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25 février 2015

Willow

Comment ne pas se laisser embarquer dans les aventures de Willow Ufgood, bon père de famille et apprenti magicien Nelwyn (nain), placé à la tête d’une petite communauté chargée non pas de cramer un anneau mais de confier à une personne responsable la petite Elora Danan, bébé daïkini (humain), trouvée au bord d’un fleuve par les enfants de Willow, et qui, selon la légende, est censée mettre fin au règne de la despotique Reine Bavmorda (Jean Marsh). Comment surtout ne pas tomber sous le sortilège de Joanne Whalley (voir paragraphe ci-dessous) dans le rôle de Sorsha, fille de Bavmorda, ou ne pas craquer face au charme ravageur de Val Kilmer, dans la peau de Madmartigan, chevalier déchu qui deviendra l’ami de Willow. Ces deux-là ont d’ailleurs fini en couple, à la vie comme à l’écran. Comment ne pas souhaiter, enfin, vivre dans le village des Nelwyn, parmi toutes ces personnes de petite taille si bonhommes et affables ? Bon, à toutes ces questions, on peut certes répondre qu'il suffit d'être allergique à l'empire Lucasfilm, à l'héroïc-fantasy, aux films pour enfants ou à Ron Howard. Mais, je l'avoue, difficile pour moi de résister à la sympathie sans limites de Willow Ufgood et de son ami Meegosh, aux facéties du grand Aldwin, sans oublier, parmi les compagnons qu'ils croiseront au cours de leurs aventures, les cabotins Rool et Franjean, deux brownies (lilliputiens) hauts comme une pomme et timbrés.




Mais qui dit film de nains dit aussi acteurs nains, et nos amis de petite taille sont souvent traités par-dessous la jambe au cinéma. On est habitué à ce que les bébés se relaient à l’écran dans les films impliquant des nouveaux nés, pour des raisons tout à fait évidente de planning, de couches pleines de fientes et de biberons, mais aussi parce qu’ils ont tous plus ou moins la même tronche. C’est d’ailleurs le cas dans Willow, avec la petite Elora Danan, à laquelle deux gamines, les sœurs Greenfield, Ruth et Kate, ont prêté leurs traits poupins. Plusieurs acteurs pour incarner un même personnage dans un film, ça passe quand il s’agit de bébés (les personnages adultes qui changent de façade d’un film à l’autre au sein d’une même saga, parce que le comédien d’origine avait un semi-marathon ce jour-là ou juste parce qu’il avait flairé la suite merdique, c’est déjà moins évident). Mais on admet. Par contre un seul acteur recyclé dans plusieurs scènes, au sein d’un seul et même film, là, perso, ça coince ! Et c’est trop souvent le cas pour les acteurs nains, à qui l’on demande de jouer plusieurs rôles en croyant que personne ne le remarquera. Passe encore quand ils sont grimés, planqués sous un costume et donc méconnaissables. Exemple : Kenny Baker, le seul et l’unique R2-D2, qui, dans Le Retour du Jedi, s’est aussi glissé sans prévenir dans la fourrure d’un Ewok nommé Paploo (l’acteur était ravi de pouvoir, une fois dans sa vie, bouger ses bras et ses jambes sous l’objectif d’une caméra, quitte à le faire devant un AT-ST, engin de transport bipède de l’empire, sur le point de lui cramer la touffe).




Mais que dire de ce brave Warwick Davis, l’éternel Willow ? Saviez-vous qu’il a joué Pinocchio et Gepeto dans Pinocchio et Gepeto ? L’acteur a aussi prêté sa petite taille à six Leprechauns différents (dont le personnage éponyme, Lepre Chaun) dans la saga des Leprechauns. Six ! A quoi ça rime ? Plus difficile encore à avaler, ses multiples interventions dans la saga Star Wars, encore elle… Il était bien sûr et avant tout Wicket, le plus mignon de tous les Ewoks, à deux doigts de se serrer la princesse Leïa entre deux séquoias, sur la planète forestière Endor, dans le Retour du Jedi. Mais dans Star Wars : épisode 1 - La menace Fantôme, il devient subitement un dénommé Wald, ami d’Anakin Skywalker doté d’une gueule pas possible, ainsi qu’un spectateur lambda de la course de pods, amateur de vitesse et de sensations fortes, les mains plongées dans un pot de pop-corn plus grand que lui, mais aussi un citoyen sans histoires de Mos Espa, habillé comme un clodo… Qui incarnera-t-il dans Star Wars : épisode VII - Le Réveil de la force ? L’animal de compagnie de ce vieux con de Mark Hamill ? Le cul de Chewbacca ? Un jawa numérique sur Tatouïne ? Un 7ème Leprechaun ? Idem dans la série de films Harry Potter, où Warwick est à la fois Craspec le gobelin, le professeur Filius Fistfuck et un type tristement nommé Griphook, sans oublier Magicien (c’est le prénom du personnage, pas sa fonction, vérifiez sur l’encyclopédie en ligne du cinématographe si vous ne me croyez pas) dans le meilleur épisode de la saga, Harry Potter et le prisonnier d’Azkaban.




