10 juin 2011

Les Chemins de la liberté

Peter Weir est un cinéaste qui prend son temps, et c’est une denrée de plus en plus rare à Hollywood. Dans la vie et dans ses films, c’est à l’évidence un type qui n’aime pas se presser. Le réalisateur australien, officiant aux Etats-Unis depuis maintenant près de 30 piges, a donc mis 8 ans avant de sortir un nouveau film après son fameux Master and Commander. Si ce dernier n’avait pas été un franc succès, on aurait ainsi pu dire que le cinéaste a vécu une longue traversée du désert, à l’image, littéralement, de son groupe de personnages dans le film qui marque son retour tant attendu : Les Chemins de la liberté (The Way Back en vo, soit Le Demi-Tour en québécois). Peter Weir retrace en effet le périple d’une bande de prisonniers échappés d’un camp de travail sibérien en 1940 et bien décidés à regagner un pays où ils seraient libres. D'où le titre, astucieux. Ces hommes, partis du nord de la Sibérie, se donnent ainsi pour objectif d’aller à pieds jusqu’en Inde, après avoir constaté avec effroi que la Mongolie était désormais une alliée de l’Union soviétique et ne constituait donc plus une terre d’accueil en accord avec leurs désirs de liberté. D'où le titre, là aussi astucieux. Plus tard rejoints par une jeune fille de 15 ans mais qui ressemble déjà à une catin avec 15 ans d'expériences sexuelles intenses, ces grands randonneurs devant l’éternel traverseront quasiment tous les types de paysages possibles, des montagnes enneigées de la Kolyma à l’étendue désertique de Gobi, en passant par les steppes arides d’Asie centrale et les eaux limpides du Lac Baïkal, offrant ainsi à Peter Weir l’occasion de nous croquer avec un savoir-faire évident des images de toute beauté, sans jamais aller jusqu'à la véritable contemplation.


Peter Weir, l'homme au béret, se mime ici en train de palper le cul de Saoirse Ronan, aux côtés d'un conseiller, spécialiste en climatologie et en culs juvéniles. Vieux pervers.

Évadés de leur camp en pleine tempête et dans un froid polaire, les personnages devront en outre faire face à quasiment tous les grands types de climats enregistrés sur le sol terrestre, puisqu’ils devront aussi affronter la chaleur la plus extrême ainsi que des ours libidineux au cours de leur folle randonnée. On raconte que le vétéran Peter Weir a passé tout le tournage du film avec un manuel de géographie physique sous un bras et le livre controversé de Slawomir Rawicz, A Marche forcée, sous l’autre. Bien qu’il prenne quelques libertés avec le second, le réalisateur natif de Sydney illustre le premier avec application et passe strictement tous les climats en revue, à l’exception des climats tropicaux et subtropicaux. Le metteur en scène aux allures de vieux prof de lycée fatigué nous livre donc un film pluridisciplinaire à recommander à tous les enseignants d’Histoire-Géographie, ces derniers pourraient le diffuser en classe pour tuer le temps en attendant les grandes vacances.


Communiste à la ville comme à l'écran, l'acteur n'a pas souhaité retirer son tatouage bien qu'on lui ait dit que le camarade Staline n'a pas fait que du bien à son idéologie chérie.

Avec un classicisme élégant, efficace mais rarement surprenant, Peter Weir s’attarde surtout à nous dépeindre les caractères de ces personnages auxquels on s’attache progressivement. Comme c’est désormais rarement le cas dans les films américains, ces individus et leurs secrets nous sont dévoilés sans hâte et avec subtilité, ce qui participe à rendre le film captivant du début à la fin, bien qu’il dépasse les 2 heures. On peut toutefois reprocher au héros, le meneur de la troupe, d’être un peu lisse. Il est d’ailleurs incarné par un acteur dont le nom m’échappe (d'après l'affiche, je dirai qu'il doit s'agir de Jim Sturgess). Peut-être aussi est-il légèrement éclipsé par celui campé par le charismatique Ed Harris, impeccable dans le rôle d’un vieux briscard simplement guidé par son instinct de survie, et par le personnage le plus haut en couleurs du film, le chien fou de la bande, sous les traits de l’imprévisible Colin Farrell. L’acteur irlandais marche ici sur des œufs avec ce personnage difficile de bandit endurci, fervent communiste malgré son séjour au goulag, arborant sur le torse un impressionnant tatouage à l’effigie de Staline et Lénine. Colin Farrell parvient à ne jamais tomber dans la caricature, et cela serait de mauvaise foi de dire qu’il n’est pas crédible dans le rôle de cet impitoyable criminel russe croyant encore en son pays. Ces personnages sont si bien dessinés que lorsque l’un d’entre eux vient à mourir, à bout de force, sa mort est toujours poignante. La mise en scène discrète de Peter Weir brille particulièrement dans ces moments émouvants, toujours traités avec délicatesse, recul et simplicité, sans effets faciles et tire-larme comme c’est en général la règle dans les productions américaines.


Colin Farrell aurait affirmé que pour lui, Ed Harris était l'exemple à suivre. Cette déclaration amicale envers l'acteur-réalisateur pose problème lorsqu'on se rend compte que Farrell apparaît souvent derrière lui, tentant de l'imiter du mieux qu'il peut. Sur ce plan, c'est quand même pas mal réussi.

Peter Weir s’applique aussi à nous décrire la survie de ces personnages au cours de leur interminable périple, sans toutefois rentrer dans les détails ni s’approcher d’un style documentaire. Pourtant, on aimerait parfois bien en savoir plus, connaître le menu de chacun de leurs repas, les endroits où ils choisissent de dormir, etc. Et cela est davantage une preuve de la réussite du film que d’une insuffisance quelconque. Le cinéaste met aussi de côté son penchant réaliste lorsque notre bande de taulards se retrouvent nez-à-nez avec une jeune fille fraîchement échappée d’une ferme collective et désireuse de faire la route à leurs côtés. En réalité, nul doute que la jeune fille subirait les assauts de ces ex-taulards qui n’ont pas vu le moindre cul si joliment bombé depuis des années ! De la même façon, on pourra également trouver les randonneurs un brin grassouillets...


