient seulement à nous donner le vertige face au terrible abîme qui le sépare des grands cinéastes qui, eux, ont su marquer la science fiction en mettant leur immense talent à son service. Pour réussir un tel film, il faut en effet un certain génie, un brin de folie. Produire des images marquantes n'est pas donné à tout le monde. Imaginez le script d'Under the Skin entre les mains d'un guignol. C'est impensable. Jonathan Glazer a su le sublimer, en faire une œuvre tout à fait à part. Alex Garland n'est définitivement pas de cette trempe, il aurait peut-être dû laisser faire quelqu'un d'autre. Mais ils ne sont hélas pas nombreux ceux qui, aujourd'hui, auraient été capables d'en tirer un chouette film.





Alors que son histoire lui offre mille possibilités, nous avons donc droit à des fleurs de toutes les couleurs, à deux biches albinos sautillant dans les bois, à un crocodile à la dentition variée et à un ours à la tronche de sanglier. Génial... On a le désagréable sentiment qu'il manquait un illuminé à bord, l'équivalent d'un Giger ou d'un Rob Bottin, capable de matérialiser les plus folles digressions. Ce n'est qu'à la toute fin qu'Alex Garland se lâche un peu et nous propose une scène plutôt surprenante. Natalie Portman y est confrontée à un double bizarroïde lors d'un face à face donnant lieu à une chorégraphie où le temps, enfin, paraît suspendu par l'étrangeté du spectacle proposé. C'est hélas bien trop tard... Orphelin de la moindre tension, en dehors d'une scène plutôt réussie et porteuse de la plus belle idée (l'ours mutant qui reproduit les appels à l'aide de sa dernière victime humaine — notons qu'elle est sonore et non visuelle), Annihilation est également dénué de rythme et d'ambiance. Pompeusement découpé en plusieurs chapitres aux titres sibyllins, ce film très creux nous propose des flashbacks réguliers qui nous permettent de faire plus ample connaissance avec le couple sans intérêt formé par Natalie Portman et Oscar Isaac. On se farcit ainsi des scènes de plumard lamentables où le second chatouille la première après avoir échangé sur Dieu et la Création lors de dialogues imbuvables. Merveilleux...





Au bout du compte, Annihilation laisse une impression drôlement désagréable, celle d'une arnaque mal menée, d'esbroufe sans style particulier. Un comble. Le scénario qui invitait à des métaphores évidentes semble cacher tant bien que mal son indigence derrière une nébulosité ridicule qui n'émoustille en rien notre imagination et ne nous incite nullement à combler ses vides, ses trous laissés béants. Le plan final, pied de nez minable, achève de nous plonger dans la pire perplexité, il ressemble tristement au cliffhanger facile d'un épisode de série télé de bas étage. Il paraît que le film parle avant tout de dépression, d'autodestruction. C'est vrai qu'il nous fait broyer du noir et que la démarche de Garland s'apparente à un suicide. Annihilation accomplit la désolante prouesse de nous amener à douter du pouvoir de l'art cinématographique quant à sa capacité à exploiter pleinement les grandes idées de science fiction et à reproduire les plus singulières expériences de lecture (on pourrait, ou plutôt, on devrait pouvoir penser à La Couleur tombée du ciel de Lovecraft, à La Forêt de Cristal de JG Ballard). Et l'on frémit de nouveau en pensant que l'adaptation des Montagnes Hallucinées par le peu doué Guillermo Del Toro pourrait être remise sur les rails suite au succès de La Forme de l'Eau. Alors que John Carpenter réussissait à évoquer l'esprit si périlleux de Lovecraft dans The Thing, en s'y attaquant par des voies détournées, Alex Garland nous confronte simplement à son impuissance et échoue à effleurer les grands écrivains, les maîtres de la science fiction, en empruntant pourtant un chemin bien plus direct. On termine le film avec l'envie très vive de se nettoyer les yeux, de raviver notre amour pour le cinoche, le vrai, en se replongeant dans le décidément inégalable Stalker d'Andrei Tarkovski.