Warwick n’est pas le seul à cumuler les rôles dans un même film, c’est aussi le cas, par exemple, toujours dans l’épisode I de Star Wars, de Silas Carson, qui interprète Nute Gunray, Ki-Adi-Mundi, Idi Amin Dada et Lott Dodd, rien que ça... sauf qu’un seul de ces personnages ne porte pas (ou pas totalement) de masque. Alors que Warwick, quand il suit la course de pods  sur Tatouïne ou quand il fait la manche dans Mos Espa, le fait à visage découvert ! Sans véritables postiches et surtout sans être l'acteur principal du film, volontairement décliné dans plusieurs rôles, tel Peter Sellers dans Docteur Folamour. Comme si, de toute façon, personne n’allait le reconnaître. N'est-ce pas un brin insultant ? Car il ne s’agit pas d’un de ces films dont c’est le parti pris que de faire jouer plusieurs rôles à un même acteur, parce qu'il s'agit d'interpréter des jumeaux ou des clones (Van Damme s’en est fait une spécialité), parce que c’est la famille (Jerry Lewis dans Les Tontons farceurs, Eddie Murphy dans Professeur Foldingue, ou Alec Guinness, non pas dans Star Wars cette fois mais dans Noblesse oblige), parce qu'une descendance consanguine en a décidé ainsi (Michael J. Fox dans Retour vers le futur, ou les villageois de La Malédiction d’Arkham, affaire d’héritage et plus encore), parce que le héros se dédouble (Michael Keaton dans Mes doubles, ma femme qui n’en demandait pas tant et oim), parce qu'il est question d'un acteur qui devient tout un tas de personnages (Holy Motors), parce que c’est brillant (Smoking, No Smoking) ou parce que c’est nawak (Cloud Atlas).




Je concède, ceci étant, que c’est un bon moyen pour ces comédiens de cumuler les contrats et les paychecks. Il n’y a bien que Peter Dinklage pour rouler des mécaniques (sa jambe gauche plus courte que l’autre l’aide bien) à la tête de Games of Thrones, même s’il galère un maximum pour grimper sur lesdits thrones, perdant régulièrement aux fameux "jeux des trônes" rythmant chaque épisode, simple jeu de chaises musicales avec des trônes musicaux à la place des chaises, qui a donné son nom à la série et qui en a assuré le succès auprès des gosses. Mais il peut dire merci à Warwick Davis, qui méritait amplement ce rôle, pour faits d’armes. J’ai personnellement une molaire contre Peter Jackson qui n'a pas filé à Willow Davis le moindre nain à jouer dans sa trilogie de l'anneau et autres films de Hobbits, qui en sont remplis à ras-la-gueule, préférant sans doute engager des mecs de 2m10 pour ensuite les miniaturiser grâce à Paint ou autre logiciel de retouche d’image à la pointe, comme il l’a fait pour Froton et ses potes. Triste monde.