Magie du cinéma : pas une seule seconde du film n'a été tournée sur le territoire russe.

La fin du film, trop rapide et maladroite, déçoit quelque peu. On ne peut s'empêcher de penser que Peter Weir aurait dû stopper son film un quart d'heure avant (dans la hutte tibétaine, où les survivants échangent sur leurs projets, avec l'assurance que le pire est derrière eux), ou qu'il aurait carrément dû enchaîner sur une heure supplémentaire nous dépeignant la traversée de l'Himalaya (ici croquée en quelques secondes !), mais au risque de lasser. Peut-être aussi que le cinéaste n'a pas pu faire tout ce qu'il souhaitait... Bien qu’il manque un je-ne-sais-quoi pour faire de ce film une réussite totale Les Chemins de la Liberté est tout de même une œuvre hautement recommandable, surtout par les temps qui courent. Après l’avoir vue, vous jurerez avoir marché pendant deux plombes ! Sacré Tuper Ware !


Les Chemins de la liberté de Peter Weir avec Ed Harris, Colin Farrell, Jim Sturgess et Saoirse Ronan (2011)

8 juin 2011

Papa

C'était le deuxième film de Pulpipi, après la parodie de biopic Casablanca Driver qui avait fait quelques émules. Voulant se forger une image de cinéaste crédible et offrir à Alain Chabat son Tchao Pantin, Maurice Barthélémy sortait de la comédie avec un road movie dramatique, oscillant entre le larmoyant et la comédie familiale. Le résultat c'est un film d'une heure et dix minutes qui se prend au sérieux et qui nous prend le chou bien qu'il se veuille modeste et simple avec sa petite Renault 5 poussiéreuse dans le premier rôle. Dans le second rôle, le gros Chabat plus vrai que nature, Monsieur tout-le-monde en jean moule-bite, affublé de tous ses pires défauts : points noirs, cheveux gras, démarche de quinqua. Il accomplit tous les gestes obligés du type qui fait un trajet trop long en bagnole. Qui du gars qui se surprend à ouvrir la fenêtre pour sauver son passager de l'asphyxie par le pet, qui de celui qui règle cent fois son rétro pour mieux apercevoir le décollebac de la meuf au volant de la voiture qui le double, qui de celui qui, au péage, fait tomber sa pièce et doit l'attraper sous sa roue, en se contorsionnant pour ouvrir sa portière, mais sans l'ouvrir complètement car elle est bloquée par la borne, et lui-même l'est par sa ceinture, obligé de se détendre et de lâcher la pédale de frein au risque de se rouler sur les doigts tandis que 2000 routiers barraqués et tatoués ont déjà la rage derrière.



Quid de celui qui à la station essence se paye, fier de lui, et à 70 centimes la tasse, un bon café avec supplément de sucre bien mérité après 9 heures de route, et constate que son gobelet n'est rempli qu'au tiers, pire, qu'un tiers de ce tiers est un bloc de sucre figé au fond du récipient, lui rappelant immédiatement le fond de ses chaussettes. Qui n'a pas fait une partie endiablée mais quand même chiante sur la fin de Pyramide avec son chiard impatienté par le trajet ? Qui n'est pas tombé en panne sous des trombes d'eau sur la bande d'arrêt d'urgence de l'autoroute, contraint de s'abriter du déluge avec son manteau pour aller téléphoner à un connard depuis la borne située trois kilomètres plus loin ? Qui n'a pas eu envie d'étriper son propre moutard en se cognant le petit doigt contre le genou moite de ce dernier au moment de passer la cinquième, après bien sûr le tête à queue occasionné par ce petit contre-temps ? Bref, tout y est, tout y passe dans ce petit guide du routard illustré. Pour faire un film pareil, si prolixe en détails au plus proche des petites gens, il faut nécessairement qu'il soit un peu autobiographique. Donc, si j'en tire de trop hâtives conclusions, je dirais que s'il n'est pas vraiment boxeur, Barthelemy s'identifie en tout cas à un type qui a buté son fils. Car c'est ça qui se trame derrière cette histoire de bagnoles et de petites cylindrées. Entre quatre vannes qui tombent forcément à plat et que la bande-annonce avait déjà révélées, condensées sur trente secondes, Barthélémy nous fusille l'esprit avec cette histoire de deuil impossible teinté de culpabilité et cette relation homme-fils crevante.



Le soupçon d'autofiction déguisée est alimenté par le caméo, à la toute fin du film, de Judith Godrèche, alias Madame Pulpipi et désormais Pulpipi à la ville comme l'écran, qu'Alain Chabal et son fils retrouvent enfin en quittant leur bagnole adorée après un voyage de 180 jours autour du monde pour retrouver le chemin des filets. Le deuil est une pilule plus facile à avaler pour cette femme propre sur elle qui, étant enceinte d'un troisième enfant doté d'après l’échographie d'un siège rehausseur collé au cul, a moins de mal à oublier. Elle est d'autant plus sereine que son compte en banque n'est pas dévalisé par les 40000 euros de péage que Chabat a déboursé d'un bout à l'autre du film. A la fois c'est peut-être parce qu'elle voit arriver Chabat au lieu de Barthélémy que Godrèche a l'air si jouasse à la fin du film, oubliant son rôle par la même occasion. Chabat est vraiment très très laid quand on le regarde bien sous certains angles (je me permets ce coup bas car ce rôle sérieux et "mignon" a contribué à me le rendre détestable), mais à côté de Barthélémy, c'est un boulevard. Godrèche a pour ligne de conduite de s'enfiler tous les comiques très petits et puant le pipi de la place publique : de Dany Boon à Barthélémy et à quand Mimie Mathy ? Ce film m'a tout de même ému, notamment quand on voit Chabat verser une larme dans le rétro, derrière ses lunettes de soleil, car il m'a rappelé ma propre vie. Quand mon chien Über-Jason est mort, mon père a dit : "Je vais faire un ride en bagnole", il n'est jamais revenu...