Annihilation d'Alex Garland avec Natalie Portman, Jennifer Jason Leigh et Oscar Isaac (2018)

21 juin 2015

A Most Violent Year

à Papa B.

Dès le départ ça sent mauvais. La faute à ce bon vieux caca d'oie (filtre bleu, ou jaune, ou vert, ou autres couleurs désaturées, je n'en sais rien et je m'en fous) qui donne d'emblée au film ce look pseudo-rétro si surfait et si banal. Trois couleurs dans ce film, grand maximum : du beige, du jaune (principalement sublimé par le par-dessus jaune que porte le héros tout du long, cet incroyable par-doss qui lui vole quasiment la vedette) et du jaune foncé. J'en oublie peut-être une ou deux. Le noir, puisque c'est une couleur. Mais de toute manière elles se confondent toutes dans cette teinte vert-jaunâtre dégueulasse qui nous crie dessus "film noir d'époque classieux !", alors qu'on n'a rien demandé et qu'on aurait vite pigé. On sait dès les premières secondes qu'on va assister à un film noir néo-noir néo-classique noir très sérieux, sobre, sombre (pratiquement tourné dans le noir du coup), mais surtout long et chiant. Et c'est bien ça qu'on aura dans l'assiette. Un film de genre réchauffé, propre sur lui et absolument lénifiant. N'est pas James Gray qui veut, même si J. C. Chandor a l'air de faire des pieds et des mains pour lui ressembler.




C'est l'histoire d'un type en par-doss jaune, Abel (Oscar Isaac), qui a monté une boîte de transport de pétrole avec sa petite volonté de fer et qui s'apprête à racheter à des juifs un ancien chantier de livraison idéalement placé en bord de fleuve, histoire de faire grandir encore sa petite entreprise qui ne connaît pas la crise. Mais il est emmerdé par un contrôle fiscal d'un côté, et par des concurrents mafieux qui volent ses camions à mains armées, ainsi que leur précieux chargement, de l'autre. Sans compter sur sa femme, Anna (Jessica Chastain), superficielle et menteuse, qui devrait l'aider mais n'est pas toujours très claire dans sa façon de gérer les finances de la boîte, ce qui pose d'autant plus problème que son mari revendique une parfaite droiture pour son entreprise. En parlant d'elle, être parvenu à rendre Jessica Chastain presque laide (malgré une ou deux scènes en décolleté qui raviront les fans les moins exigeants) n'est d'ailleurs pas le moindre des torts de J. C. Chandor. Et l'actrice n'y est certainement pour rien. Responsable ni de son look merdeux ni de la faiblesse du film. Pas plus qu'Oscar Isaac, qui fait son travail et qui mérite salaire, comme tout le monde. Non le problème est ailleurs, et il est multiple. Cette image affadie, appauvrie en couleurs, anesthésiée, est parfaitement symptomatique d'un film étriqué, monolithique, bien paresseux, incapable de surprendre son monde, incapable d'opérer le moindre virage pour décrocher ne serait-ce que temporairement d'un cahier des charges ultra programmé et imparable, infoutu de se libérer de sa ligne de conduite, ni dans sa mise en scène ni dans son scénario (signé Chandor aussi), et qui s'achève dans une scène finale plombée par une réplique et une image lourdes comme il s'en fait peu. 