Mais revenons à nos moutons (pas d'offense). Vous me direz qu’il n’est pas rare, dans des films à petits budgets, voire dans des séries B, que des figurants jouent plein de rôles différents. Mais Star Wars, la deuxième saga, petit budget ? Soyons sérieux. Pire encore : Warwick Davis, un figurant... On aura tout vu. Vous me direz aussi que dans le cas de Warwick Davis il s'agit plus d'un caméo, d'un clin d’œil, qu'autre chose. Mais aurait-on imaginé Harrison Ford interprétant deux ou trois clochards anonymes au détour d'une paire de faux-raccords dans Star Wars : la menace I - l'épisode fantôme, pour faire coucou ? Caméo, mon cul... Alors quoi ? Ca veut dire que les nains sont interchangeables, comme les nourrissons, ou comme les chiens dans tous les films de chiens ? On s’était assez plaint, rappelez-vous, de l’utilisation de toute une portée de clébards pour incarner Sébastien dans Belle et Sébastien, mais ce maudit film n’était que l’arbre qui cache la forêt, car c’est le cas dans pratiquement tous les films du genre ! Un seul saint-bernard de Clairvaux dans Beethoven ? Croyez-le... Un seul Willy dans Sauvez Willy ? Tu parles ! L'équipe de tournage en bouffait un exemplaire entre chaque scène ! Un seul rat dans Ratatouille ? Mon œil... Un seul ours dans L'Ours ? Un seul frère dans Deux frères ? Non, il y en avait au moins deux. Quoique, ce fourbe de Jean-Jacques Annaud est capable de n'en avoir utilisé qu'un, avec tout un système de miroirs à l'appui, dans le seul film où il en fallait bien deux au casting ! Jean-Jacques Annaud parlons-en. Il sort aujourd’hui Le Dernier loup, mais je déteste déjà son film qui prétend nous faire admirer le dernier leup alors que le cinéaste, coupable du même subterfuge sur de nombreux films par le passé (on a longtemps cherché à se convaincre du contraire, mais il faut regarder la vérité en face), se vante encore en interview d’avoir utilisé 150 loups d’élevage différents au bas mot pour incarner son soi-disant héros, prétendue ultime bestiasse de sa race. Mais que dire quand il s’agit d’un nain ? Et pas de n’importe quel nain… Remarquez, Hollywood a fait pareil avec les indiens, qui (quand ils n'étaient pas tout simplement remplacés par de purs playboys comme Rock Hudson ou Burt Lancaster), devaient passer et repasser dans le champ, à l’arrière-plan, cinquante mètres au moins (distance de sécurité) derrière telle illustre star déguisée en cowboy, et changer de chapeau à plumes, de mocassins et de démarche chaloupée pour avoir l’air, à chaque passage, d’un autre indien. On sait gré à Michael Mann de voler un poil au-dessus de J.J. Annaud, puisqu'il a refusé de faire tourner 50 indiens différents pour incarner Chingachgook, le dernier des Mohicans, dans Le Dernier des Mohicans. C’était le dernier ou c’était pas le dernier ? Bon ben si c’est le dernier y’en a pas une chiée plus mille qui attendent leur tour derrière le combo, merde !…




Méditez là-dessus… Est-ce que tout le monde trouverait ça parfaitement banal si le fringuant Val Kilmer incarnait Madmartigan dans une scène, la sorcière Fin Raziel dans la suivante, la fée Cherlindrea dans la troisième et un poivrot sans répliques, assis dans le fond d’un plan de coupe, au milieu de la séquence de la taverne, celle où il est d’ailleurs déguisé en femme (mais toujours dans la peau de Madmartigan), et où l’un des deux brownies, celui joué par Kevin Pollack, est à deux doigts de se noyer dans une pinte de bière (un conseil : c'est bien meilleur trempé dans du lait) ? Permettez-moi d’en douter. C'est donc limite… Remarquez, pas plus que de les foutre dans tout un tas d’appareils ménagers (R2D2) et autres peluches (les fameux Ewoks), et que d’embaucher six ou sept nains à tout casser par mesure d'économies puis de les jeter dans quinze costumes différents pour tromper le spectateur (aujourd'hui, on n'hésiterait pas à les démultiplier numériquement...). Mon affection pour Willow n’en est pas altérée, parce que ce problème ne se pose pas dans ce film, tout connement. Au contraire, il n’en sort que grandi, d’abord parce que Ron Howard, cet homme d'exception, l'un des rares cinéastes rouquins de l’histoire d'Hollywood (le seul ?), qui en sait donc long sur les minorités visibles, a, quant à lui, fait tourner une foule de nains pour composer la population du village Nelwyn (parmi lesquels Tony Cox, le célèbre nain de Fous d’Irène), et a donné au cinéma (avant de lui prendre beaucoup...) l’un de ses rares héros nains, sans costume poilu pour le recouvrir de la tête aux pieds. Ensuite parce que Warwick Davis sera à jamais pour moi un caméléon, et l’un des meilleurs acteurs nains de l’histoire du cinéma.