Papa de Maurice Barthélémy avec Alain Chabat et Judith Godrèche (2005)

6 juin 2011

Deux en un

Si je parle de ce film aujourd'hui c'est parce que j'ai passé quatre heures devant et je veux pas avoir paumé une nuit de ma vie pour rien. Et comme je considère qu'écrire sur ce blog c'est mon travail, rémunéré par la CAF, j'estime qu'un article c'est un accomplissement qui fait passer la pilule. Des Farelly j'ai adoré Dumb & Dumber, j'ai apprécié Fous d'Irène et j'ai maudit tout le reste. Je me les suis quasiment tous farcis, toujours dans l'espoir de tomber sur une pépite comme Dumb & Dumber (vu au moins 50 fois), mais même leur plus grand succès, Mary à tout prix, m'a plombé. Deux en un contribue à étayer ma théorie selon laquelle les frères Farelly ne font des films drôles qu'à la condition d'embaucher des acteurs comiques drôles. Or, exit les Ben Stiller, Owen Wilson, Matt Dillon et autres Jack Black : on a dit "drôles". Il n'y a qu'avec Jim Carrey et Eddie Murphy (mais ça c'est juste une hypothèse vu qu'ils n'ont jamais tourné avec l'acteur, au chômage technique depuis le début des années 90) que ces deux gros tocards peuvent nous faire marrer.


Imaginez ce que donneraient Jim Carrey et Will Ferrell à la place de ces deux-là. Pour le premier c'est pas dur vu que Matt Damon est justement coiffé comme l'était Jim Carrey dans Dumb & Dumber. D'ailleurs avec ses cheveux longs et pisseux et sa grimace terrible Greg Kinnear n'est pas sans rappeler Jeff Daniels dans le rôle d'Harry, old buddy old pal...

Deux en un vérifie bel et bien cette idée, puisque même si Matt Damon et Greg Kinnear, qui sont de bons acteurs, affichent une belle complicité dans ce film, ce dernier ne décolle jamais et manque cruellement de gags. Le peu de blagues à l'écran apparaissent comme autant de situations incontournables offertes par le pitch du film. Quid de Kinnear qui tire un coup à côté d'un Matt Damon impassible ayant bien du mal à se concentrer sur son bouquin, quid de cette scène où Kinnear monte dans le bus et se rend compte après que celui-ci a démarré que son frère siamois est resté québlo sur le marche-pied... Je pourrais bien en trouver une paire d'autres mais si j'ai du mal en m'en rappeler sans réfléchir ça prouve bien qu'elles ne m'ont pas marqué. Ce qui manque c'est des vannes improvisées, inattendues et sinon déjantées du moins plus osées. Et pour obtenir ça il faut des acteurs comiques dans l'âme, qui n'aiment rien tant que faire rire et qui ont ça dans le sang, comme un don des Dieux. On peut citer les inévitables Jim Carrey et Will Ferrell. On pourra nous répondre qu'un film comme Deux en un a d'autres qualités, voire d'autres ambitions, comme par exemple dépeindre une belle fraternité surmontant le handicap. On imagine qu'il y a derrière tout ça une touche d'autobiographie de la part d'un couple de cinéastes siamois qui partagent réellement le même corps. Mais qui va voir un tel film, aussi platement filmé, pour être ému ou pour se voir délivrer un message d'amitié déjà entendu ailleurs mille fois ? Non, on y va pour se marrer avant tout, et surtout pour ne jamais s'ennuyer. Or c'est leur sujet humaniste que les Farelly mettent à l'honneur, et ça passe au-dessus de la comédie, or ce choix est forcément regrettable, d'autant plus quand le film dure 2 heures. Une comédie réussie qui dure deux plombes c'est un défi rarement relevé.


Quand même...

Pour finir et pour contenter nos plus fidèles lecteurs, c'est-à-dire nos propres frères, quelques mots sur le phénomène Eva Mendes. J'avoue, j'ai un temps vociféré sur cette actrice dont le charme n'agissait pas sur moi et que j'associais inconsciemment à Rosario Dawson, à Jada Pinkett, à Michelle Rodriguez et à J-lo, bref à tous ces latinos en vogue condamnées au rôles de garçons manqués. J'ai récemment retourné ma veste sur le cas Mendes, et uniquement sur le sien. Quand je dis retourner ma veste je suis carrément à poil car j'ai aussi retroussé mon fut. C'est grâce à La Nuit nous appartient, Bad Lieutenant et The Other Guys, que j'ai revu l'actrice à la hausse. Voilà comment de bons choix de carrière peuvent révéler une beauté toute naturelle et pimpante. La meuf joue avec James Gray, Werner Herzog et Will Ferrell, rien que ça. Dans Deux en un, même si le film est tout à fait oubliable, elle rayonne néanmoins de mille feux dans un rôle périlleux de pute arriviste, dont elle a vite su se détacher.


Deux en un de Peter et Bobby Farrelly avec Matt Damon, Greg Kinnear et Eva Mendes (2004)

4 juin 2011

London Boulevard

Quand t'es condamné à avoir le cul vissé sur le siège inconfortable d'un Téoz Eco pendant 10h avec comme seul échappatoire un mini laptop à la batterie chargée à bloc et contenant une petite paire de films sélectionnés à la va-vite, tu es normalement prêt à t'enquiller n'importe quelle saloperie, histoire d'éviter de regarder ton voisin envieux dans le blanc des yeux. C'est du moins ce que je croyais, jusqu'à cet épouvantable trajet Lille-Portbou où j'ai eu la sale idée de lancer London Boulevard. On pourrait appeler ça le "Test du Téoz Eco" : quand un film ne parvient même pas à capter notre attention lors d'un voyage en train interminable que l'on cherche pourtant à écourter par tous les moyens, c'est que le film en question est réellement merdique. C'est donc le cas de ce London Boulevard que l’on doit au dénommé William Monahan, un sale type dont je viens d’apprendre qu’il est surtout connu pour être un scénariste reconnu et multi-récompensé : point d'orgue de sa carrière, l'Oscar du meilleur scénario pour Les Infiltrés de Martin Scorsese, un malheureux remake à peine déguisé !