La réplique en question évoque ce maudit "rêve américain", et elle aura suffi à fournir son charbon à la plupart des critiques à gaz, dont sans doute celle de Télérama citée sur l'affiche, ravies de nous apprendre que, dites donc tenez-vous bien, le rêve américain est et a toujours été un paravent tendu devant un royaume pourri jusqu'à la moelle, une gigantesque scène de crime... Édifiant. L'image qui conclut le film et veut frapper les esprits n'est pas moins explicite : c'est celle d'un laissé pour compte, un ancien chauffeur au service d'Abel, en cavale depuis qu'il a résisté à sa deuxième agression au volant d'un chargement, qui finit sans rien alors que son patron termine le film les mains pleines, et qui, tandis qu'Abel, sa femme et son avocat viennent de finaliser le rachat du terminal de livraison situé près du fleuve et admirent leur acquisition, les rejoint et se tire une balle dans la tête, balle qui ressort de son crâne pour aller percer, derrière lui, une cuve de pétrole. Et Chandor insiste bien sur cette cuve perforée dont s'échappe un filet d'or noir, tandis que tout autour du trou ont éclaté des gouttes de sang... Fine métaphore. Abel qui, tel son homonyme biblique, vient de (faire se) tuer son frère, un autre immigré parti de rien, comme lui, bouche alors le trou de la cuve avec un mouchoir : préserver le pétrole, sauver le pognon, plutôt que les hommes. Le message n'est pas du tout martelé sur nos crânes. Merci monsieur Chandor de bien veiller à ce que tout le monde ait pigé votre film, et de faciliter la tâche à vos exégètes. Pour parvenir jusqu'à cette fin pleine d'enseignements subtils, il faut se fader un film long, très long. Pendant toute la projo j'arrêtais pas de me répéter la phrase de Pialat : "C'est du cinéma que c'est pas la peine, c'est du cinéma que c'est pas la peine, c'est du cinéma.... ad libitum".


A Most Violent Year de J.C. Chandor avec Oscar Isaac et Jessica Chastain (2014)

10 novembre 2013

Inside Llewyn Davis

Si vous êtes fous des chats roux mignons et de la folk morose, vous pourrez éventuellement passer un moment géant devant Inside Llewyn Davis. Sinon, vous risquez de trouver le temps long et de regretter que les si géniaux frères Coen n'aient rien fait de plus avec un sujet pareil. Rien de plus que le (faux) biopic d'un raté absolu qui aurait sans doute mérité mieux. Le film ne montre et ne dit rien d'autre que la lente dégringolade d'un grateux dépressif, qui s'enfonce sans réagir dans une spirale de l'échec, par définition répétitive et sans issue. Les déboires s'enchaînent pour notre sympathique victime, dont le tandem s'est suicidé, dont l'agent est un escroc, qui est haï par sa meilleure amie et dont le père se chie dessus dans un asile. J'en passe des pires et des meilleures pour éviter de gâcher toute surprise. Llewyn Davis (Oscar Isaac), petit brun avec une chaussure mouillée, s'il a le mérite de ne pas être un débile, contrairement à pas mal de personnages des Coen, est bel et bien une authentique jaunasse. Sauf qu'au-delà de cette théorie du naufrage permanent, très chère aux Coen, il n'y a pratiquement rien à puiser dans ce film, ni dans le propos, ni dans la mise en scène, dont la seule forme d'excès consiste à représenter en champ-contrechamp la vue subjective d'un chat qui zieute le nom des stations de métro dans les bras de son porteur cadavérique.




La première scène, où Llewyn chante dans un petit bar, annonce la couleur. Filmée platement, comme un concert lambda, la scène est éventuellement sympathique, pas méchante, mais anodine et sans caractère, et le film est à son image, pas désagréable mais peu marquant. On reste loin des biopics hollywoodiens et de leurs sempiternelles scènes de démonstration de talent, mais avec cette suite de plans académiques, ou plus loin quand Oscar Isaac joue devant F. Murray Abraham en champ-contrechamp avec zoom lent sur le visage du personnage transcendé, on se dit que les Coen ne nous ont rien montré. Tout cela manque sérieusement d'audace et d'idées. Tout comme le scénario d'ailleurs, qui patine fréquemment, se repaît de chansons interprétées dans leur monotone intégralité, et cherche une vaine issue dans un vague intermède absurde et décalé (comme une grosse signature posée en plein milieu d'une dissert') impliquant notamment John Goodman dans un rôle absolument sans intérêt. Toute cette parenthèse centrale du film ne trouve de sens que dans sa conclusion, quand Llewyn - et le film avec lui - abandonne John Goodman dans sa voiture comme les Coen abandonnent (temporairement peut-être) cette veine plus perchée de leur cinéma. Mais le moment, assez frappant, de l'abandon est bref et après lui reprend le défilé de plates emmerdes qui jalonnent la vie de notre troubadour sans pénates, nouvelle incarnation moderne du héros de l'Odyssée d'Homère à l'actif des Coen (après O'Brother), comme le surligne inutilement la scène où le nom du chat insaisissable, Ulysse, est révélé (en termes de surlignage, c'est toujours mieux que ce moment où Llewyn reste planté devant une affiche de L'Incroyable voyage, ce film Walt Disney où deux clébards et un greffe paumés dans les paysages de l'Amérique cherchent à rentrer au bercail).