Willow de Ron Howard avec Warwick Davis, Val Kilmer, Joanne Whalley, Jean Marsh, Patricia Hayes, Kevin Pollack, Billy Barty, Phil Fondacaro, Tony Cox et David Steinberg (1988)

24 février 2011

Bienvenue Mister Chance

J’aime les films d’Hal Ashby. Et ce n’est pas une sorte de snobisme déplacé qui provoquerait chez moi une volonté d’affirmer fièrement mon goût pour l’œuvre de ce cinéaste américain plutôt oublié des années 70. On lui préfère en effet bien d’autres cinéastes de cette époque, qu'il me serait bien laborieux de citer mais que vous connaissez tous, et en comparaison, Hal Ashby apparaît comme un réalisateur au talent et à l'importance quelque peu méprisés. Non, j’aime ses films, tout simplement. Et évidemment, je m’imagine très loin d’être le seul. A vrai dire, Hal Ashby a même plutôt l'air d'être à la mode chez toute une frange d'acteurs et réalisateurs se réclamant d'appartenir à un certain cinéma "indépendant" américain. Personnellement, je trouve ses films souvent beaux, drôles, émouvants et toujours intelligents. A part, en tout cas, et tous marqués par la même sensibilité. Je vous ai déjà parlé de The Last Detail, qui est sans doute mon préféré, et je vais à présent vous dire quelques mots de Bienvenue Mister Chance, peut-être son film le plus connu, que j’ai regardé très récemment, et qui ne déroge pas à la règle.




Hal Ashby nous raconte ici l’histoire d’un homme naïf et simple (benêt, pourrait-on quasiment dire) qui a vécu toute sa vie retiré du monde, passant son temps à prendre soin d’un jardin et, surtout, à regarder la télévision. Cet homme nommé Chance, incarné par Peter Sellers, est obligé de quitter sa petite bulle suite à la mort de son patron, le propriétaire de la maison dans laquelle il résidait paisiblement. Un petit accident malencontreux l’amène ensuite à être accueilli au domicile d’un vieux businessman influent aux portes de la mort (Melvyn Douglas) et de sa charmante femme d’au moins 50 ans sa cadette (Shirley MacLaine). Le premier, devant faire face à la maladie, trouve en lui une source d’apaisement en ces dernières heures de souffrance, et la seconde, peut-être en manque d'amour, lui trouve progressivement un charme assez irrésistible. Dans leur immense demeure où il est invité à rester indéfiniment, Chance va fréquenter les plus hautes sphères du pouvoir et même rencontrer le Président des États-Unis, dont le vieil homme malade est un proche conseiller. L’attitude toujours calme et sereine de Chance va passer pour une sagesse à toute épreuve acquise suite aux présumés malheurs qu’il aurait traversés, en réalité nés de malentendus qu’il ne prend même pas la peine de rectifier. Toujours tiré à quatre épingles et d'une allure très sérieuse, Chance verra ses rares paroles être prises pour autant d’oracles rassurants, de proverbes lumineux et de métaphores éclairées, alors qu’il ne fait que parler posément de son savoir en jardinage.


C'est bien une télécommande que Peter Sellers, les yeux rivés sur son écran, tient si fermement dans ses mains, restant insensible aux charmes de Shirley MacLaine

Quelques lectures rapides effectuées sur internet m’ont permis de constater que Bienvenue Mister Chance est très souvent rapproché du Forrest Gump de Robert Zemeckis. Le seul point commun qu’ont ces deux films est qu’ils mettent en scène un personnage principal au QI anormalement bas qui va, plus ou moins accidentellement, passer pour un héros de la nation. Un point commun certes apparemment de taille, mais finalement assez superficiel puisqu’au-delà de ce simple état de fait, les films n’ont pratiquement rien à voir. D’autres lectures m’ont également appris qu’Hal Ashby faisait de son personnage de Chance l’équivalent d’un Dieu ou au moins d’un saint, notamment parce que le dernier plan du film nous montre un Peter Sellers semblant marcher sur l’eau. Mais c’est là faire preuve d’une certaine étroitesse d’esprit et complètement ignorer ce qu’Hal Ashby paraît nous démontrer pendant tout son film. Le cinéaste, que l’on a peut-être connu plus inspiré, plus relâché, semble ici dresser le portrait apeurant d’une Amérique définitivement sortie des Trente Glorieuses, en pleine récession économique, dont le Président est un homme puant et sûr de lui qui ne supporte pas de se faire voler la vedette. L’état du pays est si désespéré que sa population en vient à se raccrocher aux phrases faussement sibyllines diffusées par la télévision d’un personnage rapidement poussé sous les feux de la rampe, dont seules l’inconscience et la naïveté lui permettent d’être tout à fait heureux. Peter Sellers, extraordinaire dans l’un de ses derniers rôles, incarne en effet le seul personnage complètement content du film. Je ne dis pas « épanoui », car le mot serait bien trop fort pour ce personnage unique en son genre qui véhicule également une certaine tristesse, une douce mélancolie portée par son étrange légèreté et soulignée par la musique d’Erik Satie qui l’accompagne régulièrement.