Y a pas mal de "sessions seigue" qui tombent à l'eau avec une telle photo

Colin Farrell incarne ici un ex-taulard roi du braquo qui profite à peine de ses premières heures de liberté quand il se voit proposer une offre qu'il ne peut refuser : devenir le bodyguard d'une actrice assaillie par les paparazzi, tellement célèbre qu'elle est chaque semaine en couverture de tous les magazines people. Et tellement bonne que ses cousins ont changé de nom pour avoir une chance de lui faire sa fête, on se comprend. Quand Farrell voit que cette actrice a les traits délicats de la maigrichonne Keira Knightley, son sang ne fait qu'un tour, surtout au niveau de ses corps caverneux, et il accepte illico. Mais c'est sans compter sur ses anciens potes truands qui ne l'ont pas oublié et qui lui rappellent dès qu'ils peuvent son passé de malandrin, notamment par des coups de fil incessants. Farrell ne passe jamais une heure tranquille en compagnie de sa future conquête anorexique sans être dérangé par son téléphone. "Hé y'a une fusillade suivie d'un McDo prévue demain à telle heure, t'en es ou quoi ? Y'aura du sang sur les murs et ça sera pas le mien, on va faire des bas-reliefs sur les murs avec les gueules de nos victimes !", "Ow j'ai un bon plan de braquo facile d'une BNP tranquille, je peux compter sur toi ou quoi ? C'est un plan en or, gros, on mettra des masques de présidents des States pour ne pas se faire reconnaitre et on fera une session surf après, pour se détendre...", "Tu viens chez wam demain soir ou quoi ? J'ai PES et le dernier Marc Esposito, mec, j'ai aussi la vidéo de Taïg Kris qui saute de la Tour Eiffel en HD !", "Yo Ferraille de mes deux astérosourcils de merde, j'ai gagné deux billets pour aller voir Sochaux - Guingamp (64ème de finale de Coupe de France) et j'ai direct pensé à toi quoi". Farrell a beau répondre "quoi" systématiquement, il finit par céder, et le voilà à nouveau embarqué dans une sale histoire à Montbéliard...


Déchu de ses poils, on dirait une photo du profil facebook de mon cousin

London Boulevard
est donc un très banal film de lascars que l’on pourra ranger dans les pires dvdthèques aux côtés de Get Carter (la version avec Sly Stallone !) et du coffret réunissant l’ensemble des saisons des séries Veronica Mars et Joey. Dès le départ, le film m’a foutu le cafard et a plongé le compartiment dans lequel j’étais installé dans une ambiance délétère. Ces histoires-là, je n’en veux plus ! Le coup du lascar à la gueule d'ange fraîchement sorti de taule (Colin Farrell) qui s'amourache d'une tocarde a priori inaccessible (Keira Knightley) tandis que lui pend au nez la menace de retomber dans ses travers et donc de finir à nouveau derrière les barreaux ou avec une balle dans le crâne : c'est du réchauffé, du déjà vu et revu des milliers de fois ! Et c’est d’un chiant tellement carabiné que ça m'emmène direct aux chiottes du Teoz Eco histoire de me vider de mon courroux quitte à me tordre les boyaux de manière irrémédiable…


Cette image résume deux effondrements de carrière imminents

Je vous dis tout ça alors que j'ai vu l'intégralité de ce film en un quart d'heure, en accélérant un max. Il a fait fondre la batterie de mon EeePC qui pédale dans la choucroute dès qu'il s'agit de passer des vidéos en avance rapide. Du coup, ce film m'a non seulement fait paumer 15 mn de mon temps mais peut-être environ 2 heures d'autonomie à la batterie de mon mini ordi. Résultat, j'ai passé les deux dernières heures de mon voyage à zieuter le décolbard de la vieillarde obèse assise en face de moi. Faute de mieux, j'étais en train de traverser la banlieue de Thionville !


London Boulevard de William Monahan avec Colin Farrell et Keira Knightley (2011)

2 juin 2011

La Compagnie des Loups

"Derrière chaque homme se planque un leup". Neil Jordan a entendu ce fameux dicton, puis on lui a raconté Le Petit Chaperon Rouge, et il a accouché de ce film, encore largement apprécié et réputé dans le petit cercle des amateurs de fantastique. La Compagnie des Loups (Company of das 3D Wolfenstein, en vo) n'est en effet rien d'autre qu'une relecture barrée du fameux conte pour enfants signé Stéphane Peyron. Le célèbre aventurier et écrivain écolo français, également auteur d'Une Nuit chez les Massaï (interdit à la vente), de Pieds Nus sur la Terre Sacrée (mon bouquin de chevet) et de Chasseur Blanc Coeur Black (adapté par Clint Eastwood sur grand écran, qui en a fait un brûlot facho au grand dam de l'auteur !) serait sans doute surpris de découvrir le sort réservé à son histoire par le réalisateur irlandais natif de Guantanamo. Maître de la mise en abyme de derrière les fagots, Neil Jordan nous gratifie ici d'un film à tiroirs dans lequel les rêves et les histoires s'imbriquent et finissent par se confondre. Le film est, tenez-vous bien : une histoire dans une histoire dans un rêve dans une histoire dans un rêve ! Pour vous faire une idée, imaginez un peu Inception avec juste Ellen Page perdue dans la forêt et entourée de loups concupiscents. "Tout ça... pour ça ?" comme dirait Claude Lelouch.