Si Oscar Isaac fait le boulot dans le rôle du zicos déprimé, on ne peut pas en dire autant de la très mauvaise Carey Mulligan, dans la peau d'un personnage inexistant et pourtant insupportable. L'actrice souffre en prime un maximum des coiffures et costumes vintage qui participent de l'étouffement du film, ainsi que de sa lourde photographie, tantôt grise tantôt marronnasse, dans tous les cas blafarde. Livide, Carey Mulligan traverse le film tel un cadavre à frange ambulant. Elle joue fort mal mais, à sa décharge, son personnage est particulièrement mal écrit, grossièrement brossé, comme un certain nombre de protagonistes chez les Coen, et cet opus ne fait pas exception. On retrouve leur goût pour les figures gentiment ridicules sur lesquelles se porte le rire des spectateurs, notamment des parodies de juifs new-yorkais parmi les amis du héros. On est d'ailleurs surpris de croiser Marilou Berry dans un film primé à Cannes. Mais ça doit faire partie des nombreuses vannes irrésistibles de nos impayables génies du 7ème art (inutile de préciser que je n'ai pas vraiment trouvé à rire devant ce film). Au final, ce trop long métrage, ni bon ni mauvais, se regarde mais, comme la plupart des dernières moutures des Coen, déçoit grandement par son manque patent de couilles. On retiendra deux répliques : celle où Llewyn, de retour de Chicago, dit : "C'est vrai que c'était court mais ça m'a paru méchamment long", et celle où la fameuse Marilou, à propos de son gros matou, s'écrie à plusieurs reprises : "Où sont passées ses burnes !? Où sont passés ses glaouis ?!".




A la fin du film, après que Llewyn Davis a joué sa chanson du pendu (pour la seconde fois, le film, replié sur lui-même, adoptant la structure d'une boucle éternelle), et tandis qu'il sort se faire casser la gueule dans l'arrière-cour du Gaslight Café, on aperçoit le jeune chanteur qui a pris sa place sur scène et dont la voix, reconnaissable entre mille, nous dit aussi sec qu'il s'agit de Bob Dylan. Et au lieu, comme l'espèrent peut-être les Coen, de songer avec mélancolie à tous ces folkeux à la petite semaine du New-York des années 50, tristement passés aux oubliettes et qui n'eurent pas la chance de devenir aussi fameux que Dylan, on se dit qu'après lui, et depuis des lustres déjà, tous ces gentils interprètes de folk à barbes de velours et autres adeptes de la pop indépendante sauce aigre-douce avec option suicide collectif ont occupé le devant de la scène sans faire montre de la même originalité de son, de la même force d'écriture, du même génie. Ceux-là vengent et re-vengent tous les Llewyn Davis d'antan en nous les brisant menu, et à l'aune de longues années de braves Llewyn Davis par wagons, l'injustice que nous vendent les Coen paraîtrait presque, pour être vache, assez juste. Vive Dylan.


Inside Llewyn Davis de Joel et Ethan Coen avec Oscar Isaac, Carey Mulligan, John Goodman, Justin Timberlake et Adam Driver (2013)