Ne suffit-il pas de savoir serrer les mains et de bien passer à la télé pour entamer une belle carrière politique ?

Revenons sur la prestation de Peter Sellers. L’acteur est à l’origine du film puisque c’est lui qui effectua les efforts pour obtenir les droits du livre dont il est l’adaptation et c’est lui qui présenta directement le projet à Hal Ashby. Peter Sellers trouve ici un rôle particulièrement significatif lui permettant de démontrer tous ses talents d’acteur dramatique sérieux. Lorsque l’on regarde le film, il nous arrive d’attendre que l’acteur se fasse comique, les occasions ne manquant pas pour qu’il vienne perturber le bon déroulement d’une émission télé, d’un repas mondain ou d’une rencontre de prestige. Mais cela ne survient jamais, car Peter Sellers donne à son personnage une réelle existence, une vraie crédibilité et ce, même quand il prononce bien malgré lui une ligne de dialogue effectivement drôle. Je pense par exemple au gag dans l’ascenseur, où son personnage fait des remarques idiotes uniquement provoquées par son extrême ignorance. L’acteur semble porter un masque de placidité, ou bien s’être enfin défait de son masque comique, lui qui fut si souvent condamné à faire rire, à l’exubérance.


Petit aperçu de la dernière scène du film

La mise en scène de Hal Ashby est, comme je l’ai dit, rarement surprenante. Ainsi, le cinéaste ne rappelle que de façon très exceptionnelle la fantaisie qui habite en permanence un film comme Harold et Maude, et ce notamment lors de la première sortie en ville de Chance, qui se fait sur le fameux morceau de Richard Strauss auparavant immortalisé par le 2001 de Stanley Kubrick. On dirait que Hal Ashby s’est fixé de très platement filmer son histoire et, surtout, son personnage incroyable, probablement pour être, d'une certaine façon, à son image et mieux capter ou renforcer les sentiments que celui-ci dégage. Le cinéaste conserve néanmoins tout son talent et ne manque pas d’atteindre une certaine poésie. Une poésie qui atteint son point culminant lors de ce fameux plan final, effectivement équivoque, où l’on voit donc Chance avancer sur un étang, s’en étonner puis parvenir à enfoncer son parapluie à côté de lui, tandis qu’est prononcé la phrase « Life is a state of mind », les derniers mots du vieil homme que la maladie a vaincu. Porté par la chance ou par sa sainteté, on ne sait pas, le personnage pouvant très bien évoluer sur une jetée submergée autant qu’il peut réellement marcher sur l’eau. Toujours est-il que le générique de fin débute par la phrase « A story of chance », avant de défiler devant le bêtisier d’une scène coupée au montage, histoire de nous rappeler, quand même, tout le talent comique de Peter Sellers. Selon moi, le film d’Hal Ashby semble plutôt tourner en dérision et critiquer assez sévèrement la société américaine et la tournure qu'elle prend alors, en cette fin des années 70, avec un humour assez grave et caustique. Une société dont le besoin d’être rassuré est si fort qu’elle est capable de considérer les propos d’un simple d’esprit comme autant de prédictions lumineuses et de mener au pouvoir ce même individu, tel que nous le suggère la dernière scène. La fin, cette ultime image, est peut-être là pour enfoncer le clou, en nous montrant en un seul plan la double-image de cet homme-enfant profondément innocent, à la fois perçu comme l'équivalent d'un saint bienfaisant et qui est aussi un simple d'esprit seulement porté par une chance hors-norme. Un personnage qui se contente d'être là, Being there étant le titre original. Bienvenue Mister Chance est dans tous les cas un bien beau film, et surtout le portrait d'un personnage inoubliable.


Bienvenue Mister Chance de Hal Ashby avec Peter Sellers, Shirley MacLaine, Melvyn Douglas et Jack Warden (1979)