Une vraie prouesse, que l'on doit à des éleveurs de loups canadiens surdoués, embauchés au niveau du smic par un Neil Jordan bien connu pour avoir de gros oursins dans ses poches

Accompagné d'une réputation enviable et d'un statut de petit classique oublié du cinéma fantastique, La Compagnie des Chiens des Quais déçoit aujourd'hui complètement. C'est certes soigné, on notera ainsi quelques transformations en loup-garous fort bien réalisées qui font véritablement froid dans le dos. Et le film demeure plutôt intéressant et original dans sa construction. Mais La Compagnie des Clebs est surtout drôlement chiant et d'un symbolisme très, très, lourd. On s'ennuie ferme devant ce spectacle qui n'en finit pas ! Cela parvient même à être plus soporifique que l'histoire de base, un conte dont le but est, je le rappelle, de faire pioncer les gosses, avec son loup dégueulasse qui n'est autre qu'un gros pédophile avide de vieillardes. On passe tout le film dans le coma, littéralement, à seulement regretter l'absence du grand Sam Neill.

Des centaines de loups furent abattus pendant le tournage. Est-ce que cela en valait vraiment la peine ?!


La Compagnie des Loups de Neil Jordan avec Sarah Patterson, Angela Lansbury, Stephen Rea et David Warner (1984)

31 mai 2011

The Tree of Life

Pour conclure notre semaine thématique consacrée aux Palmes d'Or, Nônon Cocouan et moi-même avons décidé de vous parler du dernier lauréat en date, et de vous en parler sans attendre afin de nous en libérer. Car voila. On l'a fait. On a vu le nouveau film de Terrence Malick au cinéma. On affronté la bête. Et si on n'en est pas morts on peut dire qu'on a failli. Parce que deux heures quinze minutes de l'Histoire de la Vie selon le cinéaste le plus rare d'Hollywood, faut se les farcir. Pourtant on avait envie d'y croire, de croire à cette Palme offerte avec moult engouement par le jury de Cannes, De Niro en tête (dont on comprend enfin pourquoi il tirait une gueule de trois pans de long pendant tout le festival), mais...

Manifestement la grande idée du film c'est d'être plus ou moins scindé en deux types de récits : l'un abstrait sur la création du monde, les débuts de la vie, la beauté de la nature, le mystère de la grâce, et mon cul sur la commode ; l'autre racontant l'histoire d'une famille Texane des années 50 dont le père autoritaire et raté (Brad Pitt) tente de préparer ses enfants à la vie avec une éducation rigoureuse et violente, cette histoire étant présentée comme le souvenir du fils aîné de la famille devenu un architecte manifestement pas très épanoui (Sean Penn).


Est-ce que Malick a acheté le copyright à Zeus pour avoir tenté de copier son œuvre ?

Certains ont vanté le talent de Malick pour filmer la nature dans toute sa beauté et toute sa majestuosité, parlant carrément de poésie pour décrire les interminables suites de plans très brefs sur, en vrac, le cosmos, les éruptions solaires, les volcans, la lave en fusion, les chutes du Niagara, l'intérieur des atomes, la naissance des bactéries, spirochètes, poissons, la plage, le soleil, l'apparition de la lumière dans les ténèbres, les moustiques, les papillons, et ainsi de suite jusqu'aux fameux dinosaures (grossiers effets spéciaux qui donnent lieu à la scène la plus drôle du film où un dino en épargne un autre par la grâce du Saint Esprit dans un geste de compassion complètement improbable censé nous bouleverser). Ces séquences qui constituent quand même la moitié du film sont dignes des annonces vantant les mérites de tel nouvel écran HD à grand renfort d'explosions de couleurs vives. Alors oui c'est parfois "joli" mais ça ne vaut pas beaucoup mieux que les meilleurs documentaires d'Arte. Quand Malick filme pendant deux minutes des vols groupés d'oiseaux, on se croirait dans Le Peuple migrateur. Quand il filme des bancs de poissons, on est dans Océans. Et quand il filme des lacs ou des falaises on est littéralement dans Ta Mère vue du ciel de YAB, Yann Arthus-Bertrand. De sorte que ce film c'est un mélange de Home et de Koyaanisqatsi, avec une touche de Dinosaures 3D. Ce qui est non seulement ennuyeux mais surtout affligeant c'est le pseudo discours religieux ultra prétentieux qui ambitionne de tout englober et de tout relier. Personne ne regarde les documentaires d'Arte, pourtant bien plus intéressants, pédagogiques et même bien plus beaux que le pensum esthétisant de Terrence Maniac-Cop, si ce n'est une paire d'insomniaques aux yeux rougis par la lassitude, alors qu'un public nombreux semble ravi et bouleversé par l'imagerie publicitaire que déploie Malick pendant des heures. Ceci dit quand le DVD sortira, les vendeurs de télévisions seront ravis de pouvoir éprouver la qualité de leurs produits en diffusant en boucle le film du cinéaste invisible.


L'esprit visionnaire et hallucinant du grand Malick a trouvé son inspiration dans la filmographie de YAB, et tout en s'échinant à créer des petits dinosaures il demandait honteusement à Besson, producteur des deux cinéastes, de lui prêter une paire de plans en dépannage pour son grand œuvre "poétique"

Au milieu de ce capharnaüm métaphysico-écolo, nous avons donc droit à une leçon de vie bien-pensante et démonstrative au possible sur l'éducation, la mort, le deuil, la famille, la fraternité, "l'amour comme unique source de bonheur possible". Malick nous sort tout l'attirail démagogique et mielleux usé jusqu'à la corde par les pires téléfilms dont on nous abreuve depuis des lustres. Et vas-y que maman tournoie dans les jets d'eau, et vas-y que sa robe en voile vole au vent et qu'elle se rafraîchit les pieds dans l'herbe humide. Et vas-y que les petits garçons se baignent dans la rivière et qu'ils s'amusent à faire exploser des grenouilles. Rajoute-m'en une couche sur Papa qui arrache les mauvaises herbes, qui plante un arbre avec bébé, qui joue de l'orgue en levant les yeux au ciel et qui maquille ses enfants en les barbouillant avec de la suie de bouchon. Tout ça au ralenti et baigné d'une lumière opalescente pour rajouter du sucre au miel sans oublier l'incontournable musique emphatique et débordante de grands sentiments qui, si elle est magnifique à l'origine, est rendue complètement indigeste par le clip infatigable et épuisant de Malick. Quand il s'agit de montrer les conséquences de l'éducation à la dure du gamin, on a droit à mille plans sur l'enfant renfrogné jusqu'à ce qu'il se décide à hurler : "Je veux tuer papa !", histoire de clarifier les choses et de se torcher avec la psychologie enfantine. Car il faut bien se dire qu'il n'y a pas de place pour le mystère dans ce film où tout est parfaitement lisible voire surligné.


Le ciel, les oiseaux et ta mère

Certains rétorqueront que le génie de Malick réside dans son art d'exploiter les clichés et les chromos en les sublimant par des faux raccords permanents et des mouvements de caméra virevoltants. Sauf qu'il nous avait déjà servi la même soupe en substance avec Le Nouveau Monde et que la forme ne fait pas tout. A aucun moment l'aspect conventionnel et rebattu du discours n'est dépassé par un montage soi-disant audacieux. Même si les enchaînements sont parfois bien sentis et si quelques plans peuvent éventuellement revêtir une certaine élégance, tout cela ne fait finalement qu'ajouter à l'artificialité des procédés mis en œuvre et à la vacuité extrêmement pompeuse du propos. Si poésie il y a dans cette mise en scène, alors toute pub pour bagnole est poétique, et si toutes ces saynètes de la vraie vie familiale à la campagne sont passionnantes, alors Beignets de tomates vertes est un chef-d’œuvre visionnaire et sous-estimé. Bien sûr qu'on exagère, et encore que, quand on repense à ces murmures persistants et lancinants adressés à Dieu : "Brother... Mother... Save us my Lord... Follow me...". Rappelons que l'épigraphe du film est tirée de la Bible et plus précisément d'un verset de Job, Blow de son prénom. Tout le film est ainsi placé sous le sceau d'un catholicisme navrant et tellement naïf. Évoquons à ce titre la dernière scène où Sean Penn rejoint son double enfant et toute sa famille de l'époque, réunie sur une plage édénique de sable blanc où une foule d'individus déambulent les pieds dans l'eau comme dans une pub pour Kenzo... Concernant les acteurs, la Palme pour le coup revient à Brad Pitt, qui est certainement le comédien le plus surestimé de sa génération. Pour jouer l'inspiration il ferme les yeux, pour jouer l'autorité il tend la mâchoire vers l'avant. L'acteur semble s'être réellement déboîté le caisson sur le tournage d'Inglourious Basterds puisque dans ce nouveau rôle de sudiste américain il affiche toujours une ganache figée en escalier. Son menton le précède dans toutes les pièces, et après lui le déluge !


Brid Patt essaie de se déboîter un peu plus la mâchoire pendant tout le film, mais rien à faire, il ne sera jamais Marlon Brando

En parlant d'artiste surestimé, on peut dire que Malick n'est pas en rade. Sa soi-disant timidité maladive est quand même bien pratique pour éviter d'avoir à s'expliquer sur son ramassis de film, et sa discrétion n'a d'égale que sa mégalomanie puisque il nous inflige pendant deux heures et demi un triste poème prétendant faire le lien entre les mystères de la création du monde, Dieu, et la dérisoire mais néanmoins émouvante existence humaine. Le réalisateur insaisissable d'Hollywood nous refait un Microcosmos gonflé aux dollars et saturé de grandiloquence mystique et il ose glisser là-dedans un clin d’œil au délire métaphysique de 2001 L'Odyssée de l'espace comme s'il voulait se revendiquer du génie de Kubrick ou du moins accomplir son propre chef-d’œuvre visionnaire. Certains opposeront l'intellectualisme froid de Kubrick à la sensualité naturaliste de Malick, sauf que là où le premier réussit à toucher du doigt les grandes questions existentielles dans un film monumental, l'autre nous tétanise pendant plus de deux heures par un sentimentalisme écœurant dans un film largement surfait. D'autres protègent le nouveau bébé autobiographique de Malick en prétextant qu'il ne peut être jugé car il constitue un poème que le spectateur doit recevoir ou non sans se moquer. Mais précisément, si le film tend vers le risible quand il nous présente un dinosaure hagard, et s'il se confond dans le ridicule quand la mère flotte au-dessus de l'herbe ou quand il réunit ses personnages à la fin du film dans un délire new-age en faisant passer Biscarosse-Plage pour un au-delà paradisiaque, comme l'accordent les plus ardents défenseurs de l'œuvre, c'est bien que la poésie ou la beauté ne l'emportent pas suffisamment pour interdire le rire et pour parvenir à créer l'émotion. Un seul contre-exemple, même si nous ne comparerons pas vraiment les films et leurs ambitions radicalement différentes, le Bright Star de Jane Campion. La réalisatrice ne se prive pas pour filmer des rideaux soulevés par le vent ou des amants qui joignent leurs mains séparées par des vitres ou des cloisons, mais le film n'effleure jamais pour autant la moindre niaiserie sirupeuse et, au contraire, emporte complètement l'adhésion et les sentiments des spectateurs que nous sommes. Il est forcément bien difficile d'argumenter pour ou contre la beauté ou la laideur d'une scène et de justifier sa teneur poétique. On est bien en peine d'expliquer pourquoi l'alchimie de ces images prend dans le film de Campion et pourquoi on reste pantois devant le même type d'images dans cet autre contexte mystique et affecté qu'est le film de Malick.


Tel Jean-Pierre Bacri dans Didier, on imagine tout à fait Brad Pitt gueulant sur son plus jeune fils : "On ne sent pas le cul !"
 
Peut-être que si The Tree of Life n'affichait pas cette suffisance et s'il ne durait pas une éternité, la pilule serait plus facile à avaler. Ce qui est à la fois idiot et enrageant, c'est de se dire que le même film, plan pour plan, réalisé par un Chinois inconnu avec deux Chinois inconnus dans le rôle des fantômes principaux, aurait tout juste été bon pour les séances de minuit dans un Thema d'Arte intitulé : "Quand les cinéastes Chinois pètent plus haut que leur cul nos spectateurs prennent tout dans le nez". En tout cas, et le procès d'intention n'est pas bien glorieux, il est tentant de penser que, probablement, beaucoup parmi ceux qui applaudissent Malick cracheraient sur le même film réalisé par un quidam et hurleraient à l'imposture artistique et à la fameuse branlette intellectuelle. Quant à nous, nous nous contenterons de dire que ce film est un sommet de superficialité, et qu'il est non seulement éprouvant mais horriblement agaçant. L'avoir subi au cinéma condense les 7 plaies d'Égypte en 135 minutes et pour le coup, chapeau Malick.


The Tree of Life de Terrence Malick avec Brad Pitt et Sean Penn (2011)

30 mai 2011

Mission

En l'an de grâce 1986, le cœur d'un réacteur de la centrale nucléaire de Tchernobyl entra en fusion, le nuage radioactif fit demi tour à la frontière belge et Roland Joffé remporta la Palme d'Or du festival de Cannes des mains du président Sydney Pollack pour son deuxième film après le très remarqué La Déchirure sur le génocide Cambodgien. C'est de cette Palme attribuée à The Mission dont je voudrais vous parler dans le cadre de notre semaine thématique consacrée aux grands lauréats du festival de Cannes. Après un premier film au sujet déjà périlleux, Roland Joffé, réalisateur britannique, poursuivit sa carrière en abordant immédiatement un autre grand fait historique. Le film évoque les 150 ans d'histoire des réductions Guaranies. C'est ainsi qu'on appelait les missions bâties pour accueillir les indiens Guaranis et pour les évangéliser dans des sortes de républiques autonomes créées par les jésuites et approuvées par le pouvoir colonial espagnol aux confins de l'Amérique du Sud. Suite à des conflits d'intérêt avec l'église catholique et le pouvoir Portugais, ces missions furent compromises et l'entreprise déboucha sur la guerre des Guaranis qui s'étendit de 1754 à 1756.




Le film est raconté en voix-off par le cardinal Altamirano, visiteur apostolique de ces missions jésuites écrivant son rapport au Pape après avoir été envoyé sur les lieux pour, officiellement, estimer le degré d'humanité des indiens, officieusement, pour en signer l'arrêt de mort afin de préserver l'intérêt supérieur de l’Église. Son récit nous présente un prêtre jésuite, le Père Gabriel, interprété par le toujours excellent Jérémy Irons, accompagné d'un frère joué par Liam Neeson, tous deux voués à convertir les Amérindiens à l'amour de Dieu et œuvrant pour les réunir par le travail partagé dans des missions paradisiaques. Mais ils sont très vite rejoints par un chasseur d’esclaves sans pitié, Rodriguo Mendoza, incarné par le Robert De Niro, venu capturé les Guaranis en vue de les vendre aux Portugais. Après une rapide rencontre dans la forêt luxuriante du Paraguay entre les personnages antagonistes que sont le Père Gabriel et Mendoza, le film se détourne étonnamment des peuplades indiennes et de leurs convertisseurs pacifiques pour se focaliser sur De Niro rentrant en ville avec ses nouvelles prises pieds et poings liés. Mendoza a le port altier et fière allure sur son étalon noir quand il croise le regard de sa promise, jouée par la très jolie Cherie Lunghi (alors épouse de Joffé), penchée au balcon et faisant grise mine. On aura tôt fait de découvrir que la jeune femme couche amoureusement avec le frère de Mendoza quand celui-ci est absent, occupé à chasser de l'Indien. Découvrant le pot-aux-roses, De Niro est abattu. Il tire alors cette tronche qu'on lui connaît, cette face contrariée et chiffonnée qui ne donne pas envie de s'y frotter.




Mendoza s'éclipse d'abord, méditant la tromperie de sa femme et de son frère et ressassant certainement son désespoir en les imaginant en train de batifoler dans son dos. Quiconque est cocu se met involontairement à imaginer sa femme dans les bras de l'autre, mais qu'en est-il de la précision des images ainsi fabriquées quand la babouse trompée connaît aussi bien son épouse que l'amant de son épouse ? On se figure assez bien la torture que cela doit être en admirant le visage bouchonné de De Niro. Quelques courtes minutes plus tard, la nuit venue, De Niro rumine encore la trahison des deux êtres qui lui sont le plus chers (et on le comprend), quand il tombe sur son frère au cours d'une fête de village bariolée et bien rythmée. La bousculade a lieu et implique un tiers qui se plaint qu'on lui marche sur les pieds, regrettant ses mots quand De Niro s'approche de lui et lui demande en substance : "Are you talkin' to me ?", dans un échange de regards tétanisant. Le type agressé fait dans son froc et, pour détourner Mendoza de ce conflit en germe, son frère le bouscule à nouveau. S'ensuit une baston qui aboutira à la mort du petit frère judas.




Après ce meurtre atroce, commandé par la rage, Bobby De Niro s'enferme dans une geôle et dans le silence pour expier son péché. C'est alors qu'un religieux le présente au Père Gabriel (Irons donc), bien décidé à lui venir en aide malgré ce qu'il sait des exactions criminelles de celui qui devrait être son ennemi juré. Quêtant la rédemption, Mendoza accepte de suivre le prêtre dans son nouveau voyage en terre Guaranie mais à une condition : tirer d'un bout à l'autre du trajet un énorme fardeau, littéralement matérialisé par un arsenal d'armes et d'armures amassées dans un sac de cordes que l'ancien chasseur de prime est bien décidé à traîner sans aucune aide jusqu'au cœur de la forêt et à flanc de falaise, sous ces grandes cascades d'eau que Joffé filme avec exaltation. Après être arrivé à destination, Mendoza se convertit et devient frère pour aider, à la suite du prêtre, le peuple Guarani. Plus loin dans le film il sera question de cette foi et de la meilleure façon de l'accomplir. Il sera aussi question de guerre et de la légitimité ou non qu'il y a à se battre pour se défendre, à répondre à la violence par la violence ou à tendre la fameuse autre joue pour s'en reprendre une louchée dans la tronche.




Quand la mission est attaquée par l'armée à la fin du film, Mendoza s'oppose au Père Gabriel et renonce à ses vœux pour combattre auprès des Guaranis dans une lutte sans espoir. Le prêtre quant à lui préconise l'amour et préfère mourir sans opposer de résistance. Joffé filme assez remarquablement ce dilemme tout en représentant avec justesse la barbarie des soldats gouvernés par l’Église catholique. Libre au spectateur de pencher pour l'une ou l'autre vision de la réaction la plus noble à adopter face à une agression caractérisée. Par ailleurs, on est tenté de pinailler face à la vision idyllique des missions jésuites que propose le cinéaste. Les prêtres convertisseurs venus évangéliser les indiens sont légèrement idéalisés et leur accomplissement, ces villages élevés à la gloire de Dieu et ces indiens chantant les évangiles sans les comprendre, sont éclairés avec amour et filmés comme un havre de paix touché par la grâce. Mais c'est oublier que le film est raconté du point de vue du cardinal Altamirano, que le réalisateur filme lorsqu'il découvre les missions avec un regard ébahi, subjugué et ému. Sans compter que Joffé filme son sujet en respectant les points de vues de l'époque qui sert de décor à l'histoire, une époque où la nécessité d'évangéliser les indiens était indiscutable et où la seule discussion possible portait sur la question de la nature des autochtones, humains ou animaux, et sur la possibilité ou non de les convertir à Dieu si jamais on les considérait comme égaux. Ce portrait d'une époque et de ses mentalités, sans jugement à posteriori, donne un grand intérêt au film de Joffé. C'est ce que parvint aussi à faire quelqu'un comme Jean-Claude Carrière dans l'excellente Controverse de Valladolid, qui opposait le dominicain Bartolomé de Las Casas (Jean-Pierre Marielle) et le théologien Juan Ginés de Sepúlveda (Jean-Louis Trintignant) dans un débat quant à la nature présumée des amérindiens.




Mais je voudrais revenir sur la superbe séquence où Bob De Niro tire son lourd fardeau de métal à bout de corde tout en se hissant difficilement en haut des immenses falaises de la jungle et sous des cascades assourdissantes. Cette scène est magnifique. Voir Robert De Niro en guenilles, tirant la tronche, comme d'hab, avec ses longs cheveux bouclés détrempés, sa barbe hirsute et ses pieds nus écorchés par la roche, forcer sur ses bras et sur ses pattes pour monter un colis inutile en haut d'une interminable falaise, c'est un plaisir des yeux infini. Un plaisir des ouïes aussi, car la musique qui accompagne cette longue séquence est signée Ennio Morricone. Ce cher Ennio ! Comme c'est parfois le cas avec les bandes originales du grand compositeur italien, le morceau est presque irritant, il est lancinant et mime une ascension lente et pénible, épuisante et difficile. C'est presque énervant et dans le même temps c'est envoûtant. A l'image de cette scène que la musique emporte et où nous admirons le grand Robert, l'immense De Niro, beau comme un Dieu, tirant sa charrue impie avec passion comme le Christ portait sa croix.




A la fin de la séquence, les prêtres et Mendoza arrivent enfin au sommet de la falaise et sont reçus par les Guaranis qui commencent par s'inquiéter en voyant débarquer leur nemesis, celui qui a capturé et assassiné des dizaines de leurs frères, même s'il apparaît bien réduit après une telle grimpée et s'il a perdu un peu de sa superbe de conquistador à barbichette. Pourtant Dieu m'est témoin qu'il est plus beau que jamais. Et les indiens semblent être de mon avis puisque l'un d'entre eux s'approche de De Niro, lui met un couteau sous la gorge, l'insulte probablement dans sa langue, et finit par couper la corde qui le relie à son fardeau, qu'il pousse dans la cascade pour ensuite retourner près de De Niro et l'embrasser en riant. Tous les Guaranis éclatent de rire, d'un rire de joie, tandis que Mendoza fond en larmes, épuisé, libéré de sa culpabilité et de sa peine, déchargé de toute sa haine et profondément bouleversé par le pardon que lui accordent sans procès les indiens Guaranis. Il faut voir De Niro chialer comme un bébé, c'est quelque chose que vous n'oublierez jamais.




Pour terminer sur une trivia croustillante, sachez que toute l'équipe du film, et quand je dis toute c'est toute, de Joffé à Irons en passant par Neeson et Morricone (pourtant resté chez lui en Italie, mais le courrier peut porter des germes), toute l'équipe du film a contracté la dysenterie sur le plateau. Le Cast and Crew quatre étoiles venu tout droit d'Hollywood a fait de la jungle sud-américaine un cabinet grandeur nature. Entre deux prises, Jérémy Irons et Liam Neeson jouaient des coudes pour atteindre le pipi-room en premier, c'est-à-dire le fleuve le plus proche, histoire de déféquer tous leurs morts dans une diarrhée en cascade. Mais quand je dis toute l'équipe, c'est toute l'équipe sauf Robert De Niro. Véridique. Alors d'aucuns diront que l'acteur américain number one est un surhomme intouchable, un géant de fer inoxydable, d'autres comme moi penseront plutôt que s'il n'a pas chopé la tourista c'est parce que De Niro souffre depuis des lustres d'un fécalome. Mais le seul moyen de diagnostiquer cette forme de constipation abdominale et abominable étant le toucher rectal, l'acteur préfère souffrir en silence car, comme il l'a déjà glissé dans quelques uns de ses films au détour de dialogues pas toujours appropriés - et notamment dans une scène mémorable des Nerfs à vif - en tournant les talons et en pointant son derrière du bout de l'index, personne n'est jamais passé là et par là jamais personne ne passera. Cette accumulation de matières fécales déshydratées et stagnantes dans le rectum de notre acteur préféré explique peut-être son éternel rictus d'agacement et les accès de colère noire du président du jury sur la croisette lors du dernier festival de Cannes.


Mission de Roland Joffé avec Robert De Niro, Jérémy Irons et Liam Neeson (1986)